‹ Cours d'économie industrielle, 1836-1838 (volume 2)Chapitre 20 sur 71 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

91 noTerobre 4836.

Sommaire : Importance des étades économiques. — Solidarité des nations et des individus entr'eux.— Appréciation de la guerre. — Neu- TO» ux problèmes que donneront a résoudre les p/ogrés delà utilisation.

— Caractères de l'économie politique chez les anciens et les modernes.

— Trois peuples chez lesquels se font toutes les expériences économiques : France, Angleterre, États-Unis d'Amérique. — Conditions économiques de la production chez ces trois peuples. — Capital mohal d'une nation. —Ses éléments, ses effets.— Exemples de la solidarité des peuples entr'eux. — Effets des crises actuelles.— L'association peut seule les préTenir. — Programme du cours.

Messieurs ,

lia science qui nous occupe acquiert chaque jour une importance nouvelle; nous sentons tous qu'il est de notre intérêt particulier de bien connaître ee qui est relatif à l'intérêt général. La société s'est transformée d'une manière telle , depuis quelques années, que nous devenons insensiblement solidaires les uns des autres, peuples et

Bianqui. *

individus, dans U lionne comme dans la mauvaise fortune. Aucune prospérité n'est aujourd'hui tout à fait isolée dans le monde ; aucune infortune ne se borne à un petit nombre de victimes. Ce ne sont pas seulement les rivalités nationales, qui disparaissent avec les distances, ce sont aussi les haines et les préjugés; et le monde entier cesse d'être une grande arène pour devenir une grande association.

Pendant long-temps on s'est renfermé dans un

individualisme 4t9$it} ou a cru && pouvoir obtenir d'avantages, de richesses, de puissance, qu'aux dépens de ses voisin^ $t da là sont venus les systèmes d'exploitation des faibles , de tarifs r\gom'Otf* et hostie, 4e garantie contre la eai* cnrrciice étrangère.

Aujcmv^hui, grâce aux Um&res répandues par l'économie politimte,- on commence à rçvenîr de ces erreurs; les Carrières de douanes disparaissent peu à peu; on abandonne le régime absurde qui faisait rppwts*$ç- \q& produits de peuple à peuple, et amenait tous les désastres d'une disette au sein d'une abondance rendue stérile. C'est un triste spectacle que cehii auquel on assiste en voyant dans l'histoire, combien (le nations auxquelles la Providence s'était attachée à prodiguer le plus de bienfaits, les plus r^rès trésors, tes richesses naturelles les plus variées, ont repoussé tous cçs dons h ou n'y orçt touché cfue pour les corrompre ; et combien (\e peuples c^ui, pour être heureux, .n'avaient. qu'à le voulojï;^ ont ^égété durant des siècles dans ur£ jgno-

rariee 4t une urièère profotttkfâ, îl'aù Stf fit SoHft pour eux l'àbttitfeaSàiettt et l'ëêtiliVage.

Jùsquifcijes hâtions les plus civilisées h avaient pli se défendre lie îâ tfiiinë et dés malheurs qui itliVtiéttttôujbii râles querellés entre lès souverains. Aujourd'hui, Uile pénible et longue expérience â appris (Jiiél cas il fallait faire de là guerre, celte jMssàriëe des temps passés; bh d ëvalué ce que ëoÛtâit \à tf ctôiïé, fet on sali ce qiië valent lël litntféft. Là guerre a été dêclâfêê à là guerre; les pttipjefc, m Hétt de s'étttfà-tùéh potrt des quéreji<& de fâttlllië , se sont fctppt*oéhès tiails uh intérêt cBttmutt, et lés fcofcqltétes p&ifcibles et fructueuse* $ê ià éâlënfce ont Remplacé là vaine gloire deé teftlbatë* tfcltijdùrs tertiîë pâi* le sàtig qu'elle â ëoûtê.

A chaque ïrarfsformation que la société éprouve en passant à travers les siècle* , se présentent de nouvelles questions a résoudre. Nous avons vu l'année dernière dans notre étude de l'économie politique chez les peuples anciens, combien leurs législateurs et leurs sages étaient préoccupés des phénomènes qui venaient à certaines époques compromettre leur organisation politique. Combien de révoltes d'esclaves, de rébellions de peuples tributaires , ne sont pas venues agiter péniblement les veilles des administrateurs d'Athènes

et de Sparte? La retraite du peuple romain au Mont-Sacré, la révolte de Spartacus à la tête d'une armée de plus de deux cent mille esclaves * ne sQnfeelles pas de grandes questions, économiques

qui menacèrent d'interrompre le cours des destinées glorieuses de la ville éternelle?

Chez nous même , combien de crises profondes n'ont pas remué notre passé? L'organisation des travailleurs en corporations par Saint-Louis, pour les défendre contre les exactions des grands; l'émancipation des communes et des serfs à prix d'argent, en 1298; l'introduction du Tiers-Etat qui paie les impôts aux états généraux de i3i 3; la vente des charges judiciaires, la création d'un grand nombre d offices inutiles moyennant finances; l'altération des monnaies, la persécution injuste des Lombards, Toscans, Vénitiens, Juifs, etc. ; l'invention de la lettre de change, pour soustraire leurs fortunes à leurs bourreaux , sont autant de phénomènes qui se produisirent à différentes époques, amenant quelque bien au milieu de beaucoup de mal, et le remède indiqué souvent par l'excès même de la souffrance.

De nos jours, aux questions résolues ont succédé avec une civilisation différente, des questions nouvelles et non moins importantes; si, abandonnant le système d'exploitation des anciens , nous n'avons plus de révolte d'esclaves à craindre, nous avons la concurrence terrible et inintelligente que se font nos travailleurs entr'eux , concurrence dont le résultat déplorable a été en Angleterre et chez nous la plaie du paupérisme , la hideuse taxe des pauvres, et les hôpitaux d'enfants trouvés peuplés d'enfants légitimes.

Jadis à toutes les belles et grandes époques de rénovation, quelques hommes seulement se

(5) mettaient à la tête des idées nouvelles et conduisaient les peuples dans les voies encore obscures du progrès et de la civilisation j de notre temps cette noble et difficile mission est remplie par deux ou trois grandes nations qui travaillent sans cesse à la solution de quelques questions nouvelles qui intéressent le monde entier. Ces peuples qui, semblables à des astres puissants, entraînent, par leur exemple , tous les autres peuples dans leur orbite, sont : la France, l'Angleterre et les Etats-Unis.

Si quelques études sur des questions sociales se font dans d'autres pays , elles y sont renfermées dans le secret du cabinet; là au contraire, grâce à l'indépendance de la pensée et à la liberté de ta presse , toutes les recherches , toutes les tentati* ves d'amélioration sont publiques, et chacun est appelé à en profiter; le théâtre des expériences est dépourvu de coulisses, le laboratoire est de verre, il n'y a de secrets pour personne.

Que se fait-il , en effet, de réellement progressif en dehors de la France , de l'Angleterre et des Etats-Unis? Quelle grande et utile invention a pris naissance ailleurs que dans l'un de ces trois pays? Ne sont-ils pas seuls pour faire , quelquefois à leurs dépens, les expériences nouvelles dont ils ne partagent les bénéfices qu'avec tous les autres? et où trouver autre part des institutions et des hommes capables de conduire plus directement à travers tous les obstacles suscités par les préjugés et la routine, tous les peuples à la prospérité, à l'indépendance et au bonheur ?

Aujourd'hui on tit aurait tirer ha do ftp ds ca* non pas plus qu'une lettre de change j *ah& qim le eoap de cahop touchât à la politique d« i'tttt de ces peuplefe, sans que fcëtte lettre de châfig# fût poui^ quelque chose dans [le crédit d'tift négociant français, anglais ou américài&.G'ést qttô eèBt là , messieurs * que se fait sur la plus vaste échelle, le plus grand travail d'amélioration dont le6 institutions humaines aient encore été l'dbj*!* C'est dans ces vastes ateliers que se prépanent leé réformes destinées à faire avancer la soeiétâ Yobs y voyez les canaux suppléer aux roules et les chemins de fer remplacer lesurïs et les autres) les métiers mécaniques sont substitués aux métierfc à la main* et les machines au travail dèû hommes.

Et voyez les conséquences ! A mesure que tes distances sont rapprochées par là fusion des in té* rets , lés préjugés s'éteignent et disparaissent peu à peu. De nos jours la perfide Albion «est redevenue la Grande-Bretagne, et chique paqUebdt nous amène^par centaines^des promeneurs an-» glais qui viennent passer le dimanche à Calfiiâ* Boulogne était encore mi bourg quand Napoléon y campait avec son armée : ce bourg est devenu une ville» Quelques paquebots et la tmvigâtioti à la vapeur ont plus fait pour sa fortune que lés mille vaisseaux de là flotte impériale.

Au, reste si les grandes études d'économie poln tique se fbht surtout chez Ces trois peuples, si elles ne se font même que là, on ne saurait l'attribuer à une générosité toute gratuite de leur part; 11$ y

(7) • sont cqnduits forcément par lés maladies sociales

qui éclatent phez eux plus qu'ailIeuro;ainsiquenous

en trouvonsun exemple fpappantenÂqgléterredans

le développement donné à l'industrie cotonnière.

Un grand nombre de bras étaient Inoocupés, lorsque Aritrmghf et Hatgreavês remplacèrent 1 ancien rquetà pédalas par la carde sans fin , le hane à broches et la fiteuae ; mais on n'obtenait ainsi que du fil de très- bas numéro ;*ce fut alors que €romf)tom, combinant les roventlops d'Àrkrréght et d'Hargreaves, composa sa Muh-JeMy, (Jenny la fileusr) encore ert usage aujourd'hui. Au moyen de ces diverses inventions, on produU 3tt d'tmorrees quantités de fil qui encombrèrent bientôt toua le* magasina , l'état arriéré du tissage ne permettant pas de les employer. Le révérend Cartrwighl quitta alors ses livres de théologie, et inventa son métier à tisser mécanique. Jusque là les machines n'avaient été mues que pat des bras d'hpmmes ; le célèbre ;???<*# perfectionna, inventa de nouveau, ai l'on peut dire ainsi, ht machine à vapeur; et bientôt, grâce à son génie et aux secours de son associé Bol ton, de grandes manufactures furent élevées, ayant chacune un moteur méeanU que universel et docile, pour mettre en mouvement à la voix du maître et les arrêter à son ordre, les admirables métiers à corder, à filer et à tisser, dont je viens de vous rappeler Torigiue.

D'immenses avantage» résultèrent de l'adoption de ces machines, mais avee elles vint aussi l'une de ces crises dont je v&us pariais tout à rheture; semblable en tant point à celle qui suivit ht

découverte de l'imprimerie. A cette époque les dix mille écrivains, peintres, copistes, qui avaient satisfait seuls jusque là aux besoins de la science et de la pensée, turent mis à la réforme par les caractères mobiles et la presse de Guttemberg et de Faust; mais quelques années après l'imprimeriëemployait plus de 5o mille ouvriers, aujourd'hui il y en a plus d'un million ! Il en fut de même pour les nouvelles machines introduites dans la filature et le tissage du coton ; s'il y eut au bout d'un certain temps un nombre considérable d'ouvriers employés, il y eut aussi pendant un instant un certain nombre de travailleurs privés de leur salaire ordinaire. Et il pouvait difficilement en être autrement ; car un seul fileur produisait autant avec la Mule Jenny , que 25o fi le uses au rouet , et dans la fabrication des indiennes un homme aidé d'un enfant imprimait autant d'aunes de calicot que jadis 100 hommes et :ioo enfants. Heureusement cet état de souffrance et de malaise pour une partie de la population ouvrière ne fut que transitoire et de très courte durée ; les besoins de la fabrique , ceux de la consommation augmentèrent dans une proportion telle que non seulement tous les anciens travailleurs trouvèrent à s'occuper , mais qu'ils se multiplièrent d'une manière surprenante; dans le comté de Lancastre, par exemple, la population qui n'était en 1801 que de 672,000 habitants s'élevait en i834 à plus de 1,400 mille.

Cette crise était grave néanmoins , grave surtout parce qu'elle devait se reproduire avec chaque machine nouvelle; parce qu'elle devait faire

(9) acheter las triomphes de la science au prix des

souffrances de l'ouvrier. Les économistes qui nous put précédés avaient copsUt4<efait,et Us noue l'ont signalé dans leurs écrits et dans leurs leçons; nwsite ne nous ont pas indiqué ramaient 01s pou* voit en prévenir le retour* aussi e*i*ee là aujourd'hui la graudç question économique sociale que tous v gouvernant* et gouverné*, citoyens et mi* nistr es f uç>us sommes appelés à étudier et à rô*ou* drej uouê lui consacrerons un esemen approfondi*

L'introduction -des machines perfectionna d^ns le travail des manufactures devfdf; encore avoir d autres résultats que nous aurons à étudier; ainsi elles ont créé des combinaisons qui ont cun* centré les propriétés dans quelque? mains , elles ont mis le plus grand nombre au pouvoir de quel* ques~no? , et tout le monde , maîtres «t ouvriers, à la merci d'une crise commerciale , d'un engor* gement de produits p^r défaut de débouchés. Ne sont- ce pas là, messieurs, des questions important tes et dignes de nous occuper ?

C'est surtout en Angleterre que ces divers uv conyénients se sont fait sentir avec plgs de force* Là,le sol manquant aux bras qui voulaient l'exploiter , les ouvriers ont été forcés de se livrer e*cJusi veulent au travail des manufactures* et bientôt ils se sont fait enlr'eux une concurrence ruineuse, homicide, qui a amené la réduction des salaires, et avec elle la taxe des pauvres et le nombre des déportations à Sidney «-Smith et au Port Jackson.

Jl n'en fà pas été de même en France? parce que la terre n'y manque pas ajx brt# f et que la pro-

BUnqoi, i

priété s'y divise en atomes. Mais , messieurs, vous ie savez , les trop petites cultures ne sont pas plus favorables à la prospérité d'un pays et au bien-être de ses habitants que le régime des grandes fermes d'Irlande et d'Angleterre. Avec des terres trop morcelées, il y a perte de temps, les cultures sont mauvaises , et des revenus trop bornés s'opposent à des perfectionnements, à des améliorations utiles, dont l'absence fait de notre agriculture la moins productive de toutes nos industries.

Quant à celles-ci, elles souffrent également de la mauvaise direction imprimée chez nous parles lois et les moeurs à l'esprit d'économie. Chacun voulant être, et à tout prix, propriétaire foncier, beaucoup de petites sommes ont été englouties, absorbées improductivement pour satisfaire cette manie, et dès lors elles n'ont pu concourir à la formation ou réunion des capitaux nécessaires à l'exploitation des grandes industries.

Effrayées à tort des chances attachées aux entreprises manufacturières, un grand nombre de personnes ont préféré une. petite propriété, souvent sans rapport et toujours d'un entretien

coûteux y mais qui leur valait un coup de chapeau des habitants du quartier et un banc à l'église, qui les faisait électeurs ou marguilliers , à un placement industriel , à une commandite commerciale, qui eussent fécondé le travail et profité à tous, mais qu'une de ces crises si fréquentes à notre époque pouvait anéantir ou u moi ns compromettre.

Cette manière de voir est malheureusement fort répandue en France, surtout parmi les classes d'ouvriers, de marchands, de cultivateurs , qui ont économisé tout leur avoir 9 sou à sou , sur leur gain de chaque Jour ; et c est elle qui dans beaucoup de localités a été un obstacle quelquefois insurmontable à l'établissement et à la réussite des caisses d'épargnes, ainsi qu'un grand fabricant de draps , M. Victor Grandin , l'a déclaré dans l'enquête; ainsi que nous avons eu maintes fois l'occasion de le vérifier nous -même , et cela aux portes de Paris.

Chez nous donc l'ignorance des conditions qui doivent régler toute bonne entreprise industrielle, la crainte souvent mal fondée des révolutions, l'extrême division des propriétés, et la faveur dont jouit ce mode de placement des capitaux , sont de grands obstacles à ce que ceux-ci produisent autant qu'ils pourraient le faire et rendent tous les services dont ils seraient susceptibles;ils s'opposent surtout à un grand développement de la production manufacturière. Aussi , malgré l'admirable position topographique de la France, commence- t-elle à peine l'exploitation des immenses richesses de toutes sortes, minérales et végétales, que son sol renferme.

Nous avons vu qu'en Angleterre le sol manquait aux bras, et qu'en France les bras ne manquaient pas plus à la terre que celle-ci aux bras; si nous jetons nos regards sur les Etats-Unis de l'Amérique du Nord , nous verrons un état de cEoses entièremeut opposé à celui que nous avons remar-

quéetn Aneleterre.Làeesontlesbrwmui manquent à la terre, là d'immense» terrains sont encore h défricher, dos forêts vierges encore à exploite^ Dans m pgyi ., le triste phénomène de la oonc^t renée des travailleurs n'a point encore apparu ; toute bonne volonté intelligente trouve à s'y oo« cuper fit y obtient un salaire honorable. Les é$a* nonjjstes américain* n'en ont point été réduits comme Maltbus, h oonaidérer la peste, la guerre et la famine comme d'exotllents obstaclfa à oppo* sér à l'accroissement de la population ; ils ont encouragé au contraire cette multiplication dont parle la Genèse; car chez eux les enfants sont un capital dont on obtient facilement un bon ro» veau.

À la fois agricole et commerciale 1 PAmérique trouvait jusqu'ici dans le coton que son sol produit par masses énormes et de qualités s) diverses, Pobjet de ses échanges avec l'Europe ; mais voici qu'une révolution nouvelle s'opère dans ce pays. Il nous avait toujours expédié ses cotons en laines et nous achetait en retour nos étoffes fabriquées; aujourd'hui on y monte des manufactures , qui produisent comme chez nous ; et les nouveaux industriels demandent au congrès des mesures de protection contre notre industrie et celle des Anglais. A leur tour les états agricoles du sud , qui nous fournissaient le coton réclament contre toute interruption des rapports commerciaux avec l'Europe, et de là collision, menaces même , et si graves qu'elles compromet-

tent Je lieu fédéral en demandant le rappel de l'union.

Bar tout ce qui précède, vous voyea, messieurs» que chaque peuple a ses difficultés à vaw* cre, ses maladies sociales à guérir. Su Angleterre la couMntration des propriétés au moyen du droit d'aînesse, l'exploitation des travailleurs, la concurrence outrée qu'ils se font entre eux et la taxe des pauvres ; en France : division extrême des propriétés i défiance générale pour les chances de Vin* duatrie , infériorité manufacturière par suite de l'ignorance des mettras aussi bien que des ou* vriers, et travail de l'homme partagé entre la terre et Je* machines {dans l'Amérique dit Nord s lutte des comtés manufacturier* contre les états agricoles, |Hj*ition compliquée par l'existence de l'es» clavage dans certaines localités » et absence de bras pour l'exploitation des terra* ot des métiers* Tel est l'état des questions économiques chea les trois grandi peuples que nous avons pris pour modèles; nous aurons souvent à les comparer i nous nous occuperons de leur examen et surtout de leur solution.

C'est ici, messieurs! que je dois appeler votre attention sur un fait que j<* regarde comme de la plus haute importance, sur un fait qui domine toute l'économie politique moderne, telle que nous la comprenons tous. Je vaux parler du capital nouai* que possède un peuple; capital qui n'est pas plus dans iç nombre d'hectares plantés de bois, de vigne, ou de prairies, que dans le numéraire en circulation t que dans l§s lettres de

change, les billets de banque, le papier-monnaie en porte-feuille; de ce capital en vertu duquel la France , sans une commune de plus qu'il y a a5 ans, a vu le chiffre de sa population s'accroître de neuf millions d'hommes , et le sort de tous ses habitants s'améliorer d'une manière notable dans le même espace de temps, aussi bien sous le rapport matériel que sous le rapport intellectuel.

Bien que nous n'ayons ni plus d'air, ni plus d'eau, ni plus d'arbres qu'il y a vingt ans, notre supériorité^ notre prépondérance se sont accrues; rien chez nous n'a augmenté hormis notre valeur collective. En France aujourd'hui, on apprend de toutes parts, les amphithéâtres sont constamment remplis et les écoles sont insuffisante^. A ces grandes banques de l'intelligence, tout le vieux monde vient escompter son papier, et chacun veut se faire ouvrir un crédit dans nos nombreux dépôts de connaissances universelles : voilà,messieurs,ce qui constitue ce que j'ai appelé tout à l'heure le capital moral d'une nation, c'est celui-là surtout qui s'accroît chez nous d'une manière remarquable.

A richesse métallique égale, le capital mor>l l'emporte. Voyez l'Amérique du sud avec son climat béni du ciel où tout respire la fécondité, la chaleur et la vie; et où tout végète, languit et meurt : le capital moral manque dans ce pays ! Voyez encore l'Espagne, dont les habitants n'ont su retrouver un instant d'énergie que pour s'entre-détruîrç, et qui n'en ont pas assez pour terminer la guerre civile; Je vous ai déjà entretenu plusieurs fois de l'état misérable de ce pays avant

les événements actuels, je n'y reviendrai pas ; c'est de ces peuples que je vous disais en commençant : « cjue pour être heureux ils n'avaient eu qu'à le vouloir, et qu'ils ont végété durant des siècles dans une ignorance et une misère profondes, d'où sont sortis pour eux l'abrutissement et l'esclavage ! » Toutes ces nations ne savent pas ou ne veulent pas tirer parti des ressources que le Ciel leur a prodiguées; etles hommes semblent y avoir oublié que Dieu ne leur a donnédes bras que pour travailler, des yeux pour voir, une tète pour penser. C'est l'Angleterre, c'est l'Amérique du nord, c'est nous, qui réveillerons ces nations engourdies, du som* meil dans lequel elles sont plongées depuis si long-temps; nous leur ferons crédit d'une partie de notre capital moral, et nous y serons conduits par nos intérêts eux-mêmes.En effet,ne souffrent-ils pas de l'anarchie qui bouleverse chaque jour et les hommes et les choses dans l'Amérique du nord; notre commerce n'est-il pas intéressé à voir mettre fin à la guerre qui désole l'Espagne, pour y rétablir ses rapports, pour y lier des opérations avantageuses aux deux peuples ? N'en est-il pas de même pour l'Italie, pour le Portugal?

~ Aujourd'hui, messieurs, toutes les questions politiques ont une valeur commerciale, économique, en dehors de celle cotée à la Bourse par l'agiotage et la spéculation; cette valeur est appréciée à Lyon, à Tarare, à Mulhouse, à Rouen , à Elbeuf, partout où il y a des fabriques, partout où il y a des ouvriers; et pour n'en citer qu'un exemple, l'élection d'un président aux États-Unis

( i6) n'importe-i-ôlle pas beaucoup à notre industrie? u'eât-ce pas d'elle que dépendent les mesures protectrices contre nos produis, et nos fabriques 4e soierie, de mérinos, de toile, de mousseline ? doivent-elles regarder d'un oeil indifférent le triomphe de Van Bureu ou du gépéral JJar rison 1 Et combien da perturbations, de gènes oommer> ciales* n'ont pas été causée par la suspension momentanée de nos rapports avec la Suisse ?

Cette solidarité des peuples se £ait sentir en An gleterre avec une forée proportionnée au déveioppementde sa p induction manufacturière, et je yons en donnerai une juste mesure en voua disant que tel febrican t dèManchester fait pi us de toiles pein tes que tout Mulbmise^et tel autre plus de mousseline en uft*roois que Tarare en un an. Avec une production organisée sur une aussi vaste échelle, on comprend quelle perturbation doit amener le moindre e&barrft* dans le& débouché^ dans ce cas, les travaux sont suspendus, h$ ouvriers sans salaire» et cela non pas seulement dans une industrie, maïs dans vingt, mais dans toutes* Les machines e'ar* relent, les houittts demeurent sur le carreau de la mine, les constructeurs suspendent leurs travaux ; les routes , les chemins , 1» canaux ne aot»t plus parcourus par la chariots et les wagons chargé* de marchandises, La marine marchande, ses nombreux matelots et ses chantier*, tout souffre, tout languit du malaise qui se fait sentir à i*nfc aïeule grande industrie, à celle du coton ou du drap, par exemple \ et eejte solidarité, comme je vous le disais m commençante n'enisse p»s

( i7) seulement à l'égard d'un pays; elle se fait sentir

à tous les peuples unis pal* les liens du commerce ; la suspension de paiement de la banque d'Irlande s'est fait ressentir jusque chez nous; l'incendie de New- York a retenti sur notre place aussi bien qu'à Londres et à Philadelphie.

On a beaucoup et long-temps cherché, dans ces derniers temps surtout, les moyens de parer aux iucônvénients de ces crises commerciales; celui qui semble jusqu'ici présenter le plus d'avantages, est le système d'association adopté depuis quelques années dans des pays voisins du nôtre. Au moyen des grandes sociétés industrielles, fondées par souscription, on a pu entreprendre les affaires, les plus considérables, sans compromettre aucune fortune particulière ; comme les actions prises par chaque individu, ne représentaient qu'une partie de son capital, il a pu être engagé, perdu même sans qu'aucun désastre s'en soit suivi. C'est sur ce plan qu'est fondée la grande Société Belge, dont le capital social ne s'élève pas à moins de 80 millions de francs. Quant aux ouvriers, ils ont suivi l'exemple que leur donnaient leurs maîtres; ils se sont associés eux aussi, et le remède s'est ainsi trouvé dans le mal.

C'est l'étude et l'examen de toutes ces questions, si actuelles et si vivaces,qui occuperont nos leçons. Puisque nous ne pouvons rester étrangers et indifférents à rien de ce qui intéresse nos voisins, nous pénétrerons dans l'intérieur de chacune des principales industries, en comparant leurs conditions d'existence et d'avenir chez les

BUnqai. S

(»8) trois peuples placés à la tête du mouvement industriel, en France, en Angleterre et aux États- Unis; nous ferons le recensement des ouvriers qu'il» occupent, l'inventaire de leur capital, de leurs machines , l'histoire de leurs débouchés et de leurs commerces, nous ferons, pour ainsi dire, leur physiologie aussi complète, aussi exacte que possible.

J'appellerai surtout votre attention sur les rapports qui existent entre les différentes indus* tries que nous examinerons, et l'agriculture; cette première industrie d'un peuple , ainsi que l'op commence à s'en apercevoir : industrie encore inexploitée, et riche de trésors immense», surtout chez nous, où le sol est si varié et si fertile* Ce cadre est, comme vous le voyez* assez vaste pour remplir la durée de notre cours annuel.

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DEtMÈMÉ LEÇON,

s» notembre t W<

Sommaire : Nécessité die bonnes données statistiques^— Moyennes qu'il faut admettre >*l£llte«nU généraux derindustfie.-~H(feu de l'accumulation de la popnlalion agricole; de la population des villes. — Comparaison du nord el du midi 4a la France. — Coup fl'œil générai suf la circulation dtf capitaux el du papier monnaie, 1er lai déboaebés, la m? igation iniérienre et extérieure, sur le capital moral, sur le caractère agricole ou manufacturier dès habitants en France, efl Angleterre et iuk Btate*Unis.~- Sur le nombre de lettre animai* et l'importance de leurs moteurs naturels.— Sur l'éducation industrielle donnée à la jeunesse.-L'ihdoglrie et ^agriculture manquent de éhefs. -Quand l'Industrie souffre* ee n'ait paa toujours la faute des g ouver ■amants*— SiatUiiyuô raisonnée et comparés de la houille, — du colon, — du fer,— du capital attentant en monnaie et en billets de banque, — des Canaux et des chemina de 1er,-*4 des bateaux à Tapeur,— du teahag e dès ainvirtnii — des ports. — Exportations des produits agricoles et manufacturés des trois puissances. — Résumé générai de cette statistique.

Messieurs,

Pour bien juger du mouvement industriel dans un pays» il faut examiner, ayant tout, quels sont les différents aliments des industries; il faut savoir apprécier les conditions générales dans lesquelles elles se trouvent. Ces conditions ne sont pas les mêmes pour tous ; il y en a de communes et d'au*

.(ao) très qui sont tout-à-fait particulières. C'est ainsi que tous les pays n'ont pas le même nombre de routes, la même quantité de combustibles, la même ricBesse de minerai, les mêmes facilités de communication , le même capital en numéraire et le même capital moral. Et souvent, dans un même pays y il y a telle province entièrement privée de combustible, telle autre qui en possède au delà de ses besoins; celle-ci a des côtes plus accessibles, celle-là des plaines plus fertiles. Il est donc important,pour bien apprécier l'avenir de l'industrie d'un pays et juger son état actuel, d'indiquer ses conditions d'existence, ses fautes, lorsqu'elle ne* marche pas dans la bonne voie et les améliorations dont elle est susceptible. Nous y parviendrons au moyen d'une statistique générale et d'un examen attentif des résultats qu'elle peut nous donner.

J'ai réuni avec soin une très-grande quantité de chiffres dont la recherche m'a été très-difficile. Je vous en présenterai un petit nombre avec confiance; mais comme je vous l'ai déjà dit, ce sera avec la plus grande circonspection que nous baserons nos raisonnements sur les autres. Car, messieurs , et vous le savez sans doute déjà, le même chiffre a plus d'une ibis servi à soutenir deux thèses différentes. Ainsi, au moment où je vous parle , on fait à Paris un recensement qui doit renfermer, malgré tous les soins qu'on y apporte, de graves erreurs, et je dirai même qu'il sera toujours impossible de fixer d'une manière certaine et à jour fixe ce chiffre fugitif.

Les fils de plusieurs familles sont comptés par-

( ai )

mi la population d'une école et ils le sont encore au lieu de leur naissance. Or, si des faits ainsi rapprochés, ne nous donnent qu'une vague certitude, vous comprendrez , sans peine , que la même difficulté se présentera lorsqu'on voudra fixer d'une manière invariable la quantité de fer, de houille etc. i qui entre , qui sort et se consomme dans un pays. Voilà pourquoi , Messieurs , j'ai cru devoir vous prémunir contre les graves inconvénients que présente la statistique. Cependant , il ne faudrait pas proscrire entièrement les données que peut fournir cette science; entre deux extrêmes, il y a toujours une moyenne dans laquelle nous nous tiendrons.

Les faits généraux sur lesquels nous porterons d'abord notre attention sont : la situation du territoire respectif de chaque nation et la relation qui existe entre leurs diverses industries, les capitaux, le crédit, les banques, le capital moral , les routes, les canaux, la navigation. Nous examinerons ensuite comment se divise la population , combien d'hommes occupe l'agriculture, combien le commerce, combien l'industrie, et quelles sont les races et le nombre des animaux domestiques : chevaux, boeufs ou moutons, etc. En effet tous ces éléments varient chez les trois grandes nations qui marchent à la tête du grand mouvement industriel ; et c'est ainsi qu'en France, les cinq sixièmes du commerce se font par terre, tandis que dans la

Grande Bretagne le commerce est exclusivement

maritime.

- Jetons dabord un coup d'oeil sur la population

et les phénomènes de sa distribution. Rien de plui important pour 1 étude que noua avoua à faire» En effet i il n'est pas indifférent qu'un paya 6oit tam» posé de citadins ou de campagnards. S'il y a excès de population dans les villes , cet excès entraîne avec lui les octrois, la cherté des loyers, la baisse des salaires, le haut prix de tous les objets de cou* sommation, l'augmentation dés i m pots, de mauvais ses conditions hygiéniques qui abrègent la vie des ouvriers et étiolent la jeunesse, et la corruption * résultat nécessaire d'une trop grande agglomération d'individus souffrants* Si c'est au contraire là population des campagnes qui prédomine, on observe des phénomènes d'une tout autre nature ; là l'air pur communique aux hommes plus de forcée physique , plus de vigueur morale. Mais les tra-* vaux sont bornés et les nouvelles conditions qui se développent ne suffisent pas pour la société. lie capital moral lui-même est souvent plus accumulé sur un point que sur l'autre. C'est ainsi qu'en France l'on peut constater l'existence de deux zones bien distinctes, renfermant l'une, les trentedeux départements du nord , l'autre les cinquante-quatre du midi». Ceux-là ont une activité beaucoup plus forte que les autres, qui sont pour* tant plus nombreux; ils produisent et consomment bien davantage. Mais si nous devons des éloges à la vitalité de notre industrie septentrionale, ce n'est pas une raison pour anathématiser les autres populations de notre 'pays. L'infériorité industrielle ne dépend pas toujours des fautes dea populations, mais souvent de conditions diffé-

rentes de position , de climat et de direction gou* ornementale*

La circulation de ces éléments de l'industrie qu'on appelle des capitaux n'est pas non plus sans avoir, une haute influence sur elle. Il faut k une nation, pour qu'elle prospère, non*seulement du fer, de la houille, des chemins, des canaux; mais aussi , un numéraire abondant et des banques qui, en le multipliant, activent la circulation.

Ce talisman de la production sera pour nous l'objet d'études fort curieuses et fort utiles, et nous porterons notre attention sur l'influence qu'il exerce et sur les services qu'il rend, en Franee, en Angleterre et aux États-Unis. La saine appréciation que nous tâcherons d'en faire, nous permettra de prémunir les industriels contre les dangers auxquels ces banques les exposent, quand on les fait fonctionner et} dehors des besoins réels et pour de fausses spéculations. Nous trouverons dans cette étude des faits neuf* et curieux qui expliquent bien des phénomènes industriels.

Nous considérerons les routes et les canaux non-» seulement comme des moyens de débouché , mais aussi comme des doyens puissants d'approvisionnement. En effet, la destinée du fer, par exemple, nest-elie pas singulière en France ? Le minerai a sou gisement dans une localité, et la Houille qui doit le convertir en fer s'extrait dans une autre. Quelle différence de situation pour l'industrie mé* tallurgique en Angleterre! là le minerai se trouve près de la houille; tantlis que chez nous le combustible, si lourd , si difficile à manier, est con-

damné à se mettre en campagne pour aller trouver le minerai. C'est surtout cette difficulté de transport qui rend la condition des fers si déplorable. Aussi les trois quarts de nos fers sont-ils obtenus par de vieux procédés et avec le charbon de bois, dont la fabrication nécessite la destruction de nos forêts ,comme si une génération ne devait penser qu'à elle , et avait le droit de léguer aux races futures un sol dépouillé.

La navigation du petit cabotage et du long cours est aussi un élément de prospérité pour un pays. Mais combien sa situation est effrayante en France ! Quelle sensation pénible se manifesta sur les bancs de la Chambre, lorsque M. Thiers présenta le chiffre de nos bâtiments! Quel sentiment de peine et de confusion inspirèrent ces révélations sorties ^ d'une bouche officielle! Le tableau était en effet bien affligeant. Vous le jugerez vous-mêmes ainsi, quand nous entrerons dans ces détails. Le mal est signalé; mais personne n'a encore cherché à y porter remède. Cependant il ne suffit pas d'étaler ses plaies , il faut penser à les guérir. Nos études y contribueront peut-être.

Cet autre élément de prospérité, que j'ai eu l'occasion de vous signaler sous le nom de capital moral , vaut bien aussi la peine qu'on y songe. De deux hommes qui s'acheminent dans la même carrière, l'un est intelligent, connaît et sait apprécier les conditions d'une entreprise; l'autre ignorant et inhabile, manque de coup -d'oeil et de cette vigueur morale qui conduisent à la réussite et à la fortune. Tous deux, quoique partis du même

( »5 ) point, n'arriveront pas au même but, et l'un réussira toujours mieux que l'autre. D'un autre coté ces qualités peuvent s'acquérir; les gouvernements, les électeurs même et tous ceux qui ont une fonction à remplir dans la hiérarchie sociale, peuvent exercer leur influence pour les faire germer dans leur pays. Sans doute les heureux effets ne se feront pas sentir tout de suite ; mais au moins on aura abandonné la mauvaise voie. Ces considérations nous expliqueront les anomalies que nous rencontrons dans les différentes localités de la France, et pourquoi les unes sont plus avancées que les autres.

L'étude des dispositions naturelles d'une population pour un genre d'industrie plutôt que pour un autre , n'est pas sans influence sur le résultat de la comparaison à laquelle nous voulons nous livrer. J'aurai souvent à vous en signaler les effets ; c'est ainsi qu'en examinant quel est le rapport de la population agricole avec la population manufacturière et commerciale, en Angleterre et en France , on est conduit à des chiffres desquels on peut tirer des conséquences importantes.

En France il y a trente-deux millions d'individus, sur lesquels vingt-quatre millions se livrent à l'agriculture , six millions à l'industrie et deux millions seulement au commerce.

En Angleterre, au contraire, presque toute la population est manufacturière, et l'agriculture n'occupe qu'un très-petit nombre de bras. Ii y a donc dans la production française, quelque chose

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( ,6 ) de plus régulier, de plus stable que dans les hasards des spéculations manufacturière et commerciale qui activent presque toujours l'industrie anglaise. Il y a aussi dans notre population plus de vigueur, plus d'énergie, et nous avons déjà vu que c'étaient là des qualités essentielles de notre capital moral. Les chiffres qui servent de base aux considérations que nous venons d'exposer ne sont évidemment que fort approximatifs ; ils ne sont peut-être exacts qu'à cinq cent mille près. Mais cette différence, quelque forte qu'elle puisse paraître, n'a pas ici l'importance qu'il faudrait y attacher pour d'autres appréciations.

Les agriculteurs ne sont pas lfcs.seuls instruments de travail; bien que dans les 'évaluations ordinaires on se soit habitué à* 'lès* considérer comme composant seuls les forcés» vives. Il faut aussi tenir compte de ce que j'appellerai , si l'on veut, les forces mortes ou passives : lésrhevaùx; les bœufs, les chutes d'eau et les autres moteursque fournit la nature. Une chose, messieurs, m'a vivement frappé, quand je traversais l'Espagne; j'étais étonné de voir cette belle nature, comparable à ce qu'il y a de plus beau en Belgique et en Angleterre, et supérieure à tout ce que nous pouvons faire de mieux en France. Dans la Navarre , dans la Biscaye, on voit partout des rivières limpides, des chutes d'eau admirables, le minerai à droite, le combustible à gauche, et cependant à travers toute cette richesse naturelle on ne voit que du pittoresque stérile pour l'industrie et impuissant pour le bonheur de la population. C'est ainsi que Ta-

(»7) gréable l'emporte là sur rutile. Un jour sans doute,

lorsque les Espagnols auront terminé ces luttes qui occupent aujourd'hui leurs têtes et leurs bras, ils songeront à tout le pqrti que Ton peut tirer de cette magnifique position, et en. appliquant à leur belle nature les procédés qui nous ont fait triompher des difficultés qu'opposait la nôtre, ils mettront à profit ce capital qui coule dans les rivières, qui dort sous le sol, et que le ciel semble en vain vouloir féconder.

Nous aurons enfin à examiner ce qu'on a fait partout pour améliorer chaque industrie ; car il faut qu'on améliore sans cesse; le progrès est une nécessité dç notre époque, et comme on l'a dit souvent, qui n'avance pas recule: dans chaque industrie il y a plusieurs manières d'avancer; c'est toujours aux hommes progressifs à indiquer la marche. Quelques pays ont déjà donné l'exemple ;ils ont formé leur population au travail; ils se sont créé de bons chefs d'industrie, d'habiles contre-maîtres. D'autres n'ont rien fait; ils ont laissé chômer leur capital moral.

Malheureuse ment, messieurs, les auteurs de cette coupable négligence n'en ont pas supporté seuls les funestes conséquences ; tout le pays en a souffert. Chefs et ouvriers, parents et enfants, tout le monde est victime. Les parents sont obligés de veiller sur leurs enfants au delà du terme que les lois de la nature semblent assigner à ceux-ci pour qu'ils se suffisent à eux-mêmes; les enfants souffrent de cet état de minorité dans lequel les laisse leur incapacité. Nous ressentons tous d'une ma-

(a8) nière palpable les funestes effets de l'instruction

qu'on nous a donnée 5 elle est uniforme pour tous, et c'est à peine si à vingt-cinq ans un homme peut être libre et se livrer à un travail productif. Les États-Unis peuvent en cela nous servir de modèle ; c'est à dix-neuf ans que le citoyen américain peut gagner sa vie. Pourquoi en est -il ainsi? c'est que, lorsqu'il doit être fermier, par exemple , il ne passe pas sa jeunesse à retenir quelques paroles de latin pour savoir chanter au lutrin (on rit ). Mais prenons le côté sérieux de ce système déplorable; examinons quelles conséquences morales il en résulte : en France , quand un jeune homme veut se marier, il va mendier une femme, non pour elle, ni pour ses vertus ou ses qualités; mais pour l'argent qu'elle peut lui donner, à lui à qui le travail devrait permettre d'en offrir. L'industriel Américain, au contraire, choisit celle qui a parlé à son cœur, lui offre son travail et s'enquiert fort peu de sa dot, pourvu que ses bon* nés qualités lui donnent la certitude qu elle l'aidera à faire fructifier l'état qu'il a embrassé. Il y a donc chez nous une partie de la population complètement oisive, et l'état se trouve privé d'une richesse incontestable. C'est quelque chose que de contribuer à soulager son père et à enrichir son pays, sans qu'il soit nécessaire d'en reculer la frontière. La chose vaut la peine d'y penser. J'ai affaire tous les jours à des chefs d'industrie qui se plaignent continuellement de n'avoir pas de sujets, « On nous donne, me disent-ils, force latinistes, voirs même force bachelier-ès- lettres;

( *9) mais pas un mécanicien , pas un dessinateur f

pas un chimiste. » Et en effet la production des bachelievs-ès-lettres a dépassé la consomma « tion que peuvent en faire l'industrie, le coin* raerce et l'agriculture manquant d'hommes ea-» pables. D'un coté, il y a un encombrement désespérant , de l'autre une disette qui ne l'eat pas moins. Serai tt il donc bien difficile d'être capable de gagner sa vie à a i ans? Non sans doute ; avec un peu de travail on se créerait bien des débouchés et bientôt l'on ne manquerait plus d'hommes pour une foule de places importantes, et l'on ne verrait plus des milliers de candidats pour des places d'une utilité problématique. Cette question est une des plus graves que l'on puisse agiter et de laquelle dépend, en quelque sorte, tout l'avenir de notre pays.

Au reste comment pourrait-il en être autrement? Nous avons en France mille à douze cents industries différentes , et un seul mode d'enseignement invariable pour toute la jeunesse , et encore cet enseignement est* il étranger à ce qui importe le plus à l'industrie. Aussi quand on sort des bancs, on commence pour la première fois son apprentis-* sage aux dépens du maître, qui de son. côté ne reçoit qu'aux dures conditions du surnumérariat. Un apprenti peut alors être comparé à un soldat maladroit qu'on ne peut pas mettre encore en campagne.

Ainsi, messieurs, nous aurons à faire en même temps un travail d'observation et un travail d'analyse, afin que nous puissions nous trouver édifiés sur toutes les circonstances qui peuvent in-

(5o) fluer sur une industrie; c'est en effet chose étrange que lorsqu'une machine s'arrête, on l'examine avec soin et l'on trouve le moyen de remédier à l'inconvénient qui s'est produit ; tandis que lorsqu'il y a embarras dans les affaires , personne ne sait où en est la cause. On souffre , on s'inquiète du malaise; puis, quand la terreur est passée, chacun se rendort dans la même insouciance. Mais sachez donc votre métier. Le médecin , le chimiste, le charpentier savent le leur et n'ont besoin de personne pour les questions qui se présentent a résoudre. Mais il est vrai que lorsque l'industrie souffre, on tient une phrase toute prête : — C'est le gouvernement , dit-on , qui ne fait rien pour l'industrie. — Mais vous oubliez donc qu'en pareille matière, le gouvernement c'est vous-raêmçs ; que son budjet sort de vos poches, et que le meilleur général ne peut rien faire, quand il a de mauvais soldats. N'est-ce pas souvent un mal d'avoir un gouvernement plus avancé que la population , puisqu'elle ne veut pas le suivre dans ses réformes ?

Voici maintenant quelques données statistiques sur lesquelles nous baserons nos raisonnements.

La houille tient sans contredit la première place parmi les instruments de production; il n'est pas sans intérêt de savoir comment nous en so mimes pourvus, et quelles sont les causes qui font renchérir cette marchandise à tel point que l'hectolitre qui coûte 4o centimes sur le carreau de la mine vaut presque toujours plus de 3 francs 5o c.

à Paris. Voici les chiffres relatifs à cette production , en Angleterre^et en France.

L'Angleterre produit 17 millions de tonnes. ( une tonne vaut 1000 kilos', c'est-à-dire, 5,000 livres. ) i5o,ooo hommes sont employés à cette extraction qui met en circulation un capital de a 5o raillions de francs. <

La France produit 2 millions 600,000 "tonnes. 18,000 hommes sont employés à cette extraction qui met en circulation l\o millions de francs.

Vous voyez sans peine l'énorme différence qu'il y a en faveur de l'industrie anglaise. La Belgique elle-même, dont le territoire est si borné, produit encore plus que la France ; on évalue la quantité de sa houille à 6 millions 200,000 tonnes.

Au reste, ces chiffres que j'emprunte à un rap* port publié par ordre du parlement et au compte rendu par l'administration des mines, ne sont pas suffisants pour faire apprécier l'importance de la consommation française ; car l'Angleterre et la Belgique nous en fournissent d'après le tableau publié par l'administration des douanes de ^5o à 800,000 tonnes par an. Gela n'est pas étonnant; malgré notre richesse en combustible minéral , nous grattons à peine la terre , quand depuis des siècles l'Angleterre, et la Belgique ont fait au fond de leurs itiines des travaux gigantesques.

La production des États-Unis ne peut pas encore entrer en ligne de compte ; mais je ne serais pas étonné si dans quelques années non-seulement l'industrie américaine se suffisait à elle*

(3a) même; mais encore exportait à l'étranger le trop plein de sa production de houille.

Les rapprochements que nous ferons pour le coton ne seront pas non plus sans importance.

L'Angleterre consomme 1 5o millions de kilôg. de coton brut. 720,000 ouvriers sont occupés à la fabrication des cotonades et produisent 860 millions de francs. Sur cette somme 33o millions sont convertis en salaires et plus de la moitié est absorbée par l'intérêt du capital engagé et le bé* néfice des entrepreneurs.

La France consomme 46 millions de kilog. et l'industrie cotonière occupe dans ce pays 600,000 ouvriers qui produisent seulement 600 mil* lions de francs. De sorte que nos ouvriers ne produisent que 1,000 francs, quand chaque ouvrier anglais produit 1,200 francs. Mais rappelons que ce résultat n'est pas entièrement la faute des ouvriers français; mais bien plus celle des conditions du travail et de la mauvaise organisation du capital et de combustible. Je me hâte aussi de vous dire que j'ai pris le chiffre de uotre consommation» 600 millions, dans l'enquête; et je vous avouerai franchement qu'il est trop rond pour que je ne craigne pas de dire que je suis disposé à le classer parmi les nombreux chiffres enflés que ce document renferme. Dans le cours de l'année dernière , j'ai eu plus d'une fois occasion de vous exposer les motifs qui ont dirigé quelques industriels dans leurs dépositions publiques.

( 33) Les États-Unis ne consomment que 18 millions de coton brut ; vous savez qu'ils s'approvisionnent encore de cotons ouvrés en Angleterre et en France ; mais comme je vous le disais dans ma première leçon, le temps n'est pas éloigné où ils suffiront et au de-là à tous leurs besoins*

L'industrie du fer présente des résultats non moins remarquables.

L'Angleterre produit 700 mille tonnes de ce métal et la France 180 mille. La tonnede ierordinaire anglais coûte année commune et terme moyen 7 livres sterling ou 1 75 francs, tandis qu'en France il ne vaut guère moins de 3ao à 35o francs !

Nous verrons à quoi tient cette énorme différence ; mais en attendant il me suffira de vous rappeler que nos mines de houille , qui sont trèsconsidérables ? sont précisément là où ne se trouve pas le minerai de fer.

Quant au numéraire , vous serez étonnés quand vous apprendrez que c'est la France qui en a le plus. En effet , notre richesse métallique est évaluée à 4 milliards ; cellede l'Angleterre était évaluée à douze cents millions en 1 835 et celle de la république américaine à 34 2 millions en 1 834* Ajoutons toutefois que 56o millions de billets de banque sont en circulation aux États-Unis, et environ 11 cent millions en Angleterre.

J'ai puisé ces renseignements sur les États-Unis dans le rapport fait en i835 , par le secrétaire de la trésorerie. Quant au chiffre du numéraire, il n'est guère qu'approximatif, puisque le congrès n'a pu

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fouiller dans les poches de personne; cependant on estime qu'il est assez près de la vérité.

D'un autre coté, notre énorme capital de 4 Mil* liards, composé, suivant les appréciations les plus raisonnables, de 3 milliards en argent et de t milliard en or, depuis les modifications qu'a nécessitées l'introduction du système décimal, n'est pas entièrement au service de l'industrie. On estime que le quart environ du numéraire de la France est exporté, soit en pièces de monnaies, soit en objets d'art; et sur les trois autres milliards, il faut encore ôter un milliard qui reste oisif entre les mains des avares et surtout des poltrons. Et quand je dis poltrons, je ne parle pas seuleïpent de ceux qu'une prudence plus ou moins raisonnable empêche de prendre part aux développements de l'industrie; mais encore de ces milliers de possesseurs qui croient toujours qu'un génie supérieur et malfaisant n'a d'autre occupation que celle de convoiter leur or. Que de bonnes gens en province qui redoutent encore l'apparition subitede quelque pacha turc qui viendra enlever leur trésor avec des cavaliers ! Ces craintes plus que ridicules et quelques malheurs arrivés de temps à autre à l'industrie, ont fait attribuer au numéraire certaines propriétés qui en font aux yeux de beaucoup de personnes la richesse par excellence. A ce sujet qu'il me soit permis de vous citer uneanecdote dont j*ai été témoin* Très-souvent de petits faits servent d'explication à de'grandes choses.wUn honnête campagnard faisait devant moi un paiement. Le tiroir dans lequel on plaçaitla somme qu'il apportait, con-

f 35 ) tenait quelques pièces d'or. A la vuede ce métal tant vénéré, une joie fort expressive se manifesta sur sa physionomie. Comme on lui demandait la oause de cet épanouissement subit* il répondit, en montrant l'or : «quel dommage que je n'aie pas de monnaie ; je voua changerais cet or» •*-> Et pourquoi donc ? — Ah ! c'est que , voyw-vons, l'or , çq se garde \ ... » — Ce fait, Messieurs » n'est point urt fait isolé* Ert France trop de gens ont encore la manie de garder le numéraire» Un bon quart est ainsi retiré de la circulation > et son in* fluence est complètement neutralisée. An lieu de le consacrer à Tachât d'actions industrielles* on le consacré à l'oisiveté, et l'industrie est souffrante et paralysée. Quoi qu'il en soit, 2 milliards de numéraire, c'est encore énorme comparativement à ce que possèdent l'Angleterre et les États-Unis. Mais malgré notre richesse apparenté, nous sora* mes loin d'avoir fait autant que les États-Unis 4 avec leur 56o millions de billets de banque et les 34a millions de numéraire qu'ils ont constamment fait affluer dans les banques, pour servir de garantie aux billets. Des déserts ont été transformés en villes, et le voyageur qui ne parcourait, il y a vingt ans, que des plaines -incultes > trouve aujourd'hui sur ses pas une série de jardins et de villes qui semblent s'être élevées par enchantement. Quand on examine attentivement les résul* tats obtenus avec ces chiffons de papiers, on est toujours tenté de comparer ce moyen à celui qu'em* ploie un directeur de théâtre qui, pour figurer une

(36) armée, fait passer et repasser une petite troupe de figurants.

La proportion de l'or et de l'argent dans chaque pays , ne sera pas aussi sans intérêt pour nous ; et nous nous rappellerons que si nous avons en France les trois quarts de notre numéraire en argent, l'Angleterre a les 4 cinquièmes de ses xaoo millions, en or. ,

Ce tableau général de l'industrie dans les trois états ne serait pas complet, si nous ne connaissions quels sont leurs moyens de transport.

L'Angleterre possède plus de 1000 lieues de ca~ naux. Les Etats-Unis en ont un peu moins ; mais leurs canaux sont gigantesques. La France en possède un peu plus de 5oo lieues.

L'Angleterre a 141 lieues de Railways terminés, et plus de j8o en construction. Les États-Unis ont déjà dépassé leur ancienne métropole. La France en a beaucoup en projet ; mais quelques lieues seulement sont terminées.

Les États-Unis possèdent 386 bateaux à Tapeur. La France en a ia i, sur lesquels 84 appartiennent aux particuliers et 37 à l'État ; enfin l'Angleterre en a 480. De sorte que l'Angleterre occupe le prernier rang , les Etats-Unis le second et la France le troisième. On peut tirer de ces chiffres des conclusions importantes sur les cabotages et la navigation des fleuves.

Cette évaluation date de i834; et je dirai pour ceux d'entre vous qui veulent faire d'autres recherches sur ce sujet, que j'ai pris le nombre des bateaux à vapeur des États-Unis dans un rapport

( 37 ) fait au gouvernement, imprimé dans le livre curieux que vient de publier M. Michel Chevallier. ( Lettres sur l'Amérique du Nord ).

Voici maintenant le tonnage comparé des trois marines.

En i852, marine française 670,000 tonneaux.

Marine des États-Unisi,44o,ooo ton. et 1,759,000 ton. en i834* Marine anglaise 2,2 a 5,ooo ton.. *,.....

Ainsi le tonnage dès États-Unis augmente dans la proportion de i44& 176, dans l'espace de deux ans !... Mais un chiffre encore plus mortifiant pour notre orgueil national est celui du tonnage général en France et en Angleterre. En effet, Je commerce total a été en France en i834# de 6,571,000 tonneaux, entrés et sortis; et celui d'Angleterre de a5/*a3,ooo, c'est-à-dire le quadruple.

Joignons à ces renseignements la statistique de quelques ports importants de France et d'Angleterre.

Londres 672,835 ton. Bordeaux 69,660.

New-york 298 ,83a ton. Marseille 68,5 1 4.

Liverpool 161,780 ton. Le Havre 68070.

Combien les trois ports français sont loin de la prospérité des trois autres ! Liverpool seul a un tonnage encore plus considérable que celui de Bordeaux et de Marseille réunis ; et pourtant le commerce de Marseille a pris de nos jours un accroissement extraordinaire , et Bordeaux, malgré ses malheurs, est une vieille illustration corn mer-

Lé tonnage de Londres seul est égal à celai de la France entière.

En fin, Messieurs, voici comment on peut classer les produits d'exportation d#s trois nations i l'Angleterre n'exporte guère que les produits de ses manufactures ; la France exporte deux tiers environ de produits agricoles et un tiers de produits manufacturés, et les États-Unis les 9 dixièmes de produits agricoles, et 1 dixième seulement de produits manufacturés. Le coton en laine forme la moitié de ses exportations et le coton ouvré la moitié de celles de l'Angleterre.

Nous invoquerons souvent toutes ces différences et tous ces rapprochements généraux , pour expliquer bien des phénomènes que nous aurons à examiner dans nos leçons futures.

KÈStJMÊ STATISTIQUE DE U DEUXIEME LEÇON.

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