‹ Cours d'économie industrielle 183839 par m. Blanqui aĩnéChapitre 1 sur 118 · PREMIÈRE LEÇON · texte numérisé non relu

PREMIÈRE LEÇON

iO octobre 1838

Jamais l’étude de l’économie politique ne fut plus nécessaire qu 'aujourd’hui , car jamais son importance ne s’est accrue aussi vite, tant par le nombre que par la gravité des questions qui s’y rattachent et nous débordent de toutes parts.

Elles surgissent à la fois dans la politique, dans l’agriculture, dans la navigation , dans les tribunaux même; elles touchent à notre vie publique aussi bien qu’à notre vie privée ; et comme si ce n’était pas assez de leur multiplicité pour retarder leur solution, notre ignorance des véritables lois qui 38-39* 1

les régissent toutes vient encore l’entourer d’obstacles et de difficultés.

Vous serez frappés comme moi, dans le cours des investigations auxquelles nous nous livrerons ensemble, de la régularité, de l’ordré qui régnent dans les choses ordinaires , dans la marche politique des États; et de l’anarchie qui désole si complètement le monde économique.

Eh! quoi, l’on se plaindrait avec autant de force que de raison d’un tribunal qui prononcerait sur une question de mur mitoyen sans étudier les droits des parties , sans consulter la lôî; on le comparerait à un pilote conduisant un navire sans consulter le riel et la boussole; et l’on trouve naturel qu’un gouvernement, espèce dé cour suprême qui décide souverainement sur des intérêts immenses, sur la fortune ou la misère, non pas de quelques hommes, mais de millions d'hommés, mais d’une nation tout entière; on trouve naturel, dis-je, que le gouvernement prononce à l’aveugle, sans règle et sans limites, sans consulter des lois qu’on n’a pas même songé à faire, non plus que les prescriptions de l'expérience, dans toutes les questions d’industrie, de commerce , d’agriculture, de finances , etc. ; desquelles dépendent, vous le savez, le sort des empires ét lé bonheur des peuples.

Cet état de choses appelle à un très haut degré 1& sollicitude des hommes éclairés , qui se doivent à eux-mêmes , aussi bien qu’à leur1 pays', d’apporter dans l’œuvre commune leur tribut de connaissances et de conseils; et qui doivent d’autant plus se

hâter de le faire, que les difficultés économiques qu’ils sont appelés à résoudre sont d’une nature telle que, loin de gagner aux attermoiements, elles se compliquent davantage et deviennent inextricables.

J’ai parlé tout à l’heure des enseignements qu’il fallait demander à l’expérience, aux faits accomplis; il convient de remarquer, avant d’aller plus loin, que cette expérience est de fraîche date et ne remonte pas haut dans le passé. Cela vient, non pas de ce que les époques antérieures à la nôtre ont été exemptes des difficultés que nous avons à vaincre , mais de ce que les questions qui se sont soulevées de nos jours étaient inconnues à nos peres. Elles sont nées des progrès mêmes que nous avons faits pour arriver au point où nous sommes , et proviennent souvent du désaccord qui existe entre les réformes que nous avons fait subir violemment à des institutions qui ne pouvaient subsister qu’avec la législation d’autrefois.

En voulez-vous une preuve ? — Voyez la question des sucres et la rivalité des colonies avec nos départements cultivateurs de betteraves! C’est la encore une de ces questions qui ne sont devenues irritantes et d’une solution difficile, que parce que nous avons voulu enter notre civilisation généreuse sur un vieux reste de la barbarie d’un autre âge.

Où est en effet le véritable point de la question coloniale ? — Sinon dans le travail des noirs esclaves, et dans cette singulière inconséquence, qui nous porte à exiger des colonies une production abon-

dante et économique , en même temps que nous les privons, par l’abolition de la traite , de leur armée de travailleurs et des moyens de la recruter.

Le passé ne nous fournit aucun indice d’une situation pareille; c’est nous qui avons créé l’obsta- ' e, c’est à nous à le faire disparaître. Les hommes sensés avaient bien prévu que l’excès de protection accordée aux colonies leur deviendrait fatal , mais ils n’avaient pu découvrir d’où viendrait la complication qu’ils annonçaient. Et qui l’aurait pu soupçonner en effet, lorsque le génie de la protection semblait avoir entouré de toutes parts la production coloniale, qu’elle lui avait assuré le monopole d’un vaste marché , et détruit toute concurrence extérieure au moyen de droits différentiels; qui pouvait se douter que la concurrence viendrait de l’intérieur , et que le 5o° de latitude lutterait heureusement contre le soleil des tropiques.

Quant au sucre de betterave, qui avait pris naissance à l’abri d’une protection nécessaire, il ne s’est pas montré plus libéral que son antagoniste et vous vous rappelez sans doute les bruyantes protestations qu’il fit entendre lorsque la question de l’établissement d’un impôt spécial et celle d’un dégrèvement du droit sur les sucres coloniaux , posées tour à tour par les chambres et les colons , vinrent menacer de la troubler dans la jouissance de l’espèce de monopole créé en sa faveur par les dispositions de la loi du 26 avril i833, et de celles antérieures. C'est alors qu’apparut un tiers intéressé, le fisc, qui, profitant de sa position, absorba

les plaintes des deux productions, obtint à son profit le sacrifice de leurs réclamations , et chargea la plus jeune sans soulager l’ancienne.

C’est là , Messieurs , un échantillon des difficultés de notre époque. Si vous en voulez d’un autre ordre, considérez la lutte toute flagrante des fils de lin mécaniques contre les filés anglais d’une part , et les filés à la main français de l’autre.

La question n’est pas neuve du reste ; elle n’est que la reproduction de ce qui s’est passé lors de la substitution delà Jenny- Mule à la filature du coton suivant le procédé encore en usage dans l’Inde et en Chine, et le commencement d’une lutte pareille à celle que se livraient, il y a peu de temps, les filateurs des numéros fins en France et en Angleterre.

Les mousseliniers français ne pouvant trouver auprès des filateurs leurs compatriotes les filés dont ils avaient besoin , en demandèrent aux Anglais ; et comme cette espèce de matière était prohibée dans l’intérêt des filatures françaises , une industrie honorable était obligée de recourir à des moyens qui ne l’étaient pas, pour s’approvisionner et fournir au travail de ses ouvriers et de ses machines. Le gouvernement lui-même était contraint de fermer les yeux pour ne pas apercevoir cette inévitable violation d’une loi, dont l’exécution rigoureuse aurait entraîné la ruine certaine et immédiate d’une branche de fabrication aussi importante par la masse et la beauté de ses produits , que par le chiffre considérable des capitaux et des travailleurs

qu’elle emploie. Le tout s’est terminé par une concession inévitable de la part des filateurs français; cette concession n’est pas suffisante encore, mais elle vaut mieux que l’état de choses résultant de l’ancienne prohibition , et nous avons le droit d’espérer une nouvelle amélioration d’une plus large réforme.

Ce qui s’est passé pour les fils de coton arrive aujourd’hui pour les fils de lin. Nous filions mal cette matière, que nous n’obtenions encore que des rouets des femmes de campagne, lorsque Napoléon , émerveillé des prodiges qui s’opéraient dans le traitement de la laine et du coton au moyen d’agents mécaniques, se demanda pourquoi la filature du lin n’en profiterait pas. Peu satisfait de la réponse banale : Le lin est un filament d'une nature différente , il ne crispe pas comme le coton , il est lisse , rigide et couvert d'une gomme résineuse ; il faut pour l’étirer les doigts et même la salive de la Jileuse; il s’adressa aux industriels de tous les pays, et par son décret du 7 mai 1810, il promit un million de récompense à C inventeur de la meilleure machine propre à filer le lin.

La magnificence de l’enjeu attaché au défi de l’empereur, enflamma bien des intelligences dont les efforts allèrent malheureusement se briser et s’éteindre dans les grands événements qui vinrent alors bouleverser l’Europe. Cependant , bien qu’au retour de la paix on ne pût dire que le problème était résolu , il existait déjà des machines fonctionnant dans quelques fabriques; mais si imparfaites

encore, que leur emploi n’offrait que bien peu d’avantages sur le travail manuel. C’est peu à peu et sans bruit que ces machines reçurent des perfectionnements; enfin, à une époque qui remonte à i8a5 ou 1826, les Anglais trouvèrent le moyen, non pas de changer le mode de filage , mais de donner au lin des préparations si bien entendues, que la filasse se présentait à l’étirage dans des conditions presque aussi favorables que la laine et le coton. Dès lors le succès fut assuré : Lecds, Dundee et Belfast, devinrent le foyer de toute la production nécessaire au Royaume-Uni. L’Angleterre cessa de demander du fil à la France, à l’Allemagne, à la Belgique, et bientôt après les exportations commencèrent à devenir considérables. Voici la marche que ce commerce spécial a suivie entre ^Angleterre et 1^ France.

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