Cours d'histoire de la langue française; leçon d'ouverture
Le cours dont je suis chargé doit embrasser, en une seule année, toute l'histoire de la langue française, depuis les origines jusqu’à l’époque actuelle. Cette première séance sera consacrée à parcourir rapidement avec vous le champ de l’enseignement que je suis appelé à vous donner.
Cet enseignement s’adresse à deux catégories d’étudiants bien distinctes. Le français est la langue maternelle de quelques-uns d’entre vous. Messieurs, et il y a aussi dans cet auditoire des étudiants étrangers qui, en venant à Genève, ont eu pour but d’apprendre notre langue et de s’exercer à la parler. La place de ceux-ci est toute marquée à un cours où la langue française sera étudiée historiquement et scientifiquement. Quant aux premiers, quoiqu’ils aient commencé il y a douze ou quinze ans déjà l’étude de la langue française, ils savent néanmoins qu’ils peuvent la poursuivre encore en étudiant les origines de cette langue, l’analyse philologique des mots et des flexions, en se familiarisant avec le français du moyen âge, en suivant pas à pas, dans tout le cours de sa longue et curieuse histoire, une langue dont la science elle-
même est encore loin d’avoir pénétré tous les secrets. Pendant le second tiers de notre siècle, les philologues allemands ont envahi ce domaine, et rivalisé d’efforts avec les savants français pour y introduire les méthodes qui venaient de transformer d'autres branches de la linguistique. Ce point de vue nouveau auquel on s’est placé, les découvertes qui ont été faites, les résultats définitivement acquis à la science, tout cela commence à peine aujourd’hui à pénétrer dans l’enseignement secondaire. Dans quelques années, Messieurs, je l’espère, les étudiants qui vous succéderont sur ces bancs auront appris sur ceux du collège beaucoup de choses que je ne puis pas encore négliger de développer devant vous. L’enseignement supérieur doit se régler sur celui qui l’a précédé, et tenir compte à la fois de tous les progrès accomplis, et des points sur lesquels un retard momentané n’a pas encore pris fin.
Toujours est-il qu’aujourd’hui encore les théories, les idées, que je suis appelé à exposer sont considérées comme nouvelles ; il y a là quelque chose qui étonne au premier abord. Depuis plusieurs siècles en effet, la langue française a été l’objet spécial des études, des réflexions d’une foule de bons esprits, d’hommes savants et judicieux. De Vaugelas à Charles Nodier, la France a possédé une suite de grammairiens distingués, et nous aurions tort de parler autrement qu’avec respect des hommes de cette ancienne école, Ménage, Dumarsais, l’abbé Girard, l’abbé d’Olivet, et tant d’autres. La langue du moyen âge a été étudiée pendant ce même temps par des hommes laborieux et très-érudits : le glossaire de DuCange, qui a deux cents ans de date, est encore un des ouvrages les plus précieux à consulter. On avait alors l’esprit aussi lucide et juste que de notre temps ; la matière de la science existait alors comme aujourd’hui. Comment se fait-il donc qu’il ait été réservé aux savants contemporains d’être les premiers à bien comprendre ce que c’est que la langue française ?
C’est qu’on ne s’est placé que de nos jours au point de
vue historique qui doit dominer l’étude des langues. On cherchait autrefois à fixer les règles de la langue française plutôt qu’à la suivre dans le cours des phases qu’elle a successivement traversées. On voulait déterminer l’usage présent ; on ne fouillait pas dans le passé pour y trouver la raison de cet usage. La méthode historique et comparative qui renouvelle depuis quarante ans l’étude de la langue française, a été découverte par des savants qui s’occupaient d’autres langues, du sanscrit, du grec, du latin et des idiomes germaniques ; et c’est après que cette méthode a été essayée, éprouvée dans d’autres domaines, qu’on a commencé à l’appliquer sur le terrain de nos études.
Quand on eut trouvé et saisi les rapports longtemps cachés qui rattachent ensemble les différentes langues de la famille indo-européenne, quand on eut vu que ce sont des langues sœurs, sorties de la même source et parallèles entre elles, on était désormais bien préparé pour chercher dans les ressemblances qui rapprochent notre langue de l’italien et de l’espagnol, une lumière qui jette du jour sur l’étymologie des mots français et sur notre grammaire. Quand les langues celtiques ont été mieux connues, on n’a plus attribué au langage parlé dans les Gaules avant la conquête romaine une importante part dans la formation et les origines de la langue française. Celle-ci est toute latine par sa grammaire et par la plus grande partie de son vocabulaire. Avec le provençal, l’italien, l’espagnol, le valaque, elle forme la grande famille des langues romanes, qui sont aujourd’hui parlées par plus de cent millions d’hommes. Chacune de ces langues s’explique et s’éclaire par les autres, et toutes ensemble par le latin qui est leur souche commune, dont elles se sont lentement détachées. Ramener à leurs origines latines la plupart des mots et toute la grammaire de notre langue, en s’aidant des analogies que présentent à cet égard les langues congénères, voilà la tâche qui s’est imposée dans notre siècle à la science, et qui a été presque accomplie
clans l’espace d’une génération. Dans cet ordre d’études, et quoiqu’il ait été publié en anglais et en italien des ouvrages utiles et bien faits sur la philologie romane, les auteurs essentiels à lire et à consulter sont allemands ou français. On peut même dire que l’étude de la langue française du moyen âge a été pendant quelque temps cultivée en Allemagne avec un esprit plus critique et plus scientifique, avec plus de succès qu’elle ne l’était en France. Mais si la primauté intellectuelle de l’Allemagne se montrait ici de la manière la plus criante, la science française étant dépassée sur son propre et naturel domaine, sur le terrain de la langue nationale, il est vrai de dire en revanche que dans cet ordre d’études, on voit aujourd’hui en France l’activité la plus réjouissante. Les savants français auront bientôt repris l’avance que les Allemands avaient gagnée sur eux. Ils possèdent déjà, avec un certain nombre de travailleurs solides, quelques hommes supérieurs dont vous savez les noms : d’autres surgiront sans doute incessamment des écoles parisiennes, l’École des chartes, l’École des hautes études, que peuple en ce moment une active et studieuse jeunesse. M. Littré d’ailleurs vient de terminer sa laborieuse tâche, et d’élever à la langue française, dans son grand Dictionnaire, un monument qui honore l’époque où il a paru.
On peut indiquer. Messieurs, un critérium qui nous montrera bientôt, je l’espère, si la supériorité scientifique dans ce domaine continue à se trouver du côté de l’Allemagne, ou si la France a décidément réussi à la ressaisir. Une des plus graves lacunes qu’on puisse signaler dans la science de la langue française, c’est l’absence d’un bon dictionnaire de la langue du moyen âge. On ne possède actuellement, à côté du glossaire extrait de DuCange par Dom Carpentier, que ce qu’un écrivain autorisé, M. Gaston Paris, appelle la détestable compilation de Roquefort (*). Dans l’article auquel je fais allu-
(!) Roquefort, Glossaire de la langue romane. Paris, 1808.
sion (*), M. Paris parle des Glanures lexicologiques de M. Scheler, d'un travail où ce savant belge avait réuni des mots inexpliqués ou de sens encore douteux, et il ajoute : « La publi- « cation de M. Scheler est une véritable humiliation pour la « philologie française. On voit se produire en public un fait « qui est bien connu en particulier de tous ceux qui font de « l’ancien français, à savoir qu’il n’y a pas un texte qui « n’offre, même à ceux qui sont le plus familiers avec notre « ancienne littérature, des mots inconnus et souvent énigma- « tiques. Mais il faut dire d’autre part que cette terra incognita « se restreindra singulièrement le jour où un glossaire, je ne « dis pas bon, mais passable, permettra à chacun de nous « d’avoir une base pour ses constatations lexicographiques. »
Ce glossaire à venir de la langue française du moyen âge, ce travail que tant de vœux appellent, paraîtra-t-il en France ou à l’étranger ? Et s’il s’en publie deux simultanément, quel sera le meilleur, celui de Paris ou celui de Berlin ? Voilà la question. Messieurs. D’ici à quelques années, les pièces en mains, les connaisseurs prononceront leur jugement.
Je viens de vous entretenir de l’état de la science ; il est temps de passer à l’objet essentiel de cette première leçon, et de jeter un coup d’œil d’ensemble sur le sujet de ce cours. Nous commencerons par étudier les origines de la langue française. Après quelques notions sur les langues qui se parlaient en Gaule avant l’époque romaine, et qui se parlent encore dans deux coins de la France, dans le pays basque et dans la Bretagne bretonnante, nous raconterons la conquête romaine et l’implantation du latin qui en fut la conséquence. Opéra data est , a dit saint Augustin dans un passage souvent cité, ut imperiosa civitas non solum jugum, verum etiam linguam suam domitis gentibus imponeret.
P) Jahrbuch für englische und romanische Literatur, 1870, p. 147.
Le latin, par suite des changements que toutes les langues parlées subissent dans le cours d’une longue histoire, surtout quand elles sont soustraites à la discipline des écoles et de récriture, le latin transplanté au delà de la Loire est devenu peu à peu notre langue française, en même temps que demeuré sur son sol natal, il devenait la langue italienne. Mais si le français se rattache ainsi étroitement à la langue de l’ancienne Rome, ce n’est pas à la langue classique, à celle qu’on parlait dans la société polie et que nous retrouvons dans les œuvres des écrivains, c’est à la langue vulgaire, à celle qui était parlée dans les couches inférieures de la société.
Un orateur élégant, un diplomate, une femme du monde ont beau parler la même langue qu’un homme ou une femme du peuple : quelles différences n’y a-t-il pas dans le choix des mots qu’ils emploient, dans les tours de phrases qui leur sont familiers? Quand ces différences sont multipliées par l’éloignement des provinces, la difficulté des communications, la diversité des races, l’état de sujétion et d’ignorance dans lequel est maintenue la partie la plus nombreuse de la population, ces différences peuvent aller très-loin; et il est clair qu’au milieu de temps difficiles, ce n’est pas le langage le plus choisi, mais c’est le parler le plus grossier et le plus incorrect qui a chance de survivre.
Nous verrons quels caractères distinguaient le latin vulgaire, quelles traces nous restent de son existence. D’une part, les grammairiens latins, en signalant des locutions vicieuses, nous ont conservé un certain nombre d’expressions qui avaient cours dans le bas peuple et qui ont donné des dérivés aux langues romanes. Il y a d’autre part, dans certaines inscriptions du temps de l’empire, des incorrections instructives, soit qu’on y rencontre les premiers exemples de ces changements de lettres que tous les mots ont subis en passant du latin à l’une des langues romanes, soit qu’on y voie les différents cas des mots déclinables pris confusément les uns pour les autres ; le
peuple en effet perdait déjà de vue les règles de la déclinaison, et la distinction des cas s’effaçait peu à peu dans le parler.
La conquête germanique est venue sur ces entrefaites s’étendre sur tout l’occident de l’empire. Depuis la mer jusqu’aux Alpes, les langues germaniques conquirent alors une large bande de territoire ; et le Rhin, autrefois la frontière de la Germanie, est devenu, comme Arndt l’a dit, un fleuve allemand. Utrecht, Aix-la-Chapelle, Cologne, Coblentz, portent des noms latins et sont des villes germaniques. La Moselle, au temps de l’empire, quand le poète Ausone en décrivait le cours sinueux et charmant, baignait des villes habitées par des Gallo- Romains, tandis qu’ aujourd’hui on parle allemand sur ses bords bien au-dessus de Trêves. Dans le centre de la Gaule et dans tout le Midi, les populations sujettes réussirent à conserver l’usage de leur langue ; mais un grand nombre de mots germaniques y pénétrèrent alors, et sont restés dans les langues romanes, dans le français surtout.
Nous chercherons à nous rendre compte de l’état de choses qui s’établit après la conquête. La langue latine, protégée par l’Eglise, se conserva dans les écoles, et demeura semblable à elle-même, seule employée pour l’écriture dans tout l’Occident, tandis que le latin parlé subit dans l’usage, à travers ces siècles de féconde ignorance, une métamorphose qui l’éloigna définitivement de la langue classique, et qui le divisa en mille patois. Chaque pays se créa un langage original en modifiant à sa manière l’héritage commun. Pendant cette longue période, qui dura jusqu’au NIIme siècle environ, les clercs n’écrivaient qu’en latin. Pour savoir lire et écrire, par conséquent, il fallait apprendre le latin. Et pour le dire en passant. Messieurs, singulière et originale destinée, unique dans l’histoire, de cette langue morte dont se sont servis, après les scolastiques et les mystiques du moyen âge, les fondateurs de la science moderne ! Les Copernic, les Kepler, les Newton ont écrit dans cette langue morte des ouvrages qui comptent parmi les titres de gloire
de l'esprit humain. Les Réformateurs, les humanistes de la Renaissance, les philosophes du XVIIme siècle. Descartes, Spinosa, Leibnitz, ont encore écrit en latin. C’est au siècle dernier seulement que la science laïque a délaissé l’usage de cette langue ; les botanistes le conservent encore, et l’Église romaine n’a jamais songé à l’abandonner.
Une partie de l’histoire de la langue française a consisté dans l’envahissement successif du domaine occupé par le latin, quand elle l’a remplacé comme langue de la justice et du droit, comme langue des sciences, comme langue de l’enseignement. Il y a seulement une cinquantaine d’années que les cours ont cessé de se donner en latin dans la faculté de théologie de notre Académie. Si l’Église catholique est presque seule aujourd’hui à conserver l’usage du latin, vous n’oublierez pas. Messieurs, que nous lui devons les plus anciens documents écrits en langue d’oil. Les Gloses de Reichenau, qui expliquent dans le parler vulgaire du VIÏIrae siècle les mots difficiles de la Yulgate, le cantique de sainte Eulalie, le fragment de Valenciennes, qui est le brouillon d’une homélie sur le livre de Jonas, les poèmes de la Passion et de saint Léger ont un caractère tout ecclésiastique.
Le latin, disais-je, n’a jamais cessé depuis la conquête de César, d’être enseigné dans toute l’étendue du pays qui s’appelait la Gaule et qui est devenu la France. Tandis que cette langue classique était ainsi, chaque jour, étudiée dans les anciens auteurs et grammaticalement expliquée, la langue parlée a fait son chemin toute seule, et sans bruit s’est séparée d’elle. L’École — je prends ce mot dans le sens le plus général — l’École était assez forte, au temps de la domination romaine, pour étendre son action jusqu’à la langue parlée, la redresser continuellement, et en arrêter ou en amoindrir les écarts. Mais après l’invasion des barbares, l’École a eu bien assez à faire à maintenir tant bien que mal la connaissance et l’usage de la langue écrite : la langue parlée a suivi dès lors une marche
indépendante, elle n’a plus été surveillée, elle a vécu de sa vie propre et s’est transformée de génération en génération. Pendant la première moitié du moyen âge, nous avons peine à retrouver les traces de ce parler vulgaire, tout continuait à s’écrire en latin, et l’adage : scripta marient, verba volant, trouve ici son application.
Nous trouvons toutefois quelques spécimens du vocabulaire d’alors et de la syntaxe nouvelle dans les écrivains de ces temps. Malgré tout leur désir d’écrire en bon latin, ils ont laissé souvent échapper de leur plume des solécismes ou des barbarismes qui nous permettent de saisir certains mots, certaines tournures dont ils se servaient dans la conversation familière.
Enfin, après quelques siècles, les langues romanes apparaissent définitivement sur la scène de l’bistoire. Vers le milieu du moyen âge, un peu plus tôt, un peu plus tard, elles se produisent dans des documents écrits. Mais tandis que la langue latine était une dans l’empire, il y avait plusieurs de ces langues nouvelles, il y en avait même beaucoup, si l’on veut compter tous leurs dialectes et toutes leurs variétés. Chaque contrée, chaque canton avait son parler, semblable aux parlers des populations voisines, parce qu’il avait la même origine et s’était développé sous les mêmes influences, et différant d’eux en même temps, puisque tous ayant à remanier la langue latine, et chacun suivant sa voie sans se régler sur les autres, au milieu de tous les changements possibles sur tous les points, comment ne pas attendre la plus grande variété dans les résultats ? Cinq ou six de ces parlers prirent l’avance sur les autres, et s’élevèrent au rang de langues littéraires : ce sont l’italien, l’espagnol, le portugais, la langue d’oc, la langue d’oil ; et la langue roumaine, qui s’est développée plus tardivement que ses sœurs, doit aujourd’hui être nommée à côté d’elles. Ce ne sera pas sortir de notre sujet que de consacrer quelques leçons
aux. langues romanes, et d’examiner succinctement leur histoire, leur domaine, leurs frontières, leur avenir.
Revenant ensuite à la langue française, à la langue parlée au moyen âge dans la France du nord, et cherchant à retrouver les premières phases de sa vie, nous aurons à faire l’analyse de chacun de ses éléments. Un exemple vous fera comprendre ce que je veux dire.
Notre mot cerise correspond à cerasum. La plupart des lettres de ce mot se prononcent autrement qu’en latin. Le son du c s’est affaibli, Ye est devenu muet, l’a s’est changé en i, un second e muet a remplacé les terminaisons des différents cas, iim, i , o. Enfin cerasum était neutre et cerise est féminin : voilà une série de changements ; quand et comment ont-ils eu lieu ?
Nous trouvons le latin cerasum dans des auteurs comme Pline, Celse, Palladius, qui nous reportent aux premiers siècles de l’ère chrétienne ; nous rencontrons pour la première fois le français cerise dans un poème du NIIme siècle, la Chanson des Saxons :
D’ire et de mautalent rougit comme cerise.
Pendant cet intervalle de mille ans, les cerisiers ont donné du fruit chaque année ; à chaque retour de la belle saison, le mot qui nous occupe revenait dans la conversation des habitants des campagnes ; mais nous ne savons pas comment ils le prononçaient. Tandis qu’ils parlaient un langage qui n’était déjà plus le latin, et qui s’en éloignait davantage à chaque génération, tout ce qui était couché par écrit se rédigeait en latin. Le fruit du cerisier, dans un document qui daterait du temps de Charlemagne, ne serait jamais que cerasum. Nous sommes ainsi sans nouvelles sur le langage qui se parla pendant des siècles. C est ! alors que s’accomplirent les quatre ou cinq changements qui ont transformé cerasum en cerise , changements qui sans doute ne se sont pas accomplis tout d’un coup, ni tous à la fois ; ils eurent lieu successivement, à la longue; mais de ce qui se
passa, nous ne connaissons que le résultat définitif, qui apparaît au jour dans un des anciens monuments de la langue française. Nous ne pouvons pas suivre à la trace ces quatre ou cinq changements, et les voir dans des textes successifs se produire les uns après les autres ; nous les voyons tous récapitulés, pour ainsi dire, quand nous rencontrons le mot cerise dans la Chanson clés Saxons.
Ce qui s'est passé pour cerise s'est passé pour tous les mots, pour toutes les formes de notre langue. Analyser les mots des plus anciens textes français, et les comparer à leurs étymologies latines, c'est presque le seul moyen que nous ayons de nous renseigner sur l’histoire de la langue française pendant la première moitié du moyen âge.
Nous ferons donc l’histoire des voyelles et des consonnes latines et nous verrons ce qu'elles sont devenues en français, comment lï latin, par exemple, qui a persisté dans épine (spina) est devenu a dans balance qui correspond à bilancia , oi dans soif dérivé de sitim, e dans sec qui vient de siccus, et comment il a disparu dans santé , qui est la forme française de sanitatem.
Nous continuerons notre analyse en étudiant la formation des mots, les différents procédés que le latin a légués au français, ou que celui-ci a empruntés ailleurs, pour faire sortir d’un radical une série de dérivés : du mot clair , par exemple : clairon, clarinette, clairet, clairière, clairvoyant, clairvoyance, éclaircir, éclaircie, éclaircissement, éclairer, éclaireur, éclair, éclairage.
La déclinaison latine, à prendre ce mot dans son sens le plus restreint, la distinction des différents cas, a disparu dans le français moderne. Nous aurons à exposer comment le vieux français avait conservé, dans la distinction du cas sujet et du cas régime, un débris de cette déclinaison, et comment 1’ s de nos pluriels nous est venue de là.
La conjugaison devra nous arrêter plus longtemps. Nous
verrons ce que notre langue a gardé et ce qu'elle a laissé tomber du tableau des quatre conjugaisons latines. Nous indiquerons les développements originaux qui ont compensé une partie des pertes subies : les temps nouveaux, le conditionnel présent, par exemple, que notre langue a créés, d'accord avec les langues congénères. La syntaxe viendra ensuite, et nous devrons enfin jeter un coup d'œil sur l'histoire de la versification française.
Quand nous aurons achevé cette revue, et parcouru chacun des chapitres de la grammaire historique de la langue française, je n’aurai plus qu’à dérouler l’histoire de cette langue, depuis ses plus anciens monuments jusqu’aux temps actuels, en suivant simplement l'ordre chronologique.
Nous commencerons par étudier de près quelques-uns des plus anciens textes de notre langue : les Serments de 842, le cantique d’Eulalie, le fragment de Valenciennes, et d’une manière plus rapide, et par extraits, les poèmes de la Passion, de saint Léger, de saint Alexis. Aussitôt que la littérature française prit son essor, la langue française fut forcée de se développer aussi et de s’assouplir, d’enrichir son vocabulaire et de se plier à une syntaxe plus savante et plus compliquée que celle de la conversation. Nous entrons ici, pour n’en plus sortir, sur un terrain où l’histoire de la littérature française côtoie incessamment celle de notre langue.
Pendant la première époque de cette langue et de cette littérature, elles avaient des rivales dans le midi de la France. A les envisager indépendamment des circonstances politiques, on eût prédit un égal et brillant avenir à la langue des trouvères et à celle des troubadours. Cette prédiction eût été bien vite démentie par l’événement. La conquête de la France du midi, l'anéantissement des foyers de la vie littéraire dans ces belles régions, l’étendue doublée du domaine de notre langue, voilà des faits historiques qui ont leur place dans ce cours.
Nous nous arrêterons à décrire la forme curieuse sous laquelle la langue d’oil a fleuri au moyen âge. celle de plusieurs dialectes parallèles, très-rapprochés les uns des autres, et cependant distincts; nous devrons montrer comment un de ces dialectes, le français proprement dit, la langue de Paris et des pays voisins, a suivi la fortune de la maison royale de France, et s’est étendu sur tout le territoire dont cetle dynastie a réussi à s’emparer.
Enfin nous exposerons les circonstances défavorables que la langue française a traversées dans les derniers temps du moyen âge, la transformation qu’elle a subie à cette époque, et nous conduirons son histoire jusqu’à la Renaissance.
Arrivés à ce moment, nous devrons insister sur l’oubli profond où tomba dès lors toute l’ancienne littérature de la France. L’Italie, la Renaissance, l’antiquité attirèrent tous les regards, tandis que les chansons de geste, les fabliaux, les romances, les chroniques du moyen âge français dormirent d’un sommeil séculaire, dans les manuscrits poudreux que gardaient les bibliothèques. L’incurie amena des pertes considérables dans cette riche accumulation d’œuvres littéraires, produit de quatre siècles de vie intellectuelle. Des écrits que nous serions heureux de posséder disparurent alors en grand nombre. Quelques érudits, Fauchet et Pasquier au XVIme siècle. Chapelain et DuCange au XVIIme, Lacurne de Sainte-Paîaye au siècle dernier, conservèrent sans doute quelque connaissance de cette vieille et abondante littérature, et maintinrent en quelque mesure la tradition; mais il était réservé à notre siècle de faire revivre ce passé oublié, et de lancer sur ce vaste champ d’études les légions de travailleurs qui sont nécessaires pour en mettre au jour toutes les richesses.
Ce mouvement a commencé à se dessiner quand l’école romantique délivra l’esprit français des préjugés classiques qui avaient si longtemps limité son horizon et gêné son libre jugement. Mais cette école, dans son culte pour le moyen âge.
péchait en un point essentiel : elle avait plus d’ardeur que de savoir. Tandis que les poètes allemands qui florissaient à la même époque, Uhland et Rückert, par exemple, étaient quelquefois des érudits en même temps que des poètes, il y avait en France bien des esprits curieux et ouverts, mais les traditions savantes leur manquaient. Néanmoins, pendant les cinquante ans qui suivirent la paix de 1815, la publication de textes inédits, la continuation de l'Histoire littéraire de la France , la fondation de l'École des chartes, l’esprit de sévère et solide érudition qui se rendit définitivement maître de la langue et des écrits du moyen âge, les travaux de quelques hommes éminents, Victor Leclerc, Paulin Paris, Littré, la collaboration de savants allemands, tout un ensemble de circonstances favorables* avait créé pour la connaissance des œuvres écrites en langue d’oil une situation meilleure que jamais, quand parut sur la scène, dans les dernières années du second empire, une jeune et forte école d’esprits critiques et de féconds travailleurs, qui est aujourd’hui à la tête de la science et qui la fait avancer chaque jour. Désormais l’exploration complète et la publication des œuvres de l’ancienne littérature française est assurée ; ce n’est plus qu’une question de temps.
Quand on ouvre aujourd’hui ces auteurs du XIIme et du XÏIIm& siècle, on est frappé du grand nombre de mots qui sont tombés en désuétude. On comprend que le délaissement de ces anciens écrits ait beaucoup contribué à en vieillir la langue. C’est parce que Lafontaine est relu sans cesse, que chacun connaît par exemple le mot de jouvenceau , qui n’est plus employé dans la conversation. Si la fable du Vieillard et des trois jeunes hommes était aussi peu lue de nos jours que les chansons de geste l’ont été au temps de Louis XIV, ce mot et tant d’autres archaïsmes du grand fabuliste cesseraient de nous être familiers. Une grande part du vocabulaire du moyen âge a été ainsi | interceptée à la Renaissance, quand on a perdu de vue les !
ouvrages qui eussent pu la conserver à la langue. Ce qui se perdait ainsi en vieux mots marqués au coin populaire, était remplacé par des néologismes savants, par des vocables calqués sur le latin.
Dans la période moderne de l’histoire de la langue française, à laquelle nous sommes arrivés, et qui nous occupera pendant le second semestre, les langues du midi possédèrent longtemps une influence considérable. L’italien depuis le règne de Charles VIII, l’espagnol au temps de la Ligue et jusqu’après Louis XIII, étaient à la mode en France; et notre vocabulaire qui leur doit de longues séries de mots, témoigne de ce goût prolongé de l’esprit français pour ces langues brillantes et sonores. Je regrette, je l’avoue, ce temps qui fut encore celui de la jeunesse cîe Madame de Sévigné, où l’étude des langues du midi faisait une partie essentielle d’une éducation distinguée, pour les jeunes gens des deux sexes. L’allemand et l’anglais ont pris leur place aujourd’hui, et sont toujours préférés quand on veut aire apprendre une langue étrangère à un jeune homme ou à me jeune personne. Ce qui détermine cette préférence, ce ne ;ont pas seulement les avantages évidents que la connaissance le l’allemand et de l’anglais assure dans le monde des affaires, ‘/est la mode elle-même qui s’est déclarée en leur faveur ; et je e reconnais, c’est aussi la saine appréciation de l’intérêt que )résentent les littératures contemporaines des peuples étran- :ers. Mais j’estime que ce jugement ne fait pas assez de part lux mérites propres de la langue italienne, envisagée en ellenême et dans ses rapports avec la nôtre. L’étude de l’italien, tu point de vue linguistique, est une source vive et perpétuelle le comparaison avec le français. Ces deux langues se côtoient le si près en restant toujours différentes, que l’œil pour ainsi lire, se promenant incessamment de l’une à l’autre, est rendu ans effort attentif à tous les détails de cette structure intime lu langage que nos grammairiens ont trop négligée jusqu’ici.
parce qu'ils ne voyaient dans la grammaire que l’enseignement de l’orthographe.
Mais il faut revenir à notre cours. Au XVIme siècle,, après la première ivresse de la Renaissance, après le temps d’Erasme, où l’on put croire que la langue latine allait redevenir la langue de la littérature et des beaux-esprits, nous verrons Du Bellay, dans son Illustration et défense de la langue française, se faire le héraut d’une savante et enthousiaste école, qui eut à la fois la juste pensée que la langue française était capable des plus hautes destinées, et la téméraire ambition de donner elle- j même à cette langue des chefs-d’œuvre comparables à ceux de l’antiquité, chefs-d’œuvre qui ne devaient naître qu’un siècle ; plus tard. Les grammairiens paraissent — le moyen âge français ne les avait pas connus — ils posent les règles de l’orthographe, et en discutent les problèmes. L’Académie vient les seconder, et prend dès sa fondation une autorité officielle qui constitue un des traits originaux de notre langue : on ne voit rien de semblable en Allemagne et en Angleterre.
Enfin la langue française fut fixée à la suite du grand éclat | de la littérature au siècle de Louis XIV, ou pour mieux dire, j le courant auquel elle obéit a été depuis cette époque, moins ■ rapide qu’il ne l’avait été jusqu’alors ; car la langue d’Amyot avait vieilli au temps de Bossuet, plus que la langue de Bossuet n’a vieilli de nos jours. Ce courant s’est ralenti, il ne s'est pas j interrompu, et la langue admirable de la cour de Versailles! n’est plus complètement la nôtre. Au siècle dernier déjà, l’abbé i d’Olivet signalait dans les tragédies de Racine quelques exprès- j sions et quelques tours vieillis.
Tous les changements politiques et sociaux, tous les progrès de la science et de l’industrie ont réagi sur notre vieille langue, et l’ont forcée de se plier à exprimer mille idées nouvelles : avec quelle maladresse souvent ! Quelle énorme quantité de1 mots mal formés a envahi notre dictionnaire! L’étude histo-j rique de la langue française a ici une grande tâche à accomplir :
la connaissance du passé et des lois intimes de notre idiome peut seule remettre de l’ordre dans ce désarroi, et permettre au français d’éviter une déchéance semblable à celle que le latin a subie en passant du temps de Cicéron à celui de saint Augustin. Sera-t-il possible à la science grammaticale de prendre assez d’autorité sur les esprits pour agir utilement dans le sens que j’indique? J’aime à penser, je l’avoue, que l’école de Diez, en mettant à nu, au-dessous des monceaux de néologismes savants qui encombrent le dictionnaire, le vrai trésor populaire de la langue française, le vieux fonds organique et vivant qui s’est jadis dégagé du latin et développé d’une manière originale, l’école de Diez a posé la base sur laquelle on pourra s’appuyer un jour pour exercer quelque action sur notre langue, en prévenir les écarts et réparer quelques-unes de ses erreurs.
Mais l’histoire de la langue française au XVIIm3 siècle et au XVIIIme siècle ne serait pas complète si nous ne parlions pas de la place qu elle a prise alors dans les cours étrangères, dans la haute société en Allemagne et en Russie. Le grand Frédéric préférait la langue de ses ennemis à celle de ses soldats. L’Allemagne de ce temps-là, l’Allemagne avant Lessing, reconnaissait la supériorité littéraire de la France. Les temps ont changé : est-il besoin de le dire? et cependant tout n’est pas perdu, cette longue prépondérance n’est pas encore éclipsée. Le théâtre français contemporain est le seul en Europe qui ait assez de vie pour être goûté, recherché à l’étranger. A la période florissante de la littérature allemande, qui n’a duré qu’un âge d’homme, la France peut opposer avec avantage le déploiement trois fois séculaire de sa littérature, depuis Pascal et Molière jusqu’à la génération brillante qui a précédé la nôtre. Si l’on n’envisage que les œuvres du passé, on peut dire qu’en français un homme de goût a plus à lire qu’en toute autre langue. Et quant au présent, si les esprits éclairés et compétents estiment que la production intellectuelle dans la langue allemande
et dans la langue anglaise est au moins égale, on dit même supérieure à ce que la France donne aujourd’hui, si nos voisins se sont trop reposés sur une ancienne et longue supériorité, toutefois l’esprit français semble être depuis la guerre dans une période de recueillement et d’activité virile, qui rappelle les premières années du règne bienfaisant de Louis XVIII.
Arrivés ainsi à l’époque actuelle, nous aurons à étudier les questions pendantes, parmi lesquelles je vous signalerai celle des limites de la langue. Tous les pays frontières où se rencontrent les langues germaniques et la langue française, l’Alsace- Lorraine, la Belgique, sont le théâtre d’une lutte dont il nous faudra voir de près les conditions, les péripéties et les éventualités. Nous remarquerons en particulier quelle prépondérance la langue française a prise en Belgique sur le flamand .qui est la langue maternelle de plus de la moitié des Belges. Nous constaterons avec une patriotique fierté que la Suisse a toujours résolu dans un esprit d’équité les questions délicates que soulève le conflit des langues. Les patois nous occuperont aussi ; nous verrons les causes de leur dépérissement croissant, de leur disparition certaine, malgré les essais de relèvement qui ont été faits çà et là, par Jasmin il y a quarante ans, et de nos jours en Provence par l’école de Roumanille et de Mistral. Nous examinerons en particulier le parler genevois. Le patois, qui se parlait dans notre ville à la fin du dernier siècle encore, ne subsiste plus que dans un certain nombre d’expressions locales, qui forment toujours chez nous comme une ; croûte légère surnageant à la surface de la langue. Les vieux Genevois ne les abandonnent pas, mais elles meurent avec eux. Certaines particularités de prononciation seront peut-être un ; jour la seule trace du patois que parlaient nos pères.
Une autre question importante est celle de l’extension que la langue française pourra prendre hors d’Europe. Quoiqu’elle soit loin, dans le Nouveau Monde, de pouvoir espérer quelque chose qui ressemble à Y avenir incomparable de la langue an-
glaise, nous aurons à nous arrêter sur un sujet intéressant, sur le développement que la langue française a pris au Canada, où les descendants des 60,000 colons qu'y avait laissés la France en cédant ce pays à l'Angleterre, sont aujourd’hui près d'un million d’âmes, et seront dix millions dans un siècle, à la seule condition que les Canadiens français continuent à se distinguer par une obéissance exemplaire au commandement divin : Croissez et multipliez !
En terminant cette revue rapide de nos travaux de l’année, une idée me frappe, Messieurs : c'est que le sujet de chacune de mes leçons pourrait donner matière à un volume. Et tous les ans, en effet, quelques ouvrages importants paraissent, et viennent se placer dans la bibliothèque du travailleur à côté de ces revues scientifiques dont la collection grossit à intervalles réguliers. La face de la science change sous nos yeux. Dans un sujet qui touche de si près à l’instruction la plus élémentaire, chacun doit avoir à cœur de se tenir au courant de tous les progrès qui s'accomplissent.