RUINES DE MONTMAYEUR
Légende.
Vers le milieu du xv siècle, le dernier possesseur du comté de Montmayeur, fief de Savoie, soutenait un procès contre un de ses parents. Les plaideurs se disputaient un bien considérable. Disons, en passant, que le comte de Montmayeur surmontait les armoiries de ses ancêtres de la devise unguibus et rostro, devise qu'il était, comme on va le voir, très-disposé à mettre en pratique. Un jour, ce châtelain terrible alla rendre une visite à Gay de Fessigny, premier président du Sénat de Chambéry, et l'entretint avec chaleur de son procès.
Fessigny, soit qu'il craignît de résister ouvertement aux sollicitations de l'intéressé visiteur, soit qu'il eût la conviction que la cause de Montmayeur était la plus juste, Fessigny promit de s'employer pour lui, et promit presque sur sa tête
du gain de l'affaire. Cependant, au jour du jugement par le Sénat, le comte fut condamné de tous points et perdit son procès. Montmayeur laissa passer quelque temps; puis, un matin, il se présenta chez le président et, après les premiers compliments d'usage, il lui dit: « Tout bien considéré, et après de mûres réflexions, j'ai acquis la certitude du peu de justice de ma cause, je l'ai perdue, je l'avais méritée, je veux tout oublier, et, pour cimenter mon retour d'affection auprès d'un parent que j'ai injustement attaqué, je lui offre un repas à lui et à tous mes amis dans ma maison forte de Charvaix; c'est pour demain , voulez-vous vous joindre à nous? »
Comme en lui faisant cette invitation, le comte était souriant et lui serrait affectueusement les mains, Fessigny l'accepta et se trouva le lendemain, à l'heure dite, à la porte du château de Charvaix.
Descendu de cheval, mais ne voyant pas de lumière aux fenêtres, n'entendant aucun de ces bruits qui dénoncent les préparatifs d'une fête, le président, agité par les plus tristes pressentiments et soupçonnant quelque trahison, se préparait à quitter ce lieu, lorsque le châtelain parut. Il avait le visage calme, et ce fut de la manière la plus amicale qu'il invita Fessigny à entrer dans sa demeure. Après un long entretien, le comte dit avec une expression de dépit parfaitement jouée: « Mes invités me manquent de parole, il est trop tard maintenant pour qu'ils puissent venir, ne les attendons plus, mon cher président, et mettons-nous à table ». Aussitôt il donna l'ordre de servir le souper.
La table était couverte de mets abondants et recherchés; les vins étaient exquis; Montmayeur et son hôte buvaient dans des coupes d'or. La gaîté du châtelain excitait celle du président, et bientôt, la tête en feu, la raison chancelante, Fessigny, honteux de ses premiers soupçons, oubliait sa gravité habituelle et s'abandonnait sans réserve à la douce hospitalité du comte.
Lorsque Montmayeur vit le président plongé dans la plus trompeuse des ivresses, lorsqu'il eut encore ajouté à sa funeste sécurité par les témoignages de la plus vive amitié, il lui demanda brusquement: êtes-vous bon chrétien, seigneur président? Pourquoi me faire cette question? Retournez- vous et regardez.
Fessigny tourna la tête, et dans une salle voisine, derrière une tapisserie qu'on venait de soulever, il vit un cercueil ouvert, entouré par douze hommes revêtus de l'habit religieux,, tenant des cierges à la main et psalmodiant les prières des morts; un billot était devant le cercueil; à côté, se tenait un bourreau habillé de rouge et la main appuyée sur une hache étincelante.
« J'ai perdu cent mille livres en perdant mon procès; c'est vous qui l'avez voulu, n'en accusez que vous, Gay de Fessigny, s'écria Montmayeur d'une voix éclatante. Si vous êtes bon chrétien, recommandez-vous à Dieu, car vous allez mourir! »
Glacé d'abord par ces horribles paroles, Fessigny ne répondit pas, mais revenant peu à peu à lui, il dit d'une voix tremblante: « comte, de grâce, faites cesser cette cruelle plaisanterie! — Je ne plaisante pas, fais ta prière! » répliqua Montmayeur avec un accent empreint d'une féroce résolution.
Fessigny, comprenant alors toute l'horreur de sa situation, supplia le comte de ne pas tremper ses mains dans son sang, de*ne pas violer ainsi les lois sacrées de l'hospitalité. L'infortuné parla au nom de sa femme, de ses enfants qu'un crime allait faire orphelins; mais le farouche châtelain fut sans pitié. Sur un signe, un des prétendus moines s'empara du président et l'entraîna vers le fatal billot; une seconde plus tard, sa tête tombait sous la hache!
Le lendemain, le comte de Montmayeur montait à cheval, plaçant derrière lui un sac de cuir où naguère encore il renfermait les pièces de son procès et prenait la route de Cham- 9*
béry. A peine arrivé, il se rendait au Sénat : « Messeigneurs, dit-il aux juges qui, déjà réunis, attendaient avec impatience leur président, il manquait une pièce à mon dossier, cette pièce je vous l'apporte ». A ces mots, il déposa son sac sur le bureau du président, salua le Sénat, sortit et s'éloigna au galop de son coursier.
Le président ne paraissait pas; les juges, voyant quelques gouttes de sang couler sur le bureau, ouvrirent le sac laissé par le comte deMontmayeur et reconnurent la tête du malheureux Gay de Fessigny !
On ajoute qu'après cet acte de barbarie, inouï même en ces temps de violence, Montmayeur se réfugia dans les montagnes de l'arrondissement d'Aoste, et y fit construire la forteresse dont les ruines m'avaient si fort impressionné.
Les contradicteurs systématiques de toutes ces traditions nient que ce soit là l'origine du château de Montmayeur, et ils affirment que de tout temps il a appartenu à la maison d'Avisé; mais comme nulle part il ne m'a été possible de trouver ni la date, ni la moindre mention de sa construction, n'est-il pas permis de croire que les barons d'Avisé ont acquis soit du comte lui-même, soit de ses descendants, la " possession du domaine de Montmayeur?
En admettant que la légende soit véridique, il est certain que le criminel auteur de ce meurtre odieux devait trouver là une retraite inaccessible, où il pouvait braver impunément la justice de son souverain. La position de ce castel est êtes plus formidables, et je suis persuadé que quelques hommes d'armes, placés sur l'étroit promontoire qui le rattache aux montagnes environnantes, auraient suffi pour arrêter une armée (Aubert).