Cours d'histoire de la médecine et de la chirurgie
En prenant, pour la première fois, possession de la chaire d’histoire de la médecine et de la chirurgie, je dois tout d’abord adresser mes remerciements aux collègues qui, avec une unanimité dont j ai été profondément touché, m’ont appelé à siéger parmi eux. Ils m’ont admis dans ce corps professoral de la Faculté de médecine de Paris, qui, depuis plus d’un siècle qu’il existe, a été illustré de noms si glorieux que c’est, un honneur insigne d’en faire partie, et que je le considère comme le couronnement et la suprême récompense d’une carrière longue et laborieuse.
J’y trouverai des maîtres et des amis bien chers, dont l’appui me fut souvent précieux, et je serai heureux et fier de prendre place à leurs côtés.
Que monsieur le doyen veuille bien me permettre de le compter parmi eux, et de le remercier de l’honneur qu’il me fait en assistant à cette première leçon.
Mais je pense aussi en ce moment à d’autres que je ne reverrai plus ; à mes maîtres aujourd’hui décédés, auxquels je dois et mon instruction médicale, et les situations que par elle j’ai pu acquérir. Aussi je veux profiter d’un pieux et traditionnel usage, pour adresser, en ce jour,
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un tribut de reconnaissance à leur mémoire.
Moi} souvenir va d’abord au professeur Jaccoud, qui fut mon maître à la fin de mon internat, me conserva dans son service comme chef de clinique et chef de laboratoire et ne cessa depuis de me témoigner une constante sollicitude.
Jaccoud était un orateur d’une éloquence ncomparable, et cet amphithéâtre fut autrefois témoin de ses plus magnifiques succès : soit au début de sa carrière, où dans les concours il emportait d’emblée les suffrages, non seulement des membres du jury, mais aussi du public nombreux accouru pour l’entendre, soit plus tard, quand, professeur de pathologie interne, il apportait ici la riche moisson de son expérience et de son érudition universelle, traduisant en belle langue et claire pensée française les acquisitions de la science mondiale, qu’il avait su s’assimiler.
Quand je l’ai connu, à la clinique médicale de la Pitié, pour avoir changé de terrain, son succès restait le même. Il avait eu le rare mérite de s’initier aux découvertes qui alors bouleversaient la science médicale, et de rester chef d’école, quand le développement des méthodes de laboratoire vint compléter, mais singulièrement changer l’esprit et la pratique de la clinique médicale. Ce restera pour moi un titre d’honneur, d’avoir été pendant plusieurs années associé à la préparation de son enseignement.
Mais J accoud n ’était pas seulement le chef qui s’impose par l’autorité de sa science et de son talent. C’était aussi, et ceux-là seuls le savent qui, comme moi, eurent la faveur d’être admis dans son intimité, le maître doux, affectueux, toujours préoc-
cupé des intérêts de ses élèves ; se dépensant sans compter pour les défendre. Et de cela encore, je lui dois ici un hommage public de reconnaissance.
Je veux également rappeler la mémoire de deux professeurs illustres, aux services desquels je fus attaché au cours de mon internat, de Grancher et de Fournier.
Grancher abordait alors la clinique infantile, sur laquelle il a laissé depuis une si forte empreinte ; il arrivait à sa chaire nouvelle avec le prestige de ses beaux travaux sur la tuberculose, et de son initiation bactériologique à l’école de notre grand Pasteur.
D’une santé débile, au visage pâle, comme ascétique, d’un abord froid et réservé, Grancher s’échauffait par la parole, et alors, d’une éloquence rapide et précise, il exposait merveilleusement les problèmes de pathogénie et d’hygiène infantiles qui commençaient à le passionner.
Fournier, le maître incontesté de la syphiligraphie française, et qui, non content d’avoir exploré, rénové et agrandi le territoire déjà si vaste de sa spécialité, sut en outre, avec une intuition géniale, dont on apprécie peut-être insuffisamment le mérite tant ses vues,' jugées d’abord audacieuses, paradoxales même, nous paraissent évidentes aujourd’hui, jeter un jour éclatant sur la pathogénie des affections nerveuses, autrefois si complètement obscure.
Fournier était affable, bienveillant, toujours d’humeur égale, enseignant s^ns se lasser, avec abondance, précision et claité. Son souvenir me reste, mélangé d’admiration, d’affection et de respect.
Il est encore un maître et un ami, le professeur
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Gaucher, que je ne saurais oublier aujourd'hui, tant j'eusse eu de joie à le rencontrer ici, et au conseil de la Faculté, où lui -même me disait le plaisir qu'il aurait à m'y accueillir. Car il était d'âge à y demeurer bien des années, s'il n'avait abusé de ses forces pour remplir à l'hôpital Villemin les écrasantes fonctions que son patriotisme lui avait fait accepter. Doué de qualités d'enseigneur de premier ordre, il mettait à défendre ses idées une ardeur combattive qui a pu lui attirer de nombreuses inimitiés, mais qui aussi leur donnait une vitalité bien faite pour les graver à jamais dans l'esprit de ses auditeurs. Pour moi, ce sont surtout les témoignages de sa constante et active amitié que je veux rappeler et remercier aujourd'hui.
De mes chefs d'internat deux, heureusement, sont conservés à ma reconnaissante affection.
Troisier, dans le service duquel j'ai passé ma deuxième année d'internat, où je fus réellement initié à l'étude de la médecine, sous sa direction aussi bienveillante qu'éclairée. Il m'admit à collaborer à ses travaux, et m'a depuis toujours témoigné une amitié dont je suis fier.
Balzer, que j'ai connu aux temps lointains de mon provisoriat ; depuis devenu un des maîtres de la dermatologie française, mais qui alors cultivait avec maîtrise l'anatomie pathologique vers laquelle il contribua à orienter mes premiers travaux. Du i aussi a bien voulu me conserver depuis une constante et d'ailleurs bien réciproque affection. *
Enfin, que mon bien cher ami le professeur Gilbert me permette de lui rappeler aujourd'hui qu’il fut le premier de mes maîtres ; encore interne alors, et déjà pourvu de cet ascendant naturel,
de cette influence directrice par où se marquent les chefs d’école et dont le plein épanouissement lui permet aujourd’hui, dans cette chaire magistrale de l’Hôtel-Dieu où il a succédé aux plus grands noms de la clinique française, de se montrer leur égal et leur continuateur.
Parlons maintenant de l’histoire de la médecine.
Il est d’usage, en commençant un cours, de faire valoir l’utilité, la nécessité même de son enseignement. Ea chose est-elle bien utile pour l’histoire de la médecine? S’il ne s’agissait que de convaincre des médecins, je dirais évidemment non.
Et pourtant, l’histoire de la chaire que j’occupe aujourd’hui semble prouver que, du côté des sphères officielles, des bureaux et des ministères, cette conviction ne s’est que bien rarement manifestée.
baissons de côté Y ancienne Faculté, d’ailleurs si profondément différente de la nôtre. De son temps, il est vrai, il n’y eut jamais de chaire d’histoire de la médecine, mais en fait, l’enseignement tout entier était essentiellement historique et les auteurs étudiés et commentés, Hippocrate, Galien, Rhazès, Avicenne, morts depuis des siècles, étaient bien réellement plus du domaine de l’histoire que de celui de l’actualité.
Mais quand la Convention décida d’établir à Paris une Ecole de Santé, sur les douze premiers cours institués, il y en a un à’ Histoire de Vart de guérir, dont le rapport de Fourcroy, approuvé par le comité d’instruction publique, établit même le programme détaillé... presque celui que nous suivrons cette année.
Encore cet enseignement ne fut-il pas jugé
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suffisant, puisque le directeur de l’Ecole — il n’y avait pas encore de doyen — se chargeait, en outre, de commenter dans son cours la doctrine d’Hippocrate. C’était bien commencer. Mais voyons la suite.
Deux professeurs se succèdent à la chaire d’histoire de la médecine : Goulin et Cabanis. Puis après la mort de ce dernier, en 1808, le ministre de l’Intérieur, dont dépendait alors l’Ecole, supprima la chaire.
Peu après fut créée l’Université impériale, l’Ecole devint Faculté et rentra dans la dépendance du ministère de l’Instruction publique.
La Faculté nouvelle n’avait plus d’enseignement officiel de l’Histoire médicale. Pourtant, en 1815, la chaire fut rétablie en faveur de Moreau (de la Sarthe) qui avait bénévolement, pendant les années précédentes, fait un cours de bibliographie. Elle disparut de noüveau quand, en 1822, à la suite de désordres, la Faculté, d’ailleurs très mal en cour, fut fermée et dissoute. Et à la réorganisation, en 1823, il n’était plus question de chaire d’histoire de la médecine.
De vaines réclamations répétées par la suite, même d’actives campagnes dans les journaux médicaux, trouvèrent une surdité persistante dans les oreilles ministérielles.
Et il fallut qu’en 1869, un généreux donateur, dont le nom mérite d’être rappelé avec reconnaissance par chaque nouveau professeur, Salmon de Champotran, maître des requêtes au Conseil d’État, léguât la somme de 150 000 francs pour la création et le maintien d’une chaire d’histoire de la médecine et de la chirurgie.
Son existence est dès lors assurée.
LEÇON INAUGURALE ir
Ee donateur avait exprimé le désir que Cusco en fût nommé titulaire. Celui-ci modestement refusa, faisant valoir que l’homme le plus digne de ce poste, par son savoir et ses innombrables travaux, était Daremberg. Et Daremberg fut nommé. Et après lui, Eorain, Parrot et Eaboulbène.
Permettez-moi de rappeler qu’à la mort de ce dernier je fus, comme agrégé, chargé de son remplacement temporaire, et qu’ainsi je fis, il y a maintenant juste vingt ans, mes débuts dans l'enseignement de l’Histoire de la médecine.
Je ne m’attarderai pas à vous rappeler les mérites et le succès des cours de mes prédécesseurs immédiats, les professeurs Brissaud, Dejerine, Ballet, Chauffard et Eetulle, dont un grand nombre d’entre vous ont encore le souvenir présent à l’esprit.
Depuis deux ans, le professeur Eetulle étant passé à la chaire d’anatomie pathologique, l’histoire de la médecine est de nouveau redevenue vacante. Et justement, pendant ce temps, le hasard des circonstances fit apparaître avec évidence la nécessité de son enseignement.
Quand nos amis d’Amérique sont venus en si grand nombre au secours de notre pays, leurs étudiants, leurs savants demandèrent à être mis au courant des découvertes accomplies par nos compatriotes, dans toutes les branches de l’activité scientifique et notamment de la médecine. Et alors, puisqu’il n’y avait plus de professeur d’histoire, pour enseigner ce qui était certainement de son domaine, les autres professeurs se sont dévoués à le remplacer, firent ces conférences aux étrangers qui eurent tant de succès et où chacun, dans sa spécialité exposa les pro-
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grès accomplis par la science française, par les médecins français, pour l'avancement et le perfectionnement de la médecine, et le rôle prépondérant qu'ils ont joué à cet égard.
Cela non seulement pour combattre la propagande de nos ennemis, mais encore et surtout pour instruire et éclairer nos amis, trop longtemps circonvenus par une littérature scientifique débordante et de mauvaise foi.
C'est là, en effet, le premier devoir de notre enseignement; et je dirais volontiers, à l'imitation de notre vieux Joachim du Bellay : la chaire d'histoire de la médecine de la Faculté de Paris doit avoir pour devise : la défense et illustration de la médecine française.
Fa tâche est belle; elle est par surcroît bien facile, tant sont nombreux les savants et médecins français dont nous pouvons citer les noms avec orgueil, et qui ont joué un rôle prépondérant dans le progrès de notre science. Rien qu'au siècle dernier, nous avons tous les chefs de file, tous les initiateurs, avec Bichat, Laënnec, Claude Bernard, Pasteur, ces noms me dispensent d'une plus longue énumération ; nous possédons tous ceux qui ont les premiers frayé la voie dans l'inconnu, découvert des horizons nouveaux, et, quelque important que soit le legs des siècles précédents, peuvent être considérés comme les créateurs de notre science moderne. Je ne vous parlerai pas de tous aujourd'hui, mais une double obligation m'impose de choisir Laënnec.
D'abord l'actualité. C’est cette année le centenaire de son immortel Traité de V auscultation médiate, dont la première édition a paru le 15 août' 1819.
Vous savez qu'un grand mouvement s’est dessiné pour commémorer cette date. Ici à Paris, mon vieil ami le docteur Gallois l’a soutenu dans un article du Bulletin médical. Fes compatriotes de Faënnec à Quimper, à Nantes, se sont entendus pour fêter la gloire du grand Breton, et c’est le mois dernier qu’à Quimper, devant sa statue, puis au cimetière de Ploaré près Douarnenez, autour de son tombeau, des médecins nombreux, des savants éminents, accourus à l’invitation des médecins du Finistère, se sont réunis pour commémorer cette grande mémoire. Fes professeurs Fetulle et Gley nous y ont éloquemment représentés. J’eusse également désiré prendre part à l’hommage rendu au fondateur de la médecine moderne. F’état de ma santé ne me l’ayant pas permis, je veux du moins essayer de payer ma dette aujourd’hui.
C’est en 1819 que parut la première édition du Traité de V auscultation médiate. Ce n’est donc ni la naissance ■ — Faënnec est né en 1781 — ni la mort survenue en 1826 que nous commémorons aujourd’hui. C’est l’apparition, la naissance de son œuvre.
Bien qu’en France il n’ait pas été jusqu’ici d’usage de célébrer le centenaire d’un livre, nous ne sommes pourtant pas les premiers à le faire, car cette année même vous avez pu voir rappeler le centenaire des œuvres d’André Chénier, publiées également en 1819, quelque vingt-cinq ans après sa mort tragique.
C’est une grande et noble figure que celle de Faënnec, et ce serait une belle vie à vous raconter, cette vie tout entière consacrée au travail, au travail continué jusqu’à l’usure complète du corps,
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pour permettre à l’esprit de mener à bonne fin les géniales découvertes utiles à la science et secourables à l’humanité souffrante.
La figure devient plus attachante encore, quand derrière le savant, le médecin, le chercheur, que nous font connaître ses œuvres, on découvre l’homme bon, sympathique, l’âme affinée, artiste, que les documents intimes, pieusement conservés par la famille, nous révèlent dans la si remarquable Histoire de Laënnec, que nous devons au professeur Rouxeau de Nantes. Il ne nous en a encore donné que la première partie : Laënnec avant 1806. Nous en attendons impatiemment la suite, et ce sera alors le moment de revenir sur l’histoire biographique de notre grand homme.
Présentement, le centenairé est celui du livre, c’est seulement du livre de 181g que je veux vous parier ; examiner avec vous ce qu’il nous a apporté de nouveau, et comment de cet ouvrage d’apparence modeste, — deux petits in-8° de 450 pages chacun, — nous devons faire dater la médecine moderne, celle que nous avons apprise et que nous enseignons encore aujourd’hui et qui diffère si profondément de tout ce qui avait été appris et enseigné auparavant.
« Cet ouvrage, nous dit Laënnec dans sa préface, ne doit pas être, comme celui d’Avenbrugger (l’inventeur de la percussion) une simple exposition d’une nouvelle méthode d’exploration;... ce n’est pas non plus... une monographie des maladies de poitrine;... c’est encore moins un ouvrage de médecine pratique »... et il ajoute modestement : « on y trouvera de toutes ces choses ».
Ce qu’on y trouve en réalité, c’est, d’une part, l’exposé d’une méthode nouvelle, jusque-là in-
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