‹ Cours d'éloquence parlée d'après DelsarteChapitre 47 sur 51 · DÉFAUTS DE NATURE OU D'ÊDUCATION · texte numérisé non relu

DÉFAUTS DE NATURE OU D'ÊDUCATION

Avant de passer à un autre sujet, disons un mot de quelques défauts dans le parler,

(1) Cet article est largement inspiré de Branchereau, Politesse et convenances ecclésiastiques.

défauts qu'on peut corriger ou du moins atténuer.

1° Bégaiement

2° Bredouillement

3** Balbutiement

4° Anonnement

5** Grasseyement.

a) Le bégaiement est un embarras plus ou moins considérable, dû soit à une faiblesse de certains muscles de la bouche, soit à un état nerveux et spasmodique.

Quelquefois aussi il résulte d'une mauvaise habitude contractée à l'école par des enfants qui ne savent pas parfaitement leur leçon et qui suppléent à la mémoire en répétant le dernier mot ou simplement la dernière syllabe. Dans ce dernier cas, il suffit d'un peu de bonne volonté pour se corriger. Ce n'est pas aussi facile lorsque la cause en est un défaut de la nature. Cependant en parlant lentement et peu fort, s' arrêtant au lieu de faire des efforts inutiles pour vaincre l'obstacle, et recommençant sans aucun effort, ou encore en rythmant sa lecture, on peut arriver, avec de

la patience, à corriger ce défaut si pénible, ou du moins à l'atténuer en grande partie.

h) Le hredouillement peut être dû à un état nerveux ; mais le plus souvent il vient d'une habitude vicieuse contractée dans l'enfance. Il consiste dans un excès de volubilité, qui fait séparer ce que l'on dit par petits bouts de phrases articulés chacun avec une telle rapidité que les consonnes disparaissent presque. C'est ce qu'on appelle hredouiUer. Il est évident que celui qui bredouille est difficilement compris, même dans la conversation. Ce défaut conduit à manger des mots, c'est-à-dire, à en omettre dans les formules qui reviennent souvent, notamment dans les prières. Il est extrêmement important de le corriger, surtout pour les prêtres, qui ont à réciter très souvent les mêmes formules dans l'administration des sacrements, et qui exposeraient oeux-ci au danger de nullité.

Heureusement ce défaut est facile à corriger et ne demande, pour cela, que de la bonne volonté. En effet il suffit de s'astreindre à lire ou h parler lentement en

articulant nettement et distinctement toutes les consonnes qui doivent être prononcées.

Malheureusement quand on est jeune et ennemi de la contrainte, la bonne volonté est souvent rara avis.

c) Le haïhutiement n'est pas dû à une paresse ou à un déf\iut des muscles. Balbutier c'est chercher sa phrase en en essayant plusieurs tout haut au lieu de faire ce travail mentalement, soit que la difficulté vienne d'un défaut de mémoire, ou qu'elle vienne de la difficulté de s'énoncer.

Exemple : La cigale, la cigale, a3\ant chanté, la cigale ayant chanté, té.

-- Le moyen de corriger ce défaut c'est de bien apprendre ce que l'on a à dire. Si le défaut vient" de la difficulté à trouA'er sa phrase, il ne faut jamais se risquer à improviser, mais écrire ce que l'on veut dire, puis ou lire, ou apprendre parfaitement par cœur.

cl) Uânonnehient diffère du balbutiement en ce qu'il consiste simplement à

prolonger le son de la dernière syllabe que l'on a prononcée, ou à faire entendre et à prolonger un son inarticulé en attendant que l'on ait trouvé le mot ou la pensée qui suit :

Ex : Je / voudrais / vous dire que !

Les Anglais ont surtout cette habitude :

Ex : I / wish to say / tliat.

C'est encore un défaut qui se contracte souvent dans les classes pour masquer le défaut de mémoire. Pour ce défaut, comme pour les autres dus à la même cause, les professeurs devraient être sévères pour ne pas les laisser se développer.

ej Le (jrassejjement est une prononciation vicieuse de l'articulation r : au lieu de faire vibrer le l)out de la langue, on fait vibrer les membranes du fond de la bouche. Le grasseyement a des degrés. Il y en a de désagréables et fatigants à entendre ; il y en a un qui est léger et agréable. Ce dernier est très général en France dans la conversation. Mais tous les professeurs de lecture et de déclamation ne le regardent pas moins comme un défaut pour

l'orateur. La raison en est que la vibration du bout de la langue n'est aucunement fatigante et peut se faire entendre nettement à une grande distance ; tandis que la vibration des membranes du fond de la bouche est moins distincte, et peut devenir très fatigante pour celui qui doit parler très fort et longtemps. Aussi tous les grands orateurs de la chaire et du barreau en ¥rance, comme Lacordaire, de Ravignan, Berryer, Montalembert, qui grasseyaient tous en conversation, ne grasseyaient jamais dans leurs discours. C'est pour cela que tous les ouvrages de lecture et de déclamation renferment des méthodes pour aider à corriger ce défaut.

S'il faut travailler à se corriger du grasseyement quand on le tient de la nature, on comprend combien il serait ridicule de faire des efforts pour arrivei^à grasseyer, lorsque l'on ne le fait pas naturellement. Ceci soit dit, non seulement pour les orateurs, mais aussi pour les chanteurs et les chanteuses, qui croient mériter des louanges lorsqu'ils ont réussi à imiter le gras-

seyemeiit en chantant. Il va sans dire que ce blâme n'atteint pas ceux qui grasseyent naturellement.

Pour qu'on ne croie pas que je veuille faire ici le renard de la Fable qui ayant perdu sa queue, voulait que tous les renards prissent la mode de faire couper cet appendice, voici ce que dit un auteur bien français, l'abbé Branchereau, dans l'ouvrage déjà mentionné.

« On trouve des personnes qui, croyant « donner par là à leur parole plus d'élé- « gance et plus de grâce, affectent de grasce seyer. Il n'y a rien de plus prétentieux, « et on a peine à comprendre que des ecclé- « siastiques puissent donner dans un pareil « travers. »

AETICLE CINQUIÈME

l'accentuation

Le mot accent a plusieurs significations. Je laisse de côté le sens de ce mot qui se rapporte aux signes orthographiques pla-

ces sur certaines voyelles, soit pour distinguer des mots qui d'ailleurs s'épellent de la même manière, soit pour modifier le son ou la longueur de certaines syllabes.

Nous allons considérer deux autres sens du mot accent.

V^ Le mot accent peut signifier l'appui plus ou moins prononcé de la voix sur une syllabe plutôt que sur une autre. C'est l'accent tonique.

Il y a des langues oii cet accent est très prononcé, comme les langues anciennes latine et grecque ; et chez les modernes, l'anglais et l'italien. Je ne parle pas des autres langues, que je ne connais pas. Dans ces langues, l'accent est une partie essentielle de la prononciation. Et manquer l'accent, c'est plus que mal prononcer une syllabe. En anglais le déplacement de l'accent peut changer la signification d'un mot. Ainsi désert signifie dessert, et désert signifie désert, ce qui est bien difî'érent.

En français, l'accent tonique est si peu prononcé, qu'on dit souvent qu'il n'en existe pas. Il y en a un cependant et, si

peu sensible qu'il soit, il est toujours placé sur la dernière syllabe des mots, contrairement au latin, oii l'accent n'est jamais sur la dernière syllabe. C'est ce qui fait la difficulté pour les Français dé bien accentuer le latin. Ainsi au lieu de dire :

Per Do'minum no'strum Je'sum Cliri'stum fi'lium tu'um, les Français diront à la française :

Per Dominum' nostrum' Jesum' Christum' filium' tuum'.

2° Le mot accent se prend dans un autre sens, et signifie une manière particulière de prononcer les mêmes mots. A ce point de vue, on pourrait l'appeler accent régional, parce qu'il difiere suivant les endroits .ou régions.

C'est dans ce sens qu'on parle de l'accent anglais, de l'accent français, de l'accent canadien. En France, il y a ^uie multitude d'accents : l'accent parisien, l'accent du centre, l'accent gascon, l'accent marseillais; je nomme les principaux, car il y en a d'autres.

Parlons d'abord des trois premiers, qui

nous intéressent, je veux dire, les accents anglais, français et canadien.

On dit généralement que les Canadiens n'ont pas d'accent; cela est vrai par comparaison avec les accents provinciaux français. Mais ce n'est pas tout à fait exact si l'on compare le parler canadien avec le parler français regardé comme le type de la bonne prononciation. Il y a une légère nuance qu'une oreille un peu exercée saisit de suite. Pour nous en rendre compte, mettons en comparaison le canadien, l'anglais et le français.

Les Canadiens-français, quand ils parlent, ont habituellement la langue parfaitement plane de manière que l'extrémité de la langue touche les dents ; c'est-à-dire, qu'il n'y a aucun effort musculaire exercé sur la langue, qui s'étend naturellement dans la bouche. C'est précisément ce qui fait pour eux la difficulté d'articuler nettement le detle t.

Les Anglais, au contraire, retirent habituellement la langue au fond de la bouche, ce qui donne à leur parler l'accent spécial qui fait reconnaître un Anglais.

L'accent anglais et l'accent canadien sont les deux extrêmes de la série.

Les Français ne retirent pas la langue au fond de la bouche comme les Anglais ; mais ils ne la tiennent pas plane comme les Canadiens. Ils tiennent la langue un peu retirée, de manière que son extrémité soit habituellement à une petite distance des dents. C'est ce petit effort musculaire qui distingue le parler français. Il est assez difficile pour les Canadiens d'atteindre ce juste milieu qui fait l'élégant parler français. Ceux qui font des eÔbrts dans ce sens-là dépassent généralement le but et arrivent à l'accent anglais.

Au reste cet effort n'est pas nécessaire. Car notre parler, ou, si l'on veut, notre accent n'est pas un défaut. Il est seulement caractéristique et, si nous évitons les vraies fautes de prononciation, nous pourrons dire que nous parlons un excellent français sans accent, au sens français du mot.

Fin

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