ARTICLE TROISIÈME GESTES COMMUNIQUÉS
Nous avons, jusqu'ici, parcouru l’un après l’autre tous les organes susceptibles de mouvements expressifs, d’inflexions ayant un sens et par suite propres à traduire au dehors les sentiments éprouvés par l’âme, ou que l’âme désire communiquer.
Cette étude nous permet de constater qu'il y a des inflexions universelles, c’està-dire qui s'appliquent à tous les organes : par exemple, la véhémence s'exprime d’une manière analogue soit par l'attitude des jambes, soit par celle du torse, ou de
la tête, soit par le mouvement du bras, Mais nous avons vu qu'il y en a de spéciales et qui sont le propre d’un organe en particulier, par exemple, les expressions de l’œil et de la main.
Il ÿ a une troisième espèce d’inflexion, dont nous n'avons pas encore parlé : ce sont les inflexions comm uniquées, lesquelles ne doivent pas être confondues avec les inflexions propres, Un agent complexe, comme la tête, peut se trouver dans ie cas de faire des gestes incompatibles. Ainsi nous avons vu que les yeux constituent, dans la tête, l'organe le plus important et le plus expressif au point de vue intellectuel.
Or la petitesse et la délicatesse de cet organe, quand il s’agit d’en faire un instrument d’expressicn, exige la presque immobilité de la tête D’un autre coté, certains mouvements d'ensemble de la tête sont, non seulement très expressifs, mais quelquefois spéciaux. Dans l'occurrence du besoin de se servir simultanément ec de la tête et des yeux, faut-il que l’orateur sacrifie un de ces deux myens puissants
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d'action ? Non, la nature a heureusement pourvu à cette difficulté par la transmission ou la communication de certaines inflexions de la tête à un autre organe, auquel ces inflexions ne sont pas spéciales.
D'ailleurs la tête est un organe qui n’est pas susceptible de mouvements bien développés ni visibles au loin. Cette seule rdison suffirait pour rendre nécessaire, ou simplement pour expliquer la transmission de certaines inflexions de la tête à un autre organe, soit pour exprimer eilemême un autre sentiment simultanément, soit pour atteindre plus aisément des auditeurs éloignés.
C’est généralement à la main que la tête transmet ainsi certaines inflexions qui lui sont propres. Aussi dit-on que la main est le visage de l'orateur pour l’auditeur éloigné. De fait, dans l’intimité, cette transmission se fait beaucoup plus rarement ; car la tête ne confie ainsi ses mouvements propres que pour suppléer à son impuissance, ou pour ajouter à ses mouvements communiqués quelque chose qu’elle ne
pourrait pas faire seule en même temps.
Venons à un exemple.
Une passion puissante a pour caractère l'œil fixe. Or cette fixité serait impossible dans certains cas, par exemple, dans le cas d’une menace, qui se fait, comme nous l'avons vu, par une inclinaison oblique réitérée de la tête. Alors c’est la main qui fait l’inflexion, et la tête avec l’œil reste fixe. Aussi l’homme qui menace avec la main est-il beaucoup plus énergique. On peut en donner une raison additionnelle :
Un homme qui menace de la tête n’est pas très sûr de son coup, parce qu’il ne peut pas viser; mais celui dont l’œil est fixe et qui menace de la main, est sûr de frapper juste. La menace de la tête est plus physique : c’est la nature qui se trahit. La menace de la main est plus intelligente ; elle est plus calculée. Dans cette dernière, l’œil dit beaucoup ; dans la première, il ne dit presque rien.
Mais la menace peut se faire dans d’autres circonstances,
Supposons que, dans une assemblée,
l’orateur ne veuille pas faire connaître à l'auditoire son mécontentement menaçant, mais seulement à celui à qui la menace s'adresse. Alors se sera l’œil qui fera l’inflexion, intelligible seulement pour l’individu menacé ; mais peut-être que la main, en ce crispant, témoignera silencieusement de la détermination de la volonté.
i Si quelqu'un, qui a intérêt à ne pas laisser connaître sa colère, se trouve brusquement surrexcité, il pourra se faire qu'il trahisse sa menace par une agitation en soubresaut des épaules. S'il se maîtrise assez pour ne rien laisser paraître à l’extérieur, sa menace se transmettra à ses Jambes, et jusqu’au bout des pieds, dont les orteils se crisperont.
En résumé, la menace faite par la tête est une menace physique ; par la main, menace intelligente; par l'œil, menace silencieuse, déguisée à une partie de l’auditoire ; par les épaules, menace arrachée ; par les jambeset les pieds, menace cachée.
On pourrait peut-être faire la question :
« Pourquoi dites-vous que ces ; tes sont
des gestes communiqués ? Pourquoi ne seraient-ils pas des gestes communs à la tête et à la main?» La réponse est très simple : C'est que le geste de la menace dans la tête et sans la main, a toujours sa signification, même sans le regard ; tandis que, sans le regard, le geste de la main ne signifierait rien, ou signifierait autre chose. C’est donc un geste propre de la tête; et ce geste fait par la main n'a de signification qu'autant que la tête lui en donne.
ARTICLE QUATRIÈME CENTRES OU FOYERS l’EXPRESSION
Outre le sens général qu'exprime la forme d’un geste, comme nous l’avons étudié jusqu'ici, il y a un grand intérêt à étudier le sens spécial qu’ajoute à un geste quelconque son point de terminaison et surtout son point de départ.
Si, par exemple, j’étends le bras, une foule de sens différents peuvent exiger ce mouvement général ; car je puis étendre
le bras pour repousser, r “1 protéger, pour décrire, pour flatter, p «° affirmer, etc, C’est la fin ou la ter"ninaison du geste indiquée par l’attitude ou le “iouvement de la main qui en détermine le sens précis.
Mais c’est surtout le point de départ du geste qui est intéressant. En effei, une indication faite avec sentiment ne déter-:
mine pas seulement l’objet, mais elle établit aussi le rapport qui existe entre cet objet et la partie intime de notre être affectée par lui. Ce dernier effet se manifeste par le point de départ du geste chez l’orateur. Ainsi, pour dire qu'une chose est admirable, nous partons d’une partie de notre corps qui caractérise le sentiment qui nous anime.
Ces points de départ du geste né sont Pas arbitraires. Nous en connaissons déjà une partie ; nous allons compléter la série.
ls sont au nombre de neuf, que Delsarte désigne sous le nom de foyers d’expressions. Ils sont les subdivisions de trois régions principales : I. cranienne, II. faciale, III. thoracique.
En voici la nomenclature, avec leurs caractères généraux :
Région temporal—esprit : la passion cranionne
F occiput —vie
3’ pariétal —âme
| Région 2 front —esprit : l'intelligence
faciale
1 bouche —vie
joues —îme
1” abdomen—vie | Région
2” poitrine —esprit ; l'instinct.
| thoracique
3”” estomac —îme
Pour bien faire comprendre cette nomenclature, supposons qu’il s'agisse de caractériser un homme, on dira, en touchant les foyers correspondants :
C’est un homme qui ne vit que pour manger.
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3” C’est un homme tout cœur.
2” C’est la loyauté même.
1 Il n'est pas indifférent aux douceurs de la vie.
3 C’est un homme très aimable.
2 C’est un homme très réfléchi,
2" C’est un homme dont il faut se défier.
3" C’est exalté! C'est un poète.
l" C’est un homme aux passions les plus violentes,
Pour mieux faire comprendre encore les rôles de ces foyers d'expression, je vais en descendre la gamme, en supposant une petite histoire, Imaginons quil s'agisse d'un général qui s'est fait prendre dans un guet-apens avec une partie de son armée. Quand il a bien constaté sa position, il cherche à en sortir. Je commence ici mon histoire en la mettant dans sa bouche :
2 Comment sortir d'ici ? Car il faut en.
sortir: je n’ai pas envie de rester prisonnier comme un oiseau dans sa cage.
1’ Eh bien ! il faut en sortir par un coup désespéré, en faisant une trouée dans les
rangs ennemis, fallût-il pour cela faire gai presque tous mes soldats.
” Mais quel massacre !
= S'il y avait moyen de faire autrement.
3 Pauvres jeunes gens! les envoyer à la boucherie pour m'empêcher de rester prisonnier !
1 Mais en seront-ils plus riches? Ils seront prisonniers comme moi.—Chacun pour soi. Charité bien ordonnée commence par soi-même. Je ne veux pas crever prisonnier.
2” D'ailleurs qu'est-ce qu’on dirait de moi? On dirait que j'ai été trop lâche pour risquer ma vie.
3” Oui, mais je ne suis pas seul : et ces pauvres soldats, eux aussi tiennent à la VIe...
1” Que le diable les emporte ! ! pourvu que je me sauve, je ne m'occupe pas du reste.
Nous venons de descendre la gamme des foyers d’expression; nous allons maintenant la remonter, mais avec une autre histoire, pour ne pas nous répéter. Supposons
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un homme intelligent, mais se livrant à des excès de boisson. A la suite d’une nouvelle crise, il revient à lui-même et s’abandonne à ses réflexions en cherchant à s’excuser. C’est lui qui parle :
1” Bon, encore une fête! Mais J'étais si altéré. On ne peut pas cesser tout d’un coup. Je ne pouvais pas me laisser mourir de soif.
3” Oui, mais c’est comme cela que je me ruine; et... je ne me nuis pas tout seul. J'avais promis de ne plus faire d’orgie.
2” Je devrais pourtant être capable de tenir ma promesse, Oh ! ce n’est pas parce que je ne suis pas capable que je ne l’ai pas tenue. Mais j'avais soif et je me suis laissé tenter.
1 Et puis, le vin était si bon. Après tout, c’est fait pour être bu, du vin. Sans
: cela, on ne cultiverait pas la vigne.
3 Oui! mais cette pauvre femme et + ces pauvres enfants qui pleurent à cause de moi et que je jette dans la honte et la
misore. Eh bisn! c’est fini, je ne boirai plus.
2 Hélas! j'ai pris bien des fois déjà cette résolution, et je ne l’ai Jamais gardée,
2" Comment m'y prendre pour être plus fidèle ? |
5 Ah! si ma vie était à recommencer !
1” La conclusion, c’est que je ne suis qu'un misérable.
Cette seconde histoire montre qu'il vaut mieux remonter la gamme des foyers que la descendre.
Si l’on essaie de trouver d’autres foyers d'expression, on n’en trouvera pas à ajouter aux neuf indiqués par Delsarte.