UNE TOMBÉE DE NUIT NATURALISTE
lancolique, ces échassiers qui ont tant de jugement qu'ils se gouvernent avec leurs pattes, et tant de pudeur qu'ils se dispensent de queue ; l’orfraie, l’engoulevent, la corneille, la chouette et le hibou, ces chantres rauques et ces chasseurs de la nuit, — ‘ tous, les oiseaux de proie comme les veilleurs solitaires, pêcheurs de grenouilles où mangeurs de taupes, sous l'œil unique de la lune pâlie, commencent leurs courses ou leurs chansons.
Il y a belle lurette que l’inoffensive couleuvre rayée de vert dort sur sa portée de couleuvreaux. Les rats préludent à leurs courses nocturnes entre plafond et plancher, la souris grignote la plinthe qui la sépare de nos armoires de linge et de nos buffets. Le marais grouille de vie et ce que croasse la grenouille en fa dièse ou en si bémol, nul ne le sait: demande-t-elle à Jupin un roi ou chante-t-elle ses amours ? les loches, ses filles, l’entourent-elles pendant le concert et prennent-elles des leçons de musique ?
La barbotte mord à plein hameçon, ce n’est pas encore l'heure de la barbue. La laquaïche happe les mannes qui flottent à la surface de l’eau, et l'estugeon saute au dessus, toute la longueur de son. corps, pour retomber sur le côté, dans les attitudes penchées qui distinguent le cocodès de l'onde. L’araignée a pris sa retraite en sa toile et laisse en paix la mouche endormie.
Le bruit tombe davantage et l’activité cesse. Seuls, les astres, comme des lanternes sourdes, ne rayonnant que sur un point, s’'allument, et la
chauve-souris vole en zigzag dans le soir brun; la femme et l'enfant, en l’apercevant, poussent de petits cris et se défendent avec leur mouchoir de ses attouchements.
La lune brille maintenant comme un fond de
chaudron chauffé à blanc, et à mesure qu’elle monte à pic perdent de l'éclat.
Le ver luisant, cette étoile de l’herbe, L'étoile d’or, ce ver luisant des cieux.
Le canard domestique au large bec plat cesse de brouter l’herbe à cochon et s’en va, repu, la falle pleine, rejoindre sa cane sous le four ; les dindons, plantés sur une patte, oubliant la beauté de leur roupie, depuis longtemps dorment.
La lune monte toujours, et j'entends le ouaouaron qui pince les cordes de son violoncelle et fait concurrence aux meuglements de la vache, qui, debout près de la clôture du parc, cesse de songer au bœuf de ses amours.
Les nuages jouent à cache-cache avec la lune souvent écornée, mais pas jalouse, des nuages qui changent de forme à tout bout de champ, tantôt béliers floconneux, chameaux à quatre bosses, hippogriffes assis sur le train de derrière, veaux efflanqués, singes suspendus à des branches d'arbre, toute une ménagerie que l’on peut contempler sans frais dans le jardin d’acclimatation de làhaut, éclairés par les célestes quinquets.
La mouche à patates, cette convexe chrysomèle, épargnée par le vert de Paris, a fini pour aujour-
LE ou Te ee d’hui ses TaVages et remet à demain de pondre ses
visqueux œufs jaunes, L’escargot est rentré dans
Les guerres du volvox contre le vibrion,
et l'engendrement du choléra des Poules par les baccéries.
C’est décidément la nuit.
Eh bien ! Je m'en vas me coucher.