‹ Coups d'oeil et coups de plume [microforme]Chapitre 31 sur 69 · JOSEPH CAOUETTE · texte numérisé non relu

JOSEPH CAOUETTE

Il y a déjà six mois que s'est éteint, au monastère du Précieux-Sang, à Saint-Hyacinthe, un vieillard de quatre-vingt-six ans dont la renommée aux cent bouches ne s’est jamais égosillée à chanter la louange, mais dont il sera peut-être un jour grandement question. C'était un humble forgeron qui tapait dur sur l’enclume, du soleil levant au soleil couché ; brusque, fort et brave, un honnête homme doublé d’un bon chrétien, le type de l'artisan canadien-français. Quand je l’ai connu, il y aura bientôt trente ans, c'était presque un vieillard ; il jouissait de l’aisance, sa famille était élevée, il semblait qu'il ne dût plus qu'aspirer au repos. Combien longtemps, cependant, n’a-t-il pas continué à jouer du marteau dans sa boutique de forge, que j'aperçois ouvrant sa large porte sur la coquette rivière Yamaska !

Cet homme s'appelait le père Joseph Caouette. Quand même j'aurais oublié son nom de baptême, il ne court aucun risque d’être confondu avec un autre : il était le père de la sœur Caouette, la fondatrice du monastère du Précieux-Sang.

À cette époque, la sœur Caouette n’appartenait

encore qu’au tiers-ordre de saint Dominique, elle vivait dans le monde, ou plutôt à l’église, au cou-

leux. Quand j'allais passer mes vacances dans les comtés de Berthier, Saint-Maurice et Maskinongé, j'étais questionné jusqu’à amen, moi concitoyen de la stigmatisée.

La masse croyait à toutes ces manifestations extérieures de la sainteté de sœur Caouette, mais celle-ci avait aussi ses incrédules. Je ne crois pas qu'elle ait eu de détracteurs. Le chef des incroyants à Saint-Hyacinthe était le supérieur du collège, M. Isaïe Désaulniers, professeur de philosophie, un des cerveaux les mieux constitués que j'aie connus, et qui jouissait d’une vaste réputation de savoir. Il revenait d'un long voyage d'Europe et d'Asie. Il avait entendu, nous disait-il, un des savants les plus distingués de Londres lire en public une étude approfondie où il expliquait par des causes naturelles certains phénomènes apparents chez les stigmatisés du Tyrol, la transsudation sanguinolente de certaines parties du corps chez des femmes hystériques, etc. Bref, autant il rendait hommage à la vertu de sœur Caouette, autant il se refusait à croire aux prodiges dont on la disait l'objet ou l'instrument.

Nous les écoliers, nous devisions là-dessus et nous disputions aigrement.

Je me sentais porté à croire, moi, plutôt qu’à nier, et cela parce que je connaissais bien la jeune sœur et que je la trouvais charmante. Non qu'elle fût belle, mais elle avait une figure si douce, si sereine, non dépourvue de grâce, elle était si mo-

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JOSEPH CAOUETTE 201 deste et si enjouée, elle Causait si inte et si Naturellement ! Elle appelait vol irecteur “mon grand nez.” Je]

tous les Jours, et je l'aimais, tinct,

Iligemment Ontiers son à VOyais Presque moi bonhomme, d’ins-

Qu'on explique la chose comme l'on voudra, voici ce que j'ai vu d'étrange chez Sœur Caouette.

C'était pendant la vacance qui suivit ma rhéto- J'avais alors treize ans, J'étais assez vieux Pour bien voir et bien Comprendre, et Surtout pour ne pas oublier ce dont j'étais témoin. La maison

Voisine du Couvent, où le STand vicaire Raymond disait souvent la messe,

TVant de messe était absent, M. Raymond m'envoyait chercher. Plusieurs fois j'ai vu, à la pleine lumière qu soleil, quand sœur Ca- Ouette recevait la Communion, une épaisse couche de sang bien liquide qui, chose étonnante, se maintenait sur le dessus de sa langue et ne se répandait ni sur les côtés ni dans la bouche,

Mais un Matin il y eut plus.

Je Constatai, com Sang sur la langue une trace séché es cheveux où elle se terge goutte vermeille. Je pensai à Communiante : J'aurais voulu Voir ceux des Mains, ayant vu celui de la couronne d’épines. Le prêtre retourna à l'autel, la sœur ra-

descendit à reculons Jusqu'au . Ma vision finit là.

De retour à la sacristie après la messe, et pendant que nous nous dépouillions des vêtements de l'autel, M. Raymond me dit d’un ton qui me frappa :

—Avez-vous remarqué quelque chose d’extraordinaire ?

—Oui, monsieur.

—Qu'est-ce ?

—La sœur Caouette, dis-je, avait, à la communion, du sang sur la langue comme je lui en ai souvent vu, et de plus une trace de sang sec qui lui traversait le front et finissait sur la paupière droite. Là le sang était liquide, il y en avait une grosse goutte.

—Eh bien, retenez bien ce que vous avez vu:

cela pourra servir un jour.

Cela pourra servir un jour! Je tombais dans une mer de perplexité, de curiosité, d’interrogations. J’en émergeai bientôt, car j'avais trouvé la clé de l'énigme: ‘“ Cela pourra servir à la canonisation de sœur Caouette.”

Mais il faut que la bonne sœur se hâte de me donner l'exemple du départ, car je pourrais partir avant elle

Un pauvre bon garçon, honnête et doux, subissait depuis dix ans les humeuxs et les caprices d’une femme acariâtre, boudeuse, querelleuse. Il aurait peut-être enduré cet emplâtre si une parente, vieille cirouennesinapisée, n'avait ajontél'écorchure à la brûlure ; mais un beau soir, ahuri, la peau en feu, n'entrevoyant pas de soulagement, ayant préalablement calculé les conséquences de son acte, se disant qu'il avait fait un assez long purgatoire, il se jette à l'eau.

Il ne laissait pas d’innocents derrière lui, il se débarrassait seulement de deux tyrans qui méritaient de souffrir de sa disparition.

Lui, il avait assez souffert et n’en pouvait plus.

Le jury du coroner fit l'enquête ordinaire et rendit le verdict banal: ‘“ M. X. s’est suicidé dans un moment d’aliénation mentale.”

Le plus aliéné n’était peut-être pas le suicidé.

Douze hommes, honnêtes sans doute, mais esclaves de la routine, entassaient dans leu: jugement la folie sur le crime. Ce n'était pas assez qu’une famille honorable comptât un criminel — car le suicide est un crime,—on ajoutait à sa honte une tache, et à sa douleur un autre élément.

Et de quel droit ?

Faut-il absolument qu'on soit fou pour se suicider, et ne peut-on froidement s’ôter la vie ? |

Moi, je dis que le suicide n’implique pas toujours folie. :

Il n’est pas nécessaire d’avoir perdu la carte pour uer ou voler; on n'obéit pas irrésistiblement en ces cas à un besoin morbide qui enlève ou paralyse la raison. Âu contraire, on fait généralement des calculs subtils, on suppute les chances.

Je souticas qu'il en est de même dans le suicide,

Vous êtes d’une grande famille, ou vous avez vécu richement, mais un jour la misère est venue Fit s'asseoir à votre foyer; votre femme, dont le sein Lo | est tari, n’a plus de lait pour l'enfant qui pleure; dot la cheminée manque de la bûche qui réchaufferait 1 - ceux que vous aimez: vous volez un pain ou vous

L | faites un faux. La vie des siens est toujours chère, 4) mais pour les âmes bien nées l'honneur l’est davan” ee tage ; le gendarme est à vos trousses, le déshonneur La va mettre sa main sale sur votre épaule, —la rivière dt n est devant vous, crac! un plorgeon ; ou bien vous Ho à avez un pistolet sur vous, paf! une détonation.

Je le répète, il y a mal en cela, car le suicide est défendu ; mais il n’y a pas d’aliénation mentale,

Pas plus que dans les autres crimes qui sont dis-

cutés, tramés, préparés de longue main.

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Il n’en est pas ainsi de tous les suicides, je sais cela; la plupart se commettent sans nu'il y ait démence, c'est mon opinion; mais j'admcts qu'il y a nombre de cas qui justiñent l'emploi de cette formule de verdict: ‘“ X s’est donné la mort pendant un accès de folie.’ Le tout est de n’en pas abuser.

Une belle fille de vingt ans arrive d'Angleterre et s'engage comme servante dans une des meilleures familles d'Ottawa. Elle est intelligente, vive, propre et très comme il faut; ses maîtres en sont on ne peut plus satisfaits, les autres domestiques l’aiment. Elle est toujours gaie, sauf le dimanche, jour de bâillement consacré au Seigneur chez les protestants; et parfois le soir, quand le bruit du ménage a cessé, elle pense à sa mère qu'elle a laissée là-bas. Elle en parle librement et ne cache pas son ennui; c’est évidemment une fille de cœur. Par moments, elle pleure au souvenir de sa mère. Trois semaines se passent pendant lesquelles l'ennui ne diminue pas.

Un matin, on la trouve morte près du poêle de cuisine, une hideuse entaille au cou, un couteau proche de sa main. Un de ces couteaux de boucherie qui font frémir !

La veille au soir—un dimanche—elle avait parlé du old country, de son home, de sa mère, et pleuré. Ce matin-là, elle s'était levée sur les quatre heures, avait répondu fort sensément aux deux autres servantes qui la trouvaient matinale, allumé le poêle

et vaqué à ses occupations. C’est deux heures après qu'on la découvrait inanimée.

Elle s'était évidemment tuée par ennui. Mais était-elle folle ?

Je soutins que non devant le jury du coroner dont j'étais le chef. J'opinai pour un verdict de suicide pur et simple, sans l’allonge du moment d’aliénation mentale. Mes raisons parurent faire impression sur plusieurs des jurés ; mais l’un d'eux, un, vieillard anglais à qui le coroner avait fait un passe-droit en ne le nommant pas chef, s’opposa si vivement à mes cohclusions, fit un appel si véhément au respect des traditions, des formules ancestrales et même, Dieu me pardonne! de la grande charte, parla si bien de la foi en la vie future, des récompenses éternelles et de la folie de se présenter devant Dieu un couteau à la main et la gorge coupée, que tous ses compatriotes penchèrent de son côté; les miens me suivaient, mais nous étions la minorité, et il fallut déclarer de cette pauvre fille que la folie avait déterminé sa mort.

Pourtant, si vous l’aviez vue, lecteurs, comme je l’ai vue, belle dans la matité de son visage brun encadré par une abondante chevelure noire à peine dérangée, dans la sérénité de ses traits auxquels la mort avait conservé leur cachet d'intelligence en y ajoutant sa majesté, vous auriez bien sûrement refusé de croire qu'elle s'était tuée folle. Sa pâleur de cire, son blanc vêtement, cette blessüre d’où coulait goutte à goutte un sang rose, tout la faisait ressembler à ces vierges et martyres que renferment les châsses catholiques.

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Je suis revenu de cette entrevue plus convaincu que jamais que l’on peut se suicider sans passer par la phase démente. J'ai pour me soutenir dans cette conviction l'Eglise, qui n’invoque certes pas les folles et rend cependant un culte à des vierges qui, dans les temps de persécutions, se sont tuées pour échapper à l’outrage.

Quoi qu’il en soit de ma théorie, mon jury a dû, par son verdict, ajouter au chagrin de la mère de la touchante suicidée. Morte ! c'était assez. Folle et morte! c'était trop, il me semble.

Rengaines et vieilles formules, débarrassons-nous donc de tout cela. Donnons à la pensée un meilleur vêtement, une expression plus vraie. Ilya les avocats qui ont un baragouin souvent incompréhensible et qui y tiennent comme le notaire à Son par-devant. Dans ces professions on parle le langage des coutumes, et la poésie du Parfait Notaire semble devoir durer ; le romantisme n'a pas encore fait brèche chez elles. C’est surtout en ce qui touche la loi, le droit, les tribunaux, la judiclaire en un mot, que la langue moderne est le plus en retard, et que nous avons davantage à donner le coup de balai dans les toiles d’araignée qui constellent les vieux greniers. La réforme devrait commencer dans cette région ; on devrait ne plus dire “suicide dans un accès d’aliénation mentale ” que si la victime a donné des preuves de folie avant la commission de son acte.

- En ce cas, soit! mais en celui-là seulement !

Le coroner, dans la plupart des cas, peut faire sentir aux jurés l’inapplicabilité de l’ancienne formule et la nécessité de ne rien dire qui exorbite du sens commun.

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