LES MEMBRES, I
Le corps, dans son ensemble, tait peu de mouvements, et ceux-ci sont peu considérables.
L'importance du corps au point de vue mimique, gît surtout dans les attitudes qu'il affecte suivant sa position sur les jambes.
SECTION PREMIÈRE
Lesjambefi.
La position relative des jambes détermine très nettement les trois genres d'attitude que peut prendre le corps : Excentrique (1), normal (3) et concentrique (2).
L'attitude normale (3) est celle dans laquelle le poids du corps est également réjDarti sur les deux jambes. L'attitude excentrique (1) a lieu lorsque la jambe de devant estplus forte que l'autre. J'appelle jarnhe forte celle sur laquelle porte principalement le poids du corps. Enfin dans l'attitude concentrique (2), la jambe forte est en arrière.
Comme on doit s'y attendre, chacun de ces genres est susceptible de refléter l'un ou l'autre des deux autres, et se subdivise par conséquent en trois espèces, ce qui donne neuf attitudes très caractérisées.
Commençons par" le genre normal (3), c'est-à-dire égale répartition du poids du corps sur les deux jambes. La plus simple de ces attitudes est celle qui correspond à la plus grande neutralité de tout le corps. Elle se définit : « Egale répartition du carps sur les deux jambes, les talons se touchant. «c (III-o). C'e^t une attitude de neutralité, celle que l'on ftiit prendre aux soldats dans les rangs en parade, lorsqu'ils ne font rien et que cependant ils ne sont pas censés se reposer. C'est aussi une attitude de faiblesse réelle ou affectée. Dans la faiblesse réelle, comme dans l'enfance ou après une fatigue, les jambes sont un peu infléchies ; on le constate surtout chez les vieillards. Dans la fiii blesse affectée, comme dans l'attitude respectueuse de quelqu'un qui salue un supérieur, les jambes sont rigides.
La forme excentrique du genre normal (III-l) n'est autre que la précédente avec écartement latéral des jambes. C'est la plus forte de toutes au point de vue du poids à supporter. Aussi est-ce l'attitude vertigineuse ; c'est aussi celle que prend
instinctivement l'homme ivre. C'est l'attitude de l'homme faible des jambes, et celle du manoeuvre accoutumé à porter de lourds fardeaux. Enfin c'est F attitude de l'homme qui prend ses aises, avec cette différence toutefois, que celui-ci a les jambes tendues, tandis que les autres les infléchissent. Les pieds dans cette attitude sont généralement parallèles, pour donner' plus de stabilité d'avant en arrière.
La forme concentrique du genre normal (III-2) consiste encore en une égale répartition du corps sur les deux jambes, cellesci étant écartées d'avant en arrière. Cette attitude n'est pas fixe comme les deux précédentes, mais alternative au point de vue des émotions. C'est l'attitude de l'homme indécis entre l'action et le recul. Il faut prendre un parti ; on se consulte dans cette attitude, qui en eftet peut aboutir aux attitudes les plus extrêmes soit concentriques soit excentriques.
Si nous passons maintenant au genre concentrique (II) nous constaterons que la plus concentrique de toutes (II-2) est
celle dans laquelle la jambe forte est aussi en arrière que possible par rapport à la jambe faible, qui se trouve en avant. C'est à peu près l'attitude du maître d'armes, sauf la position du pied qui est plutôt droit qu'en dehors. C'est l'attitude d'un homme qui se met en garde contre une attaque. C'est par conséquent une position de faiblesse au moins supposée. La jambe forte est infléchie comme dans l'attitude de l'homme qui va se laisser cheoir. L'instinct suggère naturellement cette attitude, qui favorise la chute de manière à ce qu'elle oftre le moins de dangers possible. C'est une attitude de réaction : c'est le mouvement produit dans l'eftroi après avoir repoussé le danger. On pourrait dire qu'elle indique la faiblesse d'un homme fort, mais pris de vertige.
La forme normale du genre concentrique (II-3) est la plus belle de toutes les vraies attitudes. L'homme de la bonne société se tient rarement sur les deux jambe» avec une égale force ; il s'appuie généralement plus spécialement sur une jambe.
C'est l'attitude de l'orateur calme. En voici la forme oratoire : « Talons peu écartés; les orteilles sur la même ligne de front (c'est-à-dire sur une ligne j^arallèleà celle des yeux) ; le pied de la jambe forte est presque perpendiculaire à la ligne de front, tandis que celui de la jambe faible fait un angle d'environ 45 degrés ou un demi-droit. » Cette attitude est celle de la réflexion : elle annonce le calme, l'indépendance, la possession de soi-même, et a quelque chose d'intelligent. Elle exige une force dont ne sont capables ni l'enfant, ni le Aàeillard, et suppose une souplesse que n'ont pas habituellement les hommes de travail matériel. C'est l'attitude la plus forte que puisse prendre l'homme délicat. Dans l'antiquité, on l'aimait beaucoup, car elle est très gracieuse et suppose un organisme bien équilibré. Aussi est-ce l'attitude que doit prendre l'orateur dans l'état normal.
L'homme du peuple, l'homme de peine, gesticule avec tout le corps, parce qu'il n'a pas de souplesse dans les membres. Aussi
sa gesticulation est-elle lourde et peu expressive. L'homme de la bonne société au contraire gesticule peu avec le corps ; il fait surtout usage de l'expression physionomique du visage, ainsi que de ses bras, lesquels ayant beaucoup de souplesse sont susceptibles de caractériser les nuances les plus délicates. Il faut donc que l'orateur évite de gesticuler avec son corps, ce qui exige qu'il ne pose pas également sur les deux jambes. Autrement au moindre changement d'attitude il serait forcément obligé de produire avec son corps un balancement désagréable. Il faut donc que son corps soit pour ainsi dire en équilibre sur la moindre surface de base possible, c'est-à-dire, sur un seul pied. Alors il est comme obligé de tenir son corps immobile. Et il se trouve que c'est de cette manière qu'il a la plus grande force d'expression, parce que cette fixité du corps permet plus de fermeté dans le regard. Ensuite les mouvements de pivot du corps autour de son centre de gravité se font plus aisément, en même temps que les gesticulations de la tête et des bras
sont plus élégantes. Cette attitude du reste est tout à fait naturelle, et c'est celle que les sculpteurs adoptent pour les statues des grands hommes, spécialement des orateurs.
Cet attitude est cependant fatigante à la longue ; aussi peut-elle se prendre alternativement sur l'une ou l'autre jambe. Le passage de l'une à l'autre doit se faire presque imperceptiblement et sans changer de front. Pour cela le changement de position se fait en deux temps : Dans le premier, le pied faible tourne sur les orteils, et, sans changer la place de celles-ci, se met presque perpendiculaire à la ligne de front, pendant que le corps passe presque imperceptiblement de la jambe forte sur l'autre qui tend à devenir forte à son tour. Dans le second temps, la jambe primitivement forte devient faible par la rotation du pied autour des orteils, toujours sans changer la place de celles-ci. Ces détails peuvent sembler minutieux ; ils sont cependant l'expression exacte de ce qui se fait, en bien moins de temps heureuse-
ment qu'il n'en faut pour le décrire. Si l'on voulait agir autrement et faire cette transition en un seul temps, il en résulterait de petits sauts qui rendraient l'orateur ridicule. Si, d'un autre côté, au lieu du glissement que je viens de décrire, on faisait ce changement de position en levant les pieds, ce serait un piétinement loin d'être agréable.
Comme ce changement de position n'est pas un changement de front par rapport à l'auditoire, et que d'ailleurs il se fait pour ainsi dire à la dérobée, il s'ensuit que ce n'est pas un ijeste impliquant une signification. Il se fait de temps en temps simplement pour soulager l'orateur, absolument comme le clignement des yeux, comme la respiration. Cependant il serait inexact de croire que, si peu perceptible ({u'il soit, ce changement passe complètement inaperçu. De fait, l'orateur par là ne se repose pas tout seul : il soulage en même tenq)s l'auditoire, qui, à son insu, se repose avec l'orateur.
Nous avons déjà remarqué qu'il y a
sympathie entre l'orateur et ses auditeurs; aussi faut-il que l'orateur évite pour luimême toute cause de fatigue dont l'auditoire peut avoir conscience. Ainsi un orateur qui se tiendrait constamment sur la même jambe, finirait par cela seul par fatiguer ses auditeurs, sans que peut-être ceux-ci pussent dire pourquoi. Chaque fois en revanche que, pour se reposer, l'orateur change de position, l'auditoire sans même le remarquer mais par le seul fait que cela se passe sous ses yeux, se repose et se sent soulagé avec l'orateur.
Il suit de là que ces changements de position sans changement de front n'exigent pas d'être faits à un changement d'idée. Ils peuvent s'exécuter au milieu d'une phrase et sans empêcher les gestes vraiment significatifs.
Tout ce que nous venons de dire se rapporte à la forme oratoire de l'attitude concentrique-normale. La même attitude peut être prise dans une foule d'autres circonstances indépendantes de l'art oratoire. Alors elle n'est pas astreinte à une défini-
tion aussi minutieuse que celle que nous avons donnée. Ainsi il n'est pas nécessaire que le bout des deux pieds soit sur une ligne de front ; le pied faible peut se trouver plus ou moins en avant du pied fort, ou plus ou moins écarté latéralement. La seule règle alors à laquelle on soit astreint pour que l'attitude soit toujours gracieuse, c'est qu'on soit tellement appuyé en équilibre sur la jambe forte qu'on puisse soulever le pied faible de terre sans remuer le torse.
Si, dans cette attitude, on exige plus de l'orateur que des autres, c'est que l'orateur, s'il veut bénificier de l'avantage de pouvoir se reposer en passant d'une jambe sur l'autre, doit le faire de manière à ce que ce ne soit pas un geste, c'est-à-dire, si naturellement, si imperceptiblement que l'auditoire ne le remarque pas.
Lors(pie la jaml)e forte se rapproche lentement de la jambe fail)le, c'est la mar- (jue de la colère dissimulée mais prête à se manifester; c'est le tigre qui va se jeter sur sa proie. Si, au contraire, c'est la jambe
libre qui se rapproche doucement de la jambe forte, c'est la colère qui se passe, ou la vengeance qui est ajournée.
Passons maintenant à l'attitude excentrique du genre concentrique (II-l). Nous n'aurons pas à en parler longuement, parce qu'elle n'a pas l'importance de celle qui vient de nous occuper. Cette attitude diffère de la précédente en ce que les deux jambes sont toutes deux tendues mais inégalement, la jambe la plus forte étant en arrière de l'autre. C'est une attitude de défi, de mépris, de provocation en attendant l'attaque.
Reste le genre excentrique. L'attitude la plus excentrique du genre excentrique (I-l) est absolument l'inverse de la forme concentro-concen trique (II-2). « La jambe forte est aussi en avant que possible et la jamlje faible en arrière. » C'est l'attitude de véhémence.
Avant d'aller plus loin, comparons les attitudes marquées respectivement d'un même nombre (I-l), (II-2), (III-3). Toutes trois sont des attitudes résolues mais
voient le résultat différemment. Dans l'attitude excentro-excentrique (I-l), on se croit plus fort, on croit pouvoir vaincre. Dans l'attitude concentro -concentrique (II-2), on redoute : on a affaire à un adversaire puissant. Dans l'attitude normonormale (III-3), on pèse les chances. La première (I-l) est de l'imprudent;- la seconde (II-2) est du sournois; la troisième (III-3) est de l'homme réfléchi.
L'attitude concentrique du genre excentrique (1-2) est l'opposé de la forme excentrique du genre concentrique (II-l). Les deux jambes sont tendues inégalement, et la plus tendue est en avant de l'autre. C'est encore une attitude de défi, mais- le défi attaquant. Il y a plus de hardiesse ou de fanfaronnade que dans le défi du genre concentrique. Il y a aussi plus d'orgueil.
Enfin la forme normale dugenre excentrique (I-o) consiste en ce que la jambe forte est légèrement en avant de la jambe faible. C'est une position purement de transition, qui exprime la curiosité, l'in-
quiétude, et qui se résout promptement en une autre plus stable. Elle est par conséquent peu importante. Aussi Delsarte,s'écartant de sa rigueur théorique, l' avait-il remplacée par une autre qui est plutôt une marche révérencieuse qu'uu attitude.