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Cours d'éloquence parlée d'après Delsarte

Ceux qui ont fréquenté, pendant ces vingt-cinq dernières années, les cours de la Faculté des Arts ou de la Faculté de Théologie de l'Université Laval, se rappellent les leçons théoriques et pratiques sur l'art oratoire que donnait Monseigneur Hamel aux étudiants de ces Facultés. Depuis deux ans, le distingué professeur d'Eloquence parlée a dû descendre d'une chaire, où sa vieillesse active se plaisait à prolonger un docte enseignement. Mais M^ Hamel se résigne mal à l'oisiveté que pourraient justifier ses soixante-quinze ans, et il livre enfin aujourd'hui, au public, le texte de ces leçons que depuis longtemps ses anciens élèves attendaient avec impatience. Et c'est ce Cours tV Eloquence parlée que nous sommes heureux de présenter

à tous ceux qui désirent s'instruire de l'art oratoire.

M^"" Hamel a été parmi nous, l'un de ceux qui, les premiers, ont attiré l'attention de leurs compatriotes sur les défauts particuliersà notre langage. On sait comme nos gens instruits, venus pour la plupart des campagnes, et fils d'ouvriers ou de cultivateurs, ont d'ordinaire apporté au collège ou au petit séminaire, et y ont conservé trop volontiers, les habitudes vicieuses de prononciation et d'articulation qu'ils avaient de bonne heure contractées. Nous sommes aujourd'hui encore bien lents à nous corriger de ces défauts ; si cependant on y travaille avec plus de soin qu'autrefois, surtout dans nos maisons d'éducation, il faut attribuer l'initiative de ces heureuses réformes aux maîtres qui rapportèrent de France au Canada, avec des théories et des habitudes meilleures, le désir d'en faire bénéficier leurs compatriotes. Les abbés Lagacé, Hamel, et Cyrille Legaré, occuperont une large place parmi ces apôtres de la bonne diction.

M^"" Hamel eut la bonne fortune de suivre à Paris, pendant son séjour à l'Ecole des Carmes, les leçons de celui que Ton a justement appelé le législateur de l'art oratoire. Il fut pendant quatre ans, de 1854 à 1858, le disciple attentif, et nous pourrions ajouter, le disciple préféré du maître. François Delsarte (^) était alors à l'apogée de sa gloire. Ses leçons lui attiraient les plus illustres élèves. Recherché dans les meilleurs salons de la capitale, artiste aimé de la Cour, il avait une réputation qui s'étendait en Europe bien au delà des frontières de la France. Laurentie, Riancey, Lamartine, Théophile Gautier lui consacraient dans les Revues les articles les plus élogieux.

Obligé de renoncer à la carrière du théâtre, à cause de sa voix qu'avaient fatiguée et brisée les méthodes encore trop

(1) Né à Solesme, en 1811 ; élève du Conservatoire de Paris, de 1825 à 1829 ; mort à Paris, le 21 juillet 1871. Delsarte qui a fait pour ses élèves de si savantes théories sur l'art oratoire ne les a jamais lui-même publiées.

fantaisistes du Conservatoire, Delsarte se consacra tout entier à l'enseignement, et il s'employa à rechercher les lois précises et scientifiques d'un art qu'il savait être encore si imparfaitement établi. Il voulut faire reposer ses théories sur une étude plus minutieuse de la nature ; et puisque le discours n'est que la manifestation d'une âme, c'est sur la science de l'âme humaine que Delsarte appuya ses démonstrations.

Spiritualiste et catholique convaincu, puisque l'art l'avait conduit à Dieu, Delsarte fonda sur la notion de la Trinité sa psychologie et sa philosophie de l'éloquence parlée. Et tout cet échafaudage n'est pas, comme on le pourrait penser, une construction aprioristique. Si, par exemple, il a réduit à trois parties distinctes l'art oratoire, à savoir : les sons ou inflexions, le geste, et le langage articulé, ce n'est pas pour le seul motif d'ajuster à la Trinité sa doctrine, mais c'est parce que l'observation et l'expérience lui ont fourni cette conception, c'est parce que l'âme humaine, qui est à la fois — comme Dieu — vie, intel-

ligence et amour, emploie successivement, et à mesure que chez l'enfant elle prend conscience de ses facultés, les sons ou inflexions pour manifester les premières sensations de la vie, le geste pour marquer ses affections ou sa haine, et enfin, plus tard, la parole articulée pour exprimer les pensées de l'esprit.

Le lecteur verra lui-même quels développements heureux, quels aperçus ingénieux, et quels suggestifs raisonnements peuvent se déduire des principes que Delsarte a si diligemment posés. Et le propre du Cours d' Eloquence parlée est précisément de reproduire avec une scrupuleuse fidélité la doctrine et l'enseignement de Delsarte. M^"" Hamel, qui a gardé un si cher souvenir des leçons et de l'amitié du maître, s'est appliqué à faire ici revivre son esprit. On remarquera sans doute dans quelle large mesure M^'"" Hamel a été original et personnel, et quelle grande part il a faite dans ce livre à sa propre expérience ; mais toujours il s'est efforcé, de donner à la pensée de Delsarte sa valeur réelle, et

les observations de l'auteur ne font que mettre cette pensée en meilleure et plus vive lumière.

On saura gré, d'ailleurs, à M^^' Hamel de s'être toujours souvenu qu'il écrivait son livre pour ses compatriotes canadiensfrançais, d'avoir pris si souvent autour de lui la matière de ses leçons, et d'avoir si soigneusement signalé les défauts que nous avons à corriger.

Nous croyons donc que ce Cours d' Eloquence parlée rendra de très grands services, et nous espérons qu'il sera accueilli avec empressement surtout dans nos maisons d'enseignement secondaire. La haute portée des théories qu'il enferme, et des doctrines qui y sont exposées, nous permettent de penser que c'est aux maîtres, et aux élèves de nos collèges et de nos petits séminaires que ce livre sera plus particulièrement utile. Il devrait aussi se trouver dans les mains, ou dans la bibliothèque de tous nos avocats, prédicateurs, députés et candidats de nos verbeuses campagnes électorales.

Il est désirable que l'on apprécie de plus en plus parmi nous les choses de l'art en général, et la pratique de l'art oratoire en particulier. C'est beaucoup que de pouvoir composer un beau discours ; mais il est presque aussi nécessaire de savoir bien prononcer, et de conduire avec naturel sa voix et son geste. Les paroles de Cicéron, très anciennes, sont toujours vraies, et Delsarte les eût signées : « L'action seule est toute-puissante dans le discours. Sans elle, le meilleur orateur ne peut obtenir de succès, et par elle un orateur médiocre l'emporte souvent sur les plus habiles. » (^) Et Cicéron, qui était pourtant fort de toute son expérience personnelle, appuyait encore cette pensée sur l'autorité de Démosthènes.

Mais si l'action oratoire est toute-puissante, il est difficile de la bien pratiquer. Il s'agit, en effet, d'être naturel, et c'est à quoi les hommes réussissent le moins.

Aussi bien, notre nature, à nous, est si

(1) De oratore, III, 56.

xu

riche et si complexe, et il est si rare qu'on en puisse bien exploiter toutes les ressources. Elle a donné à chaque passion de l'âme, et c'est encore Tullius qui l'a dit le premier, sa physionomie, son accent et son geste. Tout notre corps vibre comme une lyre sous le souffle et sous l'impulsion des divers sentiments ; mais les cordes de cette lyre sont souvent mal disposées ou capricieuses, et il faut, pour qu'elles s'harmonisent, les savoir toucher d'une main délicate et exercée.

Cet art de donner à chacune de nos passions oratoires sa physionomie, son accent et son geste, cet art de faire harmonieusement vibrer toutes les puissances sensibles de notre être, c'est dans le Cou7's cV Eloquence j^arUe de M^"" Hamel qu'on le pourra découvrir, et c'est en l'étudiant et pratiquant qu'on le pourra conquérir. Il ne manque vraiment à ces excellentes leçons, exposées dans un style si clair, sobre et substantiel, que l'exemple si vivant, et la mimique si expressive et significative de l'auteur.

En terminant la lecture de ce Cours, le disciple ne pourra s'empêcher de répéter, en les appliquant à M^"" Hamel, les paroles aimables par lesquelles Catulus met fin aux dialogues sur V Orateur : « Je crois bien, dit-il à Crassus qui, sous les frais platanes, lui avait doucement révélé les secrets de son art, je crois que vous n'avez rien oublié. Et, autant que j'en puis juger, vous avez exposé vos préceptes avec tant de talent, qu'au lieu de paraître avoir pris des leçons chez les Grecs, vous semblez plutôt capable de leur en donner. »

Camille Roy, p*'^.

Québec, le 6 août 1906.

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