DEUX FANTOMES
Sa/is doute avons-nous autant de
prévision que de mémoire^ parce
qiie^ devenant sans cesse, notre âme
s'oriente vers ce qu'elle ignore^
joyeuse de modifier les attitudes
précédemment connues : et cette
orientation F absorbe essentiellement,
Uâme légère regarde le souvenif
par-dessus son épaule^ avec pitié ;
mais il faut qu'elle ne s'attarde
point. Seules les âmes éteintes sont
assises sur le chemin ou au bord de
Veau^ et ne regardent plus vers le
détour ou F aval. Ainsi je ne puis
décider si ce livre commente mon
passé ou mesure quelques-unes de
mes heures à venir : fai, en récrivant, mêlé la réminiscence à V invention^ antidaté des espérances , ou envisagé avec mystère et désir des choses qui avaient eu lieu.
Et vraiment., il nous est permis de considérer nettement et de décrire en visiteurs exacts les évéîiemeuts qui nous adviendront : et il nous est permis aussi de reformer en songes ce qui nous advint, en des périodes oii nous ne saisissions pas encore avec force les événements. Car nous 7ie connaissons pas bien comment le temps dispose des éventualités qui composent notre vie : et l'ordre que nous leur donnons nest peut-être pas du tout celui qu'il leur attribue.
Le rêve ne distingue point entre rinvention et le souvenir, et tout ce
que rame peut dire^ cest qu'elle aiine mieux le futur. Les faits et les jugements ne s'ordonnent pas toujours en une progression chronologique : souvent ils sont juxtaposés sans dates, et demeurent figés au milieu du temps. Certaines vies, tout intérieures, sont ainsi incomjyréhensibles : il semble qu'il n'y arrive rien., parce qu'à les observer on ny voit pas s'élever la chose surprenante ou inusitée ; mais si l'on avait mieux regardé, on l'y eût découverte, dormant depuis le premier jour au fond de la conscience. Et la vie dans ce présent livre est semblablemeni disposée, car les faits qu'on y rencontre n'accourent point pour la troubler, mais y étaient contenus, et on la découvre d'un coup d'œil.
Il y a dans ce conte des êtres et des miroirs^ qui ne seraient point dissemblables du néant ^ s'ils ne signifiaient en des formes diverses 7non propre reflet. Ils sont miens ^ je m'y suis longuement contemplé. Et si f appelle 77ton livre un mémorial de fantômes, c'est que la vie purement subjective de mes fictijs personnages ny prétend point à ce quon nomme la réalité., et désire n équivaloir quà mes songes. Commencé au soir., sous ina lampe., il s'égare en quelques heures de rêverie, et finit, pâlit, meurt avec la factice hunier e dans la clarté matinale : c'est la chimère d'une nuit, je n'en sais pas davantage. Ce mémorial difl^ère-t-il vraiment d'une hypothèse, V espérance et le regret ne montrent-ils
point, à qui osa soulever leur voile, un visage immuable et pareil ?
Enjin, je prie qu'on m'absolve si je ne connais en rien le degré où la vérité et l'invention confinent ici :
qu'est-ce que la vérité^ sinon peutêtre rinventioUy et celle-ci même^ sinon sûrement une vérité jusqu'alors négligée ?
Réel ^ point réel : je ne sais. Et puis qu est-ce que vous appelé^ réel ? Pour moi, c'est le profond...
J'ai allumé mon âme avec ma lampe, je m'abandonne à confronter quelques fantômes.
Je suis peut-être né dans une contrée qu'on n'explorera jamais. Car nous avons infiniment de naissances, et si le temps et la raison humaine se satisfont d'en connaître une, nos rêves choisissent les leurs et ils sont maîtres de choisir. Le pays de mon souvenir est beau. Des espaliers éternels y mûrissent un automne idéal de pampres, le soleil couchant s'y éteint sur des
marbres, et dans les feuillages pensifs on entend le vent de la mer : mais l'horizon s'embrume sur de profondes, sur d'immenses et surnaturelles forêts. Le visage usé des rochers est révélateur : et le sable recèle de purs coquillages où vient se lamenter la douleur équivoque des vagues, figeant en la nacre des valves tout ensemble l'écho de leur appel et l'ornemental souvenir de leurs volutes fugitives. Le charme de ces choses est grand : mais une rivière s'endort de la forêt à la mer, née sous l'ombre des pins sveltes, où monte et descend selon les heures le bracelet rose de la lumière soleilleuse : des nymphéas et des narcisses dérobent le mystère de l'eau, et les cygnes noirs sont les seules galères, et personne n'est venu jamais. C'est là que j'ai vécu, et que mon esprit m'est apparu aux heures premières de la volupté et du silence.
Comment ai-je connu ce lieu secret, et
quelle route y conduirait, je ne sais. Il me semble tout à la fois m'y être éveillé comme un roseau et n'y avoir touché qu'après des années de pèlerinage : un homme qui passe le bâton à la main, le tournant d'un sentier dans la bruyère, me font penser à un moimême qui aurait longtemps erré, à un gravier où mes pieds auraient meurtri leur chair enfantine, et les seuils, avec la fumée du soir, me font tressaillir et m'étonnent comme un perpétuel étranger. Mais tout cela est si loin, tout cela est si avant dans la mémoire, si près du moment où l'on a peur de se trouver soi-même, que je n'ose y penser davantage. Je m'en tiens à croire qu'il n'y a pas de chemin pour atteindre à mon pays : le vieil Exil lui-même y renoncerait, et les chemins aussi, et peut-être le regard des anges.
Du balcon rouillé -de la demeure, je n'ai vu venir personne, le soleil discret osait à peine appeler les héliotropes fidèles, et les
fruits du verger se veloutaientde la poussière des siècles, ignorant les corbeilles et les faucilles. Les appartements étaient ceux que choisirait la Mélancolie si elle cessait d'être idéale . Nul chambranle n'y figurait des amours peints, nulle tapisserie n'y tressait un décor de chasseurs et de cavales, nul cadre n'y enlaçait de couleuvres d'or l'attirant mystère de portraits : mais seule la vierge nature y abandonnait ses images, et l'art recréait là le spectacle des fenêtres, car les forêts et la mer entraient dans la maison par le cristal des baies pour endormir aux murs l'illusion — soie, laine, ou pastel — de leur inerte magnificence. Et ces vagues et ces futaies artificielles, se comparant à leurs naturels modèles, présentaient à la contemplation de singulières ébauches de visages figés, ces faces innombrables et insaisies qui s'efforcent d'émerger des objets de la vie coutumière : j'ai cru comprendre l'antique physionomie du
temps, et ces paysages m'ont passionné comme des femmes, je n'ai plus douté de la vie intérieure, tant ils parlaient,..
Peut-être n'apprend-on, n'aime-t-on la nature que par Tartiliciel, car si l'on n'est pas un faune ou un brin d'herbe, la nature inspire de l'effroi, j'ai usé de longues heures à penser à cela.
Les miroirs n'avaient contemplé que le ciel, et j'ai cru y deviner au crépuscule la forme réelle des étoiles, qui dansaient lentement au-dessus de moi. De luxueux reflets assemblaient sur les pendeloques des lustres des conciles énigmatiques de clartés fanées. Les tentures étaient sans embrasses, qui les eût soulevées ? Moi-même je n'existais pas. Les sièges n'attendaient personne, et les faïences des bahuts immobilisaient, sous la poudre du temps inappréciable, un verger froid de bleuâtres fleurs déteintes.
Ah! mon âme, que nous avons été purs !
Nous l'étions comme les années mêmes, comme l'éther, la neige, les lis, ô mon âme, nous l'étions comme le silence...
A un jet de pierre de somnolents peupliers balançaient une ombre violette. Le vent soulevait les courts herbages, ainsi la main en des cheveux rudes. Les nuages ne se pressaient point dans le ciel, mais ils s'éloignaient comme ayant trop attendu.
La vanne d'eau verdie se ridait, les grappes de mousse noire s'étiolaient sur les galets plats des closeries. Sur ces choses somnolait un ciel moite, et le soleil désœuvré penchait avec pâleur vers le bosquet occidental. De vieilles voix fatiguées, des voix vieilles qui ne venaient point des hommes, se chagrinaient au fond des enclos, les longs rayons jaunes se couchaient obhquement sur le seuil disjoint, c'étaient des heures de confrontation idéale avec tout ce qui est simple ou extraordinaire.
Les jours n'existaient probablement pas,
le temps les avait oubliés, il les avait semés derrière lui sans se retourner, et si les horloges curieuses s'étaient mises à psalmodier, on n'aurait rien compris : ces vieux cœurs au rytiime égal dormaient docilement dans leur prison de verre, et les chiffres des cadrans ne dénombraient plus rien depuis longtemps . Les clepsydres étaient sans eau, les sabliers demeuraient stables, et les mouches bleues murmuraient seules contre les fenêtres. Tout paraissait aboli et atoni par des mains douces, l'existence tramait un dessin brouillé comme le gel hivernal, et l'air était si imprégné de quiétude qu'on en eût cru voir des cristallisations calmes : les brumes du soir étaient comme ces voiles changeants que 1 émotion fait tressaillir sur les prunelles, et tout paraissait se passer dans des yeux.
J'ai eu là des impressions irrémédiables. La majesté des feuilles de l'automne m'a laissé dans l'âme des amoncellements de
crépuscules somptueux, et j'ai su parfois ce que pensent Teau, l'héliotrope et les choses de la terre pacifique. J'allais peu du côté de la mer, je la figurais trop insolente à mes grands désirs de douceur. Mais que les firuits et les pâles rayons à six heures me furent amis ! Je leur ai confié presque toute ma tristesse, et ils ne m'ont point trahi. Tous mes sentiments se sont joués ainsi en leur adolescence avec des formes simples, et les spectacles du ciel, des frondaisons, des horizons et des heures.
Je descendais sous les pins roses jusqu'à la margelle haute de la rivière, pour voir les cygnes. Ils se battaient dans les herbages, leurs ailes noires s'éployaient sur le soir pourpré, l'eau brillait en colliers de gouttelettes, des pétales d'iris arrachés dans la lutte voletaient, et les nymphéas larges ondulaient dans le courant. Quelques cygnes aimaient ces fleurs et voguaient vers elle. Leurs cols chatoyants imitaient
la courbure des calices, se pâmaient dans le poison des pollens d'or : mais tout se calmait au cri héroïque des paons, et je m'enfonçais sous le couvert pour les éviter, car les yeux de leurs plumes sont méchants, ce sont peut-être ceux que nous voyons dans nos songes, ils regardent nos pensées cachées, ils sont les joyaux de la fatalité hypocrite.
Mon cœur était touché par les oiseaux : ils m'ont presque tout appris. Les phrases que leurs vols lointains écrivaient en triangles noirs sur l'azur ont décrété probablement toute ma vie, avec la forme des nuages qui m'a enseigné les passions et les oublis. Ces maximes obscures que les ramiers éperdus traçaient de la terre au ciel entraient dans ma mémoire avec l'ombre, dont le conseil suave descendait du haut des arbres; et quelques instants avant la naissance des lampes, je méditais ces prophéties de la forêt, que le
chant de la mer solennisait de chœurs confus, bruissant en prières dans les feuillages.
C'est ainsi que j'ai grandi avec la Pitié aux yeux graves et la Tendresse aux yeux doux, jusqu'au soir où, descendu vers la rive, j'ai vu debout en face de moi, dans les ténèbres, une forme de temme.
Je n'avais point levé la tête, ayant vu dans le reflet des eaux venir à moi une étrange tache d'or, et je croyais suivre, penché, le suprême souvenir du soleil. Mais comme cette lumière demeurait immobile, j'ouvris mes yeux à demi clos, et j'aperçus Maïa.
La tache d'or était sa chevelure, et ses yeux 'de violettes me considéraient dans le crépuscule. Un doigt touchait ses lèvres, l'autre main me faisait signe. Les oiseaux
se dérobèrent dans les berges bleues, et je connus seul, parmi l'onde et les calices, la orme nouvelle de mon Destin.
Nous nous contemplâmes longtemps sans rien dire, parce que les mots que nous savions se seraient brisés devant nos pensées : puis nous revînmes ensemble dans la maison, et dès lors les miroirs anciens connurent deux visages s'y venant songer en leur jumelle solitude devant la torsion figée des cadres de serpents et d'or.
L'âme de Maïa rendit jaloux mes paysages; elle les résumait avec splendeur. Quiand nos promenades nous portaient vers la forêt, la plaine ou la mer, le chant de ses phrases en modulait les inflexions réelles, et je savais par son silence ce que serait la nuit. Ses cheveux étaient tout mon couchant, ses mains cueillaient dans le vide toutes les fleurs que j'avais élues, et sa présence charmait à la fois mon désir d'être loin et mon désir de demeurer,
parce qu'un pli de sa robe signifiait la plage de beaucoup de rades lointaines, ou dormait en son satin inerte l'eau frissonnante et glauque que justement j'avais souhaitée. Et je ne pensais pas qu'on pût s'enfuir plus lointainement que ses prunelles n'ouvraient d'exil.
Ces yeux de Maïa recelaient encore plus de rêves que de souvenirs. Leurs points d'or brillaient dans un ciel minuscule et inexploré, il s'y attardait des fantômes et des fleurs, il y périssait des automnes entiers, et peut-être des parfums. J'aimais y suivre l'agonie luxueuse de mes songes ; ils y tournoyaient doucement, hésitaient, puis s'enfonçaient dans cette eau triste, et ne revenaient plus. Les cils, roseaux tremblants, se penchaient sur la source idéale, et un apparat de pierreries voilées y montait vaguement, miroitait, redescendait dans les ténèbres. Ou alors c'étaient des ciels bleus, des arborescences,
des ondes lumineuses, et d'ineffables soies rehaussant un diamant noir; ou enfin des choses inconnues et incalculables, des forêts abstraites, ce que l'antique Folie elle-même ne devinera jamais...
Nous allions tous deux à l'orée des bois, et nous nous considérions sans mot dire, Mais à l'heure où dans le ciel pâle il n'y a qu'une étoile, Maïa parlait soudain, et sanglotait comme les feuillages et l'eau. Sa douleur me semblait une plaine blanche, et moi je guidais ses sanglots comme des brebis vers ma mélancolie assise à l'horizon. Je voulus un soir savoir pourquoi les brebis étaient sorties, je mis mes lèvres sur les yeux de Maïa, et je l'entendis qui parlait tout bas, si bas, qui parlait comme si la nature venait de mourir : « Hélas ! ditelle, nous ne nous connaissons pas nousmêmes ! y>
Alors je me reculai et je lui dis avec terreur: « Pourquoi descendre en nous-
l6 COURONNE DE CLARTÉ
mêmes, Maïa, et qu'est-ce que nous trouverions ? »
— Je veux savoir ce que nous trouverions, chanta sa voix, et ses larmes coulaient sur ses joues.
— Il ne faut pas, Maïa, ce serait peutêtre la fin.
— Je ne me vois plus dans les miroirs, je ne me vois plus dans la nature, mes cheveux ne comprennent plus le soleil, et la lumière n'aime plus mes yeux : où sommesnous ? dit-elle. Hélas ! où sommes-nous, et qu'est-ce que nous sommes ? Nous mourons ignorants comme les jardins de l'automne, ô mon ami! L'odeur des feuilles m'attriste, et mes cygnes ont des secrets. Nous ne sommes point descendus en nous quand nous étions seuls, comment y descendre ensemble ? Il faudrait savoir nos ciels intérieurs, les forêts de notre pensée, les saisons de nos désirs, les espaliers de nos espoirs. Mais nous ne savons rien...
Ce soir-là, nous revînmes sans parler davantage.
J'ai pris les mains de Maïa dans les miennes et je lui ai dit :
— J'ai consulté la maison, les fleurs. J'ai consulté la gravité de la vie. Nous irons vers elle pour nous connaître nous-mêmes, et nous serons heureux pour jamais. Nous attendrons une nuit claire et nous nous en irons. Il n'est pas bon à l'homme d'être heureux seul, tues venue pour m'emmener, viens, nous chercherons un témoignage indéniable, s'il en est un sur la terre.
(( O Maïa î c'est assez rêver au crépuscule, nous ne signifions rien. Il faut partir dans la rosée surnaturelle de l'Orient ! làbas notre âme blanche, nous attend sur les collines, il faut l'atteindre ! Son reflet diaphane descend vers nous avec l'aube, mais nous ne la voyons pas encore ! Et peut être
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elle prie et s'attriste parce que nous ne venons pas. C'est ici un pays d'ombre, nous nous complaisons trop aux formes indécises, à ce qui meurt, à l'eau changeante, aux cygnes noirs ; mais là-bas, là-bas, Maïa, c'est un pays de clarté, ne mourons pas sans avoir vu !
« Ce que nous verrons sera peut-être épouvantable. Peut-être découvrirons-nous en le désert de nous-mêmes des inscriptions fatidiques qui nous glaceront de terreur ! Mais tu Tas voulu, Maïa, nous allons les chercher ! Tout le bonheur n'est pas entré ici : il rôde autour de la maison, il attend pour entrer que nos âmes soient ouvertes. Il roule une mer immense de passion et de frénésie autour de nous, mais nos cœurs ne le sauraient contenir. La musique même n'a scintillé sur nous qu'avec l'éloignement des étoiles, et si nous avons pleuré, nos yeux seuls s'en sont aperçus !
« Hypérion s'allume sur la forêt infinie, l'air crie de volupté, la feuillée obscure se cristallise de diamants ! le vent du soir danse sur tes cheveux héroïques, il est temps ! Nous tenterons demain les îles bienheureuses où Ton rencontre enfin son visage réel, et nous le baiserons aux lèvres, et nos âmes fondront comme des oranges ! Elançons-nous au voyage mystérieux, rêvons les paysages de nos prunelles, tressons des guirlandes de j^oie pour le seuil de la Vérité !
« Ainsi que je t'ai vue un soir, baignant dans ma source solitaire le reflet de tes boucles d'or, ainsi peut-être nous verrons se pencher au détour d'un chemin sublime l'être intérieur qui conseille nos sanglots et nos sourires l Dans le hasard des foules et des feuillages, dans le peuple tumultueux des vagues, il sautera peut-être comme un éclair, et alors, alors, comme nos amours seront lumineuses, Maïa ! Toute notre vie
resplendira de cet éclair, nos baisers savoureront un fruit incorruptible, nous nous cueillerons l'un l'autre comme des raisins éternels ! »
L'enfant leva les yeux vers moi et me dit doucement :
— Endormons-nous Tun contre l'autre, et nous nous en irons ensemble vers la claire lumière de nous-mêmes...
Sa tête pencha sur mes genoux, elle se tut. Je soutenais dans mes mains ses cheveux tièdes : une lueur sortait d'eux et errait dans les ténèbres. Au ciel nocturne, les feux fixes des astres contemplaient la mer. La solitude nous toucha au front, et nous dérivâmes avec lenteur dans Tinexplicable oubU...
— Narcissa !
— Perdita !
— Dea !
Cela chanta dans la forêt tout à coup : le jour tombait.
Combien d'heures étions-nous restés immobiles ? Un crépuscule nous avait quittés, et nous nous retrouvions dans un crépuscule, écoutant un concert de surnaturels oiseaux jaseurs.
Penchés sur les branches, suspendus comme des fruits mûrs, ils criaient des noms de courtisanes, de pierreries, de fleurs
et de poisons, puis soudain trillant éperdument ils se lançaient d'un arbre à l'autre, nageaient dans l'air comme des poissons pourprés. De leurs becs, ils crevaient des grenades et en jetaient les grains éclatants, et aussi des perles d'ambre rouge suintant des feuillages, puis ils sautaient dans le cœur d'énormes roses et à coups d'ongles éparpillaient les pollens d'or. Bariolant d'une joie multicolore les colonnades des chênaies, ils clamaient avec frénésie. Certains, les ailes toutes grandes, demeuraient le bec ouvert, alouettes de feu pépiant pour l'éternité, et le plus grand nombre parlaient, prédisant de bizarres destinées, l'aventure de déesses nues aux yeux terribles, plusieurs significations du sort. Nous les avions considérés avec émerveillement, leur foule étonnait notre âme accoutumée à la solitude, et depuis notre départ nous n'avions encore rien entendu. Mais qui venait de prononcer tout haut, à côté de
nous, ces trois noms de femmes dans les ténèbres ?
— Dea!
— Perdita !
— Narcissa !
Cela semblait sortir des arbres, et ces voix s'appelaient. Elles devenaient très distinctes.
— Appelons aussi, dis-je tout bas à Maïa, car nous ne savons où nous sommes.
— Mais qui verrons-nous venir ? ditelle. C'est ici une impénétrable forêt sacrée : peut-être Dieu ne sait point tout ce qui s'y passe. Ces allées à la fois tumultueuses et immobiles... cette ombre... y trouveronsnous des êtres comprenant ce que c'est qu'un chemin? Car seuls ceux qui désirent s'inquiètent des routes. Mais ceux qui ont obtenu bornent l'horizon à leur esprit et demeurent tournés vers eux-mêmes. Hélas ! ces futaies sont touffues comme les minutes. Elles sont pressées, multiformes et pourtant semblables, la feuille imite la feuille,
le grain de sable du sablier glisse à côté des autres, et tout cela est pareil, et tout cela vit confondu dans le même isolement.
Peut-être en savons-nous assez sur les hommes par l'exemple des brins d'herbe.
Qui va venir, et que nous dira-t-on ?
— As-tu peur ?
— Non, dit Maïa, mais je songe...
Appelons comme tu veux, et l'on viendra.
Nous allions crier dans l'obscurité les trois noms entendus, lorsqu'une sorte de lumière bleuâtre se révéla, et trois figures d'enfants s'y éclairèrent. C'étaient des êtres doux d'apparence immémoriale, de petites filles aux grands yeux que nous pensions avoir vues déjà, et qui nous regardaient sans parler. Leurs cheveux coulaient sur leurs épaules comme ces fleuves d'or minuscules qu'on voit chatoyer confusément dans les miroirs. Ces sinuosités délicates isolaient leurs visages moins de la nature, eût-on dit, que d'elles-mêmes — tant elles
paraissaient inattentives et éloignées hors de la vie avec les dernières nuées s'oxydant au-dessus des arbres.
Et Maïa tout bas, vers moi penchée :
— J'aime que notre rencontre première soit celle d'enfants, dit-elle. Et n'aimes-tu pas ce gage de pureté ? Nous ne savons où nous sommes, nous ne l'avons jamais su, ni même d'où nous venons, dans l'identique obscurité de ces allées en éventail. Et voilà que notre incertitude s'adressera d'abord à ces souvenirs frais et heureux de ce que nous avons été. Peut-être revenons-nous ainsi devant notre passé, nous attendrissons-nous à nous songer nous-mêmes devant ces enfants. Vois, elles ont des fleurs dans les mains, de beaux cheveux, et portent avec une noble mélancolie le souvenir d'un soir. Mais demande-leur la route, car il nous faut aller vers la mer : et sache quel rêve elles figurent parmi les arbres, d'où viennent ces noms qu'elles chantaient
lointainement tout à l'heure, et que le vent semblait répéter avec un sourire...
Et je demandai aux petites filles ce que Maïa m'avait dit.
Alors la plus blonde parla :
— Pourquoi nous demandez-vous le chemin ? Vous seuls savez quel sentier il fliut prendre. Le but est connu de vous seuls, et chacun va à la mer et à l'inconnu sous des étoiles diverses. Pour nous, nous n'en attendons rien : vous nous avez connues jadis, nous sommes les trois enfants que l'on voit paraître dans les légendes, les enfants perdus, ou ceux qui tombent dans les étangs pour avoir désiré des fleurs d'eau, ou ceux qui chantent la ronde, ou ceux qui s'en vont au ciel avec les anges. Vous ne nous aviez jamais rencontrés en dehors des contes, parce que vous ne croyiez point à la vérité des contes : mais à présent vous n'en racontez plus à votre âme pour la distraire, vous allez en
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vivre un vous-mêmes. Ainsi vous nous avez trouvées ce soir pour la première fois. « Je m'appelle Narcissa, parce que j'aime les calices à cœur d'or qui émergent de l'eau obscure; ils sont les images de mon amour. C'est moi la cueilleuse de fleurs. Et cette sœur qui est à ma droite s'appelle Perdita, parce qu'elle a été perdue un jour parmi d'anciens rochers, et que toujours elle semble perdue là où elle se trouve, et absente de sa propre présence. C'est elle la cueilleuse de larmes. Et celle qui est à ma gauche se nomme Dea, car elle s'entretient avec les oiseaux du ciel, et c'est elle qui dit la prière pour nous trois quand l'heure en est venue. Elle n'a pas été perdue dans des rochers, ni trouvée songeuse au bord d'une fontaine, mais je crois qu'elle est venue d'au-dessus de nous, car elle dit quelquefois des choses que nous ne pouvons pas comprendre. C'est elle la cueilleuse d'étoiles. Vous nous avez connues,
VOUS nous avez connues ! Nos sourires ont éclairé vos rêveries, et vous nous avez imaginées selon votre enfance î
« Il n'est point de paroles pour déterminer le sens de votre vie. Cependant votre Destinée habite cette forêt, allez vers elle en silence : elle vous accueillera sans parler, mais quelque emblème, par elle offert, vous dira le sens de vos énigmes. Car ceux qui se confrontent avec leur Destinée ne la quittent jamais les mains vides.
— Et où la trouver? dis-je. Voici le soir. Qui sera le témoin ? Les étoiles, les feuilles, ou vous-mêmes ?
— Cela se passera selon vous seuls, nous ne sommes que des enfants, dirent les trois petites filles. Et elles n'étaient plus là soudain...
La Destinée, assise sur une pierre milliaire aux chiffres usés par le temps, nous
a donné des fleurs rouges, des fleurs noires et des fleurs bleues, sans rien dire.
Et quand nous les eûmes touchées, nous connûmes ce qu'elles signifiaient.
Les fleurs rouges étaient des pavots et des roses. Nous aimerons "le soleil et le sang, nous rêverons de meurtres et de descentes ténébreuses dans les abîmes de l'oubli et de la mort. Nous atteindrons la Vérité et la Lumière après ces deux contrées du néant où se peut jusqu'ici aventurer la pensée des hommes^ et ce qui ne sera pas en nous aboli ou somnolent pourra jaillir d'un jet vierge dans les champs de lis du Paradis.
Les fleurs noires étaient des asphodèles et des pensées. Hélas ! Maïa, Maïa, les devrons-nous tresser dans ta chevelure, ces pétales de ténèbres ? Il faudra chérir la nuit, converser avec les ombres, dessiner nos désirs selon les velours funéraires de ces caUces, connaître un trouble invincible dans
un pâle pays lunaire où mourra l'agonie plaintive des jets d'eau...
Mais les fleurs bleues étaient des iris et des volubilis, et je t'ai reconnue, Maïa, ma fleur d'eau, mon aimée aux yeux de miel ! Ces étangs clos comme des prunelles où tu m'apparus semblable à l'un de ces calices, ces étangs endormis où vient se renoncer en un frisson insensible le baiser sanglotant du soleil, y verrons -nous, ainsi j'aperçus venir vers moi la tache d'or fameuse de tes cheveux, descendre l'enlacement de nos réahtés et de nos apparences.. ?
Le port où nous allons nous embarquer pour l'Orient est au centre d'un golfe profond ; non loin sont les ruines de la ville morte qu'il enrichissait jadis. Aujourd'hui de rares vaisseaux y viennent atterrir, et semblent n'être égarés là que pour redire
aux nations lointaines si la face du Temps et de la Désuétude est toujours semblable à son propre ennui...
Les quais ce matin sont tièdes de soleil, l'herbre insinuée entre les dalles se tourne vers la lumière : de grandes ombres bleues s'endorment sur les pierres roses. Il fait doux sous un firmam.ent clair, c'est l'aurore du départ éternel.
Maïa et moi nous promenons ci pas lents dans les rues anciennes. A leur extrémité on voit des mâts, ou la mer. Leurs maisons sont fanées, et expriment des sentiments ténus et comme purifiés par la solitude. Elles s'alignent autour de petites places oblongues, où de beaux arbres montent dans l'azur, et déploient joyeusement des éventails de feuilles soleilleuses. On voit parmi les branchages les fenêtres peintes et leurs vitres régulières. Des espaliers sinueux y défleurissent leurs guirlandes. Les fontaines, fronçant parmi le grès des
masques de bronze moussu où l'usure allume de l'or, chantent les heures goutte à goutte. Des canaux traversent les rues. Leur eau figée capte l'image songeuse des demeures désertes, et des caravanes de nuées y infléchissent l'illusion voyageuse et négligente de leurs vaporeuses volutes . Des ponts cambrés s'y doublent en bagues d'ombre où passent des cygnes, contemplés pensivement par les monstres sculptés qui se hérissent à la proue des ourques immobiles, arrêtées aux berges dans l'attente d'un chargement imaginaire . Les câbles des ancres balancent sur l'eau soyeuse des algues floches et des dentelles de lichens : la vie semble alentie et solennelle comme la prière des simples. Des cloches vieilles pendent sur des portails, et tout écoute leur chanson absente : des oiseaux blancs passent et se croisent, de lourds drapeaux de satin mirent dans les canaux mornes l'armoirie sans valeur de leur emblématique tissu, et
leurs aigles brodés ouvrent à la brise matinale leurs ailes impuissantes qu'elle n'animera jamais plus... Tous ces symboles nous ont redit, avec une beauté singulière, la vie que nous allions quitter. Nous avons longtemps erré au milieu d'eux, et j'ai surpris des larmes dans les yeux de Maïa.
Elle marche avec une lenteur onduleuse que je n'ai jamais vue qu'en elle. Son visage est comme celui de la pensée ellemême, tout ce qui est conscient y anime un paysage perpétuel. Ses prunelles contemplatrices détiennent les secrets des pierres précieuses, sa bouche qui se pâme sous la mienne avec une luxure si enflmtine est pourtant la plus pure des roses fières et vivantes, quand je la regarde ainsi à côté de moi, et ses cheveux surprenants s'enroulent en des boucles qui me résument vraiment tout l'art et toute la beauté. Je ne suis pas grisé par la passion, paisiblement j'admire Maïa avec la sérénité d'un statuaire : elle
est une chose parfaite qui est animée et présente, elle étonne en moi la vieille croyance que la Beauté ne peut être touchée. Et surtout il y a un univers d'émotion entre la Maïa que je contemple et celle que je possède dans l'ombre. C'est chaque fois l'impression ineffable de saisir ce qui ne peut être saisi, et à chaque éveil l'immuable stupeur de la voir redevenir inattingible. C'est sans doute ainsi que les sentiments possèdent notre âme immortelle, ils la boivent avec transport et pourtant leur exil la laisse intacte et fraîche pour de nouveaux baisers. Que ce monde entier qui chante dans Maïa m'effraie, quand je la frôle ! Il me semble être contre la paroi d'une crypte où trôneraient des cérémonials insoupçonnables et effrayants; il me semble, à la sentir près de moi, que j'entends en elle des cortèges et des armées en marche pour des millions de siècles... Et tout cela expire sur ses lèvres sérieuses, entre ses cils, et
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je ne sais rien, et Dieu ne saura peut-être jamais. Et moi, moi pourtant, je le sens fondre de volupté et je connais ses soubresauts et ses râles et ses chancellements, à cet univers clos dans Maïa, et je ne puis plus deviner si je la possède ou si elle me prend, si je descends en elle ou si elle monte dans moi. Mon univers intérieur brûle contre le sien, nos cohortes et nos cavaleries de fantômes dévalent les unes contre les autres dans la fièvre des luxures nocturnes, et peut-être nos étreintes sont-elles abstraites et purement cérébrales, tant notre chair est outrepassée par ces écroulements prodigieux... Et tout cela, tout cela tient dans nos deux formes tranquilles de promeneurs, la petite main de l'aimée délie ses doigts sur mon bras, la lumière fine dissout notre négligence de nous-mêmes en une ombre double balançant derrière nos pas, sur les dallages roses, sa tache bleuâtre et bizarre...
Ainsi des énigmes superposées s'allument dans mon âme avec les heures comme des torches d'or dans la forêt. Saurons-nous le secret de ce que nous sommes et comprendrai-) e cette fiancée qui est avec moi et loin de moi ? Statuette du vide, ou buste vivant de la vérité invisible ?
Il nous faut revenir vers le quai où vient clapoter la mer. Des groupes de matelots sont assem.blés : quelques-uns laissent pendre leurs jambes sur les margelles, et l'écume saute jusqu'à leurs genoux. Ils entourent un étrange vieillard qui leur montre des couteaux affilés, des anneaux, des fruits sanglants et de petites figures de métal. Il en dispose sur le pavé des arrangements imprévus, et parfois, dans ces séries d'objets juxtaposés, le sens d'une destinée édifie une architecture idéale, où la vie des hommes entre le front courbé. Nous n'avons pas osé consulter comme les matelots le vieillard qui parlait selon
les couteaux et les anneaux, et les autres choses : nous avons seulement acheté un collier que nous avons jeté dans la mer.
Les grands mâts chargés de voiles se balancent. Les gréements y créent un lacis d'araignée gigantesque sur le ciel, les ancres incurvées montent hors de Teau en rayant les boiseries de la proue, les focs triangulaires ondoient puis se roidissent, les flammes versicolores perpétuent à la flèche des vergues un reflet d'incendie ou d'aurore ; la coupe de vin a été renversée à la poupe, il faut partir. Nous avons décidé d'un pas notre vie, nous sommes à bord, et le premier bondissement de la houle nous a promis dans une seconde la suprême conquête de l'Orient !
Par les chenaux, les golfes, les apparitions de promontoires, par la féerie de
l'océan et du ciel, nous nous en sommes allés ! Les brillantes de la Lyre, Cassiopée, Rigel, et le grandiose Sirius, étincelaient sur la couronne de notre songe. Nous étions conviés à la fête multiforme des éléments. Le soleil nous a initiés à des agonies dont nous ne soupçonnions pas encore l'horrible magnificence ; et la mer a réfracté pour nous des constellations et des arcs-en-ciel que notre rêve eût craint d'espérer...
Nous allons vers une grande île où l'on dit qu'un des visages de la Vérité est visible. Peut-être atterrirons-nous à d'autres îles avant celle-là ; il paraît qu'on n'y peut pas toucher tout d'abord. Depuis combien de temps pourtant voguons-nous ainsi? Mais le temps n'a jamais existé... Les astres...
Nous avons croisé à l'aube la trirème d'Ulysse ! Il était debout à l'avant, son
casque resplendissait, la clarté en incendiait l'aigrette d'or. La grande galère sautait avec ses rames vivantes sur les vagues, toute blanche, un monstre bleu se tordait et tendait son cou vers le large au-dessus du triple éperon. Un chant alterné riait sur les flûtes hellènes et voltigeait au-dessus des mâts. Les boucliers de bronze irradiaient sur les bordages cent images du soleil s'y brisant en éclairs. Un sillage somptueux serpentait loin derrière, jusqu'au fond de l'horizon. Cela a passé héroïquement dans notre éveil et nous avons crié, mais le svelte guerrier n'a point voulu tourner la tête, et nous nous sommes retrouvés seuls sur l'océan.
*... L'étrave de notre navire sifflait dans les torsions des vagues écumeuses, lors-
* Longtemps après...
qu'une grande clarté de crépuscule colora l'air, la mer et nos voiles obèses, et les seins d'or de la sirène roidie à notre proue, et tous debout dans le sang surnaturel du ciel, nous connûmes, avant le cri de la vigie, l'approche des Iles Sanglantes. C'était un soir de fatalités et d'automne, sur une mer princière, et les becs des goélands voleteurs brillaient comme tenant des pierreries et des perles roses.
Ainsi prophétisée par cet incendie éthéré, par la rougeur des flots perpétuels, nous sûmes la magnificence abstraite et l'architecture de notre destin. Et d'abord émergèrent de l'eau les trois îles pj^amûdales de rouille porphyrine et d'ancien sang figé, avec leurs grottes coralliaires ouvertes comme des lèvres, des fleurs, des sexes ou des blessures. Vers l'une d'elles nous poussâmes notre vaisseau à l'abri des vents du large, et avec nos mâtures à grandes vergues chargées de toiles blanches, avec nos cor-
dages sonores où se prenaient les oiseaux, avec nos oriflammes ailées, par l'élan puissant et svelte des hautes boiseries de l'étrave à la misaine nous entrâmes en ce singulier chenal, en ce cœur de roc feuille d'ondulations et de plissements lisses, comme une guêpe dans une corolle.
Nos âmes étaient fières, et l'aventure glorieuse les exaltait, d'ainsi toucher indubitablement à ces îles de hantise dont la pompe célèbre et introublée n'avait encore ébloui que les rêves de nos veillées somnolentes : et pleins du désir d'en tenter la légende, nous élevâmes nos cœurs au courage réel. Cependant, consentant notre hâte de reconnaître la terre avant la nuit, le soir ne tombait point comme de coutume, et baignés dans l'éther rouge, nous vîmes que le lever des étoiles cette fois ne serait point ; car la couleur de sang du sol, du ciel et des eaux paraissait ineflaçable, et hors du temps.
Montés sur les escarpements rocheux et parvenus au versant oriental, éclata une plaine d'or rouge, luxuriante de fastueux vergers et de folles fleurs par nul de nous cueillies, bien que tous, tenant pour nulle l'énormité du monde, nous eussions connu Java, les palmes hindoues, le mystère du Nord, et tout le trésor végétal des archipels. A chaque pas plus émerveillés de la flore vivace et éternelle, nous pensions oublier notre destin, lorsque les habitants accoururent de toutes parts. C'étaient des hommes et des femmes à peine surgis d'une riche adolescence, admirables de beauté, de sveltesse et de force. Leur visage clair marquait une humanité si essentielle, qu'elle les élevait au-dessus d'un type spécial, en un mot ils nous parurent montrer des visages universels. Leur langue nous fut compréhensible, encore que pour nombre de nos compagnons le soleil ne se levât pas sur les mêmes parties. Ils étaient ardents, etvoraces de vérité.
Nous aimions les étoiles sans les comprendre et pour cela même, mais eux en discutaient avec fureur le sillage et la course : ces hypothèses nous frappaient parleur audace, et une foule encore d'autres, sur la terre, le ciel et les choses de la Nature. Eux éclataient en passionnées proclamations, en désirs infatigables d'analyse, nous interrogeant jusque sur les formes et l'heure de nos songes : en sorte qu'effrayés de cet épanchement des facultés cérébrales, nous considérâmes avec regret notre simplicité : et nous goûtâmes l'orange idéale qui parfumait les paroles de ce peuple.
Tels, vivant dans la première île sanglante dont l'air s'imprégnait, comme le sol, d'une constante clarté de sang, nous nous exaltions par la fièvre de savoir, tant qu'un jour, si ce mot a quelque sens dans une lumière égale et surnaturelle, nous sentîmes la fatigue brûler nos tempes, sécher nos mains, endolorir nos ongles.
cerner nos yeux inquiets comme ceux des jeunes hommes et des jeunes femmes de ce pays paroxysme. Nous descendîmes vers le rivage, et nous baignant dans l'eau frigide, le vent du départ nous ranima. Les voiles se dressèrent, et près de démarrer nous demandâmes :
— Avez-vous deviné la cause de cette rougeur terrible, et direz-vous aussi le nom de votre patrie ?
— Je ne saurais expliquer cette clarté, dit quelqu'un, et nul d'entre nous. Pourtant je pense que Ton vous en dira le sens en les autres îles : car jamais nous n'avons communiqué ensemble. On prétend qu'un ordre singulier nous a fait nous oublier les uns les autres, et je ne sais rien de plus. Pour le nom, nous appelons cette terre de sang figé l'île de la Connaissance.
Notre navire commença de couper les reflets célestes dans l'eau : et nous con-
vînmes en nous-mêmes de nommer cette île : File de la Fièvre.
Touchant au sable de la seconde terre surnaturelle, plusieurs de nos compagnons de route sentirent leur exaltation s'atténuer : tout annonçait une végétation plus tempérée, l'illusion d'un retour aux champs dorés sous le doux soleil des pays de l'ouest. Les habitants nous plurent : moins exubérants et plus proches de nos esprits, bien que hors de race eux aussi et universels, ils montraient la beauté reposée et un peu déclinante de l'âge mûr. Une mélancolie endormait leurs prunelles et désenchantait leur silence : elle nous fut douce, évoquant les belles tristesses de ces jeunes femmes laissées, qui dans le crépuscule des ports alourdissaient de tant de langueur et de divination de la vie leurs longs yeux levés vers les voiles promises à l'exil. Une semblable langueur nous fut donnée : ces hommes étaient plus doctes encore que les
jeunes gens de l'île première, mais ils parlaient avec plus de réserve et d'humilité de leur raison, et leur geste décelait parfois une lassitude à soulever le faix idéal de leur savoir. Comme eux, jetant les yeux sur nous-mêmes, nous nous vîmes mûrir et décliner en notre force. La rougeur du ciel et des terres, le calme éternel de l'eau, nous parurent moins d'aurore que de couchant : et pensant à l'heure où les quais de pierre blanche sont à leur sommet tendrement roses, et d'un violet sombre à leur base, alors que le soleil d'Europe gît à travers les chambres, nous songions amèrement à l'énormité du monde, jusqu'à présent tenue pour nulle.
De l'ombre vint choisir nos fronts et nous baiser sur la bouche. Le paysage était de fer oxydé, de vieux sang et d'ocre : la pourpre inexpHcable nous pesait, et aussi le regret de connaître ; les légendes nous revenaient, et des larmes à nos yeux, que
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le vent de mer ne desséchait plus. Nous dîmes : « Il faut partir. « Notre fièvre d'explorer était éteinte, notre curiosité émoussée : nous ne regardions plus les étoiles, ayant trop médité sur leur nature, elles ne nous amusaient plus. Les heures s'animaient comme des fleurs traînantes et dans nos rêves elles se courbaient avec lassitude : leur visage réguHer révélait des larmes, leurs yeux troubles étaient immémoriaux, déjà nous ne les distinguions plus mais toutes étaient nos sœurs à pleurer : « Il faut partir, dîmes-nous. »
Pâles apparcilleurs, ombres de matelots, âmes désorientées du vol éperdu des mouettes ! Comme nous demandions à nos tristes hôtes la cause de la pourpre et le nom de leur pays :
« Nous ne saurions expliquer cette clarté, fut-il répondu : et nul d'entre nous. Pourtant vous en saurez peut-être le sens dans la troisième île : car jamais nous
n'avons communiqué ensemble. On prétend qu'un ordre singulier nous a fait nous oublier les uns les autres, et nous ne savons rien de plus. Pour cette terre, c'est ici l'île du Doute, depuis toujours. »
Notre proue se frangeait d'écume, la grève se dérobait. Nous dîmes, pensifs : « Appelons-la Tîle du Mal inconnu : c'est celui-là qui contient tous les autres. »
Et quand nous eûmes mis le pied sur le sol de la troisième île sanglante, nous advînmes en un pauvre pays fané. De petits sentiers nous menèrent à de petits vergers étoiles : les mousses étaient noires, usés les enclos, et surannées les maisonnettes chétives. Les arbres poudreux comme de vieux os portaient des feuilles flétries et de médiocres fruits blets d'un sucre ancien. L'ombre des halliers pendait sur les têtes avec débilité. Tout paraissait empli d'un souvenir verdâtre et vieillot.
Nous rencontrâmes des êtres veules.
Leurs membres étaient sans force, leurs yeux éteints ridiculement cerclés de rides. Nulle beauté ne résidait en leurs prunelles, et leurs âmes poussiéreuses et sans vertu nous attristèrent. Ils parlaient avec assurance de l'inutilité de toutes choses, et les dénombraient avec mépris, affirmant qu'elles ne servaient à rien du tout. Et nous protestions en nous-mêmes : « Peuton ainsi parler de la nature ? » Mais eux nous enlacèrent en des raisonnements et des axiomes. Ils prenaient nos rêves comme des papillons et leur arrachaient les membres, pour les voir avec joie sauteler ou se tordre. Leurs doigts noueux et maigres suspendaient dans l'air des lacs d'araignée qui emprisonnaient jusqu'à notre silence. Leurs mains balançaient, ainsi font les tisserands, la navette détestable des sophismes, ils prenaient comme des alouettes nos enthousiasmes, au miroir du néant et de l'inutile où se reflétait notre vie. Et nous
considérant entre nous, ne sachant que penser, nous songeâmes que notre vie était ruinée, comme si le sang des veines était tari.
— Hommes ! dimes-nous, vous qui savez et niez tout, dites le nom de votre île, et pourquoi cette couleur uniforme de sang donnée à la terre, au ciel et aux eaux ? Car nous vivons dans ce doute.
— C'est, dirent les vieillards, l'île de la Certitude, ou du Dégoût, car ces deux noms conviennent. La clarté pourpre est le reflet de la rouge rouille féconde de ces terres, et cette rouille figée est le sang éternel des habitants de nos trois îles, qui ruisselle perpétuellement des blessures de leur cœur, et peu à peu se stérilise. Ils l'épandent toute leur vie. Ceux de la première île ont des veines riches, héritières de beauté et de désir, et leurs floraisons sont opulentes. Ceux de la seconde île ont déjà le sang plus pâle et déprécié, car la lutte pour la vérité
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est rude. Et nous qui avons appris, notre sang s'est clarifié et aveuli : voici qu'il flue en ocre blême. Car sachez que la terre ne se nourrit que de sang. Ainsi de plus en plus absorbés parla connaissance des choses, nous allons tranquillement vers la minute où, les sachant toutes, nous aurons renoncé notre chair. Mais pourquoi demander le récit d'une fable ? N'avez-vous pas accompli, hors du temps et immémorialement ainsi que nous-mêmes, les trois voyages ? Et vous amuse-t-il de nous faire conter une conjoncture connue de vous comme de nous, pauvres perclus ? Ou bien êtes-vous devenus aveugles d'âme et de corps, et ne voyez-vous pas vos cheveux, vos rides, votre esprit, et que vous-mêmes êtes perclus et abolis ?
Alors, nous étant les uns les autres considérés, il ne fut nul d'entre nous qui n'entendît sonner en lui les mêmes paroles, et ne vît que son corps était exténué comme
celui de ces hommes. Le sang de nos veines était gelé et annulé, nos voix brisées, nos esprits fanés et affadis. Nous répétions au fond de nos coeurs : « L'île des Rides ! »
Et comme nous nous tournions vers la mer, en un sursaut d'espoir, pour regagner notre navire sur nos jambes faibles, et peut-être, peut-être ! fuir.
Nous vîmes que sur l'immuable mer un courant invisible avait dérivé le vaisseau, que les inertes flots n'y porteraient même plus notre nage, et que, ses grandes ailes immobiles en l'absence de brise, il dormait comme un cv^ne au milieu de l'océan pourpré...
Nous ne sommes plus que de petits maigres vieillards chevrotants, nous sommes comme des joujoux, nous avons beaucoup de pitié pour nous-mêmes. Voilà ce qui nous est advenu, dans le déroulement du Surnaturel, pour avoir touché aux îles Sanglantes, où la mer est calme. N'y aura-t-il
point de rémission, Seigneur, et de recommencement! N'allons-nous plus savoir la tempête assourdissante, la nuée où les voiles claquantes sont livides comme la craie, le geste mortel du soufre céleste, et la hurlante omnipotence de TOcéan ? Ah ! demeurerons-nous. Seigneur, dans l'écœurement de ce pays rose, ainsi pour jamais renonçant le quai brumeux de la crique natale, la douceur des bruines du Nord, le cher frisson de la vaste mer, soyeuse d'algues et de chevelures ?
Ah! Vivre encore, souffrir, ah! vivre sous le Cygne, Orion, la ténébreuse Nuit et les étoiles lucides !
Quand nous avons ouvert les yeux,
les étoiles nous aimaient encore. Tel a été notre premier songe.
Les hautes colonnades de marbre noir montaient dans le ciel sombre, des voiles de soie se tendaient sur les baies, et l'on n'avait jamais vu les astres. Des brumes de parfums les cherchaient en rampant à travers la nuit. Un peuple de formes terribles errait confusément dans des jardins de métal, et une odeur de chair s'avança vers nous.
Nous entrâmes dans la cité de la Volupté et des Ténèbres.
Un escaHer s'ouvrit sur un puits d'ombre. A la marche première des larmes chaudes
touchèrent notre front avec un baiser, des lèvres s'éloignèrent invisibles : c'était la Pudeur peut-être... A la marche dernière des lèvres touchèrent les nôtres, et ce baiser avait le goût du Néant. C'était la Luxure peut-être...
Depuis, comment avons-nous vécu ? Ce fut une immense défaillance, et le silence et le temps parurent un seul spasme immortel.
Un vent tiède, éteignant les lampes, heurtait les feuillages : ils bruissaient d'une vie confuse, ils entrechoquaient des fruits anormaux, ils roidissaient dans le ciel opaque des silhouettes impudiques et singulières. Leur ombre s'allongeait comme des traînes, serpentait sur les allées, dérobait des antres pleins de pétales et de fumées de benjoin. Nous errions dans ces détours odorants ; nos pieds frôlaient des êtres frémissants, des mains se levaient vers nous du fond des charmilles, elles surgissaient
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seules et crispées, on n'en voyait pas les bras, mais des haleines chaudes montaient avec elles, et la fièvre étirait à leurs doigts des images étranges. C'était le pays sans pensée des mains ouvertes, et une double haie en hérissait dans l'obscurité les doigts prometteurs. De vagues clartés élisaient briller dans ses cheveux d'or la face calme de Maïa, elle allait, debout, raidie, les mains tombantes et les yeux fixes levés très haut pour ne pas voir les couples râlants, et mon cœur auprès d'elle était mordu d'un vertige amer, car nous nous balancions comme des calices, émergés à micorps d'un stupre universel. Une divination faisait scintiller les yeux liquides de l'aimée dans les ténèbres...
Quand nous tombâmes enfin bouche contre bouche dans l'anéantissement tiède de la cité, nous résumâmes en une étreinte la frénésie de longs siècles sanglotants : et si nous n'avons pas tout connu, nous
avons tout pressenti. La chérie, contre moi serrée, inclinait ses grands cils sur ses prunelles noyées, son cou pliait comme une algue, et je croyais défaillir dans une eau profonde. Nous attendions, haletants, la seconde où l'âme éperdue s'entr'ouvre comme un brasier et s'écroule dans l'infini de la mort, et avec un grand frisson nous cédions à la dérive universelle. Des armées de spectres dévalaient à travers la déroute de notre raison dans un tumulte rouge, des cataractes d'éclairs nous roulaient en leur écume lumineuse, et nous projetions hors de nous notre volonté dans le chaos. Le spasme de la chute grandissait de l'agonie des autres : nous entendions leurs voix sifflantes chuchoter dans le froissement des étoffes, et le soupir de la brise amoureuse nous navrait délicieusement avec la plainte des violons. Le délire nous jetait à travers les profondeurs opaques de l'éther, il martelait nos membres, il nous déformait, il
nous transformait. Nous rêvions être des choses ou des pensées, ou de singuliers spectacles : un champ de blé saignant ses coquelicots vers l'azur fou, un groupe de fauves bondissant sur des rochers calcinés, une lame broyant un grand navire, la face d'un homme tombant dans le feu du haut d'une tour. Les colonnades commençaient à tourner comme une vaste roue dans un giroiement furieux, elles tournaient plus vite, insensément, les piliers de porphyre viraient leurs chapiteaux comme des phares, les grandes tentures volaient comme des aigles aveugles, le tournoiement s'exaspérait, Téquilibre déraciné s'effondrait dans l'invraisemblable, .les couleurs mêlées rayaient l'obscurité d'arcs-en-ciel frénétiques, nous nagions dans une mer de nuances inconçues, l'ultra-violet nous brûlait les prunelles, et tout au fond d'un firmament de féerie et de colère une face silencieuse nous souriait derrière une pluie
de pierreries, diaphanéisée du vol effaré des colombes...
L'éveil : les cils de Maïa soulevés mollement comme des calices d'eau, le bleu des yeux fugitifs, entrevu, puis voilé de larmes, puis revu, infiniment doux. Et ses chères lèvres murmurantes, tandis que nous redescendions vers la vie et que la réalité rentrait dans nos âmes sur le battement de nos cœurs avec le rythme régulier et endormi du flot qui désire les sables...
Nos âmes étaient comme des grèves couchées nonchalamment au long des dunes et le flux de la passion y montait, en gardant du reflux quelques objets précieux qui restaient incrustés : c'étaient à chaque étreinte de l'infini des visions de jo3^iux spirituels dont nous nous augmentions dans les ténèbres. Le sommeil les embaumait avec lenteur.
Autour de nous, se perpétuait une orgie immémoriale. Nous ne voyions jamais les
visages de nos compagnons : mais seules leurs pâles mains aux doigts frôleurs s'éclairaient et venaient vers nous. Les mains des femmes parodiaient des lis coupés.
Nous nous traînions parfois comme des convalescents jusqu'au seuil des portiques nocturnes. Les jardins d'acier et de bronze dormaient sans un frisson, et l'air nous baignait le visage. Une lune méditative traînait de la soie bleue sur les palmiers, blêmissait les stèles et l'angle poli des frontons dressés. Des bassins d'huiles parfumées montait un arôme violent et sexuel qui nous troublait. Et nous restions hésitants, dans l'écœurement de la volupté, appuyés aux fûts de marbre. Ils montaient avec indifférence vers le ciel. Au lointain, brûlaient les lampadaires orangés et les brasiers d'une fête d'empire : et des galères illuminées flambaient sur la mer.
Cette chaleur embaumée nous exténuait :
dG COURONNE DE CLARTÉ
nos esprits fermentes devenaient plus lucides dans la satisfaction fatiguée de notre chair. Ils se plaignaient, et parfois ils nous quittaient. Qjae de fois, évanouis sans force dans les larges lits, j'ai vu au-dessus de nous l'âme chaste de Maïa se mêler à la mienne ! C'était comme une lumière : nous ne nous étions jamais vus ainsi. Il semblait que le brisement de nos corps eût fait jaillir, indépendante et vierge, la flore vivace de nos contritions et de nos silences. La connaissance errait vers nous et nous possédait. Augmentés et dissous tout ensemble, nous contenions tout l'univers, les planètes obéissaient au battement de nos artères, les plus lointains voyages n'allaient pas au delà de nos regards confondus, et nous écoutions la pulsation du monde harmonisée à notre fièvre. Nous ne savions ni le jour ni la nuit.
Sous l'influence de la luxure, nos cerveaux s'exaltèrent, et notre pensée de jadis
nous contemplait avec un visage nouveau. Des visions nous obsédèrent.
Des hommes nus descendaient sur les berges d'un grand fleuve noir. Ils entraient dans l'eau, ils y jouaient, et avec des lacis de roseaux, ils se liaient par la taille. On les voyait sauter, les bras levés et la tête penchée sur l'épaule, jetant des regards aigus ; ou bien ils plongeaient comme des dauphins et remontaient avec un visage livide. La caresse de l'eau les énervait, ils s'endormaient sur le rivage les uns contre les autres, et de tout jeunes couraient avec inquiétude entre les arbres, les yeux mouillés de désir.
Des danseuses s'approchaient et s'éloignaient, revenaient pour repartir, d'un mouvement cadencé et machinal. Leurs visages étaient masqués, leurs seins saillaient d'un corset diamanté, leurs jambes se joignaient et leurs pieds aux sandales aiguës se tournaient en dedans, et voltigeaient
l'un vers l'autre. Elles étaient parfumées et muettes. Leurs chevelures nous frôlaient, et elles ployaient les bras avec langueur. Au-dessus de nous montaient leurs statuettes tièdes et vivantes, étirées vers la fleur qu'offrait au ciel leur main tendue. Elles s'élançaient avec sveltesse, ou demeuraient immobiles comme attendant quelque chose : elles se penchaient sur leurs reins souples, elles contemplaient quelque objet caché et impur dont le charme rétrécissait leurs prunelles. Leurs yeux de chattes nous piquaient sous la soie du masque, et déjà elles serpentaient vers autre chose, une folie les touchait, et elles tournaient. Leurs cheveux, droits et unis comme une étoffe dans le vent de la danse, s'éloignaient de leur nuque et se mêlaient en jetant de grandes ombres dans la chambre, puis à un arrêt retombaient en lourdes boucles sur les épaules et les reins blancs : en sorte que les chairs nues se celaient et se découvraient
alternativement. Une négresse accroupie penchait ses tétines sur une mandore, un enfant vêtu d'une étoffe éclatante frappait des crotales : et nous étions pénétrés de mélancolie.
Au sortir du bain, nous nous embrassions avec tant de force que nos lèvres semblaient desséchées et usées. La forme de nos bouches nous ravissait, nous en parlions avec une grave recherche : leur goût, leur mollesse sucrée, leur moiteur nous pénétraient d'amour. L'ivresse de nous faire tant de plaisir Tun à l'autre nous transportait de reconnaissance et de dévouement balbutiant et éperdu. Un peu de sang perlait, nos bouches se quittaient un instant, nous nous prenions la tête entre les mains, nous nous regardions dans les yeux : puis, sans détacher nos regards, nous buvions ce sang goutte à goutte sur les lèvres l'un de l'autre, doucement, peureusement, comme si nous absorbions un venin. Il nous pa-
raissait que nous goûtions un peu la mort, que nous nous en allions un peu en quelque chose.
La fièvre nous donnait un calme presque anormal. Etendus, nous échangions des paroles lassées, étourdis comme les passants qui font la sieste dans les blés, en août. Leurs yeux se brûlent aux nuages blancs, mangeurs de lumière chaude, l'azur noir pèse sur eux, agglutine leurs cils et fendille leurs bouches entr'ouvertes : le filet d'eau fraîche ne coule point sous les pierres et les feuilles, et l'épuisement est grand. Ainsi nous stagnions dans la somnolence d'une après-midi découragée. C'étaient des heures de pénétration et d'analyse. La vie bruissait en nous, elle faisait un petit pétillement, comme les cigales de feu qui frémissent sur les bûches de l'âtre, dans le silence. Ce grésillement nous ravissait : lui seul signifiait sûrement que nous n'étions pas éteints, et nous savourions amèrement
sa présence dans la solitude. Comme nous la sentions bien, la vie! Notre chair ne nous gênait même pas pour nous voir. A travers elle nous percevions le mouvement du sang, un geste minime déployait pour notre étude un réseau infini de nerfs, et l'hymne de nos pensées accordées alternait sur ces éveils matériels son harmonie double. Nos idées décomposées s'endormaient en dessins spirituels, et à l'orgie charnelle s'embrasait graduellement une fête métaphysique. L'impudeur nous apparaissait comme la pureté véritable, l'enchantement de la cité nocturne bornait notre croyance à des baisers parfumés qu'on donnerait à ce qu'on veut connaître, et l'ignoré nous semblait devoir se fondre ainsi entre les lèvres, comme une femme qui cède à l'heure des ombres. Nous nous connaissions dans le rêve; nos bouches s'ouvraient simultanément pour répondre à la demande l'une de l'autre, Maïa était toute
mon imagination, j'étais toute la sienne, et nous imaginions presque tout. La volupté était un énorme pays, où les formes se modifiaient fantaisistement, et là où l'on s'étreignait, là était le centre du monde.
Je crois que ces grandes crises nous ont fait comprendre jusqu'à la sensualité du ciel. En demandant à tout une jouissance, nous aimions tout avec discernement : car le plaisir est le moyen essentiel de connaître. Jamais nous n'avions communié si éperdument avec les étoffes, l'obscurité, les fleurs. Leur vie intérieure transsudait, les plis des velours, les volutes vaporeuses des paumes et des encens, les pétales satinés des calices nous imprégnaient de leur moiteur spéciale, nous pénétraient, s'animaient, témoignaient de volontés occultes, et leur existence enfin comprise nous créait des fantômes nouveaux. Nous avons su ce qu'étaient un arôme ou un tact, nous les
avons vus presque, nous avons détaillé leurs phrases diverses, leurs attitudes, tant ils nous parurent affirmés. L'univers s'est peuplé pour nous autant au moins des idées abstraites que des objets, et nous nous y sommes accoutumés jusqu'à ne plus pouvoir rien envisager isolément. Pour nous le monde n'a pas été un bouleversement de spectacles multiformes et de tentations simultanées, mais un ordre d'harmonies réciproques, évoluant sans hasard dans leurs brisements mêmes, un édifice de noblesse et de méditation où nous errions avec respect ; et jamais un événement ou une chose ne nous sont apparus comme des accidents, mais nous y avons envisagé avec piété le témoignage d'une descendance séculaire, l'aboutissement d'une race ou d'une forme, et comme les bas-reliefs de la destinée, le moulage visible de notre idéal. Tel a été pour nous le sens réel de la volupté, qui n'est pas la luxure, mais qui monte d'elle
et en est le précieux et pur reflet : elle nous est apparue un art de la connaissance, et par le désir nous en sommes venus à chérir la nature avec désintéressement. Nous avons trouvé dans le délire de nos corps un aliment pour notre esprit, et la passion nous a brûlés pour nous purifier, car nous nous sommes éveillés avec plus d'amour.
La raison, pensions-nous, n'est-ce point d'être ivres d'aimer jusqu'à l'heure éblouissante de la mort ? Et qu'y a-t-il de plus compréhensible qu'une création de la nature, lorsqu'elle s'offre avec un sourire ? Elle présente, comme un bouquet, toute la bonté et tout le charme qu'elle se peut connaître, et si elle ne désirait pas, elle ne dévoilerait jamais rien...
Ainsi nos pensées erraient dans Textase monotone de la cité où nous languissions. Elles naissaient et se fortifiaient dans nos promenades. Nous allions jusqu'au pro-
montoire à travers les jardins surnaturels. Leur métal immuable se dressait en belles formes autour de nous, et nous appuyions avec délice nos fronts sur les feuilles fraîches... Des chèvres amoureuses couraient çà et là, et leurs yeux veloutés nous troublaient : elles aspiraient le vent de la mer et bêlaient avec ingénuité. Une petite
ombre violette voletait derrière elles Et
nous envisagions avec une crainte cachée l'instinct universel des attouchements et des caresses. Nous le voyions imprégner le monde et en devenir le ressort premier. Tout se coagulait et s'orientait en réciproques unions, et la même antique fureur contraignait la fleur et l'animal, Tarbre et rhomime, le parfum et l'obscurité.
Nous n'avions jamais vu les visages des habitants de ce royaume. Seules leurs mains avaient surgi, pâles, longues et caressantes, de l'ombre des lits étoffés.
On eût dit que leurs doigts vivaient seuls.
et que leurs yeux avaient abdiqué toute envie de préciser Tétreinte par la contemplation. Leurs mains frémissantes nous effrayaient. Leurs ongles étaient dorés, elles paraissaient des instruments raffinés et spéciaux, et toute la vitalité de leurs possesseurs descendait en elles. Parfois nous entrevoyions les formes confuses des hommes se lever en chancelant, et des voix assourdies par la débauche les appelaient avec douceur dans l'amas des coussins et des draperies. Ils avaient l'apparence de fantômes, ils tendaient avec lassitude vers les colonnettes des estrades ces étranges mains dont scintillaient les joyaux : ces fugitifs éclairs décelaient seuls leur existence. Des feux follets dans une atmosphère empoisonnée...
La volupté de la musique nous fut la plus navrante et peut-être la plus délicieuse. Elle étreignait à la fois notre chair et nos sentiments. Qiiand les symphonies défer-
laientvers nous leurs tempêtes sanglotantes un spasme nous serrait le cœur, sans que nous pussions savoir si son cher épuisement était physique ou moral : à ces moments surtout nous n'existions plus pour nous-mêmes, mais nous étions des instruments dont jouaient les mains d'un dieu inconnu. Elles s'égaraient sur nous, elles nous frôlaient : les violons rayaient notre peau douloureuse, le hurlement des cors nous hérissait, l'eau vive jaillie des flûtes nous Elisait délirer. Nous nous arrêtions au milieu de la musique comme un berger sous le ciel, et tout tournait autour de notre isolement. Le chant des hautbois s'élevait seul, et sa monotonie aiguë nous exaspérait de mélancolie, mais déjà la frénésie des violoncelles râlait avec lenteur, des clarinettes se glissaient et nous mordaient comme des vipères , et tout l'orchestre invisible et formidable se raidissait comme la mer onduleuse des moissons vers
le soleil. Cet océan aride et imaginaire nous bouleversait, nous tombions dans ses gouffres, nous roulions d'un flot à l'autre, jusqu'à ce qu'émergeât de l'ouragan mélodique un suprême appel de trompettes, comme un héros nimbé !
Le grand épuisement de la musique nous transposait des paysages dans le sommeil. La nature pour nous se continuait dans le rêve, et les sons se coloraient jusqu'à nous brûler les paupières. Le geste de l'archet nous traçait des linéaments réels, la mesure ordonnançait des plans entiers ; tel andante figurait sans erreur les champs qui descendent des montagnes vers la plaine, Tallegro en peignait les ciels d'or et de violettes, et le finale capricieux ondulait comme la rivière brillante qui va se perdre à l'horizon...
Encore des lieds nous enchantaient dans un beau jardin où passaient de pures formes pleurantes ; ou c'étaient des notes isolées
et presque brisées où nous nous suspendions dans l'écroulement de notre nervosité vaincue... Il nous semblait que nous étions couchés contre la paroi de l'univers, et que nous en entendions le fracas derrière un mur invisible et pourtant impénétrable. Ces orgies spirituelles nous subjuguaient, jamais nous ne goûtâmes avec plus de violence la nullité et tout le prestige du néant. Ivres, nous allions dans les jardins en chantant à pleine voix les airs qui nous avaient charmés, et nous étions moites de ces transports. Nos yeux se cernaient, nos tempes battaient, tout bruit pour nous devenait harmonique, nous improvisions sur les vagues des hymnes réguliers, et le cri des oiseaux nous déchirait délicieusement. Cette ivresse du chant se fondit avec celle de la chair et celle de la métaphysique, et nous traînions une vie éclatante et défiiite, une misérable et magnifique existence où l'idée, le chant et le baiser nous
exténuaient avec une inclémence pareille. Nous avions des perceptions si aiguës, que nous concevions toutes choses dans leur ordre et leur épanouissement, et nous supportions tout le poids du monde. Nous étions malades de connaissances et de souvenirs. Nous arrivions l'un au-devant de Tautre comme deux galères qui reviennent de rOrient dorées de trésors et de baumes surnaturels : ainsi notre courage pliait sous le faix des choses connues. Mais la fatigue nous saisissait, rien ne nous semblait plus frais. L'intuition tuait en nous l'ingénuité, et examinant avec des yeux perçants tout objet nouveau , s'il s'en trouvait parfois encore nous en pénétrions les propriétés avant d'en avoir pu jouir. Le dégoût nous rongeait comme un scorbut, et nous considérions la mer avec le désir d'oublier et de partir.
Nous attendîmes longtemps, tant nous étions fliibles. Autour de nous s'exaspérait
LES MAINS PALES 8l
la fête luxurieuse et démoniaque des sectaires de la Volupté. Nous les voyions courir le soir avec des torches dans l'épaisseur des bois : et leurs clameurs résonnaient sur les grèves. Les bûchers de bois parfumé brûlaient avec de grandes flammes droites et bleues, et des serpents effrayés s'élançaient dans les broussailles. Des troupes de fauves hurlaient et étreignaient des arbres : des singes obscènes jetaient des fleurs, et les chevrettes poursuivies fuyaient sur les rochers. Toute l'île s'agitait en un tremblement de fièvre. Nous nous cachions dans un palais abandonné. Un soir, nous descendîmes vers notre navire. Nous vîmes arriver isolément les matelots. Ils étaient hâves et amaigris comme nous-mêmes, et ne songeaient qu'à la fuite. Nous étions si débiles, que la vue des vagues nous effraya, et nous pensions en nous-mêmes à demeurer. Mais notre destinée veillait ! L'un de nos compagnons accourut avec terreur; il dévalait
d'une éminence sableuse d'où Ton découvrait la ville.
— Fuyons, nous criait-il, car des hordes d'hommes et de femmes se hâtent vers nous ! Une grande clarté montait derrière lui, et il se précipita à bord. L'instance du péril nous fit démarrer avec une vigueur inespérée, et en quelques instants nous prîmes le large.
De la pleine mer nous contemplâmes alors le plus terrible des spectacles. Sans doute les flambeaux des festins avaient incendié la cité, car ses hautes colonnades incandescentes se couronnaient d'étincelles énormes, et les végétations de métal grésillaient comme un verger d'enfer. Les clameurs désespérées des habitants nous arrivaient avec l'odeur des caves de parfums en fusion, et des lueurs rouges nous enflammaient la figure. Elles sautaient sur l'eau comme des poissons surnaturels, et ce fut en le foudroiement d'un gigantesque, d'un
inconcevable éclair, que nous vîmes s'abîmer, dans un cataclysme abominable et sans vestige, la cité de la Volupté et des Ténèbres.
... et du sang éteint qui ne savait plus la vie \ D'anciennes figures ont paru dans notre soir, et nous n'avons pu deviner si elles avaient été ou naîtraient un jour, car nous allions au bout de notre souvenir ou de notre prévision, alternativement, sans discerner de quel côté elles montaient du fond de la nuit taciturne, quand nous nous penchions sur ce vide avec angoisse. Nous n'avons pu savoir si, au delà de ce tréteau misérable où s'agitait notre effort, la mémoire et le pressentiment se réconciliaient
* Fr.ignieiits épars d'une Relation d'un voyage aux pays de V Amnésie.
dans l'illusion de Tinfini, ou nageaient séparément dans les ténèbres.
Les figures qui se levèrent ce soir défiaient tous les noms dont les hommes peuvent stigmatiser leurs fantômes. C'était parfois une danse d'auréoles, et comme des lunules au ras de l'eau trouble. Nous avons rêvé d'étranges orgueils... et pourtant tristes, ignorant s'il fallait y déplorer des royautés passées ou caresser des songes futurs.
... L'île de la Migraine est peuplée d'êtres qui sont composés en unité, et non en dualité : ils ont un œil, une narine,' une jambe, un bras. Ils ne distinguent ni droite ni gauche, et vont tout droit en sautant. Ils n'ont pourtant point l'idée de milieu, mais se jettent de droite et de gauche quand un obstacle se présente : ainsi ils sont constamment eux-mêmes le centre de tout, et n'en ont pas connaissance. Ils portent sur le front une couronne de fer qu'ils resserrent avec des crans, et ne s'ornent
jamais d'autres bijoux. Leur pays est alourdi de nuées basses et épaisses, qui traînent près du sol leurs enflures suintantes de brouillard ; des chemins semés de pyrites de divers métaux conduisent par des lacis pénibles à des montagnes oxydées où le vertige se promène sur de pâles herbages, dont l'odeur méchante étreint les tempes. Nous avons aperçu le Vertige. Il est triste, et crispe vers le ciel des poings tournoyants, ou bien croisant les bras il se penche sur les abîmes rocheux, dodeline de la tête, tend les mains vers le fond, les relève comme s'il capturait un imaginaire calice : et il se tient immobile. Sa robe tournoie au vent, il prophétise tout ce que la Peur a promis à la Pensée, et sa voix aigre criaille comme un piège rouillé. Quand il nous vit, il alla vers nous, et nous reculions, lorsque, ayant penché la tête sur l'épaule, je vis au ras de nos talons un gouffre ouvert et criai ; une seconde, et nous tombions devant la figure
blanche : mais déjouée elle n'avança plus, et sautant par-dessus nous, disparut.
Nous sommes revenus sur nos pas, et les habitants nous ont offert des diadèmes de métal pareils aux leurs : mais nous ne... à peine tolérer le poids et la chaleur de nos boucles orientales. Ils semblent cependant éprouver la jouissance suprême à serrer ces étranges couronnes jusqu'au dernier cran, et cela leur donne le rêve d'être au fond de la mer et de choir éperdument parmi des maëlstroms déchaînés. Ils aiment avec passion le tournoiement de l'instable^ et la douleur supplée pour eux la luxure, car ils sont purs et vivent longtemps.
Leurs faces blêmes comme un paysage d'automne au petit jour, leurs yeux recelant une insomnie...
Ce matin, Maïa rêvait en somnolant encore. Et elle disait doucement : « Voici
que chantera l'oiseau mélodieux appelé Chalcis par les dieux et Cymidis par les hommes*... Chalcis et Cymidis, des notes de musique... )) Et ce disant elle s'éveilla. Je lui ai retracé son rêve, mais elle a souri sans répondre. Nous rêvons si souvent et avec un si fervent amour à des choses qui n'existent pas, qu'elles sont devenues notre véritable et essentielle existence : nous ne vivrions point sans les songes, et il ne nous servirait à rien de nous souvenir, car nous trouvons un appui ferme dans ce qui n'a pas encore eu lieu. Maïa surtout s'exalte ainsi vers le futur, et elle est amie surtout des fantômes à naître. Il semble, à la voir deviner l'avenir, que ses cheveux d'or lui dédient une plus indéniable couronne, et cette petite princesse de soie, dont la vie est faite de diamants et d'oiseaux, recèle une lumière intérieure qui ne s'est pas encore levée. Peut-être, clarté, es-tu celle
' Homère.
que nous cherchons ? L'aurore et le couchant ne t'ont pas encore révélée, nous t'avons désirée sur les terrasses, nous t'avons appelée sur les balcons au crépuscule, nous avons couru les mers, je suis las des sables et des rochers, j'ai confronté les genêts et les bruyères aux arbousiers et aux tilleuls, sans te découvrir ni dans l'Orient ni dans l'Occident, sans te saisir, sans te boire, sans t'absorber, fleuve d'or ! Et celleci, la très chère, la petite amie toute tremblante du grand frisson héroïque, qui le matin s'éveille et balbutie, je crois que son silence est clos sur une auréole intérieure de ton essentiel éclat. Oui, en elle-même peut-être est le but, car en moi je ne connais rien. Mais en elle, quand je l'éireins, j'entends comme une aube qui marche...
La plaine de sable est incroyablement
immense. Voilà des mois que nous y avons abordé au retour de l'île de la Migraine, et la traversée de ce désert ne paraît encore nous promettre à nouveau la brise océane. Les pas ne laissent point d'empreintes. La route est jonchée d'ossements blanchis : des objets, des armes, des joyaux gisent auprès, et reconnaissant le style et la forme de certains, nous avons cru être rentrés inconsciemment dans une région du souvenir. Mais nous n'avons pu soudain attribuer à aucune civilisation tels bijoux ou telles armures, leur matière même nous est demeurée inconnue : et nous avons songé que peut-être ce n'étaient que des reflets d'objets à venir, et que le mirage dans les déserts de l'Amnésie ne présentait au voyageur que des spectacles futurs. Et en effet s'édifièrent à l'horizon des architectures dont, nous n'avions nulle idée ; nos descendants les inventeront, et la féerie en imprégna notre esprit pour que nous la
leur pussions transmettre : ainsi la prévision seule existe vraiment...
Enfin, ayant rencontré des cadavres, nous nous y sommes reconnus nous-mêmes.
Ils portaient, usés et ternis, les colliers brillants qui ornaient nos cous, et leurs costumes vétustés étaient les débris des nôtres. D'autres cadavres plus jeunes semblaient être nos enfants, et d'autres, plus lointainement encore, nous témoignaient une descendance. Nous avons lentement visité notre avenir, et puisque la mémoire nous était ôtée, qu'eussions-nous pensé sinon le futur ? Car rien n'est présent, le bras levé vient de se dresser et va retomber, si infinitésimal que se divise son geste, et seul Dieu voit tout enchâssé dans le cadre de l'immuabilité éternelle...
Nous avons contemplé longuement nos faces quand nous serons morts. Elles ont l'air calmes et heureuses. Leurs paupières dorment avec lourdeur sur des prunelles
d'eau bleuâtre. On dirait les cristaux d'un ciel figé; et les bouches cendreuses ont goûté des fruits douloureux. Il y a aussi les mains le long du corps. Elles pendent pauvrement, elles sont ouvertes, elles ne se donnent plus la peine de rien prendre, mais elles ont tout renoncé, et peut-être elles sont pleines de songes. Certaines ont leurs doigts souples encore, on les croirait caresser la soie d'un rêve lent et frôleur, et celles-ci se haussent vers les yeux pour les éteindre — dirait-on — et celles-là s'en vont à la dérive comme des roseaux coupés : et celles-là signifient un embrassement achevé au fond de la mort. J'ai vu un doigt sur un sourire, une main cherchant une épée, une autre princière de saphirs immortels, et deux blanches, longues, pâles, frêles et terribles, qui se serraient comme des oiseaux convulsifs en écrasant des mauves et des jonquilles. Maïa a voulu se pencher et baiser ces pauvres mains qui
q6 couronne de clarté
ressemblaient aux siennes, mais elle s'est relevée étonnée, car elle avait embrassé le sable. La nuit est venue sur cette contrée de sortilèges : depuis plus de deux cents nuits nous y sommes entrés. Les étoiles fixes...
— Ce voyage interminable nous présente des aspects difficiles de notre destin. Nous chérissons les présages et ce qui n'est pas commenté. Lorsqu'une chose ne dépasse pas notre parole, nous aimons la juger négligeable : mais ce qui pénètre notre silence nous charme. Notre silence est comme une grotte marine : des courants de passion tiède y dévalent en ondes concentriques, propagées jusqu'à des recèlements infinis, et nous y tournons avec lenteur sur un esquif sohtaire et perdu dans l'obscurité, la bouche sur la bouche, gardant seulement ce qu'il faut du souvenir de la jeunesse pour deviner nos yeux brûlants et nos dents
froides, quand nous nous déprenons un instant. Notre silence est un cyclone odorant et chaud, nous tournons sur place dans son parfum, nous vivons comme entre des lèvres qui dédaigneraient la parole et n'aimeraient que le baiser. Les objets entrent sur ce courant étrange, ils ne nous touchent point, mais ils refluent et virent autour de notre barque, et nous avons oublié où nous allions, et nous n'avons besoin de rien...
Ainsi les événements nous sont des spectacles et des symptômes, mais nous n'y participons point. Nous les laissons signifier ce qu'ils renferment, et nous n'oserions pas les modifier. Ils nous apportent des rêveries variées et chantantes. Nous avons croisé ce matin un galion usé, chargé de vieilles armures, .qui remontait avec lenteur le courant du fleuve. Ses haleurs roidissaient leurs muscles, ils étaient jeunes et levaient des yeux clairs. Mais que le
vieux vaisseau était morne ! Il traînait sa masse dédorée, et sa proue sans honneur, déchiquetée et déteinte, s'ornait par ironie d'un fragment de sirène dont la tête et la conque avaient volé d'un ancien boulet.
Le corps rongé par les vers soutenait encore au-dessus des flots l'élan vain des deux bras drapés où coulait par caillots l'enduit d'or : et ces deux poings crispaient au-dessus du col brisé et des seins meurtris, un geste obscur sur le ciel rose. Les sabords avaient l'air d'yeux vides, les écubiers sculptés ouvraient des gueules inutiles d'où les chaînes ne jaillissaient plus, et des oiseaux stupides criaient sur les tronçons des mâts. Ce long cadavre ornementé comme un monstre de songe passa contre notre vaisseau : des milliers d'armures anciennes le remplissaient en toute sa cale et encombraient le pont. La rouille répugnante en ridiculisait la noblesse abolie : des casques sans visières roulaient contre les boucliers,
et traînaient encore des plumes molles dont le bouquet était rompu. Les aisselles des cuirasses bâillaient comme des puits d'ombre, les gantelets renonçaient aux soufflets, et quelques pointes de lances dérobaient à l'aurore de ternes éclairs. Un tas de cottes de mailles ployait comme un filet troué. Une grandeur de jadis était éteinte en ce vaisseau. Nous l'avons suivi des yeux longtemps. Quelques bateliers sveltes couraient sur les plats-bords avec des perches, et rythmaient avec indifférence l'exode interminable du halage vers l'amont. Des lueurs s'égaraient sur les morions jaunis et entr'ouverts. Cette magnificence rouillée nous parut s'atténuer avec majesté comme notre vie; son fracas de ferraille sinistre parodiait le choc des épées étincelantes sur les chairs héroïques, c'en était comme l'écho caricatural. Un enfant, par jeu se dressant sur la proue, se coiffa d'un armet empanaché, boucla sur sa poi-
"UnTvargltaT"
trine une trop vaste cuirasse dont la double coquille dansait en grinçant : et nous pensions avec tristesse que notre rêve ainsi tentait de se ceinturer d'invisible, et convoitait un nimbe avec la même vanité. A un coude le galion disparut derrière les roseaux. Et nous sommes restés pensifs, comme un peu diminués. Le sourire de Maïa supposait des mélancolies singulières. J'ai un instant touché doucement avec mon sourire ce sourire : il y demeurait une odeur de feuilles à l'automne, le parfum d'un bouquet de gloire fanée et solitaire...
— Nous descendons le fleuve du temps.
Sur les rives s'incline une double haie d'arbres éternels. J'y figure mes songes alternés. Des trophées pendent à ces arbres, et l'on voit du sang vieilli brunir les armes, les troncs, et pendre en cristaux épais. Les herbes sont foulées sur le bord, étagent vers la plaine leurs bandes jaunâtres. Un ciel d'incendie agonise derrière la colline,
CHANT DE SCYLLA lOI
et le vent fait trembler les nuages. Un azur froid rêve sur le sommet des peupliers, déplacés dans le remous en reflets instables et parallèles : le couchant est rayé de colorations qui réciproquement s'influencent ; ainsi l'année cède à la bigarrure irrémédiable des heures, et défaille avec la dernière en un rais lumineux et nonchalant.
Une route jaune serpente entre les talus bleus, des arondes crient avec aigreur, et des martinets s'amusent d'une fuite véloce et irritée ; un peu d'air sur les branchages joue avec la première feuille rouillée, et la vieille chanson de la désuétude balance les bouleaux et les saules nus : ils se dorlotent en un petit sommeil, c'est le soir. Une brume, levée soudain, paresseusement étire ses cheveux bleuâtres vers les grèves. Les grands roseaux sont noirs, et dans l'eau frémit la lune rose.
Cependant d'indifférentes nuées emmènent vers le maussade horizon quelques
étoiles dormeuses dans la fumée et la dentelle de leur flottement opaque. Un groupe de pins se coagule dans les ténèbres. On n'entend rien.
— Il me souvient de ces descentes à cheval, dans les blés, jadis, au sortir de la forêt. Nous avions erré sous le couvert, parmi l'obscurité verte et fraîche, et nous rentrions au soir vers la plaine. Soudain nous sortions des feuilles au sommet d'une colline. Les moissons orangées et les herbes bleues étageaient leurs carrés déclinants jusqu'aux lointains violets ; un firmament d'or héroïque dressait pour nous séduire des architectures fastueuses, qui s'écroulaient dans un brasier extrême et horizontal. Nous descendions à pas rythmés, le vent nous plaisait, la fumée des toits proches montait entre les herbes, le coude de la rivière miroitait parmi quelques arbres un éclair fugace : le paysage, d'une couleur chaude et volupteuse, embaumait le pin et
la merise... Une âme simple montait de la fatigue du soir, s'ensommeillait vers les maisonnettes émergées des verdures houleuses. Les pieds de nos chevaux heurtaient le sol durci des hameaux ombreux, déjà le rayon occidental hésitait aux cheminées rosées. Moi je regardais Maïa droite dans une robe vert d'eau et argent, et je songeais à une Armide, devant ce buste svelte et cette chère tête d'impératrice, auréolée d'un or exquis par l'adieu du crépuscule.
Je ne sais si nous avons jamais débouché ainsi d'une réelle forêt comme des conquérants vers l'horizon, et ce n'est peut-être qu'un dessin vu jadis. Mais que ce soit rêve ou réalité, comme nous le sentons parfois avec violence, cet instinct de tracer sur un firmament en feu des gestes noirs et beaux qu'une épée célèbre couronne d'un tournoiement flamboyant ! O accoudement maladif aux bastingages d'où l'on voit la rive ou la mer ! Nous sommes partis pour
trouver la clarté, et nous ne rencontrons que l'ennui. Nous avons tenté pourtant bien des choses, la légende, et la luxure, et les îles Sanglantes où l'on apprend les trois âges, et les pâles voluptés qui consomment à Tenvi de l'orage un désastre énervant et obscur : et voici que nous ne trouvons que la migraine ou des herbages ironiques.
Mélancolie des soirs pareils, sur les terrasses de l'indolence nous avons levé vers toi nos formes blanches : nous te buvions dans les coupes des tombeaux comme les oiseaux du soleil, nous envoyions vers toi nos âmes comme des colombes ! A présent nous descendons un fleuve morne que détestent les fleurs d'eau, et notre cœur trop mûr pend dans notre poitrine comme un fruit dédaigné : un peu de cendre s'y insinue...
— Le lac est clos de falaises abruptes.
Ce sont des basaltes violacés et glauques, taillés à pic, et reflétés dans une eau très claire. Des choses scintillent parfois au fond. Nos filets ont ramené des anneaux d'or et des colliers d'opales qui dormaient là un songe immémorial : des croix aussi, et des lames d'argent figurant la lune. Qui est venu abdiquer ces joyaux ? Tout le fond du lac en est couvert. Ils ont été portés par des morts, ils sont graves, nous n'avons pas osé nous en parer, mais nous les avons rejetés dans l'eau, et ils sont redescendus au palais de Thumide oubli, car nous n'avons jamais retrouvé les mêmes, à chacune de nos pêches. Toute la nuit il nous sembla que des chevelures et des mains de femmes nous frôlaient le visage. Le dédain des siècles a coulé dans le vide de ces anneaux... Maïa pousse un cri : elle a trouvé un sablier sur le rivage. Le sable qui l'emplit est étrange. Oui, cette matière, c'est vraiment la poussière du temps. Combien de
pensées, brûlées au soleil infini, ont confié leur cinéraire adieu à cette horloge inutile ! Il n'y a plus de passé, il n'y a jamais eu de présent, et peut-être est-ce la cendre de nos rêves prochains qui nous avertit de leur vanité dès maintenant, dans ce lobe de cristal impénétrable ?
— Une ville au soir. Des lumières dans la pluie. Un pauvre herbage croît parmi les cheminées d'usines : les forges sanguinolentes agonisent dans les enclos fumeux leurs braises voraces. Les charbonnages violets sont déserts, des échafaudages roidissent contre un ciel nul et vieilli leurs squelettes étonnants. O villes veuves de drapeaux, comme l'ennui se multiplie en vous! C'est un lichen vorace, je ne, sais quel poulpe maladif.
Il y a un certain nombre de motifs d'en-
nui, ou plutôt dans toute conjoncture en réside une cause. Mais le connaîtrons-nous jamais autant que le feu derrière une grille, la serrure d'une porte hors d'usage, ou un dessin inachevé ? J'ai vu dans une rue des pastels de femmes posés à terre. Les voitures jetaient des étoiles de boue sur leurs dentelles et leurs gorges, sur leurs cheveux et leurs lèvres : l'une ainsi avait la prunelle tachée, regardait avec un œil de fange immonde. Je songe encore à ces vieux dieux qui, aux corniches d'un pavillon abandonné, s'épuisent à brandir un flambeau de pierre d'où sort une flamme de pierre. Ils incarnent l'abêtissement languide de la stabilité : et il n'y a peut-être que la fluidité qui vaille, courir d'un rêve à l'autre et de l'île à l'autre île, et du calice au calice, — des prunelles aux prunelles, infiniment...
Les villes nous blessent par leur aspect installé. Cependant les nuages passent, les
couronnent, les délaissent; leurs ponts essaient en vain la mainmise d*une griffe de métal sur l'eau, le fleuve coule, et les âmes des habitants refluent vers les ténèbres, la lune et la mort, sur le souffle des songes, et les maisons demeurent comme des cercueils vidés...
— Maïa n'aime point, non plus que moi-même, ce qui est établi. Il faut trouver, et les âmes nobles ne connaissent que le pèlerinage. Celui qui met sa foi dans le présent est malavisé et sans hauteur, disonsnous : et les contrées de l'Amnésie nous enseignent à n'espérer courage que du futur. Nous voyageons pour nous trouver nous-mêmes, mais je commence à entrevoir que nous ne nous rencontrerons point dans les paysages traversés. Ils ne nous diront pas l'essentiel, ils ne nous sont que des décors : nous existons, et ils paraissent, ils signifient notre pensée, et le principe est que nous nous dirigions vers notre avenir
à travers eux; car nous nous constituons avec le temps, et la dernière minute n'est pas celle qui finit une vie, mais qui V accomplit. Les yeux de Maïa parfois me semblent refléter le firmament de la vie élue : ils contiennent fugitivement tout, on dirait qu'ils ont vu le terme du voyage. A ces instantslà je ne la sens plus exister, elle me devance, elle est comme mon imagination détachée, qui danse devant moi avec un
sourire. Je ne l'aime presque plus Ou
plutôt je l'aime comme moi-même, il y a peu de différence, il n'y en a plus entre nous deux, et par le battement de son cœur le mien est dès longtemps décrété.
— On voit des enfants aux beaux yeux qui s'appuient contre les murs. On ne sait ce qu'ils attendent. La boue et la faim seules le savent, mais elles ne le disent pas;
certains jours elles le crient très haut, et ce sont des jours terribles et assombris de sang.
Ces enfants attendent de n'avoir plus faim. Ils sucent les lèvres du vide et de la dénégation, les vieilles lèvres monstrueuses du crépuscule, ces soirs où il somnole comme un moribond sur les sales cités de la sueur noire. J'aime ces enfants, je m'y suis retrouvé peut-être entièrement, et chacun est une de mes âmes, — car si je n'avais qu'une âme, elle me haïrait, mais les autres me gardent sauf...
Les uns ont des yeux terribles comme le chant de l'alouette derrière la porte d'un mort. Des jacinthes et des nymphées se fanent entre les cils des autres, et tels yeux sont des fruits humides, et d'autres se patinent comme de verdissants pommeaux de bronze. On voit à d'autres les tons d'un cuir ancien où rirait la résille de veines d'un sein nubile. Ceux-ci sont indéfinis-
sables, ressemblant plus à des axiomes qu'à des choses vivantes.
Les mains de ces enfants aussi... Ils les enfoncent dans leurs pauvres poches. Elles font crier leurs ongles sur le dernier petit sou, au fond de ces misérables sacs de toile tiédis à la chaleur de leurs sexes vierges. Et leurs pieds semblent nés de la boue. Eventaires sinistres affichant l'infamie de leur chair maigre et de leurs loques, ils languissent, enfants perdus, entre les barreaux glacés des averses insistantes.
Nous les aimons sans savoir pourquoi, n'ayant au fond pitié que de ce que nous serons. Ils s'accotent dans l'ombre sous la lumière des fenêtres folles, comme de gros scarabées aux ailes brûlées. Ils n'ont pas une forme particulière, et il n'est pas utile qu'ils en aient une plus précise que la misère elle-même : mais ils sont tout ce que le reste des vivants a dédaigné des avatars du chiffon et de la chlorose. Ils em-
plissent les encoignures des portails :
quelques-uns jouent une triste musique, et leur voix fausse propage un cri menaçant et scandé le long des murs. L'étique Insomnie lisse leurs cheveux, et les fait beaux pour rheure de la solitude. Le jeûne, la paresse, la pluie trouble, les préparent à bien râler selon la saccade des pas dans les rues désertes, lorsque les talons attardés pressent l'asphalte mouillée avec un bruit mou, lorsque les becs de gaz jaunissent les ruisseaux de leurs reflets huileux, ternis par la rancune obscure du silence.
Je hais les villes.
Nous sommes sortis du pays de TAmnésie ce matin. Il s'est effacé brusquement derrière nous. Un matelot a chanté, et nous nous sommes ressouvenus soudain avec une grande douceur de notre maison
ancienne et secrète. Sur la rive des oiseaux jouaient en pépiant. Dans les herbes semées de fleurs dorées et rouges, des moutons placides venaient boire. Et du plus loin qu'il nous aperçut, un jeune chevrier accourut en dansant : il sautait jusqu'à s'en briser le cœur, la tête levée avec un rire, nu et rose dans la jolie lumière matinale.
Une tête sortit d'entre les nénufars et nous regarda. Dans ses cheveux d'or, elle fermait et ouvrait ses yeux clairs.
Une autre sortit d'entre les iris et nous regarda. Une autre d'entre les jonquilles, une autre d'entre- les asphodèles, et d'entre les roseaux d'autres encore, et d'entre les rochers d'autres encore, et de partout : elles flottaient comme des méduses, et nous les considérions en silence.
Alors nous aperçûmes sur ks pierres, et
pendus aux branchages au-dessus de l'eau, des lyres, des épées, des diadèmes, et des pierreries scintillant parmi des étoffes : tout cela était abandonné, et nous comprîmes que nous avions devant nous les sirènes, car un chant léger s'élevait dans le murmure apaisé de la mer.
« Celui qui veut connaître la douceur orientale, le secret des roseaux, la chanson des baisers, donner un sens précis à la pudeur de l'aube et aux luxures de la nuit, qu'il vienne vers nos lèvres et nos yeux, rire dans nos sourires et sangloter dans nos cheveux !
« Nous l'aimerons comme un fruit, nous le chérirons comme un oiseau, nous l'endormirons comme les nuages de l'été, nous le bercerons sur nos âmes comme sur les feuilles de Tautomne !
« Sa joie sera dorée comme la cime d'un arbre au soleil, son orgueil érigera des roses trémières, sa nonchalance flottera
comme une algue, il sera dissous dans un crépuscule î
« N'est-il pas temps de connaître et de se reposer du voyage ? Beaucoup ont poursuivi des étoiles, cerclé leur destinée du feu d'un glaive divin, balancé leur inquiétude sur la mer !
« Et pourtant ils ne se trouvèrent point eux-mêmes, et moururent en attendant que la création recommençât! Ils s'assirent au soir pour voir passer la race future, et ils mettaient l'oreille contre la terre.
« Mais ils n'ont rien entendu gronder ! Jamais ils n'ont vu les rois blancs se dresser parmi les crinières, l'airain, les catapultes et les étendards ! Ils n'ont pas vu les hommes tranquilles descendre des glaciers du pôle dans le bouleversement des saisons î
« Ils ont grelotté au vent du doute et de la déchéance, ils ont fui leur propre orgueil, ils se sont sentis poltrons comme un voleur
Il6 COURONNE DE CLARTÉ
au grand soleil, et ils sont morts aussi nuls que des branchages en décembre !
« Ceux-là seuls qui sont entrés dans notre grotte ont écouté, parmi l'écho des vagues, la sentence du vieux fleuve Océan, courbe et sonore comme un bouclier barbare ! Il résume tout, c'est un serpent sagace et éternel !
« Rien ne lui échappe. Il tourne avec lenteur autour des horizons, il pénètre le sens des contrées, il dénombre les méditations des rochers et les immémoriales tristesses des neiges quand le soleil s'en va !
« Et tour à tour le Printemps malade, avec sa convalescence verdissante qui inquiète les arbres ensommeillés, sa couronne de feuilles nouvelles tombant sur ses yeux cernés,
« L'Eté, avec ses doux cortèges d'heures chantantes, ses vols de rames alternées sur l'eau tiède, et ses nudités guerrières aimées de la lumière luxurieuse,
« L'Automne, gUssant comme des fleurs
mortes sur le silence, verger de pampres, jardin meurtri, avec ses chères fièvres bleuâtres sur les roseaux rougis,
« Et l'Hiver qui s'en va comme un chasseur aux pas sourds forcer les loups dans les futaies lugubres, avec son feu clair, ses corbeaux jaloux, et Thorreur du manteau stérile qu'il déplie vers le soleil taciturne,
« Tour à tour, ces saisons se présentent, avec leur ceinture traînante de poèmes et leur robe d'années, devant notre père Océan qui enveloppa la terre comme un enfant, à l'époque où elle roulait dans l'azur un corps de nuées et de cyclones sableux
« Sans consistance et sans ossature !
Ainsi il l'enserra, la coagula et la soutint, molle encore : et il est comme une bague bleue crispé autour d'elle, et la contemple avec ses innombrables visages secrets : et elle ne lui cache rien.
« Nous savons ces choses abstraites qui gouvernent les saisons et les hommes. Elles
Il8 COURONNE DE CLARTÉ
brillent comme des pierreries divines dans les ténèbres de cet antre. Et nous dansons joyeusement dans Teau heureuse, à quelques pas d'elles !
« Nous les donnerons à celui qui s'approchera et imposera ses lèvres sur les nôtres, à celui-là qui n'aura pas peur de sentir à son cou la fraîcheur marine de nos bras vierges, et qui fera mentir, d'un geste simple, la peur éternelle qui nous isole !
(( Ah ! cher inconnu, viendras-tu enfin vers la redoutée et sanglotante Scylla, vers nos lèvres et nos yeux, riant dans nos sourires et pleurant dans nos cheveux ? »
Elles ne chantaient plus, et entre leurs boucles d'or leurs yeux glauques s'ouvraient et se fermaient alternativement. Et nous, sentant bien qu'un visage de notre destin décrété allait ici, solennellement, se dérober ou nous confondre, nous écoutions nos cœurs tout bas, si bas qu'ils survivaient à peine...
Nous avons fait un pas vers la grotte.
puis nous nous sommes mis à marcher. Et à mesure que nous approchions, les têtes dorées nous environnaient en plus grand nombre. Au seuil, nous jetâmes sur la mer un long regard suprême, et il nous parut qu'en un éclair des voiles innombrables fuyaient follement vers le large depuis l'éternité.
Nous entrâmes dans les ténèbres.
Et quand nous eûmes pénétré assez loin pour que la faible lumière de l'ouverture eût disparu, baignés d'une nuit humide et glauque, nous crûmes défailhr dans la folie et le vertige, car une petite, pauvre et frêle voix s'éleva, qui dit tout doucement :
« Pourquoi êtes-vous entrés? Il n'entre jamais personne. Pourquoi avez-vous osé entrer? Vous n'êtes donc pas comme les
autres ? Et si vous êtes assez singuliers pour avoir tenté ceci, hélas ! comment n'aviezvous pas deviné qu'il n'y a rien ? »
Et d'autres pauvres, petites et frêles voix chuchotèrent autour de nous. Elles parlaient
tout bas : leurs souffles nous touchaient le front : « Hélas ! Hélas ! Nous n'avons rien à dire, et il n'y a absolument rien du tout ! Vous saviez d'avance tout le secret, c'est vous qui l'inventiez! Pourquoi avez-vous osé entrer ? Vous nous tuez avec le mensonge... » Les voix paraissaient défaillir, elles se turent. Un peu de lumière s'étant faite, nous ne vîmes plus que de dégoûtantes méduses mortes, avec des cheveux d'algues, qui pourrissaient dans des flaques d'eau... A l'instant les écailles nous tombèrent des yeux, et nous nous enfuîmes écœurés de cette caverne vénéneuse. Sur le seuil le ciel était frais. Et Maïa m'ayant considéré sans parler, nous nous mîmes à sourire doucement l'un à l'autre, les yeux pleins des larmes de la déception et de l'extase.
A nos petites fenêtres, losangées de verreries éteintes, en le cadre des feuilles, nous attendons Tautomne pendant des heures. Il est doux de se reposer au crépuscule. La rue luit sous la pluie fine, et les maisons contemplent paisiblement sur les dallages séculaires le renversement de leurs reflets prolongés : on les croirait absorbées dans leur double, elles s'y considèrent gravement, et l'image des roses mouillées descend avec charme dans le tremblotement des mares. Le détour de la rue est désert, quelques cheminées fument
à sept heures, et parfois, parmi la pluie douce, un pâle rayon les colore d'un or ancien et fugitif, qui monte, s'éteint.
Des faces pensives, des fronts purs sous les bandeaux ou les tulles, s'entrevoient derrière les grillages contournés des croisées basses. Les yeux bleus des brodeuses sont froids comme les volubilis des treillis : des nuques d'ambre ondulent avec une grâce triste, des mains se délient et s'emprisonnent en d'alternatifs écheveaux, et le fond de la chambre, où s'allume quelque marqueterie somptueuse et usée, se dissout dans les ténèbres.
De longs murs gris s'allongent, une frondaison de parc rutile, verdoie et se dénude sur leur crête : une petite porte solitaire est close au miHeu des pierres, de loin en loin. Nulle serrure n'y est visible, on dirait que le temps entre seul. De l'ombre tombe avec des feuilles, et l'ombre et les feuilles s'accumulent au coin de la porte, immé-
l'île des yeux clos 125
morialement. Le pas sous ces murailles s'étouffe dans le tapis des brindilles mortes, et l'on peut s'appuyer au chambranle des poternes pendant longtemps sans entendre marcher quelqu'un de l'autre côté ; car ces jardins sont abandonnés, ou ceux qui les habitent se sont abandonnés eux-mêmes à la destinée et au silence, et ils ne sortent plus.
Le galop d'un cheval sonne, un cavalier bondit soudain dans l'enroulement noir de son manteau de guerre : on voit le visage dur, l'acier terni du casque mouillé, la ligne rigide de la longue épée sous les étoffes : il disparaît, et le calme, un instant inquiet, s'ensommeille encore. Au soir, des femmes en deuil, se promènent avec de petites lampes, et l'on entend des sanglots sous leurs voiles : leur main pend au long des robes, et au bout des doigts Se balance la lampe de cuivre. Son reflet rouge frissonne sur le sol, et de hautes ombres se défor-
ment sur les maisons obscures. Par échappées, au bout d'une rue on voit la campagne, ou une porte crénelée, un canal avec des feux pourprés et dorés qui tremblent dans l'eau, ou des bouquets de cyprès : à travers les branchages le croissant de la lune se révèle, et quelques étoiles discrètes palpitent au haut des peupliers.
Sur les ponts où se dresse une image de saint, dont l'auréole s'écaille et dont la palme s'est rompue, sur les quais où s'alignent des balustres de bronze, notre nonchalance vient prendre par exemple la matinale indolence de l'eau verdie. Il y flotte des plaques luisantes de végétations ; des roseaux en émergent; elle est froide, dense, transparente et immobile. Elle reflète les fumées et les oiseaux : et quand un martinpêcheur la strie d'un coup d'aile furtif, c'est à peine si elle tressaille, tant s'y détrempent de spectacles oubUés et figés.
Quand des femmes s'accoudent aux pilastres
des ponts, on voit monter leurs spectres exacts et muets du fond jusque vers elles. On croirait qu'elles prennent connaissance de leur tristesse, et elles s'étonnent un peu : celles qui sont jeunes encore hésitent à s'éloigner, elles se considèrent avec inquiétude, leurs lèvres balbutient de sourdes et inconscientes demandes. On voit alors frémir dans le mirage ironique les lèvres pareilles de l'inerte visage reflété : et les paroles descendent vers ce reflet comme des feuilles flétries. Elles s'enfoncent dans l'eau, et ne reparaissent plus. Mais les femmes vieilles ne se regardent que machinalement, et ne se parlent jamais.
Un vent froid tord en beaux plis les mantes des promeneuses. Les capuchons encadrent les cheveux frêles où luisent des yeux attardés et peureux, et les mains soulèvent les manches lourdes. Le pavé semble avoir renoncé tout fracas. Les chariots sont très rares, et la vie n'est presque annoncée
que par des appels de haleurs. On aperçoit une galère qui glisse sur l'eau plissée au détour d'un canal ; son gréement flammé de banderoles à armoiries domine les toits des maisons. Ses drapeaux clapotent dans l'air avec un bruit mou, sa proue coupe les nénufars amoncelés, et les rejette sur les flancs incurvés, sur les chaînes pendantes, en sorte que les matelots hissent à bord ces nénufars veloutés et feuillus, par grandes traînes ruisselantes mêlées aux anneaux et aux poulies. Ce vaste appareil de bois, d'or, de cordages et de mâtures dépasse ainsi les demeures, fenêtre par fenêtre. Et les visages pensifs derrière les vitraux contemplent ce vestige oriental. L'odeur des roses et des épices flotte comme une soie, et embaume le brouillard. On entend jaser des oiseaux parleurs : certains sont surprenants. Dans leurs cages de treillis, ils semblent des éclairs multicolores et captifs. Ils énoncent avec volubilité des phrases étrangères, ils
sautillent sur le poing des matelots, et des gens s'assemblent au coin des berges pour les écouter. Cependant les cales des navires se vident, des ballots roulent à terre, et Ton voit çà et là des amas de beaux poissons argentés ou verdis qui se bombent comme des cuirasses ciselées et sanguinolentes. Des paniers défoncés laissent s'échapper des sardines brillantes et courtes ; on dirait des couteaux fraîchement affilés. Et ce sont les armures des hôtes inconnus du fond de la mer, qu'on déverse en un pillage après la victoire.
Mais cette agitation est rare, et les rues qui s'éloignent du port sont désertes presque aussitôt. Des vieillards sont assis au pied des arbres, avec des enfants muets : l'herbe pousse, ignorant les faux, et les faces des maisons sont benoîtes. Les tours des cathédrales évoluent sur les carrefours leur ombre bleue, régulière et gigantesque. Elle se meut avec les cadrans, et contourne
les places ensoleillées, en sorte que l'ombre du matin alterne à chacun des angles avec le soleil du soir, depuis toujours. L'éclat du crépuscule persiste longtemps aux chimères d'or des flèches, et le chant des cloches, dirait-on, les idéalise d'une sonorité fimtasque et suprême.
Cette ville attend tout entière Tautomne avec passion. Elle se roidit vers lui, ses carillons semblent en écouter, en prévoir, en rythmer l'approche paisible. Vers septembre tout s'alentit, les fontaines usent la pierre avec plus de lenteur, leurs gouttes d'eau hésitent, descendent plutôt qu'elles ne tombent. La face des choses pâUt de regret et de désir. On commence alors à entendre dans le silence un pas étouffé et comme le frôlement d'une traîne. Les visages aux fenêtres se penchent avec une mélancolie un peu plus vivante, et le soir, des groupes de femmes s'arrêtent au coin des rues, et regardent sans parler le ciel
timide mourir derrière les collines : on dirait qu'elles voient quelque chose. Les unes ont le doigt sur la bouche, et d'autres lèvent des mains attentives. Ce frôlement, presque mêlé au vent, est celui de l'automne. Il est en route comme un pèlerin, il vient comme la pitié, à petites journées. Chaque soir on croit qu'il va entrer dans la ville, le ciel s'use d'heure en heure uti peu davantage, et les arbres verts semblent étonnés de leurs feuilles. La saison taciturne s'approche cependant; on l'entrevoit au bout des longues avenues qui s'éloignent des remparts, elle passe derrière un nuage, ou les peupliers qui bordent les canaux déserts paraissent voir sa forme indicible et haute, car leur attitude est spéciale. Soudain, parmi le murmure de la pluie frêle, on sent qu'Elle est entrée ; et l'ombre et la lumière à l'instant en sont pénétrés ensemble. La volupté du demi-jour défaille dans un grand abandon, et une clarté intérieure trans-
paraît sur les figures. L'Automne entre, avec son paysage d'or et de larmes, sa magnificence traînante et sa douce tête irréelle, qui se penche et décline selon les heures. L'usure des bronzes allume un feu morose sur les statues qui le regardent passer; il s'avance comme un enfant de crépuscule, touche les demeures en tâtonnant un peu de ses longues mains pures, et une odeur de feuillages et de fleurs défaites vient de l'horizon extrême derrière, et autour, et devant lui. Alors cet arôme pénètre les objets et les êtres, tous les regards se voilent, et tous les yeux se closent avec piété pour ne pas voir mourir les parcs et les nuages, qui murmurent doucement et dont l'agonie veut être seule. Et dans les âmes odorantes aussi commencent de tomber obscurément les folioles de ramures abandonnées; une tombe, puis une autre, ce sont de petites chutes intérieures, des branchages de pensées et d'inquiétudes qui se
défeuillent, se dissolvent, n'ont plus lieu ; et le fond des âmes est plus sourd de toutes ces choses fanées qui s'accumulent. Il ne reste plus que des croyances isolées et nues, roidies comme des troncs dépouillés, et la rouille et la mousse y amortissent graduellement l'oubli. Les âmes somnolent comme des vieillards, elle vont siéger sur l'ancien banc du coin des portes, elles regardent leur exil et leur déchéance détremper dans des mares un or maladif et sans prestige : cela s'enfonce, ploie, se recouvre d'eau, devient presque rien, et puis plus rien, et la brume légère persiste. Il fait un peu froid, dans les âmes plutôt que réellement : une grande nostalgie du repos commence à s'élever, et la sensibilité s'assoupit. C'est comme une fête idéale et tout intérieure. Les yeux fermés la contemplent, et l'extase de descendre en soi-même saisit les songeuses des anciennes croisées.
C'est ainsi que nous nous écoutons vivre
dans la ville pacifique que nous avons élue, et elle est si délicieusement semblable à nos rêves, que nous l'acceptons comme des enfants, à qui le lieu de leur naissance est inconcevable. Ces statues, ces allées d'eau et d'ombre, ces frondaisons opulentes ou ruinées, ces galères d'apparat hors des âges, et ce calme peuple de brodeuses aux yeux clos ne nous étonnent point ; mais nous les aimons en nous-mêmes, ils sont nôtres, et notre vie, allant doucement au-devant de la leur, l'a embrassée en souriant. Ensemble nous attendons la purification du crépuscule, et notre âme pareillement consent à l'abdication de l'automne.
Il n'y a peut-être aucune désuétude, et ce qui est oublié a la force de ce qui est présent, car tout est à la fois prévu et oublié dans l'univers. Ainsi les visages
peints valent peut-être les visages réels et l'homme qui met un masque amoindritmoins l'effet de son visage qu'il ne le double, d'une ombre inanimée et pourtant vivante. . . La ville où nous demeurons à présent est sans exemple dans notre voyage. On dirait que les faits extérieurs n'y existent point en eux-mêmes, mais sont concertés en vue d'une autre fin. Ils ont lieu dans l'esprit autant au moins que dans l'atmosphère. A peine éclos, ils sont absorbés par une âme omniprésente, ils s'y dissolvent, s'y recomposent, et deviennent comme leurs propres modèles. Les événements n'ont plus l'air d'accidents, ils ne surprennent plus, mais tour à tour ils se présentent, s'amalgament et se figent en une galerie de spectacles imaginés où l'on s'amuse de les visiter en souvenir. L'art est ce fluide absorbant des faits, et les habitants de la cité en sont les maîtres mystérieux. Ainsi ils possèdent par la seule pensée une partie des
plus inconcevables forces naturelles, et cela même à quoi ils semblent déférer se trouve être l'exercice essentiel de leur pouvoir.
Nous n'avions pas prévu l'art jusqu'aujourd'hui, et nous voyions les choses alterner leurs aspects comme les phalènes autour des lampes, en les admirant : mais elles n'entraient point dans nos esprits. Nous ne songions point à les retenir, et il nous paraissait même prudent de les laisser se développer, puis s'en aller. Nos âmes passaient sur la vie comme des brises, elles goûtaient des arômes fugitifs et oubliaient les baumes d'hier pour les encens futurs. Nous avions vécu devant la vie, et rien n'en était devenu notre chair et notre pensée. Mais ici nous avons commencé à comprendre autre chose : et nous somrqes comme à l'entrée d'une grande avenue.
Dans l'île de la Volupté, nous jouissions bien des formes diverses de la sensation, mais nous en étions les serviteurs, et nous
obéissons à la sensualité en tremblant : plus tard nous avons sondé le secret du temps gardé par les sirènes, et ce secret, consenti et craint par de multiples flots d'hommes, n'a légué à notre insistance que le sentiment soudain de son vide. Le monde nous est apparu comme un amas de vapeurs brillantes et colorées, nous avons passé au travers, mais voici que la vérité transparaît plus réelle. Cette vérité poursuivie avec fièvre, je l'avais déjà pressentie, elle est en nous, et il nous faut regarder en nous-mêmes pour la saisir.
Débarrassée des détails inutiles, elle dort au fond du cristal calme de nos pensées. Il semble que les événements se transforment pour venir à nous. Ils tiennent à nous par mille liens invisibles, ils nous pénètrent comme des baumes qui transsudent le verre d'un flacon, en apparence impénétrable. Ils s'assoupissent dans notre âme, et elle devient somptueuse dé cet
apport continuel. C'est comme la fiancée universelle, tout lui revient en caravanes de méditations, et elle sourit avec tranquillité.
L'art est le philtre qui accomplit ces alliances incessantes. Il élabore la nature ; il apparaît comme un jeune dieu aux yeux violents, il plane et s'insinue. Entre la pitié et la mort il se tient debout comme entre deux sœurs. Les êtres qui vivent ici sont des maîtres de l'art, et leurs yeux sont clos. Ils regardent leur propre sérénité, et ne voient la vie que pour pénétrer ce qui est derrière la vie. Ils se promènent sans jamais considérer rien en soi-même, et leurs prunelles sont , véritablement , tournées au dedans. Ils thésaurisent des formes et des couleurs avec une avarice subtile, et ils jouissent de ce qui a lieu sans y participer.
Cette nation des artistes est inusitée et singulière. Leur morale se borne à la beauté, et ils ne demandent à tout qu'une attitude conforme aux destinations évidentes. Ce
qu'ils nomment la vertu peut souvent n'être aux yeux des autres peuples qu'un vice, mais complet et logique, et ils ne mesurent l'élégance d'un geste qu'à son appropriation. Ils admettent seulement ce qui est composé et harmonisé. Ils vivent cependant au milieu de l'excessif, car ils vont au bout de toutes les idées, exigent la plénitude des bons instincts comme des mauvais, et trouvent plus d'avantage à protéger tous les développements, en quelque sens qu'ils s'orientent, qu'à restreindre tout à une morale moyenne et partout transportable. Leur tribunal essentiel, c'est leur oeuvre ; ils ne respectent les autres hommes qu'au degré de leur compréhension. Ils ne connaissent point les inégalités de condition, et ne possèdent que leurs songes : le reste leur semble accessoire, ils mettent en commun les choses nécessaires à la subsistance, souffrent et jouissent extrêmement. Pour eux l'équilibre n'est pas la demi-mesure, mais l'exer-
cice absolu de tous les sentiments, en allant du mal au bien ; et les crimes ne sont pas plus fréquents dans cette société que dans les autres, car le droit à la colère balance le droit à la charité comme se balancent, dans d'autres contrées, la défense et la permission. Ils admirent l'initiative et haïssent la conformité. Ces caractères les ont rapprochés comme des élus d'entre la foule cosmopolite ; et en effet ils mettent au second plan la parenté et ont établi en prééminence la sympathie intellectuelle.
L'affinité est leur guide, et ils ne s'enquièrent jamais de la naissance, mais ils n'admettent au milieu d'eux que les passionnés qui désirent se survivre en une oeuvre. Une extrême solitude les environne, parce qu'ils n'ont jamais cherché à se rapprocher des autres nations. Ils voyagent au milieu d'elles et les observent sans s'y mêler : leur langage et leur vision sont particuhers et ne viennent pas tou-
jours de la terre. Ils ne s'inquiètent que de l'essentiel et sont incompréhensibles aux négociants ou aux soldats. Le terme de la vie ne leur paraît pas ce qu'il paraît à autrui, et leur signe de reconnaissance est qu'ils sont dissemblables, partout où ils s'égarent. Ils arrivent, énoncent des choses spéciales, auxquelles on n'a jamais le temps de penser, insufflent aux assistants le trouble ou l'enthousiasme, la douceur ou l'énergie, la haine parfois, l'incompréhension presque toujours, l'ennui jamais, car leurs yeux sont beaux et significatifs; puis ils s'en vont, et l'homme placide des transactions, qui les méprise comme des désintéressés inutiles, est un instant ébranlé, n'adresse qu'à la poussière de leurs pas qui s'éloignent Tironie de son sourire.
La vie de ces hommes s'oriente probablement dans une parabole contraire à celle des autres. Ils sont des passants éternels, ils touchent un instant leurs frères en hu-
manité, puis semblent entraînés autre part. Leur ivresse d'art ne s'explique pas, elle paraît superflue et même choquante à l'immense majorité des foules. Elles s'en passeraient, et ce sentiment d'anormalité des artistes est universel. Souvent leurs parents mêmes les délaissent avec tristesse, ne les comprennent plus, s'étonnent de cette bizarrerie subite de leur descendance. Ils sont des phénomènes et des dangers pour l'entente des sociétés, leur silence est protestataire, et leur effort inutilisable. On dirait qu'ils s'épuisent à dresser vers le firmament une Babel jamais terminée : ils sont comme l'honneur orgueilleux et impie de l'humanité, des monuments exceptionnels, et ils se servent des langues pour un usage restreint et différent des usages ordinaires. Leur tentative est en dehors du raisonnement et du consentement pubHcs ; et la sourde jalousie des hommes actifs la tolère avec déplaisir, attend qu'elle s'abolisse,
l'enserre dans l'isolement et le dédain. Mais eux sont occupés de leur passion, et ne songent qu'à eux-mêmes.
Nous les avons tout de suite aimés avec une grande ferveur, parce qu'ils nous ouvraient parleur exemple un monde nouveau riche et savoureux, et que leurs soucis s'accordaient aux nôtres. Ils sont venus à nous simplement, et en quelques paroles ont éveillé dans nos esprits des échos amplifiés et progressifs. La notion du temps s'est enfuie, nous nous étions connus depuis toujours, et l'aspect inattendu d'un objet amenait sur nos lèvres des phrases semblables. Ils voyaient en tout le caractère différentiel, ce par quoi une chose contraste vraiment avec l'autre. Et le monde vu ainsi apparaissait renouvelable indéfiniment.
La peinture surtout nous tourmentait.
Elle dévoilait d'étranges visions, elle créait des hypothèses multiples, et nous nous égarions en elles sans nous lasser.
La représentation du visage, dans les tableaux, nous plongeait dans des réflexions inquiétantes. Le fait seul de prendre une feuille blanche et d'y tracer les linéaments d'une tête, une bouche, des yeux, des cheveux, nous pénétrait de peur. Nous songions que depuis des siècles des millions d'hommes n'avaient mérité le nom d'hommes et n'étaient apparus différents d'autres créatures que par l'ensemble de ces quelques signes. Le visage ainsi arrangé signifiait depuis toujours cette race, on le pensait quand on la pensait, elle en était inséparable, et la vie de l'être humain s'énonçait dans ces traits particuliers. L'acte de les reproduire ainsi nous semblait presque une naissance ; il était impossible qu'on évoquât le visage, les yeux surtout, ces terribles yeux des peintures ! sans qu'il y
eût un peu de vie sortie de Tombre, attirée, contrainte, coagulée au bout du pinceau et fixée selon le caprice du peintre. Cette représentation rapide d'une face, tourmentée ou illuminée depuis l'origine par tant d'héroïsmes ou par l'auguste horreur, ne pouvait s'accomplir impunément, il fallait qu'une consécration de vie s'y adjoignît. Et dès lors, cette tête animée commençait à vivre, et à penser ce qu'elle voulait : et qu'est-ce qu'elle voulait, et l'artiste le savait-il ? L'inconnu de cette existence libérée, formulée, installée soudain dans un front, des yeux, des lèvres, nous frappait de terreur et de tristesse. Nous nous figurions la petite âme condamnée à ne s'exprimer que par une seule et immuable contraction des traits. Si l'image où elle s'emprisonnait était représentée les yeux clos, et si pourtant elle voulait ardemment regarder? Si, maîtresse de penser à son gré, elle s'affligeait, et demeurait forcée à un
sourire éternel? Ces captivités insoupçonnables nous laissaient douloureux, et nous voyions autour de nous des légions de fantômes errants, ainsi esclaves d'une liberté illusoire, désolés de leur forme et rêvant l'ouragan d'un cataclysme sauveur. De quel droit les avoir domptés et les avoir trompés par une offre hypocrite de s'exprimer, alors qu'ils stagnaient inconscients dans les marécages du chaos ? Mais nous préférions penser que ces visages peints suffisaient, que seule s'y adjoignait l'âme ou la parcelle d'âme conforme à leurs traits. Et cette idée nous entraînait dans une dérivation de conjonctures plus singulières encore. Cette vie atrophiée, limitée à un seul geste, à une seule physionomie, comme elle devait être bizarre ! C'était comme des répliques de conversations interverties, l'échange de ces existences atomiques la nuit, dans les musées ténébreux et solitaires, et si elles se détachaient pour se
mêler les unes aux autres, sans doute c'étaient des agitations stériles d'êtres inorganisés et veules, des confusions misérables, un royaume bavard d'inintelligences errant avec pauvreté...
Nous nous complaisions à imaginer ces dialogues et ces caresses ridicules, nous en souffrions en y mêlant une ironie. Et nous continuions longuement nos déductions touchant ces vies spécialisées. Une figure peinte par exemple, colorée et ombrée, offrait l'apparence absolue d'un être réel. Pourtant elle n'avait que deux dimensions, et la profondeur lui manquait : l'artifice seul la créait et la modelait sur une surface aplanie, et elle ne devait concevoir la vie qu'à son exemple, sur deux dimensions seulement. Elle devait voir, juger, imaginer tout comme un décor sans profondeur, le sens des perspectives, l'espace, la fatigue des chemins, l'idée de l'exil, l'idée même de regarder derrière elle lui manquaient
essentiellement, et elle ne retenait de Tunivers que la largeur et la hauteur. C'était la vie entière bouleversée , rendue incompréhensible pour nous, et l'énigme naissait pour l'artiste de sa pensée ellemême.
Au contraire les statues offraient au spectateur les trois dimensions naturelles, mais elles n'étaient pas colorées, et ne voyaient dans la nature qu'une lumière blanche, une demi-teinte grise et une ombre : la couleur supprimée les jetait dans un autre rêve aussi fantastique. Ce monde crayeux devait être d'une monotonie désolante, d'une géométrie sans repos. Et si l'on imaginait des cires modelées et peintes, semblant complètes et organisées comme les hommes vivants, il suffisait de les retourner pour voir leur cervelle vide. Ce trou irrégulier et poussiéreux, traversé de fils de métal, c'était là le siège de leur pensée : quand on avait vu ce misérable cloaque, on ne pou-
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vait plus se complaire aux expressions des visages, non plus que s'en émouvoir : et le Rien, hideux et presque matérialisé dans notre songe, se penchait sur nous comme un petit nain abominable et sarcastique.
Ces pensées nous occupaient durant de longues soirées nous en combinions les jeux, et la détestation de la matière nous saisissait. L'art n'était que dans l'esprit, l'acte de peindre ou de modeler servait à témoigner à autrui qu'on avait déjà pensé, et c'était presque une satisfaction d'amourpropre, ou un désennui, rien de plus. Tout cela nous faisait douter et nous irritait un peu, et de plus en plus nous étions tournés vers nous-mêmes.
Isolée au miUeu de la mer comme une patrie d'élection, l'île des Yeux Clos avec son rêve, ses souvenirs, sa contemplation, son paroxysme! Ainsi l'art nous fut révélé comme un idéal refuge, inaccessible ou exceptionnel, une des plus nobles, des plus
monstrueuses, des plus illogiques renonciations de la destinée et du mystère...
Un jour, allant vers une des portes de la ville, du côté de la campagne, nous arrivâmes par des rues désertes à un petit cloître très ancien, que nous ne connaissions pas. Les murs étaient couverts de lierre, des chapiteaux brisés jonchaient l'herbage, et les ogives des portes étaient fendues. Dans les fentes poussaient des fleurettes bleues au feuillage frais, et des pommiers malades se tordaient par les brèches. Nous descendîmes quelques marches vers une grille barrée de planches vermoulues, et nous entrâmes sous des arceaux humides. Une odeur de cadavre et d'encens nous saisit : nous allions lentement en enjambant les ronces.
Un chevalier de pierre noircie se dressait à un détour. Appuyé contre le mur sur ses
jambes brisées, il nous considérait avec d'effrayants yeux caves ; il crispait ses poings sur un morceau d'espadon, et sa rigide figure aux lèvres nulles saillait avec acuité d'une capuche de mailles et de mousses. Des araignées montaient sur le hausse-col de ce veilleur d'outre-tombe : nous passâmes.
Une cour carrée, semblable à un puits, s'ouvrait brusquement. D'énormes murailles ruinées montaient à une grande hauteur : par leurs déchirures on voyait le bleu du ciel, et des pans de nuages lumineux. Des arcades rompues hérissaient des dentelures suspendues : des blocs de marbre aux inscriptions salies restaient encastrés dans le ciment, des pavés de briques agglutinées allaient tomber, des colonnettes trouées demeuraient roides. De ces vestiges gris et roses jaillissait une végétation extraordinaire : les vignes folles s'étaient tressées d'une porte à l'autre, de grands arbres ram-
paient et se redressaient dans les fenêtres, un amas de feuillages et de fleurs multicolores emplissait les coins des masures. Des taches rouges, violettes, dorées s'allumaient dans la verdure vive, éclataient partout avec une richesse insolente : on eût dit qu'elles criaient dans cet endroit mort, elles y glorifiaient une vie intensive et animale. Elles prenaient tant de place que les souvenirs et les ombres ne savaient où se cacher, et dans les baies des souterrains d'énormes guirlandes s'engoufli*aient, trop lourdes pour le jour, tombaient avec leurs fruits vénéneux et leurs larges feuilles, fécondes, encombrantes, violatrices : on ne savait où elles allaient, elles voulaient peut-être atteindre le fond de l'obscurité, bourgeonner dans les ténèbres. Des insectes bleus volaient de tous côtés avec effarement, et l'on voyait tournoyer des hirondelles. Le lieu était austère et luxurieux tout ensemble. Sous les arceaux à jour s'étendait une
galerie quadrangulaire, dont les murs étaient couverts de fresques pâles. Et comme le temps était très clair, nous nous approchâmes pour les examiner à Taise. Nous existions très peu ce jour-là, et nous n'étions guère supérieurs à des figures peintes : il nous plaisait d'en visiter, c'était comme un peuple de frères calmes, et nous devions probablement nous y retrouver nous-mêmes.
Ces fresques étaient très belles, et considérables. Des arbustes sculptés, aux feuil lages symétriques, les encadraient, et dans la pierre bleuâtre leurs colorations tendres se fanaient avec harmonie. Certaines avaient un fond d'or, d'autres de turquoise, d'autres d'argent et elles retraçaient des légendes dont plusieurs étaient oubliées.
Sur une pelouse d'un vert tendre et charmant, Noé irrité et chancelant encore, maudissait son fils Cham. Le vieillard étalait sa poitrine nue et robuste, une torsade
de pampres s'enroulait encore à son cou, mais sa barbe était pleine de majesté. On voyait Cham vêtu de rouge qui détournait la tête, et ses frères vêtus de bleu paraissaient effrayés et suppliants. Des enfants poursuivaient des moutons crépus, derrière cette scène, et sept montagnes pointues montaient au fond de Thorizon. Entre elles serpentait un fleuve sans fin, et le ciel sans couleur se ternissait et s'écaillait.
Une femme blonde en robe noire s'avançait sous des orangers. La main droite était levée, la gauche tenait un pli de la robe : elle souriait avec perversité à une jeune fille vêtue de voiles violets d'une transparence délicieuse, couchée dans Therbe et jouant avec un bouquet de plumes. La jeune fille tournait la tête doucement, ses yeux étaient mouillés et pleins de rêves. Dans un intervalle des arbres, on voyait une plaine où dormait un jeune archer complètement nu. Sa main tenait son arc, et son casque de
cuir était ouvert comme la coque d'un fruit. De petits lézards smaragdins couraient sur le sol; un treillage d'or laissait voir des agneaux et des chèvres. Le soleil montait au milieu du firmament, et une colline portait une forteresse fantastique. Les tourelles assyriennes étaient ornées d'oriflammes qui pendaient jusqu'à terre, le pont-levis ouvragé avait la forme d'un dauphin, et une troupe de soldats aux habits rayés y rentrait au galop en sonnant du cor. Des nuages rouges et jaunes couronnaient ce paysage singulier.
On découvrait dans la troisième fresque la salle des fêtes d'un grand château. Une table immense s'étendait surchargée de vaisselles et d'aiguières d'or, mais personne n'y mangeait et tout s'était écroulé dans un désordre prodigieux. Un dragon vert et bleu s'allongeait sur les plats, les dressoirs et les sièges, d'un bout à l'autre du festin, et sa queue se tordait en volutes d'écaillés
jusqu'au fond des galeries. Quatre vipères terribles sortaient de sa nuque et rayonnaient alentour. Un petit enfant se cachait sous un amas de tapis, sur lequel glissait un des replis du monstre : oublié ou abandonné, il demeurait figé de terreur et se retenait de crier. Cependant à une galerie intérieure se penchaient des seigneurs et des femmes couverts de velours et de pierreries, qui se tordaient les mains ou se voilaient la ligure. Quelques-uns apercevaient l'enfant, mais aucun n'osait descendre pour combattre la Désolation intruse. Dans le fond, une fenêtre ronde s'ouvrait sur un horizon lumineux. On voyait à travers les vitres une route jaune, une lisière de bois bleue, des moissons : et sur la route un chevalier accourait vers la porte du château. Il était couvert d'une armure d'acier noir, sa tête blonde aux cheveux bouclés et aux yeux clairs était nimbée d'une auréole, il serrait sa lance levée et faisait
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sauter son grand cheval. Dans le ciel quatre anges blancs avec des colliers et des ailes pluricolores lui montraient la porte, ou tenaient des palmes et des banderoles. Une forêt de pins s'étendait au bord de la mer. Des chars passaient escortés de cavaliers armés de haches, entre les troncs roses ou violets, dans une pénombre. Au large, des galères peintes de pourpre voo;uaient vers une cité blanche assise sur un promontoire. Sur le devant de la fresque naissait une fontaine parmi des tamaris et des iris, une jeune femme en deuil pleurait auprès, la tête dans ses mains, et un chasseur robuste, au visage triste et royal, se penchait vers elle et l'interrogeait. La robe de la petite princesse était déchirée, son pied blanc sortait de dessous un galon d'orfèvrerie tout usé, et des gouttelettes de sang perlaient sur la cheville. Dans l'eau de le source on entrevoyait une couronne d'or : et Mélisande sanglotait sans vouloir répon-
dre à Golaud, appuyé sur son arbalète et la considérant avec extase. Un loup fuyait entre les feuillages et le soir descendait sur les choses.
Un vaste chaos se déroulait dans la cinquième fresque. On apercevait une caverne ouverte dans un énorme rocher, et il y grouillait une foule d'êtres amorphes, grotesques ou répugnants, des hommes à tête de turbot, des femmes sans yeux et très décharnées, des oiseaux n'ayant qu'une aile ou volant avec des mains, un roi obèse, au visage couleur d'agate, avec un diadème de bois, des nains aux oreilles pendantes et frisées, des chiens à queue de crocodile, et une foule d'autres absurdités qui surprenaient l'imagination. Mais au-dessus de cette caverne, gardée par des licornes d'argent, se dressait dans un ciel spiritualisé et exquis un tribunal de feuilles fraîches où des femmes nues d'une beauté incomparable se tenaient par les mains en dansant.
Près d'elles un chevrier jetait en l'air des raisins dorés, et folâtrait avec ses chèvres, une troupe de satyreaux grimpait à un grand chêne colossal qui dominait tout le paysage, et dans un éloignement vaporeux et paradisiaque on entrevoyait des enfants jouant avec des colombes. Des tortues verdâtres rampaient dans les herbes, et un laurier vivace encadrait toute Fallégorie.
Dans la sixième fresque, Pégase terrible enlevait au-dessus de l'océan Persée et Andromède en un jaillissement d'écume tumultueuse. Le héros ruisselant de sang enlaçait la vierge, le corps blanc se pâmait entre les bras couverts de fer, et la chevelure d'or, trempée d'eau, se déroulait sur l'armure bleuâtre. La tête de Méduse pendait à l'arçon de la selle avec le glaive courbe, sous l'écartèlement des ailes de Pégase, et la destinée fabuleuse montait dans un firmament somptueux, parmi des architectures de nuages étoiles et des cataractes d'éclairs.
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La septième fresque figurait la Vierge entourée de saintes, sur un fond bleu ; elle était assise sous un dais fleuri, et sainte Cécile à ses pieds jouait du luth avec langueur. L'entant Jésus vêtu de rouge riait en s'amusant d'un coffret d'ivoire et d'un livre. Derrière eux on voyait Jérusalem, et des bandes d'ânesses avec leurs âniers qui sortaient de la ville et s'arrêtaient pour se parler. Tout autour de cette composition, le cadre même était peint de diverses légendes ; dans un paysage mauve et blanc, un petit bourreau svelte, vêtu mipartie de rouge et de vert, tranchait la tête d'un saint, et le sang coulait d'un jet vit couleur de géranium. Un cloître à colonnettes, avec des ifs, s'ouvrait sur une chambre où dormait un martyr, et un angelet entrait doucement. Saint François d'Assise, auprès d'un buisson, appelait des oiseaux et des loups.
Mais dans toutes ces fresques nous n'a-
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vions point rencontré nos visages, et nous nous en allâmes avec un regret. Soudain dans une baie ombreuse, nous aperçûmes une très vieille peinture à laquelle nous n'avions pas fait attention et quand nous l'eûmes considérée, nous nous regardâmes en silence et avec un grand battement de cœur, car nous nous étions reconnus enfin, et tout notre rêve nous apparaissait :
Au bord d'un fleuve sur lequel mourait le crépuscule, on voyait Narcisse couché dans les roseaux. Son corps divin s'allongeait indolemment, tout diaphane dans la pénombre, et ses yeux profonds se contemplaient dans l'eau. Mais le courant avait porté vers lui une lyre et une tête coupée, suprêmement belle : c'étaient la tête et la lyre d'Orphée. Un laurier noir se mêlait aux cheveux noirs, les lèvres pures étaient entr'ouvertes, les prunelles étaient voilées, et Narcisse, prenant entre ses mains cette auguste face figée dans la destinée et
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dans la mort, la baisait avec lenteur... Le visage de Narcisse était semblable au mien, et la tête de Maïa était celle d'Orphée. Le silence, l'obscurité grandissante, le trouble surhumain du symbole, l'avertissement visible de notre destinée nous saisirent si terriblement tout à coup, que nous défaillîmes bouche à bouche dans l'inconnaissable , éperdus d'énigmes , de frayeurs, de pressentiments et de ténèbres.
Depuis ce soir, une vie a commencé pour nous, qui a été toute semblable à l'enveloppement d'une grande traîne de deuil levée sur un horizon mystérieux : un voile étoile, la descente d'une ombre auguste, le rêve...
Maïa est toute mon imagination, et moi je m'aime trop, la fresque révélatrice m'a montré mes lèvres embrassant ma bienaimée morte. Et peut-être n'est-elle en effet que ma poésie, mon exaltation irréelle, cette élue qui est venue auprès de moi un jour : elle passe comme la lyre et la tête
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au fil de Teau, je la baise en passant, et je recommence h me contempler sans fin.
Énigme horrible ! Oui, bien des fois je l'ai sentie transparente et inconsistante, comme fondue en ma pensée, non pas un être vivant, mais un écho : et cette incertitude me désolait, je m'accusais de méconnaître ma sœur. Mais toujours elle me semblait matériellement morte. Mon imagination prenant forme, et rien de plus : elle me parlait du fond de ma propre voix, par un sortilège enivrant et inexplicable, et les paroles qu'elle prononçait signifiaient si parfaitement ce que je voulais, qu'assurément je ne m'étais pas entendu les énoncer auparavant : j'en cueillais la sonorité sur les lèvres de mon propre mirage, sans le savoir. Ou alors, si elle n'était point mon mirage, né de moi et plié à mon caprice, si elle était une femme, qu'était-ce qu'une femme, quel fantôme ?
Je me faisais d'une compagne une autre
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idée, j'avais rêvé autre chose : l'accord loyal et réfléchi de deux volontés allant chacune dans le sens de son sexe, et dans son spécial empire, l'alliance de deux puissants états limitrophes se partageant les horizons multiples de la sensuaUté et de la connaissance. Mais non pas ce dédoublement de l'homme devant lui-même, cette non-contradiction perpétuelle : Maïa ne paraissait pas exister...
De lentes heures, semblables à l'insistante goutte d'eau des fontaines, sont descendues avec pénétration dans ma pensée à ce sujet. Ce fantômatisme me hantait. Plus notre voyage s'avançait, plus Maïa s'immatériaHsait et s'allégeait. On eût dit qu'elle se fondait peu à peu dans mo;i expérience progressive des spectacles contemplés. Si la femme n'est que l'imagination de l'homme, me disais-je, il vient un moment où le sage qui connaît tout n'a plus besoin de rien imaginer, et dès lors il peut être seul, la
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femme charmeresse et déformatrice peut disparaître, se résorber en lui : et plus il connaît, plus son invention se restreint, car il réduit de jour en jour le mensonge. La femme ainsi se vaporise de jour en jour davantage. Et je verrai peut-être Maïa mourir au moment où je connaîtrai.
Et peut-être mourrai-je moi-même à ce moment-là, car je serai parvenu à une plénitude, et toute plénitude exclut la durée, elle détruit le temps, il n'y a plus pour elle qu'un seul point et un seul moment...
Ces réflexions cédaient à un regard de l'aimée. Elle aussi arrivait surchargée de songes et de mélancolies, et dès que ses pauvres yeux se levaient et montaient vers les miens, j'oubliais le rire cruel de la raison et je buvais avec ferveur les larmes glissantes : c'était mon collier de prédilection, c'était mon trésor chagriné, c'étaient mes bijoux de repentir, et je ne pensais plus à rien du tout qu'à la souffrance de cet être
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qui frémissait entre mes bras. Le but de notre voyage demeurait le même, mais nous l'approchions avec des coeurs renouvelés et des fiertés différentes, ennoblies par une douleur spirituelle. Maïa n'avait pas de raisons apparentes de pleurer, mais je devinais derrière ses yeux des déserts de désolation. Elle avait compris par le seul énervement une foule de destinées que ne saurait comprendre la joie : et l'art, au lieu de la rasséréner, n'avait fait que la désespérer davantage. Ce que je cherchais dans l'univers avec méthode, en roidissant contre la nuit et le caché ma raison adolescente, elle le cherchait avec passion et sans savoir, en heurtant sa chère sensibilité vivante aux angles immuables des lois et des géométries qui sont le fond des événements. Je l'accusais d'être inconsciente, d'être mon reflet, d'être la déformation, grandie et dansante devant moi, de mes raisonnements : mais combien j'étais injuste de l'en accuser!
Savais-je si la passion et l'illusion ne vont pas plus près du bonheur ay^c leurs ailes défaites que l'organisme robuste et borné de la raison ? Elle se préparait une déroute pleine de splendeur, et moi je n'étais même pas sûr d'une petite victoire...
Où donc était cette certitude dont le désir nous faisait vibrer ? Qu'est-ce qui n'était pas illusoire ? Existait-il dans l'univers transitoire un point flottant et solide, ou bien était-on toujours comme au milieu de la mer ? Ce point, nous l'imaginions ensemble, il prenait corps parfois, il faisait comme une tache sur notre soleil, nous le désirions, nous l'attirions par des fils invisibles. Parfois il nous semblait, dans un effort de l'esprit, nous haler vers lui, être traînés à travers un grand tumulte de sensations jusqu'à son hérissement stable : puis les fils cassaient les uns après les autres, s'embrouillaient, formaient des nœuds que nous contournions patiemment, se brisaient
encore ; et une lame nous remportait au large. Ah ! vraiment c'était misérable, la querelle de ma triste logique avec ma déplorable imagination, elles étaient aussi nulle, aussi vaine Tune que l'autre. Ce point d'atterrissement obscur, déjà nous l'avions senti et nous l'avions dit, il fallait le chercher en nous, et là seulement : mais quand nous nous penchions sur cet abîme intérieur, nous n'en voyions point le fond. Il était aussi vaste que les pays où nous avions erré, et comment entreprendre ce voyage ? Où atterrir dans cet archipel imaginaire ? La raison et la fantaisie demeuraient impuissantes à le savoir. Et en examinant de bien près, étais-je, moi, plus vivant que Maïa ? L'homme était-il mieux armé que la femme ? Viendrait-il mieux à bout de cette lutte abstraite en se servant de sa froideur que la femme de sa passion ? J'étais probablement aussi une ombre, et c'était encore là une ironie amère de la vieille
fresque : des visages peints, Narcisse comme Orphée, Maïa comme moi-même, et la foule innombrable des hommes, tous, nous en étions là, et j'avais de l'univers une vision symétrique, simpUfiée et désolante : un mur interminable, où par le jeu d'une lanterne sourde oscillaient des cohortes de spectres rougeâtres, ce qu'on voit du haut d'une voiture roulant la nuit dans les ruelles d'un village...
Le tangible î Rien de possible sans lui ! Le tangible, c'est le second titre du bonheur! Mais un tangible intérieur, un repère, un lieu fixe des forces morales et des réflexions. Notre corps n'étant pas ce lieu même, c'était au dedans de lui qu'il fallait entrer : et nous dérivâmes vers l'évocation des forces psychiques qui nous en donneraient le pouvoir.
Notre solitude nous a vus absorbés dans de singuhères analyses de l'occulte. Parmi les artistes qui nous entouraient, beaucoup
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avaient pensé comme nous-mêmes, et lassés des formes avaient interrogé l'esprit. L'ivresse de l'absolu nous a pris avec eux : la tension de nos volontés associées centuplait notre énervement, et les matérialisations survinrent bientôt. Etendus les uns près des autres dans des chambres closes, nous voyions l'air s'allumer de teux bleuâtres qui sortaient de nous, et des^ êtres vaporeux glissaient à travers les objets et les hommes. Certains étaient opaques sur un fond clair, comme faits de chair réelle, mais diaphanes sur un fond sombre. Ils nous considéraient tristement, et quelquefois quand nous leur parlions sans peur ils s'approchaient et nous posaient leur main lumineuse sur les lèvres. Tous semblaient vouloir celer ce que nous leur demandions : ils nous obéissaient en tout sauf ce seul point, et nous finîmes par comprendre que la certitude n'était pas plus dans leur monde que dans le nôtre, et
qu'ils la recherchaient peut-être comme nous-mêmes. Deux que nous vîmes une fois nous frappèrent : ils avaient presque nos traits, et semblaient des voyageurs fatigués. Sans doute ils avaient aussi parcouru, dans un univers inexploré, les montagnes et les océans], connu le vide de l'Amnésie et Tironie des sirènes au secret nul. Ils paraissaient nous aimer : nous les évoquâmes devant la fresque fatale où nous étions peints, mais dès qu'ils l'eurent vue, ils la frôlèrent, s'y confondirent, y rentrèrent : et nous nous en allâmes, joués une fois de plus par notre propre hallucination. Ces fantômes étaient encore en dehors de nous : ils se dédoublaient des objets, ils en étaient l'aspect sur l'autre versant de l'existence, mais nous ne les contenions pas, et le magnétisme était encore une servitude.
L'hystérie sainte des cathédrales n'a pas
voulu de nous. En vain nous avons prié sous la solennité des ogives, dans l'incendie des verrières violettes, dans l'apocalypse des floraisons de pierres, dans le dédale des caveaux soubassés, dans l'irradiation des angelets joufflus fleuris d'ailes symétriques et lumineuses, dans le délire des orgues qui tordent parmi l'encens une lamentation géante et suppliciée. L'homme aux bras ouverts est resté d'ivoire, nos genoux sont devenus calleux sur les dalles, et nous n'avons rien senti en nous. L'absolutisme de la foi ne s'est point adressé à nous-mêmes, et nous n'en avons point voulu. L'impalpable sous toutes ses formes nous a enserrés, et il faut croire que le moment critique de notre vie était ici marqué, car nous sommes demeurés sans forces et avec un grand mal de cœur. Pourquoi m'étendrais-je sur nos efforts vers l'occulte ou vers Dieu? Je n'ai pas plus le courage de raconter que nous ne l'avions de vivre.
Il est un instant dans toute vie où l'arc de robustesse perd sa torsion, où les muscles et les nerfs de l'âme se détendent, et où tout se défait à sa limite, comme un cheveu mouillé qui ne veut plus boucler : il n'y a rien à faire, c'est comme le premier essai du renoncement de la mort, et partis avec une ardeur blanche et brûlante, nous hésitions au dernier stade. La légende ou la volupté, l'oubli ou l'illusion ne nous avaient point abattus : mais ici nous nous sentions surchargés d'un faix immense d'automnes et d'intuitions. Cet arrêt dernier dans cette ville nous avait abîmés dans l'art, et la saison essentielle, posant ses mains fraîches sur notre nuque, l'avait abaissée doucement et sans pitié vers la profondeur du désespoir. C'était l'instant misérable où nos âmes longtemps contraintes se sentaient déchirer, disloquer par l'éclosion soudaine des treilles intérieures, et le verger intellectuel, longtemps tiédi aux soleils du ciel.
criait enfin de maturité, se jetait avec un tumulte et une floraison insolente dans Tétiolement de notre esprit...
Nous étions vraiment très bas. Tout nous offensait et nous fatiguait. La disproportion de l'intellectualité paroxysmée et du corps sans vigueur nous écrasait. Autour de nous les notions accumulées s'assemblaient enfin pour se libérer et se venger : elles se rangeaient comme des armées massées et régulières, elles lançaient contre nos nerfs irrités des légions et des cavaleries intolérables. Nous étions moralement malades.
Traînés jusqu'à la fenêtre nous considérions la pluie éternelle, et nous commencions seulement à la comprendre. Elle était comme une forme silencieuse du châtiment, ses stries grises ou bleuâtres, symétriques, serrées, descendaient avec lenteur, avec sangfroid, avec persévérance; nous l'appelions la mauvaise Dame aux yeux gris. Elle se promenait sans se presser sur la ville et sur
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le port, nous la rencontrions à chaque instant, elle nous suivait, et à travers les vitres nous l'apercevions encore. Nous grelottions de colère insatisfaite, et nous nous rejetions dans le demi-jour. Roulés dans les rideaux, nous restions immobiles des heures entières et le pas des chevaux nous faisait tressaillir. Du feuillage qui prnait les fenêtres au-dessus de la nôtre tombaient parfois des roses fanées : elles apparaissaient soudain du haut de la vitre, la frôlaient dans une descente hésitante, disparaissaient dans le vide, et nous ne nous penchions pas pour les voir salies sur le pavé : mais au matin, en sortant, on en trouvait des amas sur le seuil. Parfois le vent en jetait dans notre chambre, et ces pétales mouillés et glacés nous touchaient le visage comme des papillons de nuit.
Tout prenait une direction d'ennui concentrique à nous deux : je ne sais si l'on comprendra cette expression, et d'ailleurs
je ne puis mieux dire. Mais en vérité nous sentions comme une déception universelle se propager vers nous en ondes régulières, et les objets trop étudiés prenaient pour nous leur aspect le plus indéfinissable. Que de fois nous avons senti nettement cette implacabilité des choses qui refusent leur fraîcheur et leur caractère, ce mauvais vouloir qu'elles mettent à se banaliser, à devenir comme leur propre grimace, à manquer de tout intérêt, et pourtant à laisser deviner qu'elles en ont un mais le cachent exprès avec une volonté hargneuse, inflintile, féroce ! Ces promenades navrées vers un but qui fait bâiller de dégoût, où l'on arrive sans joie, d'où l'on revient sans savoir pourquoi ! L'impalpable en vérité, l'absence de preuves, le manque de fond pour remonter d'un seul sursaut à la surface claire des visions et des jouissances ! Et toute notre vie pour nous mener là...
Ce n'est ni la volupté, ni la foi, ni l'art,
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mais l'ensemble de tour cela qui peut créer r harmonie, doter du point fixe, délivrer de l'intangible, nous sommes-nous dit un jour. Mais tout cela est en nous mélangé pourtant : il faudrait pouvoir nous reculer hors de nous-mêmes pour l'y considérer, l'harmonie y est peut-être, mais nous ne saurions l'apercevoir, puisque nous la contenons. Si nous savions nous dédoubler spirituellement, nous verrions peutêtre des harmonies se réaliser en notre présence ?
Des harmonies ! Peut-être en effet se réaliseraient-elles. Nous avons tant rêvé, tant réfléchi, tant possédé, tant espéré, que nous devons être au point voulu sans le savoir. Mais il faudrait nous dédoubler, reculer hors de nous-mêmes.,.
Un miroir.
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Le vieux mythe inclus dans la fresque signifie décidément toute notre vie. Nous avons assez orné de beauté notre Narcisse, il faut maintenant, pour qu'il jouisse de son propre spectacle, pour qu Use connaisse^ il faut un miroir ! Et nous sommes, Maïa et moi, comme Narcisse. La beauté est venue, il faut nous refléter dans l'univers, et nous nous rencontrerons nous-mêmes,
Enfin
Nous sommes partis par une matinée pure, comme deux pèlerins, vers le centre de l'île. On dit qu'il y naît au milieu d'une grande forêt une source limpide qui est la fontaine de Jouvence. On y voit des choses extra-naturelles. Sa propriété est de refléter non seulement les formes réelles, mais encore les formes futures, et même on n'a jamais complètement su tout ce qu'on y
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peut découvrir. Encore une aventure à tenter, la suprême.
Nous sommes partis comme des pèlerins, comme des pauvres, en nous tenant par la main, et nous tendions les deux autres vers rhorizon comme des quêteurs. Nos yeux étaient cernés et bleuis, en tout semblables à ceux des hommes qui viennent de loin et ont renoncé presque tout. Ma pauvre Maïa traînait sur les chemins sa robe usée : seul l'or de ses boucles alourdies consacrait à ses épaules le scintillement d'un ancien prestige. Moi, mon bâton noueux me brûlait la main, et la vie pesait aussi lourdement que les nuées sur mon front; mais notre cœur était ferme, et nous allions sans peur vers la station dernière.
Nous vîmes de grands espaces couverts de bruyères violettes. Des monticules de sable s'érigèrent; midi les brûlait tranquillement, leur mica étincelait. Puis des landes immenses s'étendirent avec monotonie : on
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les voyait monter à l'horizon, quelques herbes frémissaient à la naissance du ciel moite, elles paraissaient infranchissables, on eût dit qu'elles défiaient la marche du temps. Nous les passâmes. A un bouquet d'arbres dont descendait l'ombrage bleu, nous pensions nous arrêter, mais il fallait arriver, et nous continuâmes de marcher. Cependant le sol commençait à se soulever vers les contreforts d'une coUine, et la lumière déclinait : avec hâte nous montions au long des escarpements. Quand nous fûmes au haut, il était sept heures, la forêt nous apparut tout à coup, grande, onduleuse et noire. A son seuil nous nous retournâmes, pour considérer la vallée, l'espace parcouru, la mer qu'on voyait comme une soie pourprée à l'horizon. Puis nous entrâmes sous les arbres.
Au cœur des feuillées, le globe sanglant du soleil parut à travers la dentelle des pins, et descendit. Son reflet courut sur le
sol et mourut dans une eau tranquille qui languissait entre des rochers. Nous nous penchâmes sur la source, mais on n'y voyait déjà plus.
La pâleur des étoiles était douce, et nous demeurions assis sans parler, nous considérant à travers les ombres. L'air frais des feuillages venait à nous et nous calmait; le renoncement entrait dans nos âmes avec l'obscurité, et la solennité de l'heure et des attitudes nous pénétrait d'un repos surnaturel.
Nous n'avions gravi que des collines, et pourtant il nous semblait que nous étions parvenus sur le plus altier sommet de la plus haute montagne de l'univers, tant nous saisissait avec violence l'allégresse de la soli-
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lude et le sentiment de notre décision. La simplicité des enfants, la candide et légère simplicité nous avait reconquis subitement tout entiers, et le fardeau de nos rêves dormait au bas des rochers. Allégés soudain de nos immémoriales mélancolies, nous étions comme vides, et une confiance embaumée flottait en nous. C'était un rajeunissement spirituel, il nous semblait nous apercevoir pour la première fois, et l'idée que cette veillée suprême verrait s'accomplir notre cycle nous soulevait d'une liberté définitive.
Nous allions enfin nous connaître et avoir conscience de nous; et il n'y avait pas à songer à une déception car cet effort était final, il n'y aurait plus rien après, pas même la lassitude d'imaginer autre chose. Tout serait fini avec ces étoiles brillantes, et le songe de la vie, commencé dans un soir, s'achèverait à l'aube avec tranquilHté.
Comme il advient à ceux qui vont mou-
rir, tout ce que nous avions vu remonta dans notre mémoire, et des images intérieures apparurent avec leur véritable sens et l'enchaînement de leurs harmonies. Nous n'avions rien connu sans en chercher la signification, jamais nous n'avions joui d'une chose pour nous-mêmes, mais pour l'enrichissement de nos esprits, et à cette heure de justice où nous nous contemplions face à face, aucun reproche ne nous hantait. Nous n'avions pas été de mauvais prêtres, et nous n'avions rien détourné du culte; ayant choisi une foi parmi toutes les erreurs, nous l'avions servie avec piété. L'appréciation d'autrui ne nous avait point troublés, nous avions roidi notre volonté comme un gouvernail, et envisagé le but fixement. Nous nous étions proposé d'être, selon notre naissance et notre forme, des hommes complets et personnels, et d'en approcher le plus possible la représentation idéale, en sorte que dans l'anéantissement de la race, à notre
seul couple conservé l'antique humanité se pût reconnaître tout entière et ne regrettât rien. Ce que nous avions voulu, c'était être des hommes selon leur nature et leur destinée, dans leur développement en tous sens, comme le devoir des chênes est d'être des chênes, celui des oiseaux d'être des oiseaux, celui du soleil d'être immortellement le soleil ! Si nous n'ajoutions à l'ordre des phénomènes qu'un vestige misérable, du moins une conscience s'y était révélée qui ne voulait point mourir sans témoignage, et nous n'avions daigné nous amoindrir par aucun de ces sentiments de solidarité, de charité ou de modestie qui ne font qu'entre-choquer les faiblesses et qu'atténuer, par une condescendance et un renoncement réciproques, la vitalité originelle des êtres vivants. Notre caractère de solitaires né s'était point démenti, et ayant élu dans l'existence un souci extrêmement rare et inutilisable, nous nous étions enfoncés en notre tentative sans
y mêler personne. Nous avions cherché à ne rien retenir que d'essentiel, et pour nous s'étaient déplacés le temps et la mort dans une vision métaphysique où ils n'étaient plus rien d'exact.
Nous nous étions inventé un monde à notre fantaisie, et s'il n'était pas véritable, du moins les autres hommes n'avaient point connu de certitude plus valable que la nôtre : ainsi nous avions répudié leur conception, traité de pair avec les événements en face de notre' pensée, et par là nous avions vraiment vécu dans la pleine mesure de notre puissance, si la vie est pour l'esprit humain de se recomposer l'univers.
L'avertissement premier de notre exode avait été cette rencontre des enfants de la légende, et par eux nous avions pu déjà pressentir que la vie n'est qu'une fable dont les images nous sont données, et dont le sens ne se déduit que bien longtemps après.
Et les trois îles sanglantes aussi nous l'avaient montré, dans une rapide prédiction de nos périodes futures : par elles s'annonçaient successivement la connaissance, le doute, et cette finale certitude que notre actuel épuisement était venu chercher.
Cependant le pays de la Volupté nous offrait l'initiation des sens. Nous avions en lui exploré tout un univers de surfaces, aux enchantements apparentiels, aux ivresses changeantes, et avec la satisfaction le désir d'autres joies plus intérieures nous était venu. C'est alors que les immenses contrées de l'Amnésie s'étaient déroulées à nos yeux avec leurs espaliers de spectacles multiformes, leurs crépuscules et leurs sables, leurs feuillées et leurs aurores. Nous y avions appris à vivre dans le seul avenir de nos songes, à nous renoncer dans le présent parmi les rencontres chimériques, et à n'espérer que de nous-mêmes. L'antique secret des sirènes de Scylla s'était dissipé devant
la violation de son ombre, et avec lui s'abolissait une des terreurs de notre humanité. Désormais mûrs par la connaissance, l'Art nous avait dans l'île des Yeux Clos révélé une philosophie des phénomènes.
Par lui nous leur découvrions enfin un sens et une utilité supérieure. Mais la volupté comme la philosophie, l'art comme la légende avaient encore besoin du monde extérieur pour nous complaire, et voici que nous étions enfin assis dans la nuit auprès de la connaissance pure, intérieure, libre des choses et des êtres, voici qu'elle allait s'éveiller, et que nous rentrerions enfin en notre authentique pensée comme les déshérités du soir dont la misère docile chemine avec lenteur vers le bercail...
Ces rêves et ces réalités se heurtaient dans nos esprits. Maïa demeurait immobile et rigide, et nous n'osions plus parler. Elle me semblait réellement et de plus en plus une ombre, mon imagination vacillante au-
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près de moi comme une Antigone, et j'avais toute l'âme désespérée et pacifiée du roi aveugle. Nos pensées étaient fondues en une seule, nos cœurs s'alternaient en leurs battements, et il n'était vraiment pas nécessaire que nous fussions séparés en deux corps. Le désir même ne nous touchait plus dans notre solitude : qu'eussions-nous désiré étant déjà tout entiers l'un dans l'autre ? Et nos corps n'existaient presque plus, allaient se spiritualiser, s'élever comme les brumes avant la rosée...
Cependant les profondes avenues devenaient moins noires. Des lueurs y tremblaient fugitivement, et les étoiles consentaient à s'en aller. Nous les suivions du regard : une s'effaçait, puis l'autre. Soudain on ne voyait plus dans le feuillage celle-ci, d'un rouge violet si étrange ; et toute une constellation se dissolvait, et un triangle de feu était mort, et la lyre n'était plus. Cette déroute céleste s'éloignait avec ma-
jesté et avec frayeur dans l'impénétrabilité de l'azur. Un frisson courut sur les taillis : on commençait à voir nettement les dentelles des cimes sur le ciel mauve. La bruyère du sol fut discernable, des fûts de pins érigèrent une symétrie visible, innombrables et grêles, groupés en colonnades désertes. Les rochers sortirent du sol avec leurs mousses, les fougères palpitèrent, des gouttelettes glacées nous couvrirent, et d'un massif de chênes compact jaillit subitement un feu rose presque indistinct, que brûla l'éclair d'une barre d'or; le ciel s'irradia de nuées pourprées et bleues, la grande nuit se rejeta tout entière à l'occident, et nous regardâmes l'aube définitive avec des yeux mouillés de larmes.
Dressés, les mains tremblantes, nous attendîmes que la lumière fût entièrement resplendissante. A travers les branchages elle descendit comme une cataracte de rêve, elle ruissela en cascades d'or et de
turquoises dans la forêt, et cet or et ces turquoises, clarifiés et purs, coulèrent jusqu'à nos pieds et tombèrent en grands jaillissements dans la ténébreuse fontaine bleuâtre où nous attendait notre Destin. A présent, les pieds arc-boutés sur le sol, terrifiés par l'Instant, nous nous voilions la figure dans nos mains, et nous n'osions point encore jeter notre vie au néant avec ce seul regard...'
Mais soudain, sans nous toucher, sans nous parler, d'un accord éperdu nos mains retombèrent, nos yeux se fermèrent, nous nous penchâmes en serrant les cils jusqu'à frôler l'eau fatidique, et quand la buée mortelle de la surface nous glaça le visage, tous les deux nous ouvrîmes en même temps avec terreur les paupières sur le Miroir !
IL n'y avait pas de reflet « Maïa, criai-je alors dans un délire inex-
plicable, Maïa, vois, la Clarté nous environne, nous baigne, nous pénètre, et nous transfigure ! Nos corps sur le sol ne traînent plus d'ombre, et je vois tout le ciel dans toi et à travers toi !
« Nous sommes enfin les rois de la certitude et les maîtres de l'énigme, ô Maïa ! Tout est notre invention, tout ce que nous avons vu, et notre corps même est notre invention, et il n'a même pas un reflet ! Pas plus que les sirènes n'avaient de secret nous n'avons de réalité, et la fusion de nos âmes s'accomplit dans le néant de cette eau impénétrable !
« Aucune connaissance n'est extérieure.
Nous avons cherché à nous connaître en visitant le monde, mais nous l'imaginions selon ce que nous étions déjà, et il ne nous a rien appris sur nous-mêmes. L'esprit contient tout et la pensée est la seule reine de l'univers ! Tout n'est que sa fantaisie, et les empires et les déserts, avec l'Océan
horrible et tous les visages du vieux chaos, sont les mirages de nos mélancolies et de nos joies !
« Nous cherchions la lumière et nous l'avions en nous-mêmes, ô Maïa, et nous ne pourrons nous refléter jamais, pas plus que la flamme ne se peut éclairer elle-même, car c'est en nous et intérieurement que tous les miroirs viennent se créer les uns les autres !
« Tout sort de l'homme et y retourne, c'est le prince des choses intérieures ! La pensée permet et résume tout. Chacun est un système de planètes total et terrible ! Je vois l'homme sans fraternité baiser avec splendeur les lèvres de sa propre solitude, et mettre en marche, d'un geste triste, tout un univers insoupçonnable dont il détient seul le sens ! Ainsi nous avons été isolés au milieu de tout, et nous n'avons été comipris par personne !
« L'homme compris est inférieur, car ce
que les autres comprennent n'est pas à lui ni né de lui complètement, c'est l'échange d'idées et de spectacles dépréciés, qui lui échappent et s'en vont dans les âmes voisines comme des transfuges ! Mais celui qui sait clore dans sa volière ses effrayantes idées comme des oiseaux de pierreries, celui-là est l'homme absolu !
« Il ne sait pas condescendre, il n'a pas besoin de la clarté des autres, mais sa royauté est universelle. Le monde n'est que le décor de sa pensée résumante, il concentre en un sourire des contrées entières, il condense d'un geste les glaciers du pôle, si sa causerie s'en amuse, et il triomphe sur la plante et l'animal, sur le rocher et le nuage, sur toutes les choses qui s'épanouissent ou s'endorment, avec une insouciante beauté.
« Il n'y a pas, Maïa, un sens de la vie. Il n'y a pas de sens dans la mer ! Nous sommes venus pour gravir une montagne
imaginaire dont la plus haute cime nous révélerait avec ordre l'horizon de notre existence : mais l'horizon, la montagne étaient déjà dans nos songes, et nous n'avons atteint aucun but, car le seul but était de n'en point avoir, d'en chercher un en souriant pour la seule joie de s'animer et d'espérer !,
« Nous sommes arrêtés au milieu de l'univers comme des galères de cristal, tout vient à nous de toutes parts, et nous ne nous dirigeons vers rien. Le centre de la roue ne se dirige pas vers la jante, mais tous les rayons naissent de lui et reviennent vers lui sans qu'il se déplace ; ainsi nous croyions aller vers quelque chose, et nous emportions tout avec nous : et arrivés au miroir nous n'avons rien vu, car notre corps aussi est un mirage de nos pensées !
« L'esprit existe et suffit ! Tout giroie comme un cyclone de foudres autour de
lui : l'idée même de Dieu dépend de l'homme, et la Clarté que nous désirions a tué jusqu'à ce dieu dérisoire que nous venions contempler dans la fontaine. Narcisse n'a pas besoin de son double, il est : et les formes innombrables du firmament ne feront pas qu'il ne soit plus !
« Et toi-même, Maïa aux cheveux d'or, voici que tu te dissous comme une vapeur resplendissante ! Tu n'as jamais été que ma chère imagination, mon rêve : mais c'est ici le lieu de la connaissance pure, et l'imagination n'existe plus, puisque nous sommes au centre de tout ce qui est imaginable !
« Ah ! Le flamboiement de la vérité se convulsé en brûlant sur ma poitrine ! Toute cette aube ruisselle sur mon front, je m'idéalise dans une luxure immatérielle où toute la lumière est un arôme de baisers ! Qu'elle triomphe donc, cette apothéose de la Vie! Viens, Clarté définitive, accours comme un
grand oiseau lumineux qui flagelle le ciel et bouleverse Sirius, Bételgeuse et toute la grandiose voie lactée avec ses ailes immenses ! Si l'homme au delà des âges s'incarne en moi un instant, adjoins à son délire le témoignage farouche de tes incendies ! Orne ton roi du Diadème de soleil, et si son royaume et sa couronne sont tout intérieurs, atteste au moins par un signe visible la prière exaucée de ce prince de la solitude qui délire dans ton embrasement ! Sois-lui secourable, viens jusqu'à son front, brûle ses cheveux, surmonte-le d'une flamme tournoyante sous l'azur de son imprévisible paradis ! Viens, matérialise-toi, miracle, sors du fond de l'inconnaissable, prouve qu'un homme n'a pas menti à sa propre puis^ sance, mais a regardé l'univers en souverain, l'a serré dans ses mains crispées comme un aigle, et le précipitera avec son dernier geste dans rOubli et la Nullité !
« Mais je le sens ! Il vient ! Serre- toi
contre moi, rentre en moi, disparais en moi, Maïa, cher fantôme ! Il vient, quelque chose de sublime approche, et le ciel torride nous salue majestueusement, car la Vérité connue ébranle l'univers jusque dans ses plus ténébreuses ossatures, et le vieil Hadès lui-même a froid de peur, et la considère avec un ressentiment farouche ! Nous ne pouvons plus accepter que le suprême et le paroxysme de toutes choses, nous sommes nés pour le royaume de la Clarté! »
Pâmés dans la lumière éternelle, nous levâmes en même temps nos fronts pâles. Maïa se fondit en moi comme un parfum, et dans le vertige parut un immense éblouissement :
C'était une couronne de diamant qui étincelait au milieu du soleil. Et à l'instant où le miracle nous toucha, nous cessâmes.
Bruves-Montigny.
Janvier- Août 1894.