M^ROPE
« Commenœz donc par m'arracher la vie ! « Ayez pitié des pleurs dont mes yeax sont noyés . . . « Que vous faut - il de plus ? Mérope est à vos pieds ; « Mérope les embrasse , et craint votre colère . . • « A cet effort aHreux jugez si je suis mère ! etc.
n n'est pas un mot , pas une interjection , pas un sens interrompu ou continué qui n'exprime là tous les transports d'une crainte et d'un désespoir dont l'effet ne se communique rapidement à la foule des auditeurs. Je renvoie sur cette excellente tragédie à rhommage digne en tout de son mérite que sut lui rendre La Harpe. On ne peut développer mieux qu'il l'a fait en son examen , les raisons de notre admiration pour ces beautés de la Mérope de Voltaire : il ne parle pas moins éloquemment des derniers actes de Zaïre, à mon avis plus beaux que les trois premiers, oii trop d'événements se pressent : mais l'action , dégagée de toutes ses incidences dans les actes suivants, n'ayant plus alors qu'un pas à faire , laisse un jeu plus libre aux passions dont les ressorts n'agissent plus que dans le cœur. Prétendre à vous détailler plus clairement que le commentateur qui m'a devancé les causes et les effets de la pitié qu'ils font naître ^ ce serait tenter inutilement de recommencer un ouvrage parfait , et je n'ai ni si peu de mémoire , ni tant d'ingratitude , que d'avoir oublié déjà le prix qu'il reçut justement de vos suffrages , et le plaisir que j'eus à l'écouter , lorsqu'il nous entretint si bien des douloureuses et tragiques amours du jaloux Orosmane. En approuvant ses opinions sur ce qui concerne la pitié dans les
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rôles de 2jaïre et de son amant , je crois pouvoir blâmer les excuses qu*il fournit aux négligences de style et à la romanesque intrigue de cette pièce.
Le Mahomet de Voltaire nous offre un autre exemple de pitié sur lequel il est indispensable que je m'arrête. Je veux vous parler des rôles charmants de Séïde et de Palmyre , s élevant ensemble comme deux palmiers unis, et fléchissant sous les orages qui tourmentent le sol bridant de TArabie. Qu on se figure les agitations dun jeune fanatique, nourri par un vieillard qu'il révère, qu'il aime, et dont il est aimé , contraint à lui plonger dans le cœur un poignard dont il fut armé par un imposteur, qu il croit l'organe de Dieu même. Il vient de le frapper : ce tableau est rembruni par lobscurité de la nuit. Il ne se connaît plus ; il accourt, pâle, égaré, vers la timide Palmyre dont rinuocence le poussa tantôt à ce crime. Il la retrouve à ses côtés, et après un dialogue plein de désordre, qu'as-lu fait ? lui dit-elle.
« SiÎDE.
« Moi ! je viens d'obéir. . .
« D*nn bras désespéré je viens de le saisir . . . « Par ses cheveux blanchis j'ai traîné ma victime. « O ciel ! ta Tas voulu . . . peux-tu vouloir un crime ? « Tremblant , saisi d'effroi , j'ai plongé dans son flanc « Ce glaive consacré qui dut verser son sang ... «J'ai voulu redoubler. . . ce vieillard vénérable . € A jeté dans mes bras un cri si lamentable . . .
Et plus loin y le plaignant encore :
« Ah ! si tu l'avais vu , le poignard dans le sein , « S'attendrir à l'aspect de cion lâche assassin I
a58 CODRS ANALYTIQUE
« Je fayais : croirais-tu qae sa voix af&ifalie
« Pour m'appeler encore à ranimé sa vie ?
« Il retirait ce £er de ses flancs malheareux*
« Hélas I il m'observait d*an regaid doulooreux :
« Cher Séide, a-t-il dit, infortuné Séïde l
« Cette voix, ces regards, ce poignard homicide,
« Ce vieillard attendri , tout sanglant à mes pieds,
« Poursuivent devant toi mes regards effrayés.
« Qu*avons-nous fait? etc.
Au milieu de tant d'émotions dignes de la plus profonde pitié j reparaît devant cet excusable homicide le vieillard quil assassina, et vers qui, pour le secourir, le ramène alors le seul mouvement de l'humanité : tout-à-coup on vient découvrir à Seïde et à Palmyre qu'ils sont nés de leur respectable victime. Le fils parricide s'écrie à Zopire :
« Frappez vos assassins ! — J'embrasse mes enfants !
S'écrie en mourant leur père! Est-il sur aucun théâtre un pareil assemblage de moyens pathétiques, plus puissants sur les cœurs, et mieux imaginés pour inspirer la pitié due aux aveugles instruments de l'imposture et du fanatisme.
lofluence OutTC la pitié <iui résulte de la composition du
^c la diction * , / ^ / ^
•iir u piti^. plan et des situations , il en est une qui naît de la convenance du style avec le sujet. Je n'essayerai pas de l'analyser dans Sophocle et dans Euripide, puisque Racine, dont nous jugeons mieux la langue, sembla les avoir égalés dans ce genre de perfection. Il ne se contente pas de nous émouvoir par les choses, il nous attendrit encore par le choix exquis de ses paroles, par une douce harmonie, par une certaine
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grâce négligée que recherche son art avec soin , pour nous ;toucher de toutes les expressions tristes , en ac* cord avec la tristesse des sentiments. Que dit Âgamemnon en s'excusant devant Ulysse de pleurer le sacrifice de son Iphigénie ?
« Ah! seigneur, qu'éloigné du malheur qui m'opprime,
« Votre cœur aisément se montre magnanime !
« Mais que si vous voyez , ceint du handeau mortel ,
«Votre fils Télémaque approcher de Tautel,
« Nous vous verrions , trouhlé de cette affreuse image ,
« Changer bientôt en pleurs ce superbe langage ;
« Éprouver la douleur que j*éprouve aujourd'hui ,
« Et courir vous jeter entre Calchas jet lui 1
Que dit la veuve d'Hector pour détourner Pyrrhus de Taimer 9 en lui parlant d'elle-même?
« Captive , toujours triste , importune à moi-même , « Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime ? « Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés « Qu'à des pleurs étemels vous avez condamnés?
Que dit Phèdre abattue et à demi - mourante ?
< Toyit m'afflige , et me nuit , et conspire à me noire.
Et plus loin :
« Ariane , ma sceur , de quel amour blessée , < « Vous mourûtes aux bords où vous fûtes laissée !
Adniirez les liaisoQS lentes et égales de ces phrases , et cette suite de syllabes longues, convenables à la plante. Ijorsque Phèdre a su qu'Hyppolyte aimait Ariçie, et qu'elle déplpre toutes les circopstances de ses peines :
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« Encor dans mon malheur de trop près observée « Je n*osais dans mes pleurs me baiigner à loisir ; « Je goûtais en tremblant ce funeste plaisir, « Et, sous un front serein déguisant mes alarmes, ft II fallait bien souvent me priver de mes larmes !
Quelle expression dans cette infinitif ! on ne se sent privé que des biens et des plaisirs; et le seul bien dont puisse jouir Phèdre est de pleurer seule en liberté , triste satisfaction dont elle est encore privée! Ces vers m'offrent une nouvelle occasion de noter que c'est souvent en détournant les mots de leur acception usitée qu'on leur donne un tour plus poétique.
Écoutez aussi les soupirs de Bérénice , à qui sa confidente conseille de rajuster une parure dérangée par les mouvements de son désespoir, afin de mieux plaire à Titus.
« Souffrez que de vois pleurs je répare Toutrage.
Vers élégant et plein de grâce !
« Laisse , laisse , Phénice , il verra son ouvrage. . « Eh ! que m'importe , hélas ! de ces vains ornements? a Si ma foi , si mes pleurs , si mes gémissements , a Mais , que dis -je, mes pleurs? si ma perte certaine, a Si ma mort, toute prête enfin, ne le ramène : « Dis -moi , que produiront ces secours superflus , 0 Et tout ce faible éclat qui ne le touche plus !
Que d'interruptions , que d'alternatives! Que àe désordre en cette seule période! Que leur trouble exprime bien l'état de cette amante désolée ! Avons>nous tort d'estimer Racine comme le plus habile de nos poètes , et Virgile a-t-il mieux peint dans ses vers les passions de Famante d'Énée.
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Ce fut en imitant ce genre de beauté que Voltaire fit dire à 1 époux de Jocaste :
« Vous ne reverrez plus rinconsolable OEdîpe !
Et qu'il mit dans la bouche dldamé voulant fuir avec sa famille son pays dévasté par les Tartares :
c Allons vers la Corée , anx rivages des mers , « Aux lieux où TOcéan ceint ce triste univers ! « La terre a des déserts et des antres sauvages : « Portons -y nos enfants, tandis que les ravages « Nlnondent point encor ces asyles sacrés , « Éloignés du vainqueur, et peut- être ignorés.
Voltaire n'observe pas si bien les convenances du langage dans la belle scène du meurtre de Zopire , lorsqu'il prête à Séïde consterné ce tour philosophique :
« La nature avait mis dans ses regards mourants « Un si grand caractère , et des traits si touchants !
Les réflexions sur la nature sont là hors de propos et interrompent la vive peinture qu'il faut présenter au cœur.
Un vivant interprète de Sophocle, notre Ducis, a fait plus que l'égaler ep pathétique dans les belle& scènes qu'il en imita. Je ne crains pas que la tendre amitié, par laquelle il récompensa vingt ans la mienne, me fasse accuser de partialité en sa laveur ^ tant sa muse ressemble bien à |a muse grecque dans son Œdipe a Colorie^ tel quHl l'i» nouvellement réduit en trois acte& et rétabli dans sa simplicité originelle.
Quelle charmante pitié respire dans ces vers qu'adresse Anttgone à son père infortuné :
afia COURS ANALYTIQUE
« J*ai 50utena yos pas , j'ai recueilli vos lamies ;
« H^s ! pour vous nourrir , j'ai souvent essayé
« Les refus insultants d'une avare pitié :
« Il semblait que le ciel , adoucissant l'outrage ^
« Aux malheurs de mon père égalait mon courage.
« Seule , au fond des déserts , j'ai marché sans effroi ,
« Croyant avoir toujours vos vertus avec moi.
«t Vos ennuis sont les miens, ma douleur est la vôtre;
« Nous seuls nous nous restons , consolés l'un par l'autre.
« L'univers nous oublie , ah ! recevons du moins
n Moi, vos tristes soupirs, et vous , mes tendres soins!
« Que Thèbe à vos deux fils offre un trône en partage ,
« Vous aimer, vous servir, voilà mon héritage»
Le langage d*OEdipe est aussi pénétrant que celui d*Antigone, lorsqu'il lui répond ensuite :
« Oui , tu seras un jour , chez la race nouvelle , « De l'amour filial le plus parfait modèle. « Tant qu'il existera des pères malheureux , « Ton nom consolateur sera sacré pour eux ; « Il peindra la vertu , la pitié douce et tendre : « Jamais sans tressaillir ils ne pourront l'entendre.
Admirez quelle douceur règne en ces beaux vers : admirez encore combien le choix des mots et des syllabes longue contribue à la tristesse qui s*ëpanche dans cenx-ci •:
« D'iStre heureux eii naissant l'homme apporte l'envie : « lifais il n'est point , crôîS-moi , de bonheur dans la vie. « n lui faut d*âge en âge, en changeant de malheur, « Biiyer le Idng tribut qiiSl doit k la douleur, «âès premiers jours petit4tfe ont pour lui quelques charmes : « Mais qu'il connait bientôt l'infortune et les iarmes ! « Il meurt dès qu'il respire ; il se plaint au berceau ; « Tout gémit sur la terre , et tout marche au tombeau.
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Le diction ne sert pas moins à relever ces grands traits de mélancolie profonde 9 cette fantastique image que se fait Œdipe de son malheur et de celui des hommes :
« Nous errons avec crainte , et dans robscurité ,
c Soui lastre impérieux de la fatalité.
c Tout trahit nos projets, tout sert à les confondre.
« De nos seules vertus nous pouvons seuls répondre.
« Grands dieux ! oui, > commence à lire en vos desseins :
« Tout entiers devant moi vous offrez mes destins.
« Vous m'avez entouré de douleurs et de crimes,
« Pour mieux voir votre OEdipe au fond de tant d'abîmes,
« Pour mieux le contempler, luttant , privé d'appui,
et A qui l'emporterait de son sort ou de lui !
On trouve des vers pleins du même pathétique dans le rôle du roi Léar qu'on pourrait nommer TOEdipe de Shakespeare : ce prince, chassé par ses enfants, et tombé dans la démence , est interrogé par la seule fille qui lui soit restée fidèle , et qui , cherchant à s'en faire reconnaître , lui dit en lui rappelant sa destinée^ :
« Auriez-vous été roi ?-»Roi ! non : mais je fus père.
Beau trait qui marque au fond de ce cœur ulcéré, dont les souvenirs de grandeur sont effacés, l'empreinte ineffaçable des sentiments naturels de la paternité. Ce roi bientôt, sortant de son délire, reconnaît Helmonde, qui est une autre Antigone, et s*écrie avec attendrissement.
« Larmes de mon enfant , coulez sur ma blessure !
Cet art d assortir le style aux choses seconde puissanunent les effets de la pitié •: il manque au tou-
chant sujet àUnes de Castro; c'est pourquoi cette fable si attendrissante n a pu se soutenir long-temps. Corneille et l'Italien Alfiéri , quoique tous deux pa« thétiques par les sentiments, ne le sont que rarement par Texpression. Ces poètes aussi paraissent, plus énergiques et plus grands que les autres , mais moins attachants que Racine et Métastase.
Je croîs superflu de joindre des exemples inférieurs à ceux-ci, pour vous rappeler quelles sortes d^émotions attendrissantes doit causer Melpomène, et comment elle nous tire des larmes qui ne sont pas vulgaires. On voit que la tragique pitié ne naît point des souffrances physiques, ni des misères communes, mais des souffrances morales ^ résultantes d'une infor^ time extraordinaire. Ni Philoctète blessé , ni l'Hercule mourant, ni l'Hippolyte déchiré, ne démentent cette vérité , puisque les supplices du corps n'y sont offerts que pour exalter plus pitoyablement les supplices de l'ame. Le vice de plusieurs tragédies anglaises et al» lemandes est, au contraire, de trop souvent fonder la commisération sur l'aspect des seules tortures corporelles, dont le spectacle n'est que hideux et * dégoûtant, et dont Texpression dégénère en grimaces odieuses.
La pitié ne pénètre jamais mieux les cœurs de sa douleur agréable^ qu'en s'y insinuant par les douces expressions de la sensibilité. Il faut qu'on se plaise à l'éprouver, pour qu'on s'y livre ; autrement lame se ferme au charme de sympathie qui nous attire vers les tristes images de la misère. Ainsi le mendiant sollicite votre aumône par ses traits affligés et son atti-
lude suppliante, où votre œil lit une. empreinte des chagrins muets de son ame, et les marques des privations journalières de sa famille. La compassion qui force. votre bienfait devient pour vous un soulagement, tandis que le malheureux infirme qui, pour vous attendrir, expose à nu quelque plaie horrible, ou quelque membre mutilé, contraint souvent votre faiblesse à se détourner d*un aspect si repoussant. La commisération qu'excite communément la rencontre d un aveugle , naît d'une pareille disposition de notre cœur qui, dans le spectacle de la cécité, plaint moins la perte des yeux que la mélancolie ténébreuse oii lame de cet indigent est plongée pour toujours.
On remarquera que plus les nations sont civilisées, plus se multipUent au théâtre les moyens divers d émouvoir la pitié; parce que la société tend sans cesse à perfectionner les hommes, et que plus leurs cœurs et leurs esprits s exercent et s*épurent, plus ils deviennent sensibles et compatissants, c està-dire vraiment humaine.
Cette maxime exige pourtant quelque restriction, car lorsque les cités arrivent au dernier période du raffinement, les subtilités de lesprit minent les sentiments du cœur, et détruisent la pitié mutuelle entre les habitants d'une ville. Cette époque, véritable dissolution sociale, désunit nos intérêts les uns des autres, prête aux maux du prochain lapparence d'une contagion qu'il faut fuir, et substitue à la charité naiturelle, sinon le mépris dérisoire, au moins cette fermeté réfléchie qui s*écarte des malheureux conuns
a66 COURS ANALYTIQUE
des pestiférés. Chacun na de pleurs que pour soif chacun s isole ; on souffre , on meurt solitaire an ini^^ lieu des individus glacés et satis£ûts d'un bonheor insolent» Ce vice est sans remède ; car la dureté d'ame s'arroge les titres spécieux de raison et de prudence* Alors l'art du théâtre perd son. plus agréable pou« Toir; alors les blessures sanglantes et mortelles que se Élisaient les gladiateurs , offerts en des spectacles dignes du Bas-Empire, peuvent seules émouvoir des cœurs usés par d'infâmes jouissances, et tirer quelques larmes à des yeux secs, où les sources de la tendre pitié sont taries. Cette fatalité^ que le prévoyant Horace déplorait déjà dans son temps pour les ouvrages de goût, prouve que les nations cor* rompues se dégradent du noble rang de Thumanité, et redescendent au-dessous du point d'où sont parties les nations barbares. La vérité de cette assertion, qu'il ne serait à propos de développer que relativement aux révolutions de Tl^istoire, rentre dans le système général de la nature, où tout est périodique» 7* Ràoi* La TERREUR, Sentiment le plus tragique, et le plus Prildprje agissant sur les fortes âmes des peuples de l'antiterreur. ^'^.^^ ]^ terreur n'a pas moins que la pitié, êeê germes profonds dans le cœur de l'homme. Elle sert à le pénétrer de l'horreur des crimes, à la vue du châtiment des scélérats et des oppresseurs du monde; et comme ce ne sont point, ainsi que je Tai dit à l'égard de la pitié , les seuls tourments physiques qui doivetit susciter la tetreur de la tragédie , mais les tourments de lamé, c'est dans Feffroi de la vengeance et des remords qu'il en faut chercher les élé-
lîieiits. Le remords consterne les faibles coupables; et c est la peine inévitable à laquelle les condamne la natare : la vengeance intimide les audacieux criminels qui échapperaient aux reproches de leur con-^ science; et c'est la menace publique et éternelle des hommes, implacables ennemis des tyrans, des meur* triers, et des traîtres.
Je dois remonter jusqu^au poète Eschyle , pour en tirer les premiers exemples de la terreur tragique. Comparons -la dans le dénouement deâ Co'éphores y dans celui des Electre de Sophocle, d'Euripide et de Crébillon, et dans celui des Oreste de Voltaire et d'Âlfiéri. Ces sept catastrophes, différentes sur un même sujet, faciliteront Téclaircissement de la matière que nous examinons : nous les rapprocherons de celles de Sémiramis et iiHamlety où le même sujet fut traité sous d'autres noms.
Le meurtre d'une mère, par la main de son fils, Etempies
de la terreux
nous semble être de soi-même trop horrible ^ pour tragi^e. que nous osions en offrir la volonté préméditée, et qu'il nous ait suffi d'en présenter le fait produit par -;un coup du destin ou de l'aveugle hasard. Les poètes français ont soin de soustraire aux yeux le spectacle de cette catastrophe, et de ne supposer d'autre dessein à leur Oreste que la punition d'Egisthe. Les Grecs, plus forts et plus hardis , montrent au spectateur leur Electre et son frère conspirant à-la-fois la mort de Glytemnestre et de son complice, et tendant à ce double but par l'ordre des dieux. L'Oreste d'Eschyle , après s'être ensanglanté par le juste assassinat du bour^ reau de son père, vient sur la scène prendre sa inère
pour SK^conde victime expiatoire. Figurez-vous la présence de cette reine, pâle, balbutiante, épouvantée, à qui son propre fils dicte la mortelle sentence quii s apprête à exécuter sur elle. Cette scène, qui ùàt frémir, vous révolterait peut-être; mais ce qui lui conserve une dignité théâtrale, et en atténue 1 atrocité, cest Téclat du sublime dialogue qui la relève, et dont j'ai traduit les principaux traits vers pour vers. On vient d entendre, au milieu du tumulte, les derniers cris d'Egisthe : Oreste, tout armé, reparaît devant Clytemnestre.
« Je vous cherche ; «t déjà , c*en est fait d'un coupable.
CLYTEMNESTRE
« Ah ! meurs -tu, cher Égisthe?. . .