DE LA CONVENANCE
La convenance en élocution n’est autre chose que Paccord du style avec les matières que l’on traite.
# Tout ce qui vient d’être dit touchant l’ornement,
si l’on en fait un usage déplacé; si on n’a pas soin de l’assortir et de le proportionner à l’exigence des matières ; si l’on traite les grands sujets d'un style humble et doux, les petits magnifiquement, les pathétiques froidement ; si le style est gai dans un sujet triste, et triste dans celui qui demande de la gaicté ; fier et hautain lorsqu’il faut supplier, suppliant lorsque le ton menaçant convient à la chose ; tous les préceptes deviennent non seulement inutiles, mais encore nuisibles. Celui-là seul, dit Cicéron, doit être reconnu pour éloquent, qui suit dire les petites choses avec simplicité, les grandes avec mouvement et grandeur, et employer, pour celles qui tiennent le milieu, un style qui soit mitoyen luimême, plus relevé que le simple, moins animé et moins fort que le grand.
Ce n’est donc pas assez que lorateur produise ses arguments et ses moyens d’une manière lu-
mineuse ; ce n’est pas assez que les mots dont il se sert soient élégants, purs et clairs, harmonieux même et figurés ; il faut aussi que son style convienne au sujet qu’il traite ; il faut que ses expressions solent assorties aux pensées, qu’elles répondent aux choses qu’il veut persuader, qu’elles peignent les sentiments qu’il a dessein d’inspirer, en un mot qu’il prenne toujours le ton que demande le sujet ; et c’est ce qu’on appelle convenance en élocution.
ÿ I suit de là qu’il y a autant de styles que de sujets que l’on traite, et même que d'individus qui écrivent, et qui chacun ont un style qui leur est propre. & Mais, bien que le style puisse présenter un nômbre prodigieux de nuances et de couleurs particulières qui varient encore avec les objets à peindre, cependant les rhéteurs ont réduit ces nuances et ces couleurs particulieres à trois espèces principales, et, selon que le style se montre avec le caractère des unes ou le caractère des autres, 1ls le nomment style simple, style tempéré, style sublime.
$ Nous suivrons ici cette division donnée par Cicéron, et généralement adoptée en rhétorique. Mais avant que de parler de ces trois espèces générales de style, il est à propos de définir le style, et d’en remarquer les qualités particulières.
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ARTICLE PREMIER
Du Style et de ses Qualités.
{Le mot style vient du latin stylus, qui signifie d’abord un instrument dont on se servoit au lieu de plume, lorsque les tablettes enduites de cire tenoient lieu de papier. (Cet instrument étoit pointu par le bout, et applati à l’autre. La pointe servoit à tracer les caractères, et l’extrémité plate à les effacer. C’est de là que vient l'expression stylum vertere, pour dire corriger ce que l’on a écrit.
5 Mais dans la suite on étendit la signification de ce mot à la manière dont lécrivain rend ses idées ; et cette acception devint lunique, lorsque l’usage des plumes, de l'encre et du papier eut fait oublier les poinçons.et les tablettes dont se servoient les anciens. On dit d’un homme, qui exprime bien ses pensées, qu’il a un bon. style, et d’un autre, qui les rend mal, qu’il a un mauvais style:* Ainsi le style est la manière dont l'écrivain rend ses idées. Il résulte du choix des
pensées et des mots, de leur ordre et de leur arrangement, des liaisons et des tours, selon le ton
des matières que lon traite. Car il y a le ton de l’école, le ton de la chaire, le ton du barreau, etc...
Le style est périodique ou coupé. Le style périodique est celui dont les propositions ou les t2
phrases sont liées les unes aux autres, soit par le sens même, soit par des conjonctions.
-\ Le style coupé est celui dont toutes les parties sont indépendantes et sans liaisons réciproques. + Un exemple suffira pour les deux espèces :
‘ Si M. de Turenne n’avoit su que combattre ‘ et vaincre ; s’il ne s’étoit élevé au dessus des ‘ vertus humaines ; si sa valeur et sa prydence ‘ navoient été animées d’un esprit de foi et de “ charité, je le mettrois au rang des Fabius et ‘ des Scipions.”
Voilà une période à quatre membres dont le sens est suspendu et lié par la conjonction si ; ainsi le style est périodique. Le veut-on coupé ? Il suffit d’ôter la conjonction : “M. de Turenne a su autre chose que combattre et vaincre : il “ s’est élevé au dessus des vertus humaines : sa valeur et sa prudence étoient animées d’un es- # prit de foi et de charité ; il esi bien au dessus ‘ Jes Fabius et des Scipions.”
4 Le style périodique a deux avantages sur le style coupé : Le premier, qu’il est plus harmonieux ; le second qu’il tient l’esprit en suspens. La période commencée, l’esprit de lPauditeur s'engage et est obligé de suivre lorateur jusqu’au bout ; sans quoi il perdroit le fruit de l’attention qu’il a donnée aux premiers mots. Cette suspension est très-agréable à l'auditeur ; elle e tient toujours éveillé et en haleine.
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clat. On les emploie tous deux tour à tour sclon que la matière l’exige, La variété, nécessaire en tout, l’est dans le discours plus que partout ailleurs.
& On donne encore au style une foule d’autres qualités, détaillées et expliquées dans les auteurs qui ont travaillé sur cette matière. Nous ne ferons ici qu’indiquer celles dont la connoissance est la plus nécessaire, et qui ont plus de rapport aux différents sujets qu’un orateur peut avoir à traiter.T En effet les sujets que l’on a à traiter peuvent se rapporter en général ou à la mémoire, ou à la raison, ou au sentiment, ou à l'imagination. On sent bien que, dans tous ces cas, le style ne sauroit être le même, et qu’il exige un ton et des couleurs très-différentes.
4 Dans les sujets qui appartiennent à la mémoire,
l’orateur expose et raconte. Il lui faut alors un style uni, où l’on ne voie n1 expressions, ni tours, ni pensées bien remarquables : un style facile, où le travail et la gêne ne paroissent point : un style naturel, d’où la recherche et l'affectation soient bannies : enfin un style rapide, qui attache et qui entraine.
# Dans les sujets qui appartiennent à la raison,
l’orateur se propose d’instruire. Son style doit être grave, c’est-à-dire éviter les saillies, les plaisanteries, les épigrammes, les pointes : méthodique, c’est-à-dire marcher avec ordre et ne se permettre aucun écart : précis, c’est-à-dire rendre
les idées avec le moins de mots qu’il est possible ; enfin ferme et énergique, c’est-à-dire tel que la justesse des expressions réponde à la solidité des pensées.
À, Dans les sujets qui appartiennent au sentiment, l'orateur veut toucher. Qu'il ait un style doux et insinuant, qui aille au cœur en faisant concevoir et sentir les choses sans eflorts : vif et animé, dont les idées se succèdent avec rapidité : pathétique, qui remue, agite, transporte et subjugue. Enfin dans les sujets qui appartiennent à l’imagination, l'orateur cherche à plaire. Pour arriver à ce but, tous les ornements sont bons ; mais l'imagination préfèse les plus brillants, et elle demande principalement un style fin, qui montre, sous des termes simples, des idées choisies : gracieux, qui renferme des pensées délicates et des descriptions riantes : élégant, dont les expressions soient polies et bien arrangées ; varié, qui soit remarquable par la multiplicité des tours et des ornements : brillant et fleuri qui abonde en images ; nombreux, qui flatte agréablement oreille : enfin püitoresque, qui représente vivement les
objets.
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