CHAPITRE CINQUIÈME
Traité de Bréda— Nioolls remplacé par Lovelaee— Sir Thomas Temple et l'Acadie— Le régiment de Carignan retourne en France — Quelques compagnies restent au Canada — Envois de colons — On veut civiliser les sauvages — Collège des Jésuites — Thèses publiques — Mgr. de Laval établit un grand et un petit séminaire — Jeunes canadiens— Aventuriers de l'Ouest — Lac Supérieur — Mission de Chagouamigong — Guerre contre les Nadouessioux— Illinois— P. Allouez à Québec— MM. de Pénelon et Trouvé à Kenté — Talon retourne en France — M. de Bouteroue nommé intendant— Ses qualités.
Cependant, les puissances belligérantes en Europe étaient lasses de la guerre ; des négociations furent entamées, et, le trente-un juillet 1667, la Grande-Bretagne conclut, à Bréda, deux traités de paix, l'un avec la France, l'autre avec les provinces unies des Pays-Bas. Par le premier, l'Angleterre rendait l'Acadie à la France, qui remettait aux Anglais la partie française de l'île de Saint-Christophe et les îles d'Antigua et de Montserrat. Par le second, chacune des parties contractantes conservait les possessions acquises pendant le cours de la guerre ; ainsi, l'Angleterre restait maîtresse de la Nouvelle- York et du Nouveau-Jersey, tandis que les provinces unies gardaient Surinam (1).
L'année même où l'Angleterre était reconnue par les états généraux de Hollande comme propriétaire de la Nouvelle- York, le gouverneur Nicolls, qui avait exercé son autorité avec modération et intégrité, fut remplacé par le sieur Lovelace.
L'Acadie était encore entre les mains désir Thomas Temple, qui en était gouverneur et propriétaire en partie (2) ; il n'était pas disposé à remettre à d'autres les avantages qu'il espérait retirer de ses immenses domaines. Dans le traité de paix, les bornes de l'Acadie n'étaient pas mentionnées. Au mois de février 1668 (3), Charles II donna un acte par lequel il rendait à la France, pour lui-même et pour ses successeurs, l'Acadie
(1) Mémoires des Commissaires, etc.
(2) Sir Thomas Temple est un des ancêtres du duc de Buckingham et de sir GreviUe Temple.
(3) C'était pour les Anglais, l'année 1667, leur année commençant encore aa mois de mars. Acte pour la cession de l'Acadie.
toute entière et nommément les forts et habitations de Pentagoufit, Saint-Jean, Port-Royal, la Hêve et du Cap-de-Sable.
M Dubourg fut chargé de recevoir l'Acadie, au mois d'octobre 1668 ; il en demanda la restitution, conformément au traité de Bréda, à sir Thomas Temple, lui remeUant en même temps une lettre, dans laquelle le roi d'Angleterre faisait connaître ses volontés ; à ce sujet. Temple, qui prétendait placer entre l'Acadie et la Nouvelle-Angleterre une province nommée la Nouvelle-Ecosse, répondit: qu'il devait attendre des explications sur la lettre du roi. Comme le traité de Bréda ne cédait que l'Acadie, il ne comprenait point comment le roi ordonnait de livrer Pentagouet, Saint-Jean et Port-Royal renfermés dans la Nouvelle-Ecosse ; quant à la Héve et au Cap-de- Sable, il convenait que ces places étaient dans l'Acadie et devaient être remises aux Français en vertu du traité.
C'était toujours la même obscurité que, de part et d'autre, dans tous les traités, on laissait reposer sur les noms et les limites des pays de l'Amérique. Charles II regarda comme frivoles les distinctions de Temple, et lui ordonna de remettre aux autorités françaises tout le pays de l'Acadie jusqu'à Pentagouet inclusivement. Ainsi, pour le moment, se termina l'affaire des limites de l'Acadie.
Le coup qui avait été porté contre les Agniers parut avoir été assez fort, pour que le Canada n'eût plus besoin de toutes les troupes, qui y avaient été envoyées. Le roi donna l'ordre de faire rentrer en France le régiment de Carignan et les quelques compagnies, appartenante d'autres coi-ps, qui l'avaient suivi.
Quatre compagnies de Carignan, choisies parmi celles, dont les capitaines s'étaient mariés dans le pays ou étaient disposés à s'y marier, furent laissées en arrière, afin de conserver les forts les plus avancés, et défendre les habitants contre les incursions des ennemis. Le roi ayant averti les officiers, qui allaient rentrer en France, qu'il serait fort aise si une partie de leurs soldats consentaient à demeurer dans la colonie, il resta, en tout, plus de quatre cents hommes, décidés à adopter le Canada pour leur patrie. On distribua à chaque soldat cent francs ou cinquante francs avec les vivres d'une année ; chaque sergent reçut cent cinquante francs ou cent francs avec les vivres d'une année. Douze mille livres furent distribuées aux soldats, qui, sans appartenir aux quatre compagnies laissées en arrière, consentaient à rester dans le pays et à s'y marier. Quarante mille francs furent donnés pour lever, en France, cinquante tilles et cent cinquante liommes, à être envoyés dans
le pays ; et de plus, douze cavales, deux étalons, cinquante brebis el deux gros ânes de Mirbelais, turent achetés pour le Canada. C'était un embarquement considérable, fait aux frais du roi, et qui partit de La Rochelle au mois de mars. De son côté, la compagnie envoyait deux cent trente-cinq hommes, qu'elle aurait dû faire partir l'année précédente (1).
Si l'on eût continué à augmenter la population du pays avec une pareille énergie, il aurait été en peu d'années capable de se soutenir par lui-même ; mais ces preuves de bonne volonté ne se répétaient que par intervalles, et lorsque quelque homme doué d'énergie se trouvait à la tête des affaires.
Dans ses dépêches, Colbert réitérait les ordres donnés par le roi, pour civiliser les sauvages résidants dans la colonie, et les formel' aux mœurs et à la vie des Français. Quelques essais, déjà tentés à plusieurs reprises, avaient suffisamment prouvé qu'on ne pourrait jamais arracher les aborigènes à leurs habitudes de complète indépendance, ni imprimer à leur caractère un cachet européen ; cependant, on voulut essayer de nouveau. L'évêque de Pélrée et les Pères Jésuites admirent, dans leurs séminaires, de petits garçons sauvages, pour les y élever avec les enfants français. Mais, cette fois encore, les succès ne répondirent pas aux espérances qu'on avait conçues en France.
Si l'on ne réussit pas dans ces tentatives, on dut l'attribuer au caractère changeant des sauvages ; car, les institutions, où furent placés les élèves, étaient certainement propres à les former aux habitudes et aux coutumes françaises, s'il avait été possible d'y réussir.
Le collège des Jésuites se maintenait depuis trente ans ; en 1668, lorsqu'on y admit les jeunes hurons, on y instruisait de cinquante à soixante élèves pensionnaires, et autant d'externes ; le cours d'études s'y faisait régulièrement et en entier. On voit, par un article du journal des Jésuites, que, le deux juillet 1666, les premières thèses publiques sur la philosophie furent soutenues avec succès, par les sieurs Louis JoUiet et Pierre de Francheville, en présence de messieurs de Tracy, de Courcelles et Talon ; l'année suivante, MM. Amador Martin et de Francheville soutinrent, avec honneur, leurs thèses sur la philosophie intellectuelle et sur la physique (2).
(1) Archives de la Marine, lettre de Colbert. M. Talon remarque, dans une de ses lettres, qi " - .
1 temps, on ne put jamais acclimater les ânes dans le Canada. Qeme remarque a pu être faite jusqu'à ce jour. {2) Journal des Jésuites 1666. "M. l'Intendant, entre autres, y a argumenté très
Dans la vue de former des élèves pour le sanctuaire, monseigneur de Laval avait, de longue main, préparé les voies pour l'établissement d'un petit séminaire. A peine de retour au Canada, en 1663, il fit bâtir, près de sa cathédrale, une maison qu'il allait occuper lui-même, avec les prêtres séculiers de la ville et les étudiants en théologie. Elle devait être, dans la suite, remplacée par un édifice plus solide et mieux adapté aux vues larges et patriotiques du digne prélat. Pendant quelques années, plusieurs jeunes canadiens et des français qui avaient fait leurs études classiques dans la mère patrie, furent, dans cette maison, préparés au sacerdoce sous les yeux du prélat.
Cinq ans après la fondation du grand séminaire, monseigneur de Laval établit le petit séminaire, dans lequel devaient être élevés les enfants appelés à l'état ecclésiastique ; on fit l'ouverture solennelle de cette institution, le neuf octobre 1668, fête de saint Denis, apôtre des Gaules. Les élèves furent placés sous la conduite de directeurs, qui dépendaient du supérieur du séminaire ; ces jeunes gens portaient tous un capot bleu, retenu par une ceinture, costume qui s'est conservé jusqu'à nos jours, et servait alors à distinguer les étudiants du collège des autres écoliers de la ville. Comme on manquait de professeurs, les élèves assistaient aux leçons qui se donnaient au collège des Jésuites. Avec les français admis au petit séminaire, on reçut six jeunes sauvages ; sur la recommandation du roi, ils devaient tous être élevés ensemble. Ce mélange, qu'on croyait devoir être utile aux uns et aux autres, ne fut point avantageux aux sauvages, et devint nuisible aux jeunes français ; après quelques essais, l'on comprit qu'on ne pourrait pas former aux habitudes régulières, nécessaires pour réussir dans un cours d'études, ces jeunes écoliers, élevés dans une complète liberté. La compagnie des enfants algonquins et hurons, incapables de s'astreindre à observer un règlement de collège, tendait à donner plus de force et de -persistance aux idées d'indépendance, naturelles aux jeunes canadiens-français, qui recevaient de leurs pères l'amour de la liberté et le goût d'une vie aventureuse. «En général, « écrit l'abbé de La Tour, «les enfants canadiens ont de l'esprit, de la mémoire, de la facilité ; ils font des progrès rapides ; mais la légèreté de leur caractère, un goût dominant de la liberté et l'inclination héréditaire et naturelle pour les exercices du corps ne leur permettent pas de s'appliquer, avec assez de constance et d'assiduité, pour devenir savants ; contents d'une certaine mesure
de connaissance, suffisante pour le courant de leurs emplois et qui, en effet, s'y trouve communément, on ne voit en aucun genre de science des gens profonds. Il faut même convenir, qu'd y a peu de secours, peu de livres et peu d'émulation" Sans doute, les secours se multiplieront, et il se formera des personnes habiles, à mesure que la colonie se multipliera(l) » Ce portrait n'est pas très-flatteur ; il semble cependant vrai lorsqu'on parcourt les lettres, les mémoires, les récits de voyages qui nous viennent des canadiens du dix-septième et <lu dix-huitième siècle. Mais aussi, au témoignage du même écrivain, ils réussissaient facilement dans les travaux des mains ; les métiers, parmi eux, étaient portés à une -^rande perfection, et on trouvait de fort bons ouvriers en tout genre les petits enfants eux-mêmes montrant de l'adresse (2). ' Dans le dessein de favoriser cette aptitude naturelle des Canadiens pour les arts et les métiers, Mgr. de Laval établit'à Samt-Joachim un pensionnat, où les enfants de la campa^^ne avec une éducation religieuse, recevaient une bonne instruclioiî primaire, étaient formés à l'agriculture, ou apprenaient de« métiers. Les jeunes gens ainsi élevés et instruits, prenaient ensuite un rang honorable parmi leurs concitoyens et se rendaient utiles à leurs familles el au pays.
Pendant que la partie orientale du Canada voyait la population française s'asseoir forte et nombreuse sur les rivages du Saint-Laurent, les vastes contrées de l'ouest s'ouvraient aux hardis aventuriers qui, chaque année, allaient faire de nouvelles découvertes, afin de se mettre en rapport avec des tribus encore inconnues. Généralement peu instruits, ces coureurs de bois, comme on les nommait, ne pouvaient dresser des rapports de leurs voyages et de leurs découvertes; mais, à leur suite et souvent avec eux, marchaient les missionnaires, qui donnaient des descriptions fidèles des pays encore inconnus aux Européens.
Ainsi, les lettres du P. Mesnard avaient levé le voile qui jusqu alors couvrait une grande partie du lac Supérieur. Le P Allouez, chargé de suivre une bande d'outaouais qui remontaient dans leur pays, partait des Trois-Rivières, au commencement d'avril 1665, et arrivait, dans les premiers jours de septembre, au saut Sainte-Marie.
Il rend ainsi compte de son voyage. Le lac Supérieur
(1) Mémoire tur la vie de M. de Laval, par l'abbé de La Tonr, Uv. VI.
(2) La Tour, ibidem.
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était le rendez-vous de douze ou quinze nations, attirées par l'abondance du poisson, que renferment ses eaux limpides, et par le désir de faire des échanges les unes avec les autres. La flotte de canots outaouais arriva, le premier octobre, à Chagouamigong, belle anse au fond de laquelle étaient placées deux bourgades, l'une habitée par des hurons tionnontatés, l'autre par des outaouais et les débris de quelques autres nations algonquines. Repoussés de leur pays par les Iroquois, ils s'étaient réunis en ce lieu pour se soutenir contre l'ennemi commun, s'il essayait de les poursuivre jusques dans leur retraite. La population hétérogène, ainsi réunie, vivait paisiblement à l'intérieur, et pouvait mettre sur pied huit cents guerriers, pour résister aux attaques du dehors. Le P. Allouez résolut alors d'établir, à Chagouamigong, le centre d'une mission à laquelle il donna le nom de Saint-Esprit. Entre les deux bourgs, il dressa une chapelle d'écorces, afin de vaquer plus commodément à l'instruction des Outaouais encore infidèles, et des Tionnontatés, presque tous chrétiens, et se rappelant les leçons que, dans leur pays, ils avaient reçues du P. Garnier (1).
A son arrivée, le missionnaire trouva les esprits agités par la crainte d'une guerre avec les Nadouessioux ; un parti de jeunes guerriers outaouais avait levé la hache de guerre, à l'appel de leur chef, qui croyait avoir été offensé. Une attaque contre la puissante nation des Nadouessioux ne pouvait man- <quer d'entraîner de grands malheurs sur les Outaouais ; et, pour les prévenir, les anciens avaient convoqué un conseil général de dix ou douze nations, intéressées dans les résultats de la guerre. Le P. Allouez fut invité à prendre la parole dans cette assemblée, et offrit, au nom de M. de Tracy, trois présents, signifiant que les Français faisaient la guerre aux Iroquois, que la paix deviendrait générale, que les nations de d'ouest étaient appelées à adorer le vrai Dieu.
Les Nadouessioux, ou, comme les Français les nommaient, les Sioux, habitaient alors les pays avoisinant le haut Mississippi. Ils étaient réunis dans quinze bourgades, situées à environ soixante lieues au sud-ouest de l'extrémité occidentale du lac Supérieur. Naturellement belliqueux, ils s'étaient rendus redoutables aux nations voisines, toutes liguées contre eux. Quoique les Nadouessioux ne connussent encore d'autres .armes que l'arc et la flèche, ils s'en servaient si habilement,
, (1; Belation de 1667..
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dans la fuite et dans l'attaque, qu'ils remportaient souvent des avantages sur les nations qui se servaient d'armes à feu.
Toute différente de l'algonquin et du huron, leur langue servait encore à les séparer des autres peuples sauvages. Attaqués d'abord par les tribus algonquines, ils s'étaient peu à peu accoutumés à se défendre courageusement. Pendant longtemps ils se montrèrent généreux, et renvoyaient presque toujours les prisonniers sans leur faire de mal. Mais, comme les Algonquins et les Hurons continuaient de brûler les captifs, les Nadouessioux crurent devoir mettre à mort les ennemis dont ils s'emparaient dans les combats. Ils ne les faisaient cependant pas brûler ; ils les livraient aux enfants, qui perçaient les malheureux prisonniers à coups de flèches.
Les Sioux ne cultivaient point la terre. Comme leur pays était coupé par de petits lacs et des marais, ils trouvaient, dans les premiers, la pêche et la chasse ; dans les seconds, d'abondantes moissons de folle-avoine. Les marais se partageaient entre les familles, et chacune faisait sa récolte à part, sans empiéter sur le terrain d'autrui.
Le P. Allouez rencontra, dans ses voyages autour du lac Supérieur, des familles appartenant à des peuples peu connus jusqu'alors; il recueillit surtout des renseignements sur les Illinois. Cette nation parlait un dialecte algonquin peu intelligible aux nations du lac Supérieur. «Ils ne demeurent pas en ces quartiers,» écrit le Père Allouez ; «leur pays est à soixante lieues d'ici, du côté du midi, au-delà d'une grande rivière qui se décharge, autant que -je puis conjecturer, en la mer vers la Virginie. C'était une nation nombreuse, distribuée en huit grands bourgs; mais à présent ils sont réduits à deux, les guerres continuelles avec les Nadouessioux d'un côté, et les Iroquois de l'autre, les ayant presque exterminés (1). »
Le grand fleuve, si souvent mentionné par les sauvages, excitait puissamment l'attention des missionnaires, aussi bien que des traiteurs français ; ceux-ci, attirés par des intérêts matériels, ceux-là par le service du maître qui les avait envoyés.
Une occasion se présenta de se rendre à Québec, p<Kir y faire un rapport de sa mission, et demander un compagnon; le Père Allouez descendit en 1667, portant avec lui des échantillons de cuivre qu'il avait recueillis sur les rivages du lac Supérieur. Il arriva à Québec le trois août 1667, et en repartit deux jours après, pour remonter avec les canots, qui l'avaient amené et qui l'attendaient à MontréaL Cette fois, il avait le bonheur
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d'être accompagné du Père Nicolas, qui devait, avec lui, se livrer aux travaux apostoliques dans les pays de l'ouest.
L'année suivante, deux prêlres séculieis réclamèrent leur part dans les pénibles missions de l'ouest : c'étaient MM. de Fénelon et Trouve, membres du séminaire de Saint-Sulpice, à Montréal. Cette maison avait reçu des ouvriers évangéliques depuis quelques années ; en 1666, il en était arri-^é quatre, parmi lesquels était M. Dollier de Casson ; ils furent suivis, en 1667, par M. de Fénelon, frère du grand archevêque de Cambrai.
L'abbé de Queylus avait toujours conservé le désir de passer à Montréal, pour y participer au bien qu'y faisaient ses confrères. Il avait déclaré qu'en allant au Canada, il voulait y vivre dans la dépendance due à son supérieur, et à son évêque (1) ; aussi les obstacles qui s'étaient opposés à son retour furent levés, et, dans l'été de 1668, il vint à Québec avec messieurs D'Urfé, Gallinée et D'Aleth. Il fut reçu affectueusement par monseigneur de Laval, qui le nomma un de ses grands vicaires, et espiima dans une lettre la satisfaction que lui avait causée son arrivée (2).
Plusieurs de ces prêtres appartenaient à de grandes famdles, et avaient renoncé à l'aisance et aux honneurs dont ils pouvaient Jouir en France, pour se consacrer aux rudes travaux des missions de l'Amérique. Aussitôt après l'arrivée de l'abbé de Queylus, MM. Trouvé et de Fénelon s'offrirent à lui pour commencer une mission au nord du lac Ontario, parmi des Goyogouins qui s'y formaient quelques villages. Après avoir obtenu l'assentiment de l'évêque de Pétrée, ils partirent de Lachine le deux octobre, conduits par deux iroquois du village de Kenté, où ils se rendaient, et qui était près de la baie de ce nom. Ils y arrivèrent au commencement de l'hiver, et furent bien reçus par les sauvages. Ces deux missionnaires furent probablement les deux premiers français qui, depuis le voyage de Champlain dans cette partie, hivernèrent au nord du lac Ontario.
Monsieur Talon, dont la santé souffrait depuis quelque temps, avait obtenu du roi la permission de rentrer en France. Son administration, active et intelligente, avait fait avancer le pays fort rapidement. Aussi les amis de la colonie regrettèrent son départ. «Monsieur Talon nous quitte,» écrivait la M. de l'Incarnation, «et retourne en France, au grand regret de tout le monde et à la perte de tout le Canada, car depuis qu'il est ici en qualité d'intendant, le pays s'est plus fait et les affaires ont plus avancé qu'elles n'avaient fait depuis que les Français
(1) Lettre de M. de Traey au minisfre,
(2) Relation de 1668.
y habitent (1) .» li s'était occupé attentivement de tous les besoins de la colonie, et avait étudié les ressources qu'elle présentait. Il visitait les établissements nouveaux, interrogeait les colons. Il parcourut toutes les habitations de l'île de Montréal, entrant dans chaque maison, et s'informant avec soin des sujets de plainte que l'on pouvait avoir. Il fit faire les premiers recensements des habitants européens du pays (2), et commença la plupart des améliorations qui furent continuées par ses successeurs. Ilforma, près de Québec, trois villages, qui font aujourd'hui partie de la paroisse de Charlesbourg, et y établit une partie des soldats de Carignan qu'on avait licenciés (3).
Talon laissait la Nouvelle-France, avec l'intention d'y revenir mettre à exécution les plans qu'il avait formés pour l'avancement de la colonie. Des affaires de famille l'appelaient à Paris ; outre cette raison, qui le déterminait à entreprendre le voyage de France, il avait un autre motif de s'éloigner pendant quelque temps. Il croyait avoir droit de se plaindre des procédés de- M. de Courcelles à son égard. A de belles qualités, qui en faisaient un homme distingué, se mêlaient chez M. de Courcelles, quelques défauts opposés au service du roi. Ainsi il manquait d'activité, et cependant il n'aimait pas que ses inférieurs le remplaçassent lorsque les affaires le demandaient (4). De son côté, Talon ne voulait pas laisser languir les mesures qu'il croyait avantageuses au service du roi.
Colbert avait d'abord songé à faire remplacer Talon par le sieur de Ressan, ancien secrétaire de M. de Tracy; mais, comme celui-ci lui parut plus tard manquer de l'esprit de conciliation nécessaire dans les circonstances où se trouvait la colonie, M. de Bouteroue fut nommé intendant de la Nouvelle- France ; c'était un homme instruit, de manières gracieuses et fort bien vu ^la cour (3). 11 arriva en 1668 (6) au Canada, où il plut généralement par son affabilité. «C'était,» dit l'annaliste de l'Hôtel-Dieu de Québec, «un homme d'une physionomie fort spirituelle, savant, poli et gracieux, qui prévenait tout le monde, et savait se faire craindre et aimer.»
(1) Lettres historiques de la M. de l'Incarnation. Ce qui nous reste du Journal des Jésuites se termine en l'année 16C8.
(2) Talon, dans ses lettres, dit qu'il y avait en 1666, dans la colonie, 3,418 habitants ; en 1667, 4,312; en 1668, 5,870.
(3) Lettre de Talon.
(4) Lettre de Talon. '
(5 1 Lettre de Colbert ; Histoire de l'Hùtel-Dieu de Québec.
(6)Enl668 moururent MM. Giffard, Bourdon et la sœur Catherine de Saint-Augustin, dont la vie, écrite par le Père Ragueneau, était célèbre dans les campagnes du Canada.