‹ Cours d'éloquence parlée d'après DelsarteChapitre 3 sur 51 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

§1. Delsai'te.

L'éloquence est un art complexe. Il comprend :

l*" Les connaissances qui constituent les Humanités et les Belles-Lettres.

2*^ La disposition logique de tous ces matériaux pour en composer un discours propre à atteindre son but. C'est l'objet spécial de la Rhétorique.

3" La manifestation extérieure de la pensée par l'action oratoire, ou l'art de parler son discours. C'est cette troisième partie qui est l'objet de ce petit traité, que pour cela nous intitulons « Cours d'Eloquence parlée » .

Il ne suffit pas d'avoir écrit un beau dis-

cours, ni même de le lire ou de le prononcer d'une façon quelconque. Le discours le mieux fait, s'il est mal dit, n'atteint pas son but. Les personnes intelligentes, qui s'attachent plus au fond qu'à la forme, sont rares dans un auditoire. La masse est surtout sensible à l'action extérieure. De là l'importance de l'élocution. Car, s'il n'est pas donné à tout le monde d'être poète, tout le monde doit être plus ou moins orateur. On le sait, nascuntur poetœ, Jiunt oratores. Il ne faut donc rien négliger de ce qui peut contribuer à faire bien parler.

On a beaucoup écrit sur l'élocution ; mais c'est un art si compliqué, qu'il est presque impossible de s'y reconnaître à moins d'avoir un bon fil conducteur. Aussi, que de règles arbitraires n'a-t-on pas énoncées à propos de déclamation ! Heureusement il n'en est plus de même aujourd'hui. Cet art a trouvé dans Delsarte son législateur, et est devenu une science positive, ayant ses règles précises d'autant plus fixes qu'elles sont fondées sur la nature.

Delsarte est encore peu connu au Canada. Il n'y a à cela rien d'étonnant. Bien qu'il ait eu une réputation européenne de son vivant, il a été presque oublié en France après sa mort. Chose étonnante ! c'est aux Etats-Unis, pour ne pas parler de l'Université Laval au Canada, qu'on a saisi tout de suite l'immense portée des idées de Delsarte, et qu'on s'est mis à enseigner soi-disant suivant ses principes. Mais voilà qu'en France on semble regretter de s'être laissé devancer, et on revient à cet illustre maître. Dans ces dernières années, des ouvrages importants ont été publiés' pour propager ses méthodes. Mais ces ouvrages sont tous incomplets. Quelques-uns, écrits par des auteurs incrédules, n'ont pris, pour ainsi dire, que le squelette de la méthode de Delsarte, sans en prendre l'âme — Elève de Delsarte pendant quatre ans, nous avons écrit presque sous sa dictée, et nous croyons avoir la bonne fortune d'offrir à nos lecteurs la méthode complète et vivante du maître.

Sans être hostile à la religion, Delsarte

dans sa jeunesse était incroyant, résultat de son éducation première. C'est en remontant de l'Art à son Auteur, qu'il se convertit et devint un fervent chrétien pratiquant. Le célèbre Victor Cousin, qui était son ami, lui dit un jour qu'il trouvait son enseignement magnifique, mais trop religieux en présence d'un auditoire qui ne l'était pas beaucoup. « Que voulez-vous, mon cher Monsieur, lui répondit Delsarte, ce n'est pas la Religion qui m'a mené à l'Art ; c'est l'Art qui m'a mené à la Religion. Car l'Art est essentiellement religieux ; et je ne puis en parler sans le montrer tel qu'il est. »

Nous allons, dans ce chapitre préliminaire, essayer d'esquisser ce que Delsarte regardait comme la philosophie de l'élocution.

§2. Les trois manifestations de la lyarole complète.

Delsarte avait remarqué que toute élocution parfaite contient trois espèces de manifestations extérieures qui concourent en-

semble à la perfection de l'art oratoire : la parole articulée, les inflexions de la voix, et la gesticulation. Ce chiffre 3, qu'il retrouvait dans les facultés de l'âme, et que ses études religieuses lui montraient dans la sainte Trinité, fut tout une révélation pour lui.

Il faut dire que, tout en n'ayant qu'une instruction restreinte, il était un homme de génie, et d'un génie hors ligne. D'un coup d'oeil il vit, dans cette Trinité auguste, toute une lumineuse synthèse briller à ses yeux. Cette synthèse, ses observations subséquentes et ses études ne firent que la confirmer et la démontrer.

Voici son raisonnement.

Dieu existe essentiellement, et essentiellement aussi il est un en trois personnes, le Père, le Fils, et le Saint-Esprit. Donc tout ce qui participe à V existence doit refléter d'une certaine manière cette trinité dans l'unité. Or c'est à l'image de Dieu que l'homme a été créé ; évidemment c'est surtout par son âme qu'il doit refléter la Trinité divine.

Que trouvons-nous dans la sainte Trinité ?

1° Le Père, première personne en Dieu, est le principe et la source de la vie divine. C'est en lui que vivent le Fils et le Saint- Esprit.

2** Le Fils, seconde personne en Dieu, lumière de lumière, sagesse éternelle, est V intelUge7ice du Père et du Saint-Esprit.

3° Le Saint-Esprit, troisième personne en Dieu, est V amour personnel du Père et du Fils.

Et ces trois personnes, dont chacune est Dieu, ne font pas trois Dieux mais un seul et même Dieu.

Eh bien ! nous trouvons une image de la Trinité dans l'âme humaine. Celle-ci possède aussi la vie, elle est susceptible de comprendre, et peut aussi vouloir, aimer ou haïr. Ces trois facultés de l'âme, vivre, comprendre et vouloir sont tout à fait distinctes, mais appartiennent à une seule et même âme : l'âme vivante, l'âme intelligente, l'âme voula/nte, ne sont pas trois âmes mais une seule.

Ces trois facultés de l'âme sont les sources de trois espèces d'énergies distinctes, essentiellement actives et qui tendent à se manifester au dehors. Comme, dans l'ordre actuel établi par Dieu, l'âme ne peut manifester ses énergies hors d'elle-même que par l'intermédiaire du corps, dont elle est la forme, il en résulte que le corps doit être lui-même, d'une certaine manière, fait à l'image de l'âme, et doit par conséquent jouir de trois espèces d'appareils qui soient les organes spéciaux des manifestations correspondantes de l'âme.

Pour constater ces organes spéciaux, Delsarte n'étudie pas l'homme fait ; l'action simultanée de tous les agents à la fois est trop compliquée. En effet, quand l'âme, qui est à la lois vie, uifeUigence et volonté, se manifeste à l'extérieur, c'est fout entière qu'elle le fViit ; seulement il est bien rare, si le cas existe, que l'âme n'agisse passons Vmî\nence prédo mi m mteà\me de ses trois facultés. Si, par impossible, l'âme agissait sous l'influence d'une l\iculté seule, l'organisme du corps %' i mirresfiionneraii et pren-

drait une forme caractéristique qui permettrait de la reconnaître fticilement. Mais, ainsi que nous venons de le remarquer, dans l'homme fait ce ne peut être qu'une prédominance, puisque les trois énergies de l'âme se manifestent en même temps, bien que d'une manière inégale. De là la difficulté de distinguer, dans l'homme fait, les trois manifestations extérieures pour les rapporter aux états correspondants de l'âme.

§3. Développemejit de V enfant.

Pour éluder cette difficulté, Delsarte eut l'idée d'étudier le développement de l'enfant, afin de suivre le progrès des manifestations de son âme. C'est ce que nous allons faire avec lui ; et nous verrons avec quelle facilité nous pourrons séparer et par suite distinguer nettement les trois langages par lesquels se manifestent respectivement les trois états de l'âme.

L'enfant qui vient de naître ne réfléchit pas, ne pense pas, ne connaît pas, n'aime pas. Est-il donc inerte ? Non : il vit et il

a des sensations : ou il est satisfait, ou il éprouve des besoins. Or il a un moyen, un langage pour exprimer ces situations diverses : il chante ! Les modulations, les infl€.rions de la voix, voilà son langage : langage très expressif, que sa mère comprend parfaitement. L'observateur superficiel ne constate guère dans ce langage de l'enfant que le contentement ou la souffrance. Mais Delsarte,en observateur consommé, a distingué un nombre considérable de modulations diverses correspondant à autant d'états sensibles de l'enfant. Jusqu'ici remarquons que l'enfant ne demande rien, ne sait pas encx)re ce que c'est que vouloir. Il sent ce qu'il éprouve, et fait connaître extérieurement ce qu'il sent. Mais plus tard, il connaît, il distingue ses parents, sa mère surtout, d'avec les étrangers ; il aime ou il n'aime pas, il désire ou il repousse. Le rienfe s'ajoute aux inflexions de la voix, et vient à son secours pour exprimer ses sentiments. Ainsi, ce que les inflexions de la voix sont aux sensations, le rjeste l'est au senti meut.

Plus tard eDcore, il raisonne sur les choses abstraites ; les langages du chant et du geste sont vagues : il lui faut un langage bien plus précis : ce sera le langage articulé, la parole ou l'écriture.

Nous voilà donc avec trois langages qui correspondent aux trois facultés de l'âme. C'est en vain qu'on en chercherait d'autres qui ne rentreraient pas dans ceux-là. Ces trois langages sont nécessaires, mais ils suffisent pour bien rendre toutes les manifestations de l'âme.

Ce nombre 3, que Delsarte avait remarqué dans le Premier Principe, Prototype de toutes choses, il va sans dire qu'il l'a retrouvé partout, non seulement dans les facultés de l'âme, mais aussi dans tout ce qui sert à en exprimer au dehors les manifestations multiples. Au reste, nous le vérifierons avec lui à mesure que nous avancerons. Car c'est le propre de la méthode de Delsarte, qu'étant fondée sur la nature, elle peut être vérifiée à chaque pas. Aussi, dans ce petit traité, contrairement à ce qui se fait dans une foule de Traités de

Déclamation, nous n'avancerons rien d'arbitraire, et le lecteur pourra toujours vérifier la vérité des assertions.

Comme l'emploi des chiffres 1, 2, 3, pour rappeler la relation avec l'Archétype, est très commode et sert à abréger le discours, nous y aurons constamment recours dans la suite.

Pour familiariser avec ce mode d'exposition, nous mettons ici un petit tableau qui résumera ce que nous avons vu jusqu'ici.

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§4. Circumincession des trois états de Vâme.

Les trois langages qui, dans l'orateur, concourent ensemble pour n'en faire qu'un, tout en restant distincts, ne sont pas exclusifs: chacun d'eux peut refléter quelque chose de ce qui appartient aux deux autres. C'est là une espèce de circumincession, qui rappelle la circumincession divine.

Celle-ci consiste en ce que chacune des personnes divines est tout entière dans chacune des deux autres, ce qui résulte de ce que les trois personnes en Dieu n'ont qu'une même nature et ne sont qu'une même substance.

Or l'âme humaine, créée à l'image de Dieu, et dans laquelle nous savons qu'il y a trois facultés distinctes, offre aussi ce merveilleux phénomène que chacune de ces fticultés peut emprunter quelque chose aux deux autres sans perdre son individualité.

La démonstration de ce fait est très importante, car nous le retrouverons dans

tous les organes de chacun des trois langages qui servent à traduire au dehors toutes les opérations de l'âme.

Commençons par l'état sensitif, auquel nous avons appliqué le chiffre 1. Cet état, par opposition aux deux autres, comprend tout ce qui, dans l'homme, se produit d'une manière inconsciente, sous l'influence de la vie.

Comme il est difficile de distinguer dans l'homme ce qui s'y trouve indépendamment de l'intelligence et de la volonté consciente, considérons une classe d'êtres qui possède seulement la vie sensitive, sans rien de ce qui constitue l'état intellectif et l'état moral de l'homme, c'est-à-dire, les animaux.

Les animaux, comme nous, ne sont mis en relation avec le monde extérieur que par les sens. Les sensations sont donc le phénomène primordial d'où découlent tous les autres. C'est la manifestation la plus élémentaire de la vie sensitive à son état le plus infime. La sensation aura donc le No 1 — Mais les animaux ont une espèce

d'intelligence, qui peut même aller très loin, sans cependant jamais atteindre la réflexion. On l'appelle Vinstinct. Nous lui appliquerons le chiffre 2, car on peut dire que c'est l'intelligence des êtres sans intelligence.— Enfin les animaux aiment ou haïssent, mais sans aucun raisonnement.

Cette affection qui, comme l'instinct, est plutôt une impression qu'un sentiment, nous l'appellerons sympatliie et nous lui donnerons le chiffre 3.

Or tout cela se trouve dans l'homme, non seulement dans l'enfant qui n'a pas encore sa raison développée, mais même dans l'homme fait. Il se produit en nous et par nous une foule de choses instinctives, où la réflexion et le raisonnement n'ont aucune part. Il y a aussi en nous des sympathies et des antipathies naturelles, que la raison et surtout la vertu doivent quelquefois combattre, par exemple, les antipathies pour les ennemis, la sympathie pour les passions dangereuses.

Ce que nous venons de voir forme en nous ce que nous pourrions appeler la par-

tie animale de notre âme, celle qni nous est commune avec les animaux sans raison, et qui est bien plus parfaite dans les animaux que dans l'homme.

Nous constatons déjà, dans l'état sensitif, comme une répercussion des deux autres.

Nous allons faire la même constatation dans chacun de ceux-ci. Mais ici nous allons sortir complètement du domaine des animaux sans raison. Ce que nous allons voir est l'apanage spécial de l'homme, de sorte que, entre ce que nous avons vu de l'âme des bêtes et ce qu'il nous reste à voir de l'âme humaine, il y a un abîme, que les partisans de Darwin ne réussiront jamais à faire franchir à leur singe perfectionné.

Etudions d'abord l'état intellectif, auquel nous avons affecté le No 2. Les premiers objets sur lesquels l'intelligence s'exerce tout d'abord, ce sont les sensations, les phénomènes, les faits tels qu ils se 2^i^ésentent ; mais ce n'est pas une simple constatation de présence : c'est une appréciation, un jugement. Seulement ce ju-

gement se fait nécessairement ; l'intelligence ne peut s'empêcher de le faire.

Mais alors on peut se demander : pourquoi classer ce jugement dans l'intelligence ? Ne devrait-on pas plutôt le rapporter aux phénomènes de la vie ? — Nullement ; car ce jugement est vraiment un acte d'intelligence, bien qu'on ne puisse pas s'empêcher de le faire. L'animal, et même l'enfant dont l'intelligence n'a pas encore reçu un commencement de développement, ne jugent pas : ils éprouvent la sensation, ils la sentent, ils en souffrent ou ils en jouissent, et c'est tout. Il faut que l'intelligence soit développée pour que l'homme apprécie ses sensations et prononce un jugement. Par exemple, un objet est là, grand ou petit, beau ou laid, froid ou chaud, etc. L'animal qui le voit, ne va pas plus loin que cette sensation. L'homme seul, et l'homme intelligent, apprécie l'objet, suivant le genre de préoccupation qu'il a, et constate qu'il est grand ou petit, beau ou laid, froid ou chaud, etc. Pour juger ainsi, il faut donc être essentielle-

ment intelligent ; il ne suffit même pas de l'être en puissance, comme l'enfant qui vient de naître, mais il faut l'être en acte. Yoilà pourquoi il faut classer ce jugement dans les manifestations de l'intelligence, et non dans celles de la vie. Mais, d'un autre côté, cet acte d'intelligence est un acte nécessaire, qui échappe au contrôle de la liberté, et qui est par conséquent l'acte le plus infime de l'intelligence ; c'est la manifestation vitale de celle-ci; nous devons le placer au No 1.

Maintenant tous ces jugements, l'esprit les examine, les compare et en étudie les rapports. Il raisonne sur eux et en tire des conséquences ; il en déduit des lois qui, tout en résultant de l'ensemble de ces rapports, ne sont pas évidentes jDar ellesmêmes. C'est dans ce travail de l'intelligence que se manifeste sa puissance ; c'est son domaine propre. Nous l'appellerons induction ou raisonneinenf ; ce sera le No 2.

L'intelligence ne s'arrête pas là : elle va jusqu'à l'appréciation morale de ses dé-

ductions, en prononçant sur tout ce qui est soumis à son examen, si c'est bon ou mauvais, agréable ou désagréable. Delà, dans l'intelligence, cette espèce de tribunal supérieur qu'on appelle la conscience. C'est essentiellement une fonction de l'intelligence, qui prononce sur la moralité des actes ; c'est donc la partie morale de l'intelligence, et qui doit être placée au No 3.

Passons maintenant à l'état animique.

C'est là que s'exerce la plus noble de nos facultés, celle où agit la volonté.

Observons, en passant, que nous montons des degrés, et que nous ne pouvons arriver au plus haut sans nous appuyer sur les inférieurs. Ainsi la vie nous fait éprouver des sensations; l'intelligence les examine et en déduit des conséquences qu'elle classe en bonnes ou mauvaises, agréables ou désagréables.

Cette constatation faite, la volonté se porte naturellement vers ce qu'elle voit bon ou agréable, et son premier mouve-

ment est de s'y complaire. Ce n'est pas cette simple satisfaction de la sensation agréable perçue, comme celle de l'animal, qui jouit instinctivement et sans que sa jouissance s'étende au delà de la sensation actuelle ; c'est une jouissance bien supérieure et bien plus étendue, qui est un vrai sentiment de la valeur" de la jouissance volontaire, sentiment qui a son retentissement dans les sens mêmes. — Aussi est-ce le plus infime des actes de la volonté, contre lequel même quelquefois il nous faut réagir. C'est la partie sensuelle de la volonté. La place de ce sentiment est au No 1.

Nous avons vu dans les manifestations de la vie une espèce d'intelligence, l'instinct. Y a-t-il de même, dans l'état animi-' que, quelque chose qui ressemble à l'intelligence et qui n'en soit pas le produit ? — Rappelons-nous que le procédé propre de l'intelligence est un travail de raisonnement et de déduction. Si la vérité était évidente, il n'y aurait pas de travail d'intelligence à faire ; la volonté y adhérerait

immédiatement. Il est probable que tel était approximativement l'état d'Adam dans le Paradis terrestre. Notre premier père savait beaucoup de choses par intuition. La dégradation de notre nature causée par le péché a enlevé à l'âme cette claire vision, et rendu le travail de l'intelligence pénible. L'esprit de l'homme est devenu un champ qui produit lui aussi ses ronces et ses épines, et ce n'est qu'à la sueur de son front que l'homme peut cultiver le champ intellectuel de son âme, tout comme il est obligé de le faire pour les champs matériels de la terre.

Toutefois, Dieu, daiis sa bonté miséricordieuse, n'a pas voulu éteindre complètement les belles clartés de l'Eden. Dans la diversité des dons qu'il a répartis à tous les hommes, il a bien voulu quelquefois laisser paraître des exceptions privilégiées qui semblent refléter quelque lueur de l'état primitif. Ces hommes privilégiés sont appelés des génies. Pour eux on dirait que, tantôt dans un ordre d'idées, tantôt dans un autre, l'eftbrt de l'intelli-

gence disparaît, tellement qu'il semble ne pas exister. Eux aussi voient d'intuition des conséquences que les hommes ordinaires ne réussissent à saisir qu'avec de grands efforts de travail intellectuel. L'homme ainsi illuminé voit la vérité sans la chercher : sa jouissance n'en est que plus grande, mais enfin cette intuition n'est pas l'œuvre du travail intellectuel ; c'est plutôt la partie intellectuelle de la jouissance, et comme un avant-goût de la jouissance ineifable des saints dans le Ciel. Elle appartient donc à l'âme et doit se mettre au No 2.

Enfin l'âme, ayant le sentiment de son bien-être, se rendant parfaitement compte de la légitimité de celui-ci et de la nature de sa cause, se sent portée irrésistiblement et cependant avec une volonté parfaite vers lui, et trouve dans cet amour un bonheur d'autant plus grand qu'il se rapproche davantage de cette contemplation éternelle de Dieu, le bien infini, qui sera la récompense inénarrable des élus dans le Ciel. La contemplation amoureuse sera

donc le dernier terme, No 3, de cette série, qui complète la circumincession des facultés de l'âme humaine.

En résumé donc la vie, tout en ayant son domaine propre, se trouve comme représentée dans les deux autres facultés de l'âme par le jugement dans l'état intellectif, et par le sentiment dans l'état animique. — L'esprit, dont le propre domaine est le raisonnement, se trouve représenté par Y instinct dans la vie et par V intuition dans l'âme. — Enfin l'âme, dont la fin dernière est la contemplation et l'amour du bien suprême, se reflète dans les phénomènes vitaux par la sympathie, et dans les phénomènes intellectifs par la conscience.

Autre remarque. — Nous avons le 1 du.

1, le 2 du 1, et le 3 du 1 ; de même, le 1 du 2, le 2 du 2, le 3 du 2 ; enfin le 1 du 3, le 2 du 3, et le 3 du 3. Nous pouvons observer que ce qui fait le propre de chaque faculté se trouve marqué par la duplication de son chiffre caractéristique. Les autres ne sont que l'effet de la circuuiin-

cession des facultés et prennent le chiffre de celles qu'elles reflètent.

Cette exposition est très belle et vraiment intéressante. Ce n'était pas perdre le temps que de la faire, quand même elle n'eût été qu'une pure digression ne se reliant qu'accidentellement à notre sujet. Mais tel n'est pas le cas. Outre qu'elle fait partie de la théorie de Delsarte, nous allons voir qu'elle est la base même de rélocution. Car cette circumincession des facultés de l'âme se retrouve dans toutes les parties de l'organisme, dont les manifestations extérieures constituent le triple lano-age de l'homme.

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§9. L' accord de neuvième.

Rappelons-nous que, suivant la faculté sous l'influence prédominante de laquelle l'âme cherche à se manifester au dehors, elle se trouve constituée dans un état spécial qui sera ou l'état sensitif, ou l'état intellectif, ou l'état animique, selon la faculté prédominante. — Or l'âme est la for-

me du corps. Tout l'organisme de celui-ci, impressionné par l'âme, prendra donc une forme spéciale, que nous allons examiner.

Dans l'état sensitif, 1, l'homme manifeste surtout sa vie : il est actif, cherche à agir au dehors, et tout son être prend une expression qui indique ou l'action ou l'intention d'agir à l'extérieur. Cette forme de l'organisme pourrait s'appeler externe ; Delsarte l'a appelée excentrique ou tendant à s'éloigner du centre. Nous garderons cette expression, par respect pour le maître, et aussi parce qu'elle se prête mieux à tous les cas. Ce sera donc la forme No 1.

Dans l'état intellectif, dans la réflexion, l'homme se recueille, se replie sur luimême ; il cherche, il souffre, il est passif; en un mot, il se concentre. Delsarte a donné le nom de concentrique à la forme qu'affecte alors l'organisme. C'est la forme No 2.

Enfin, dans l'état animique, l'homme, *^n possession calme de la jouissance, ex-

prime, par la forme mitoyenne ou normale de ses organes, qu'il n'est ni sous l'influence de la vie active, ni sous les préoccupations de la vie passive. Delsarte appelle normale cette forme calme de l'organisme, No 3.

Nous pouvons résumer ce que nous venons de voir, sous la forme d'une première grande loi générale, dont voici l'énoncé : «L'état sensitif, ou intellectif, ou « animique de l'âme, se traduit extérieure- « ment par les formes respectives ou excen- « trique 1, ou concentrique 2, ou normale « 3 de l'organisme.» Outre cette première grande loi de l'élocution, Delsarte en a constaté une seconde, qui découle de la première, et qui la reflète ; c'est celle qui résulte de la circumincession des trois formes primordiales. En voici l'énoncé :

« Chacune des trois formes, excentrique, « concentrique, normale, de l'organisme « peut devenir triple, c'est-à-dire, peut re- « vêtir trois aspects différents en emprun- « tant quelque chose à la forme de l'une ou « de l'autre des deux autres.»

Si nous appelons genres les formes primordiales, et espèces dans le genre, les modifications que chaque genre emprunte à l'un ou à l'autre de ses congénères, nous classerons les formes que peut prendre l'organisme pour représenter les différents états de l'âme, en trois genres et en neuf espèces parfaitement caractérisées.

En voici le tableau, en chiffres (Tableau 1), et avec leurs noms (Tableau 2).

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C'est à dessein que, dans ces tableaux, on a placé le genre normal III et l'espèce normale 3 au milieu, vu qu'ils servent de trait d'union ou de passage de l'excentrique au concentrique. Nous verrons qu'il en est constamment ainsi dans la nature.

Ces trois genres divisés en neuf espèces constituent ce que Delsarte appelait Vacco?'d de neuvième. C'était pour lui le critérium des arts et des sciences, non seulement naturelles, mais aussi intellectuelles. Il y avait une confiance absolue, parce qu'il le regardait comme basé sur l'Etre essentiel, sur la nature divine, qui doit être reflétée par tout ce qui participe à l'être d'une manière complète. C'était pour lui comme le canevas de la synthèse universelle des choses. Tout phénomène, soit spirituel, soit matériel, doit pouvoir être considéré sous trois genres et neuf espèces d'aspects bien caractérisés, sous peine de n'être pas complètement connu.

§6. Classement des Anges.

Delsarte avait été heureux de trouver comme une confirmation de son critérium dans le classement que les saints Pères ont fait des Anges en trois hiérarchies et neuf chœurs distincts. On verra sans doute avec intérêt le tableau par lequel Delsarte a résumé ce qu'il a trouvé dans les saints Pères sur les neuf chœurs des Anoes.

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