PRÉFACE
La plupart de ces articles ont paru dans la Revue idéaliste.
Cette revue, quoique bonne personne, fît beaucoup parler d’elle. — Cela suffit pour la tuer.
Son plus grand tort était d’avoir un titre qui déplaisait, car d’être réaliste la pauvrette ne se souciait guère ; et si les puristes ne furent pas satisfaits, c’est que, dans le fantasque amour-propre qui nous porte à chercher des poux dans de la paille, rien n’égale le sublime plaisir de les y mettre, et de les y trouver.
Donc, les insultes plurent comme grêle sur la nouvelle venue, — qui n’avait pas de parapluie.
MJSTAVE COURBET
La critique, — qui l’eûtcru! — fit donner jusqu’à sa réserve. Une noble émulation poussa en avant tous ces territoriaux de la saine littérature. — Aussi, quelle fête,, mes amis ! Et quels coups d’étrivières ! — Mais, en revanche, de notre part quelle philosophie ! L’on prêtait l’échine et l’on riait
Nous buvions le fiel des Aristarque, et il nous semblait doux comme du lait. Nous fléchissions sous le poing des toréadors de feuilles de choux, et cela nous paraissait une caresse. Un jour même, certain journal nous appela vidangeurs. — Que nous restait-il à désirer? Notre tâche était remplie. Nous pouvions mourir.
Et c’est ce que nous avons fait, — cela soit dit sans plaisanter.
Personnellement, nous avons tiré une grande leçon de ces piaulements de la bourgoisie plumassière.
Grâce aux remontrances aimables de nos
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maîtres, nous concevons maintenant cet idéal qu’ils nous vantaient.
Nous racontions la vie d’un grand peintre, — d’un homme au caractère paradoxal, souvent étrange, toujours singulier. Dans la bonne foi de notre ignorance, nous avions cru qu’il était nécessaire de le représenter tel que nous l’avions rencontré. Mais c’était là une erreur profonde.
Un style doux et terne, plat et fruste, exsangue et chlorotique, était indispensable ])Oür portraire un artiste chaud et brillant, ardent et audacieux, vigoureux jusqu’à la pléthore, robuste quelquefois jusqu’à l’excès.
Le zézaiement timide d’une jeune pensionnaire était de règle dans un pareil sujet.
Cette intelligence tardive du grand art ne put malheureusement pas nous être utile. Ce modeste livre était déjà fait.
Le courage nous a manqué pour le recom. mencer.
E. G.-Ke
Janvier 80.
Gustave . Courbet
lmp ,.A- Salmon,
Gustave Courbet est mort récemment.
Il laisse un gros garçon joufflu, au large poignet, aux reins solides, qui ne demande qu’à lutter.
Son nom est Réalisme.
Le hasard, ce bon diable, nous ayant mis en rapport avec le peintre, nous allons recueillir nos souvenirs. L’œuvre, nous la mettrons de côté. Pour l’homme, nous le photographierons aussi exactement que possible. Esprit, tempérament, tête, cœur, pipe et palette, tout y passera.
Consacrons ce chapitre à la famille de l’artiste.
Artiste est-il bien ?
Non. Retirons le mot. Courbet ne serait pas content, s’il pouvait le lire.
— Les artistes, nous disait-il, je les méprise.
Ecrivons tout simplement : peintre.
Courbet n’était qu’un peintre.
Son père, — le père Courbet, comme on dit à Ornans, — aura bientôt quatre-vingt-cinq ans. Pour d’autres c’est la vieillesse.
Comme son fils, qui n ignorait, d’ailleurs, aucun de ses avantages, — et bien lui en prit, puisque tous ses confrères les niaient, — il aime à donner encore des preuves de sa vigueur.
Certain curé des environs en fit l’expérience à ses dépens. L’aventure eut lieu en pleine rue, à la grande joie des bonnes gens rassemblées.
Le curé passait. Le père Courbet l’appelle et se met à causer.
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Dans le feu de la conversation, pour mieux convaincre son interlocuteur, il lui saisit le poignet. Dès lors, il ne le lâche plus. Il parle de ceci, de cela; du beau temps, de ses prés, de Gustave ; serre peu à peu, jure beaucoup, — ■ tient bon pendant une longue demi-heure. La main du prêtre devint bientôt aussi noire que sa soutane.
Quelques jours auparavant, il avait daubé Gustave dans le pays. Le bruit en était venu jusqu’à la petite ville. Gustave était vengé!
Du biceps, voilà ce qui caractérise physiquement le bonhomme.
De l’entêtement, joint à une parcimonie paysannesque, voilà pour le moral.
Son activité est grande, mais ses affaires ne prospèrent pas.
Dès l’aube, les mains dans les poches, la casquette sur l’oreille, il court, à longues enjambées, visiter son bien. Il travaille toute la
journée, soignant ses prairies, inspectant chacun de ses sillons. Quant au profit, quel est-il ? — Il possède une vigne. Il en demande un prix déraisonnable et ne parvient pas à la louer. — Y eut-il la cultiver lui-même? Le temps de la vendange venu, il faut embaucher des ouvriers. Mais les ouvriers coûtent trop d’argent ! Sur le sarment pourrit le raisin. — Il est maître d’un coin de bois. Les chênes y poussent superbes. Il les fait abattre et débiter. Seulement, il prétend les vendre trop cher. Personne ne l’écoute. Il cherche alors un stratagème : il enverra l’écorce aux tanneurs, qui la céderont aux pharmaciens pour faire du quinquina; le bois, façonné à ses frais, deviendra des essieux et des rais de voitures. Grâce à cet expédient, il parvient encore à se débarrasser de l’écorce; le prix est fait, il n’y a pas à marchander. Les essieux moisissent dans son grenier.
On cite un trait de lui.
Il est en discussion avec un de ses fermiers. De part et d’autre on s’échauffe, on veut plai-
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der. Qu’imagine le madré compère, pour justifier ses prétentions?
— « J’ai loué à Pierre l’un de mes champs, celui qui est au bord de la Loue. C’est très-bien, je le reconnais; il y a un bail. Mais dans ce champ se trouvent deux noyers; ces deux arbres sont à moi; tout ce qu’ils produisent m’appartient. Or, sur la fin de l’automne, Pierre fait enlever les feuilles qui tombent, — sous prétexte qu’elles empêcheraient l’herbe de pousser. Donc, il doit me les payer. »
C’est pourquoi Pierre demeura, certain jour, ahuri devant un mémoire de son propriétaire, où se lisait la petite ligne suivante :
Pour les feuilles des deux noyers , 25 fr.
Un digne homme, au demeurant, ne valant ni plus ni moins que ses voisins. Ses défauts lui viennent de son état et de son milieu. Ils ne tranchent guère sur le fond commun que par une innocente exagération. — Courbet avait quelques traits de ce caractère.
Cette esquissse fera s’esbaudir les bourgeois du Marais. Ils se demanderont, — si tant est qu’ils se demandent quelque chose, ne pouvant rien se répondre, — quel accueil dut recevoir Courbet quand, renonçant au droit, il vint trouver cet homme 'pratique et lui déclarer que sa vocation l’entraînait vers les arts. Par les temps de spiritualisme qui courent, il est admis que si l’on aime ses enfants, on doit les faire épiciers. — Eh bien ! Le père Courbet ne fut pas étonné. Il ne récrimina point. Il encouragea Gustave. Il ouvrit son porte-monnaie !
C’est qu’il aimait son fils par-dessus tout, se souciant pourtant de l’art moins que d’une guigne !
Quelle fut son indignation quand le conseil municipal d’Ornans fit enlever le Pêcheur de Ghavots! Le grand promoteur de ce décret était un M*** qui se défendait comme un énergumène d’avoir jamais connu le philosophe Proudhon, son parent.
Les charpentiers du pays refusèrent de
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prêter leur aide. On raccola quelques pauvres diables, et le pêcheur, délicatement enveloppé dans un paquet de cordes, fut ramené à l’atelier.
Le père Courbet entra dans une colère terrible. Il cria si fort que toute la contrée fut sens dessus dessous.
Crier, c’est le faible de cet homme lorsque ça ne va pas. Il crie d’autant plus haut qu’il est presque sourd
Quand son fils sortit de prison, il fit un voyagea Paris. Gustave raconta au vieillard ce qu’il avait enduré : la fuite pendant la bataille des rues ; les angoisses qui le saisirent dans le lieu où il s’était caché ; son arrestation ; son départ pour Versailles, à pied ; les plaintes de ses compagnons.
Il y en avait un qui pleurait ; sa femme, à côté de lui, était furieuse : « Raidis-toi donc, lui disait-elle ; tu te tiens comme une vache ! » Il n’avait pas oublié le mot qui lui plaisait.
GUSTAEV COURBET
Dans l’avenue des Réservoirs, un jeune homme cracha sur la barbe du peintre. Une gaupe lui brisa son ombrelle sur la tête.
— Cré tonnerre, cria le père, on t’a fait ça ?
— Oui, père.
— Ne me retiens pas. Je renverse les maisons.,. .
Gustave inspecta du regard avec défiance les environs.
— Écoute, mon pauvre vieux, dit-il : j’ai renversé la colonne ; toi tu veux renverser les maisons. Ce serait le comble ! Retournons au pays.
Et il entraîna le paysan, qui se débattait...
Le peintre, possédait, du terroir cette pointe d’humour franc-comtois que l’on trouve dans
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îl
le Retour de la Conférence. Le père l’avait aussi, et bien aiguisée.
Nous le connûmes lorsqu’il reçut la croix du roi de Bavière pour Courbet. Pendant que les journaux de Paris reprochaient au républicain de subir cette décoration, le père la portait dans le fond de sa poche.
Chaque matin il faisait son tour de Grand’- Rue. Il montrait la breloque à quiconque passait, et il blaguait. Sous un amas de mouchoirs, de clefs, de couteaux, de ficelles, gisait l’étoile morfondue. Il fallait admirer le ruban ! Lorsque l’on avait bien ri, l’hommage du tyran reprenait place dans ce petit bazar que porte toujours avec lui un agriculteur rangé.
Courbet avait trois sœurs. Nous ne voulons pas parler de celle qui vient de se révéler au public par un procès. . .
Des deux autres : l’une est devenue son héritière: la seconde est morte en 1871.
Nous vîmes celle-ci pour la première fois dans une de nos promenades à Ornans.
Elle était chez son père, dans l’écurie. Les bras nus, à pleines mains, elle ramassait du fumier. Nos instincts romantiques de l’époque,
— nous étions jeune, — furent d’abord froissés. Cela puait d’autant plus qu’il faisait une chaleur torride ; cependant, lorsque la jeune fille releva la tête pour nous parler, et que nous vîmes ses deux yeux, blancs et longs comme des œufs, nous comprîmes tout de suite le réalisme. Cela ne puait plus tant. De toute évidence, il pouvait se trouver de belles choses dans ce que les gommeux de lettres appellent la pourriture. — Courbet a fait le portrait de cette jeune femme.
— Les yeux y sont très-beaux.