CHAPITRE IV
La circulation parallèle d’une monnaie dépréciée et d’une monnaie conecle eet impossible. Théorème de Gresbam.
II y a longtemps qu’on a observé qu’il est impossible de faire rester ensemble, dans la circulation, delà monnaie bonne et de la monnaie mauvaise, c’est-à-dire n’ayant pas lé poids ou le titre voulus par la loi. C’est une remarque qui remonte jusqu’à l’antiquité, et on peut la lire tout au long dans les Grenouilles d’Aristophane. La monnaie d’or d’Athènes avait été toujours remarquable par sa pureté, lorsque, au milieu de la détresse causée par la guerre du Péloponèse, on fit une émission d’espèces qui contenaient une notable proportion de cuivre, et qui, par conséquent, n’avaient pas la valeur des anciennes. Cette émission commença l’an 407 avant Jésus-Christ. L’effet de la mauvaise
monnaie fut de faire exporter la bonne ou de la faire remettre au creuset, de telle sorte que la mauvaise resta .seule dans la circulation. 11 est tout simple, en effet, que, lorsqu’on peut s'acquitter avec neuf parties d’or, par exemple, au lieu d’en donner dix, on s’empresse d’en profiler; or, c’est une faculté de ce genre qui est donnée à tous les débiteurs quand on émet, sous l’ancienne dénomination, des pièces qui contiennent une moindre quantité de fin. Les Grecs donc, du temps d’Aristophane, eurent lieu d’observer que la monnaie altérée faisait fuir la monnaie loyale, et Aristophane, dans sa comédie, y fait allusion dans les termes suivants (1) :
« Nous avons souvent observé que, dans cette ville, on « en use envers les bons et honnêtes citoyens comme à « l’égard de l’ancienne monnaie auprès de la nouvelle ; « car nous ne voulons absolument point nous servir de la « vieille monnaie, quoiqu’elle soit sans alliage, et la « meilleure de toutes, la seule qui soit parfaitement frap- « pée, celle qui partout, chez les Grecs et chez les étran- « gers, est jugée supérieure par le son même ; mais nous « préférons la monnaie d’airain nouvellement émise, dont « le type est fort laid. De même pour les ciloyens : ceux « que nous connaissons pour être de bonne famille, mo- « destes, honnêtes, gens de bien et de probité, formés aux 9 exercices et h la musi(|ue, nous les traitous de la ma- 9 nière la plus indigne. Ceux que nous trouvons bons à « tout, ce sont des effrontés, des étrangers, des gueux, « des fds de gueux, etc., etc. »
Il n’y a pas d’exemple d’une émission de pièces plus faibles en métal lin que les pièces antérieures, qui n’ait eu pour effet la fuite de celles-ci. Pareillement , lorsque la place est au pouvoir d’une monnaie affaiblie et dété-
(I) Le Théâtre des Grecs, par le P. Brumoy. Tome XV, page. 102.
riorée par l’usage, si l’on y répand de la monnaie correcte' de poids et de titre, celle-ci disparaît presque aussitôt' qu’elle a vu le jour, et par la même raison.
Ce fait, dont la théorie rend compte facilement, est tout à fait semblable à ce qui se passe lorsque le marché a été envahi par du papier-monnaie déprécié, et qu’on s’aventure à y lancer des espèces d’or et d’ai^ent avec lesquelles il serait entendu que le papier-monnaie est au pair. A peine ces espèces sont-elles sur le marché qu’elles se précipitent à l’étranger ou qu’elles sont jetées au creuset ; ou bien, s’il en reste dans le pays, elles deviennent l’objet d’un commerce clandestin. Tout le monde sait ce qui s’est passé en France à l’époque des assignats, et en Angleterre à diverses périodes pendant vingt et quelques années à partir du mois de février 1797, époque où la Banque d’Angleterre cessa de rembourser en espèces ses billets au porteur. Aussitôt que les assignats en France et les billets de banque en Angleterre cessèrent d’être au pair avec les métaux précieux, ceux-ci disparurent de la circulation.
Dans des temps encore plus rapprochés, quelques faits du même genre se sont manifestés. On en a un exemple curieux au Pérou. L'affluence des piastres viciées de la Bolivie, dans lesquelles un gouvernement inattenlif ou prévaricateur a laissé introduire une proportion d’alliage beaucoup plus forte que celle qu’autorisait la loi, a chassé du Pérou les piastres nationales qui étaient régulièrement fabriquées.
Sir Thomas Gresham donna l’explication du phénomène dans une lettre qu’il adressa à la reine Élisabeth, lorsqu’il eot reçu d’elle la mission de se rendre dans les Pays-Bas pour y négocier un emprunt. 11 lui recommandait. comme une conséquence du raisonnement qu’il lui présentait, de retirer de la circulation les espèces altérées
que Henri VIII avait fait frapper. La reine se rendit à cet avis par une proclamation du 27 septembre loCO, en vertu de laquelle les anciennes pièces de monnaie ne devaient plus passer que pour la valeur répondant à leur teneur en métal fin. C’est pour ce fait que quelques personnes, et notamment M. Macleod, dans ses Eléments d Économie Politique (1), désignent sous 1e nom de théorème de Gresham celle proposition que la bonne monnaie ne saurait circuler à côté de la mauvaise, qui serait investie d’une même valeur légale.
11 résulte de là une difficulté pratique qu’on rencontre toutes les fois qu’ayant laissé la monnaie s’affaiblir en poids par l’usage, on forme le projet de la restaurer par l'émission de nouvelles espèces correctes de poids, et bien entendu de litre. Si l’on ne prend des précautions particulières, on est fort exposé alors à s’efforcer en pure perte, et à voir l’ancienne monnaie,. la monnaie usée, rester inaitresse de la place, et la nouvelle jetée au creuset ou enlevée par le commerce d’exportation, si bien que l’entreprise honorable et utile faite par l’autorité n’a pas plus de succès que celle des Danaïdes devant leur tonneau.
.Malgré l’expérience que l’Angleterre avait faite du temps ‘d'Élisabeth et antérieurement, malgré l’explication convaincante qu’avait donnée Gresham et ses recommandations ^ expresses, la difficulté se présenta de nouveau plus tard . et plongea le gouvernement anglais dans unegrande perplexité. Ce fut sous le règne de Guillaume 111. Nous avons à ce sujet le récit d’un éloquent historien moderne, Macaulay.- Nous allons le laisser parler.
€ La restauration fut une époque féconde en expériences et découvertes dans toutes les branches de la science. Il s’introduisit un grand progrès dans la manière de façon-
(1) Eléments of Political Economy, p. 477, édition de t84ft. in. 22
ner et de frapper la moaDaie. Un moulinet, qui remplaçait d’une manière remarquable la main de l’homme, fut établi dauslaTour de Londres. Ce moulinet était mis en mouvement par des chevaux. Les ingénieurs modernes le considéreraient sans doute comme une machine faible et grossière ; les pièces qu’il produisait néanmoins passaient pour les meilleures de l’Europe. 11 n’était pas aisé de les contrefaire, et comme leur forme était d'une rondeur parfaite, comme, de plus, leurs cordons portaient l’empreinte d’une légende, il n’y avait pas à craindre qu’on les rognât. Les monnaies fabriquées au marteau et celles qui étaient fabriquées au moulinet circulaient ensemble. On les recevait indistinctement dans les caisses de l’État, et, par suite, dans les payements entre particuliers. Les financiers de cette époque semblent avoir été pénétrés de cette •idée que la nouvelle monnaie, qui était excellente, ne tarderait pas à remplacer l’ancienne qui était fort dégradée. Pourtant, il suffit du simple bon sens pour comprendre que, là où l’État traite sur le même pied la monnaie parfaite et la monnaie inférieure, ce n’est pas la première qui exclura l’autre de la circulation, mais bien elle qui en sera exclue.
uSurle sol anglais, une monnaie rognée était aussi bien admise que la monnaie fabriquée au moulinet, dans le payement des taxes ou des dettes. Mais une couronne fabriquée au moulinet, dès qu’elle avait été jetée dans le creuset ou qu’elle avait traversé la Manche, acquérait infiniment plus de prix que la couronne rognée.
«On pouvait donc prédire avec assurance^ autant du moins que l’assurance est permise quand il s’agit de choses qui dépendent de la volonté de l'homme, que les piièces inférieures resteraient sur le seul marché où elles avaient chance d’atteindre les mêmes prix que les pièces supérieures, et (|ueles pièces supérieures prendraient
LA MONNAIE. SECTION IX, CHAPITRE IV. m
la même forme ou s’enfuiraient dans le lieu qui pourrait leur faire tirer quelque avantage de leur supériorité.
(I Mais ces considérations si naturelles échappèrent en général aux politiques de celte époque. Ils ne revenaient point de leur surprise que le public fût assez fou pour faire usage de la monnaie inférieure de préférence à la bonne. En d’autres termes, ils s’étonnaient que personne ne voulût payer 12 onces d’argent quand 10 faisaient l’affaire. Le cheval de la Tour continuait à tourner le manège, le moulinet continuait à fournir des charges d’excellente monnaie, et cependant celle monnaie disparaissait aussi vile qu’elle se montrait. On en fondait, on en exportait, on en mettait en réserve des masses considérables, mais on trouvait à peine une pièce nouvelle dans la caisse d’une boutique, ou dans le sac de cuir que le fermier rapportait chez lui delà foire aux bestiaux. Dans les recettes et les payements de l’Échiquier, la monnaie fabriquée au moulinet n’excédait pas 10 scbellings par 100 livres. Un écrivain de cette époque cite le cas d’un marchand qui, sur une somme de 35 livres, ne reçut qu’une seule demi-couronne en argent fabriquée au moulinet. Cependant les ciseaux des rogneurs étaient constamment à l’œuvre. D’un autre côté, les faux-monnayeurs se multipliaient et prospéraient, car plus la monnaie courante était de (jualité inférieure, plus on l’imitait facilement. »
Les précautions à prendre en pareil cas sont à peu près les mêmes qui ont été indiquées pour le cas où il s’agit de maintenir la monnaie dans l’état correct. On peut établir que les monnaies anciennes qui restent mêlées à la nouvelle émission, no circuleront plus qu’en raison de leur poids. On peut encore attribuer aux anciennes monnaies un cours calculé sur la perte moyenne qu’elles ont éprouvée. Le premier expédient est incomparablement le meilleur, il est même le seul bon, pour les
3iO COURS D’ÉCONOMIE POLITIQUE.
transactions un peu con.sidérabIes ; le second est plus commode pour les achats courants dans lesquels on n’a pas toujours sous la main une balance, et où une petite erreur sur le poids des pièces de monnaie est sans conséquence. On a \u que c’était celui qui avait été adopté en France pour les louis d’or et les écus de 6 et de 3 livres, après qu’on se fut mis à fabriquer les pièces d’or et d’argent du nouveau système, en vertu de la loi du 7 germinal an XI. Le décret du 12 septembre 1810 réduisit les pièces d’argent de 3 et de 6 livres et les louis d’or de 24 et de 48 à une valeur en francs qui était sensiblement audessous de ce qu’il. eût fallu si leur poids fût demeuré intact.
Un autre expédient à mettre en œuvre consisterait à interdire la circulation des anciennes monnaies, ou du moins à l’empêcher dans la limite Où l'autorité peut faire sentir son influence, et par les moyens qu’il lui est permis d’employer, c'est-à-dire en défendant aux receveurs des deniers publics de les accepter en acquit des contributions diverses. Les citoyens de toutes les classes ont si souvent affaire au percepteur ou au receveur qu’une n>onnaie qui n’a pas son issue de ce côté ne saurait rester dans la circulation. Ainsi démonétisées, les pièces anciennes se vendraient au poids comme des lingots et trouveraient preneur pour leur valeur réelle, sans aucune peine.