ODE A BOUVET
(Poésie récitée par l'auteur, à Saint-Serran, le 2 Septembre 1900, lors de l'inauguration du monument à V Amiral Bouvet .
Aux cris des matelots manœuvrant leurs gabares, Au son des carillons du vieux clocher fervent, Aux bruits de foule en marche au rythme des fanfares Et des Drapeaux claquant au vent,
Aleth (1) s'est, tout à coup, ce matin, réveillée!... Je l'ai vue — Elle qui, depuis des siècles, dort, Les deux pieds dans la nuit, la tête ensoleillée, — Surgir derrière Solidor :
(1) Premier nom de Saint-Servan, avant le Christianisme.
La Celte rude et belle avait un œil farouche Où l'on voyait passer un éclair aveuglant, Et ses longs cheveux roux flamboyaient, et sa bouche Tremblait de colère en parlant !
Elle disait : « Pourquoi ne point me laisser seule? Pourquoi venir troubler le Rêve décevant De cellt-là qui fut de Saint-Malo l'Aïeule, Et la Mère de Saint-Servan?
D'où vient-on? De la Mer ou bien de la Campagne? Et qui vient? Est-ce encor César et les Romains? Est-ce Roland guidant la Marche de Bretagne, Ou bien les Xorthmans inhumains?
Sont-ce les Ducs Bretons ou les Princes de France Qui repoussent l'Anglais, traître comme un félin ? Et vais-je voir planer, à nouveau, sur la Rance L'Aigle de Bertrand Duguesclin ?
Bien ! s'il en est ainsi, debout ! Que l'on me donne Un des Glaives fameux des Aïeux triomphants, Et l'on verra comment une vieille Bretonne Bataille et meurt pour ses enfants ! »
Et j'ai dit à l'Aïeule, en secouant la tète : « Calme-toi! Calme-toi ! C'est un hymne joyeux Que l'ancestral écho du Clos-Poulet (i) répète Avant de l'envoyer aux Cieux !
(i) Poul-Aleth égale : Pays d'Aleth.
Les siècles ont passe : de ta Cité les cloches Sonnent des Te Deum et non plus des Tocsins, Et tu ne verras plus, dans le creux de tes roches, Les Northmans ni les Sarrasins !
Fanfares et canons fêtent à leur manière Un Héros comme ceux que tu chérissais tant; Pour le fêter aussi, reste avec nous, grand'mere : Ton petit-fils sera content !
Tu ne sais rien de lui, ni son nom, ni sa Gloire ; Mais lui te connaissait, t'aimait et te servait... Et je vais, en deux mots, te raconter l'Histoire De ton enfant, Pierre Bouvet :
Fils d'un héros, futur Corsaire, Sur la flûte : le Nécessaire A dix ans il bravait les flots; Et, penché sur les bastingages, 11 parlait déjà d'abordages A ses amis, les matelots!
Et le voilà sur YAtalante!
La Course était toujours trop lente Pour le valeureux lieutenant :
Prisonnier de la Fiotte anglaise, On l'échange et, tout à son aise, Il construit son Entrepren.ini!
Ah ! la felouque merveilleuse !
Et comme elle a bien, l'orgueilleuse,
Mérité de porter son nom !
Voyez-la, la brave petite, Prenant l'immense Marguerite Avec son unique canon!
Puis Bouvet, sans relâche, affole Flotte anglaise et Flotte espagnole, Prend YIdéros et YOvidor, Prend la Néréide, et préserve Et le Bellone et la Minerve Et le Ceylan et le Victor!
Hanche à hanche — lutte inouïe; —
L'Africaine et Ylphigénie
Se bombardent un jour entier ;
Mais à Bouvet toute la Gloire !
A son bord il a la Victoire
Pour pilote et pour timonier!
Et Corbett, le grand Commodore, Avant de mourir veut encore Voir le plus fier des amiraux ; Et, tout sanglant, il lui fait fête, Trouvant moins dure la Défaite De la devoir à ce Héros!
Et puis, enfin, c'est YAréthuse!
Chante, en passant, ma pauvre Muse,
La Mémoire de Danycan,
De Duhautcilly, l'héroïque,
Et de Desmarets, le stoïque,
Tous « nés-natifs » de Saint-Servan !
Près de Bouvet ils bourlinguèrent
Et dévastèrent et coulèrent
Dix vaisseaux, dont VAmélial
De ces Bretons très fiers nous sommes,
Car ils étaient de rudes hommes
Les matelots de ce temps-là!
— Mais, de Bonaparte occupée,
La France ignora l'Epopée
Du Mozambique et du Grand-Port!
C'est alors que Bouvet s'écrie :
« Toute ma Gloire à la Patrie,
« Et pour moi l'Oubli dans la Mort! »
Non! non! jamais l'Oubli, l'Oubli jaloux et sombre, N'oserait effleurer ton front superbe et doux! Et nous verrons toujours, hantés par ta grande Ombre, La Fleurie et le Glorioux !
Un seul voile est tombé, comme un linceul qui tombe,
t te voilà vivant, guidant notre vaisseau, Toi qui voulus avoir Saint-Servan pour ta tombe, Ne l'ayant pas eu pour berceau !
Et tous les grands marins Malouins... et les nôtres : Cartier, Protêt, Magon — qui fut à Trafalgar — Duguay, Surcouf, Cochet, Arondel et vingt autres Sont venus te « rendre le quart » :
« Amiral, — disent-ils en leur parler sonore — « Le navire « La France » est encore agité, « Mais dans les plis soyeux du Drapeau tricolore « Souffle un Vent de Fraternité! »
Regarde encor, Bouvet : c'est Aleth, Elle-même, Qui franchit Solidor, traverse la Cité Et se penche vers toi pour le Baiser suprême Qui donne l'Immortalité!
Oui, fêtons les Héros! Sonne plus haut, fanfare! Cloches, canons, chantez un hymne surhumain. Car c'est en les fêtant, ceux d'Hier, qu'on prépaie Tous les grands Héros de Demain!
C'est pourquoi j'ai voulu chanter aussi l'Ancêtre Pour faire tressaillir plus fort, s'il se pouvait, Le cœur d'un Duguesclin qui m'écoute, peut-être, A côté d'un futur Bouvet!
Le cuirasse e Le Bouvet ».
Les Corbeaux