‹ Cours d'économie industrielle, 1836-1838Chapitre 46 sur 105 · SEIZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

SEIZIÈME LEÇON

26 janvier 1838.

AGRICULTURE. — SYSTÈMLS l^ RIGARDO ET DE SISMO^DL

SOMMAIKK : IDEES DE IICAEDO ET DB SlfMOHDI SUR Ll COHSTITUTIOM' DB L^A^

GRIC1JLTVEE. — Principes de Rieardo, — Conséqaencés de ces principes.

-^ Application de ces principes au domaine de la marquise de'Staflbrd

C citation de Sismonâi ).

Réfutation de Sismondi. — Cet économiste préfère le système patriarcal. Reproche fait à Ricardo d^avoir tué la petite culture, » d'avoir conseillé

le partage indéfini des fermes , — d'avbir coopéré par son système au

malheur de rirlaode, et à Tabandon do certaines cultures. Comment il est diflBcile de conclure sur cette question.

Messieurs ,

Dans k dernière séance, j*ai exposé les causes qui ont fait tomber l'économie politique de Quesnay en désuétude. Mais si ce système peut-être considéré comme une rêverie, on peut dire que c'est une rêverie brillante, car il en est sorti des vérités bien fécondes. Véritables alchimistes d'un autre ordre, les économistes ont fait j)our Tagriçulture des recherches infatigables dont nos pères ont fH*ofité^

Blanqui. I

(2) dont nous profitons et dont profiteront encore nos neveux.

Après Quesnay ont surgi d'autres systèmes; car c'est le propre de l'esprit humain d'innover toujours et de marcher sans cesse vers des découvertes. En Angleterre^ en France^ en Italie^ des idées nouvelles ont été émises ; en première ligne apparaissent les belles théories de Ricardo et de Sismondi : l'un de ces écrivains est Anglais, l'autre est Français par le talent et par le cœur.

Je dois vous prévenir à l'avance de l'aridité de la matière que je dois traiter ce soir devant vous. Cet inconvénient est inséparable de mon sujet. Ricardo est algébrique dans la manière de formuler sa pensée. Il prend un fermier A, un autre B ; il combine ses deux données par voie de multiplication ou par voie de division, comme dans un problème de calcul, et il arrive à des résultats qu'il n'énonce point avec des mots et des phrases, mais avec des expressions comme celles-ci : AxB - =C, A=B, etc. Vous comprenez qu'il faut avoir un certain courage pour aborder ce langage, et une certaine tension d'esprit pour saisir un raisonnement ainsi formulé. Je ne puis mieux comparer Ricardo qu'à Quintilien, et l'on peut dire que lorsqu'on l'a lu^ étudié et compris, on a retiré de son travail un bon profit.

Ricardo s'est beaucoup occupé de la constitution de l'agriculture, des fermages et de l'impôt; je vous parlerai ce soir de son système touchant c«s deux premières questions. Il a dit : on s'empare d'abord de la meilleure terre pour la cultiver^

(3) puis quand il n'y en a plus, on prend celle qui rient immédiatement après^ et dans ce cas on ne paie pas de fermage. Mais à mesure que la population augmente^ et que les besoins se multiplient arec les bras à occuper, la première qualité de terre prend une plus value représentant la valeur de la peine que donne de plus là terre de la seconde qualité. Alors apparaît leyêrmag'^ ; alors il se trouve des gens disposés à donner en échange de la terre n« 1 , une valeur sensiblement plus faible que lexcés de travail qui exige la terre n® 2 pour produire un résultat égal.

Vous concevez en suivant ce raisonnement que par suite du mouvement ascendant de la population , on est successivement conduit à attaquer le terrain de troisième qualité^ puis celui de quatrième qualité, puis enfin celui de cinquième qualité; car Ricardo admet cinq catégories de terres. Cette subdivision est, vous le voyez, un peu imaginaire, et semble avoir été faite pour la facilité de la discussion. Admettons-la cependant et suivons-la dans notre raisonnement .Ricardo est parti de ce principe, qu'un parfait équilibre se maintient toujours entre les bénéfices de chaque espèce d'industrie; il croit qu^aussitôt qu'une industrie devient moins lucrative que les autres, ceux qui l'exercent Tabandonnent et se portent vers celles qui produit un plus grand bénéfice; il en conclut que tous fes fermiers font toujours un bénéfice égal sur chaque espèce de terre; car aucun d^eux ne voudrait selon lui occuper les plus mauvaises, s'il ne trouvait à y S^^^ autant que sur les meilleures.

Mais, Messieurs, il ne semble guère probable que les propriétaires de capitaux puissent toujours les réaliser facilement et changer leur destination, et nous voyons tous les jours qu'ils continuent à les laisser dans la même industrie, même lorsqu'ils donnent un revenu inférieur à celui de bien d'autres. Quant aux travailleurs, ils persistent encore plus dans Içs mêmes travaux, car ils savent qu'en les abandonnant, ils perdront toute l'habileté qu'ils y ont acquise. On voit bien quelquefois des ouvriers découragés changer d'industrie, mais ce genre d'équilibre ne s'établit que de générations en générations. Les fermiers sont encore plus stationnaires que les autres ouvriers; ils ne peuvent point changer de métier à volonté; il y a plus, on voit rarement ceux d'un pays se transporter dans un autre, et cependant vous savez tous que les profits sont loin d'être égaux dans toutes les contrées,, même les plus rapprochées.

Ricardo est ainsi conduit à dire que les fermiers font habituellement la loi au propriétaire de terre. C'est encore là une pure supposition éminemment contestable , et il n'est pas difficile au contraire de prouver qu'ils la reçoivent. d'eux. Lès terres n'augmentent ni ne diminuent, tandis que les bras se multiplient ; s'il y a concurrence, elle est entre les travailleurs et non entre les propriétaires.

L'économiste anglais n'a point voulu faire une simple théorie philosophique; il en a tiré des conséquences importantes sur la manière dont les impôts affectent les diverses classes de la société, suivant qu'on les prélève sur le revenu net, le re-

( 5 ) venu brut ou sur les denrées. Ainsi^ par exemple, en partant de ce. principe qu'il y a toujours équilibre entre les fermiers pour le fermage qu'ils payent , il est conduit à vouloir imposer la terre n® 5 comme la terre n® 1 , et ici M. de Sismondi faisait une objection capable de faire réfléchir les législateurs. Il y a^ disait-il^ des terres qui ne rap« portent rien^ pour lesquelles on ne demande pas de fermage; irez- vous leur faire payer l'impôt?

Du moment que la doctrine de Ricardo et sa classification des terres devinrent pour leur auteur la base d'un système d'impôt^ elles sortirent du domaine de la théorie^ pour entrer dans la pratique; ce fut alors que tout le monde prit part à la discussion. M. de Sismondi se prononça hardiment pour la négative. M. Say prit part à la lutte, et dans les cinq lettres qu'il adressa à Malthus^ deux sont relatives à cette question qui y est traitée par main de maitre ainsi que dans les notes qu'il joignit à la traduction des principes de T économie apolitique et de V impôt. J.B. Say voulait toujours se placer sur un terrain pratique; j'ai encore présentes à l'esprit les nombreuses discussions que ces deux esprits supérieurs eurent ensemble. « Accordezmoi ceci pour la commodité du raisonnement, disait Ricardo. — Mais non, je ne puis pas vous l'accorder, répondait mon illustre prédécesseur, parce que c'est absurde; la discussion doit reposer sur des faits rigoureusement exacts et non point ar^^ rangés suivant les besoins de l'argumentation. »

Messieurs, pour vous donner une idée du système absolu de Ricardo relativement à la constitution

(6) de la propriété terrienne^ pour vous faire apprécier tout qe qu'il y avait de dangereux dans son application^ permettez-moi de vous citer un fait remarquable dont j'emprunterai l'exposition à M. de Sismondi , afin que vous puissiez l'avoir avec tous les développements désirables.

(i Plusieurs lecteurs , dit M. Simonde de Sismondi , se refuseront peut-être à croire qu'on se soit jamais proposé comme expérience rurale^ comme amélioration du système agricole , de se passer des paysans qui faisaient valoir la terre et de les chasser de leur patrie. L'opération s'est faite cependant à plusieurs reprises et dans diverses parties de la domination britannique , en Angleterre , en Ecosse et en Irlande. Voici Tc^ération de ce genre (the clearing of an estate, le net-' tcnement d'un domaine ) qui a été exécutée sur la plus grande échelle.

H En 1 820 y James Loch publia à Londres un livre intitulé : Compte-'rendu des bonifications faites aux domaines du marquis de Stafford. L'auteur qui avait dirigé lui-même ces bonifications, était employé par le grand seigneur auquel il était attaché à les justifier aux yeux du puÛic. Mais ce n'est point cette cause personnelle qui doit nous occuper en analysant son livre. Nous y chercherons Thistoire véritable de la grande révolution que subissait à cette époque la population des montagnes d'Ecosse y par l'application de la doctrine chrématistique à leur exploitation , et nous aimons à croire tout ce qu'affirme M. Loch sur l'humanité qu'il apporta dans son exécution.

(7) d'après les ordres de la poissante famille dont il était Tagent.

« Dans Fespace de temps qui s*est écoulé depuis le commencement de ce siècle , la nation de Galles^ reste des antiques Celtes ^ réduite aujourd'hui à trois cent quarante mille individus , a été presque expukée de ses foyers par ceux-mèmes qu'elle regardait comme ses chefs , par les seigneurs auxquels elle avait montré^ pendant une longue suite de siècles ^ un dévoûment enthousiaste. Toutes les propriétés qu'elle avait cultivées, de génération en génération , sous des redevances fixes , lui ont été ravies; les champs qu'elle labourait ont été destinés au pâturage des troupeaux , et livrés à des bergers étrangers; ses maisons et ses villages ont été rasés ou détruits par le feu, et l'on n'a laissé aux montagnards de la nation expulsée d'autre choix que d'élever des cabanes sur le bord de la mer, pour essayer de maintenir par la pêche leur misérable existence , en vue des montagnes d'où on les avait fait sortir, ou de traverser cette mer pour aller chercher leur fortune dans les déserts de l'Amérique.

« Comme cette révolution s'opérait à huit cents milles de distance de Londres , dans un pays presque barbare , et dont la langue est inconnue à tout le reste de l'empire, elle fut quelque temps ignorée, ou du moins elle n'excita que bien peu d'attention ; mais lorsqu'on apprit en Angleterre que quelques habitants du nord de TÉcosse avaient attendu les soldats destinés à les chasser de leurs villages, que quelquefois ils les avaient repoussés à coups de

(8) pierres ; qu'on les avait entendus demander à être massacrés avec leurs femmes et leurs enfants , sur les tombeaux de leurs pères, plutôt que d'être envoyés , pour périr dans la misère et l'abandon , vers un monde qui ne voulait pas les recevoir, et où aucune place ne leur était réservée, cette résistance réveilla la compassion d'un peuple généreux. Parmi les seigneurs écossais qui chassaient leurs compatriotes du sol qui les avait vus naitre, la marquise de Stafford, héritière du comté de Sutherland^ attira surtout l'attention, soit par l'étendue de ses dqmaineS) soit par l'activité avec laquelle elle pressait l'accomplissement de ses desseins, soit par l'impiensité . de ses capitaux, qu'elle versait en même temps sur ce pays dont elle changeait toute l'administration. On. apprit qu^environ quinze mille paysans étaient forcés par elle de sortir d'une contrée grande comme un des départements moyens de la France; que ces malheureux étaient le seul reste des nombreux vassaux desa famille, qui pendant tant de siècles avaient répandu leur sang pour elle. On assura que pour les forcer à se retirer, le facteur chargé de faire évacuer le pays, mettait le feu à leurs maisons ; on prétendit même qu'un vieillard , d'autres disaient une vieille femme^ ayant refusé d'abandonner sa cabane, pour aller braver l'exil et la misère, sa présence n'avait pas arrêté l'incendiaire, et que la victime avait péri dans les flammes. Alors Tinad version publique se manifesta par des signes qui , chez une nation libre , ne sauraient être ni méconnus ni bravos.

If La marquise de Stafford ne crut pas niëriter le jugement sévère que Ion commençait à porter sur elle, et c'est pour se justifier au tribunal de l'opinion publique que le livre où nous trouvons ces détails a été composé. Son auteur s'est efforcé de prouver , et il Ta fait avec assez de succès , non seulement que la marquise de Stafford na fait qu'user des droits que lui reconnaît aujourd'hui la loi , mais encore que dans leur exercice , elle n'a point perdu de vue la conservation de ses vassaux ^ dont elle sentait qu'elle était responsable. Quant à nous ^ ce que nous croyons digne d'étude dans ce livre , ce ne sont point les preuves de la conduite plus ou moins habile ^ ou plus ou moins généreuse d'une grande dame; c'est l'esprit même de la législation qui a aboli les anciennes limitations de la propriété établies par l'usage^ c'est l'application du principe que le propriétaire est le meilleur juge de son propre intérêt et de celui de la nation. Quanta st propriété , c'est l'application du principe que l'agriculture est également en progrès, soit qu'elle obtienne plus d'utilité pour les mêi&es frais, ou la même utilité pour dé moindres frais ; c'est l'application du principe que toute économie sur la main d'œuvre, ou en d'autres termes , toute suppression des vies humaines qui concourent à une industrie est un profit, si l'industrie reste la même ; c'est enfin une grande expérience de l'application de la chrématistique à l'agriculture et de ses résultats.

» Nous ne révoquons nullement en

doute que ce bouleversement de la propriété ^ des

(10) habitude» 9 de» alfections, de Texisteiim entière d'une petite nation j n'ait prodigieusement aog-* mente la fortune déjà colossale de la comtesse de Sutherland. Mais M« Loch s'attache à démontrer qu'il a augmenté aussi la richesse du pays; qu'il y a plus d'argent ^ plus d'activité , plus d'industrie^ plus de jouissances y de htxe ; que tout le Suthwland est désormais dans un état progressif de prospérité y après avoir été stationnaire pendant des siècles. Nous croyons en ^et qu'en jurant de l'état du pays d'après les principes de l'école chrématistique, en appelant prospérité ce qu'elle ap^ pelle de ce nom^ le Sutherland est en progrès* Plusieurs routes de quarante , de quarante-cinq j de cinquante milles de longueur, traversent déjà tout le pays; des ponts en pierres et en fer, dont quelques-^uns sont d'ui^ hardiesse remarquable, ont été élevés aux frais de la comtesse, aujourd'hui duchesse, sur les grandes rivières; des jetées et des digues arrêtent les inondAions, des ports ont été ouverts au commerce , des diligences parcourent le pays, jusqu'aux petites villes bâties à ses extrémités; des hôtelleries, des maisons de poste ont été construites par le marquis de Stafford, et dès l'année 4820, l'exportation de quatre cent quinze mille livres de laine fine fit pressentir combien de richesses pourrait un jour envoyer an loin un pays qu'on réussissait à mettre en valeur avec une si admirable économie, et d'habitants, et de travail, et de bonheur.

« Qu'on laisse agir, nous dit-(Hi, les intérêts individuels , que le Ugislateur ne prétende point

(U) être plus habile que ne le sera le propriétàipè lui* même dans Tadministration de sa fortune. S'il est riche 9 actifs intelligent^ il eréera la prospérité d'un pays pauvre et sauvage^ et plus son patrimoine sera étendu^ moins il rencontrera d'ohstacles à ses projets. Tous ces champs presque stériles^ qui nourrissaient misérablement des vassaux remuants et inquiets , plus prompts à manier leur antique épée^ leur claymore , que la bêche ^ nourriront des moutons , dont la laine ira alimenter les manufactures et pourvoir les marchés de régions éloignées. Mais les habitants ? »

Ainsi^ une magnifique terre dut être abandon^ née par toute une population » et devint^ par Tinfluence d'un économiste habile mais bien cruel , une véritable Tartarie. Cette population émigra en Amérique et contribua sans doute à préparer cette brillante insurrection qui détacha les États-Unis delà métropole. C'était là. Messieurs, un grand abus de la propriété ; car Dieu ne la pas faite pour qu'on en chasse les hommes , et pour qu'on remplace ceux-ci par des moutons , parce que telle est la conséquence d'un système dangereux. Ainsi se trouve démontrée la possibilité de transformer un pays fertilisé en un pays inculte.

Un système aussi dur, qui s'occupait des grandes masses, sans ménager les détails, d'ailleurs véritable expression de la vieille école anglaise , excita l'attention des hommes de cœur , et les malheureux ^trouvèrent un vigoureux champion dans M. de Sismondi. « Que nï'importe , dit-il , que la nation soit puissante et riche, qu'elle commande aune

|>artie du momfe^ et que ses trésors puissent en acheter une autre^ si à côté d'une immense fortune, je vois beaucoup de misérables ! Que m'importe que la marquise de Stafford retire plus du duché de Sutherland livré à la pâture y que cultivé par cinquante familles; j'aime bien mieux les cinquante FAMILLES DE LABOUREURS QUE LA MARQUISE DE

Stafford ! Que me fait à moi le fermier anglais, le mercante di tenute (1) italien , soit gentleman ou seigneur, si la campagne de Rome est déserte , si les paysans de la Grande-Bretagne vivent dans la misère et sont obligés d'aller demander à une autre terre que celle qui les a vus naître , le morceau

de pain qui doit les nourrir Vous ne voyez ,

dïsàit-il à Ricardoy que le produit net; je considère, moi, le produit brut qui comprend le salaire des travailleurs. Vous approuvez , vous , que les quelques lords entre les mains desquels le sol anglais se partage-, divisent leurs terres en fermes de 4 2 à 4 500 arpents > en cottages de quelques perches , suivant qu'ils y trouvent mieux leur intérêt ; je blâme , moi, et je blâme énergiquement cet usage qu'ils font de leur propriété, parce que cet usage est un abus hon*ible ; parce qu'il dépeuple les campagnes et remplace les hommes par des serfs, parce qu'il met le travailleur agricole à la discrétion du fermier dont l'exploitation couvre, plusieurs milles de terrains, ou qu'il en fait la proie

(t)'M. de SUmondi a étudié IHafluence des lois anglaises sur la constituUon de la propriété en Italie. Les propriétaires, en Italie, sont de yéritables agioteurs en terres. Les trayailleurs n*y ont qu^un salaire insuffisant

(Kote du R.).

( 43 ) des hommes de justice, des collecteurs de dimes et des intendants. Les baux à longs termes sont une excellente chose sans doute , mais les trop grandes comme les trop petites fermes sont un mal, et le législateur devrait les proscrire également. »

M. de Sismoqdi préfère le système qu'il a appelé et que nous avons appelé patriarcal ; et vous savez bien que nous ne voulons pas parler du système des temps héroïques , mais d'un système de culture par le propriétaire. A cela Ricardo objectait que c'était attaquer les principes de la division du travail que de vouloir tout faire exécuter par le propriétaire; Aiais M. de Sismondi fait une grande différence entre le métier de propriétaire et les autres métiers. Je suis assez de son avis. En habitant les champs , l'homme augmente en vigueur et acquiert plus d'indépendance. Partout où ce système a prévalu, en Autriche, par exemple, les paysans sont heureux , plus heureux ^ au moins sous le rapport. des intérêts matériels , que dans d'autres pays plus libres. Il en est de même en Lombardie; mais c'est bien différent en Toscane ou le système anglais a été adopté.

Ce que M. de Sismondi reprochait le plus à Ricardo, c'était d'avoir tué la petite culture qui procure aux gens des campagnes une vie si tranquille et si douce. Avec les idées anglaises, l'horticulture est impossible, au moins pour le fermier, et les fruits ne poussent plus que pour la tablq du maître. C'est peut-être de la part de M. de Sismondi, s'attacher trop à des détails secondaires ; mais cette opinion n'en est que plus respectable, car elle doit être

(U) celle de tous ceux qui veulent appeler au banquet de la vie le plus grand nombre de convives.

Quant à Ricardo, comme nous l'avons déjà dit, considérant en toute chose Tespèce humaine en masse sans s'occuper du bien-être des petits , il poursuivit le système des fermes avec une inflexible rigueur. Ses idées ont eu de Técho ; il y a eu un moment où les lois du Parlement ont été basées sur sa théorie, et en peu d'années l'Angleterre et l'Irlande surtout, s'étaient couvertes de milliers petites chaumières ou cottages, dans lesquelles une pauvre femme sans souliers et sans bas ^ met au monde de nombreux enfants destinés , quand ils ne meurent pas de faim , à augmenter le nombre des loueurs de cottages, et le plus souvent augmenter les bandes de wagrans. L'Irlande est aujourd'hui le pays classique en détresse agricole ; et vous savez que les propriétaires se hâtent d'abandonner un pays si malheureux, comme s'ils redoutaient d'être témoins d'une misère dont les lois qui régissent leurs propriétés sont les premières causes. On a créé un mot pour désigner cette maladie , car c'en est une , et on appelle àbsantéisme cette tendance qu'ont les riches de venir dépenser leurs revenus en Angleterre , en France et dans toutes les contrées de l'Europe.

Ici une question se présente : comment se fait-il que de tout temps l'Irlande ait été une Grèce dont l'Angleterre est la Turquie. Les grands propriétaires n'ayant pas trouvé de fermiers , ont fait ce que quelques-uns font en France en ce moment ^

(15) et voilà pourqimf insisterai en finissant snr le maW henrenx état de Tlrlande. Les propriétés ont été réduites en fragments , et l'homme s'est vu attaché à un champ comme une simple pierre. C'est en Irlande que le propriétaire yit littéralement de la sueur du peuple ; là 5 ou 6 millions d'hommes ri-* rent péle-méle avec les animaux^ et la constitution actuelle est la plus grande abomination qui se soit Tue.Maiscomment les habitants y tiennent-ils?C'est que le peuple Irlandais est le plus patient que le Créa teuraitfeit.Lisez les ouvragesquisontécrits sur cet infortuné pays, et vous y apprendrez jusqu'où peut aller le blasphème de l'humanité, et jusqu'à quel point on peut abuser delà patienced'un peuple, La France s'est soulevée en 89 par des motifs mille fois moins urgens, et pourtant les révolutions de France et d'Angleterre n'ont rien fait pour l'Irlande. On s'explique sans peine la popularité de Daniel O'Connel , ce tribun si vrai et si sérieux , et qui est bien loin de ressembler aux tribuns que nous avons connus.

Les idées de Ricardo qui sont au fond la formule du système économique anglais proprement dît, sont la cause première de la misère de l'Irlande. Ce système, comme je vous le disais tout-à-l'heure, a conduit l'Angleterre à l'abandon de certaines cultures, de l'éducation de certaines espèces de bétail. En voulez-vous un exemple en finissant : il n'y a plus de poules en Angleterre, et savez-vous pourquoi ? Elles y coûtent trop cher. Les œufs , sont devenus un objet de luxe, et c'est la France

( 16 ) qui lui en expédie 8 où 10 navires* Il y a quinze ans , en visitant une ferme d*Éoossé, je fus surpris de n'y point voir de poules et j'en fis l'observation à la personne qui m'avait reçu ; elle me répondit : j'en avais 3,000 qui me coûtaient chacune 4 sous par semaine, c'est-à-dire quatre fois plus qu'elles ne 'valent, aussi ai-je pris le parti de n'en plus cultiver. C'est ainsi que M. de Sismondi a eu raison de dire que les pauvres diables ne pouvaient pas manger d'œufs en Angleterre. Ce n'est pas ici une question secondaire : vous pourrez en juger en supposant un instant les conséquences qui résulteraient en France de disparition subite du beurre.

L'heure s'avance, et je devrais terminer la leçon

par une conclusion; mais que conclure?

C'est qu'en agriculture il y a de. bons et de mauvais systèmes; que les bons de la veille ne valent plus rien le lendemain; qu'après avoir fait des routçs et amélioré les moyens d'insitruction^ le gouvernement ne peut plus rien. La bonté d'un système dépend du lieu où on l'applique ; tel réussit en Autriche qui serait peut-être mauvais en Angleterre.

Notredevoirestdedonner des faits; c'est ensuite à Tadministration et à vous,Messieurs,qui prenez part au gouvernement comme jurés, électeurs et députés etc., à proposer des remèdes quand vous croirez en avoir trouvé d'efficaces. Je ne suis pas le seul à ne rien conclure : M. de Sismondi après avoir écrit deux volumes, arrive à dire qu'il ne sait pas ce qu'il y a à faire. Mais nous aurons fait un grand pas , si tous ceux qui ont des entrailles rougissent de

(17) maux qu'un mauvais système peut engendrer^ et si tous ceux qui souffrent le disent tout haut ; il en sortira peut-être quelque enseignement pour l'économie publique.

Jph. G.

Blauqui.

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