CHAPITRE ONZIEME
Les Iroquois chrétiens h Saint-ï'ratiçois-XaTier du saut Saint-Louis, à la Montagne— Les Abenaquis chrétiens à Sillery, puis à Saint-François — Les Hurons à l'Ancienne-Lorette — DifEcultés avec les Iroquois — Incendie à Québec— Arrivée de MM. do La Barre et de Meulles— Le colonel Dongan, gouverneur de la Nouvelle- York — Expédition de M. de La Barre contre les Iroquois.
Les Iroquois chrétiens, qui s'étaient d'abord réunis sous la conduite des jésuites à La Prairie de la Madeleine, se plaignaient que sur ces terrains humides le maïs, qui formait leur principale récolte, ne réussissait point; en 1675, on les plaça sur de terres situées dans le voisinage, près du saut Saint-Louis (1), et de là leur village prit le nom de Saint-François-Xavier du Saut; la population s'accroissait peu à peu de ceux des Iroquois, qui, se convertissant au christianisme dans les cantons, désespéraient de pouvoir y observer en liberté les préceptes de la religion.
Dans le village clïrétien, ils étaient éloignés des scènes de superstition, d'ivrognerie et de libertinage, dont ils avaient été témoins au milieu de leurs compatriotes, encore plongés dans les ténèbres du paganisme. Placés sous la surveillance immédiate des missionnaires, ik recevaient les instructions si nécessaires à des néophytes, e& profitaient des beaux exemples de vertu que leur donnaient leurs aînés dans la foi. Dans plusieurs des habitants du saut Saint-Louis, on admirait les étonnants effets que produit le christianisme sur les cœurs les plus barbares ; beaucoup de ces farouches iroquois étaient devenus des modèles de patience, de douceur et depiété. Ony vitl'onneyout Garonhiagué, connu par les Français sous le nom de la Cendre- Chaude, qui avait été un des bourreaux du père Brebeuf, et qui devint un des plus zélés catéchistes de la mission de Saint- François-Xavier ; le célèbre chef de guerre nommé Kryn par tes Anglais, et le Grand-Agnierpar les Français, y brilla par sa bravoure et sa vertu. Mais le nom qui est resté le plus célèbre
(1) M. Duohesneau, intendant, accorda ce terrain aux Jésuites en 1&75. Cette donation ne fut faite régulièrement que le vingt-neuf mai 1680, par lettres patentes de Louis XIV. {Piicea et document» relatifs à la tmwre eeigneurkile.)
dans la mémoire de cette petite mission et dans les fastes de l'église du Canada, est celui d'une humble vierge, Callierine Tegahkouita. Née en 1656, à Gandaouaghé, dans le canton d'Agnier, d'un iioquois idolâtre et d'une algonquine chrétienne, elle avait perdu ses parents dès ses premières années, et avait été élevée chez un oncle, qui tenait la principale autorité dans son village. Lorsque le père Jacques de Lamberville alla à Gandaouaghé, Tegahkouita fut une des premières à se faire instruire des vérités du christianisme ; et, après les épreuves ordinaires, elle eut le bonheur de recevoir le baptême le jour de Pâques de l'année 1676. Persécutée dans son village, à cause de l'innocence de ses mœurs et de son attachement aux pratiques de la religion chrétienne, elle se réfugia auprès de sa sœur adoptive, d'abord à la Prairie de la Madeleine, puis au saut Saint-Louis. Pendant le peu de temps qu'elle passa sur la terre, après sa conversion, toute sa conduite fut si édifiante, qu'à sa mort, qui arriva au printemps de 1678, elle fut considérée comme une sainte, non-seulement par les habitants du village iroqiiois, mais encore par tous les français de la colonie.
Un établissement du même genre que celui du saut Saint- Louis, fut fondé en 1677 par les Sulpiciens, à la Montagne de Montréal (1 ) ; une chapelley fut bâtie, et des familles iroquoises, partie chrétiennes et partie payennes, vinrent s'y établir. En 1679, M. de Belmonty ouvrait une école pcAir les garçons, et la sœur Bourgeoys y envoyait deux de ses compagnes afin d'instruire les filles iroquoises (2). Les instructions des bonnes sœurs furent si fructueuses, qu'en'1679 une jeune onnonlaguée, Marie-Barbe Atontinon méritait d'âke mise dans la communauté des filles de la Congrégatio^.de Notre-Dame, et était suivie, qu('lque temps après, par Marie-Thérèse Gannensagoua.
Plus près de Québec, des changements considérables s'étaient opérés dans les missions des Ilurons et des Algonquins.
Le village de Sillery avait été presque dépeuplé par la maladie, et, lorsque les Abenaquis chrétiens témoignèrent le désir de quitter leur pays, où ils étaient resserrés par les Anglais, les Jésuites entreprirent de les réunir à Sillery, avec les restes des familles aigonquines. Sillery devint alors une mission abenaquise ; mais le sol y avait été épuisé par la mauvaise culture des anciens habitants, etleP. Jacques Bigot dut chercher, dans les environs de Québec, une autre situation pour y transporter
(1) Histoire du Canada, par M. de Belmont.
(2) L'abbé Faillon, Histoire de la sœur Bourgeoys.
la petite colonie. Une charitable dame, la Marquise de Baiiche, fournit les fonds nécessaires pour le nouvel établissement ; un terrain convenable fut acheté, pour cette fin, auprès du grand saut de la rivière Cliaudière, et bientôt un village s'y éleva sous le nom de Saint-François de Sales. Un petit nombre de familles s'y établit d'abord, et, quelques années après, en 1684, tous les habitants de Sillery l'abandonnaient, sous la conduite des pères Bigot et Gassot, pour aller se fixer plus loin, sur les bords de la Chaudière (1).
Vers le temps où le bourg de Sillery perdait, par la maladie, presque toute sa population, celui de Notre-Dame de Foye, qui n'en était éloigné que d'environ une lieue, était abandonné par les Hurons. Comme leur nombre s'était augmenté par des recrues qui leur arrivaient du pays des Iroquois, et comme d'ailleurs ils se trouvaient entourés d'habitations françaises, la terre leur manquait, et ils étaient déjà forcés d'aller chercher le bois fort loin. A une lieue et demie, sur le bord d'une petite rivière, ils découvrirent un emplacement fort propre pour y étabhr leur village. Dans l'été de 1673, plusieurs familles s'y transportèrent, et les autres y arrivaient dans les derniers jours de la même année. Une chapelle de briques fut élevée au milieu des cabanes, dans le cours de l'été suivant, et bénie au mois de novembre. Comme elle avait été bâtie sur le modèle de la chapelle de Lorette, en Italie, le village reçut en conséquence le nom de Notre-Dame de Lorette, qu'il a conservé jusqu'à ce jour (2).
Dans les cantons iroquois, demeuraient encore plusieurs missionnaires, chargés de veiller sur les familles chrétiennes, qui avaient pu se résoudre à abandonner leur patrie pour se réfugier à la mission de Saint-François-Xavier. La position de ces missionnaires était fort dangereuse ; car les chefs payens des bourgades étaient irrités de voir diminuer leur autorité par l'éloignement des chrétiens, et ils s'en prenaient à ceux qu'ils appelaient les chefs de la prière. En 1678, ces postes d'honneur étaient occupés par quelques hommes intrépides, prêts à sacrifier leur vie comme ceux qui les avaient devancés dans les voies de l'apostolat. C'étaient les pères Jean de Lamberville, à Onnontagué ; Jacques de Lamberville et Bruyas, à Agnié ; Millet, à Onneyout ; de Carheil, chez les Goyogouins ; etRalfeixetGarnier, chez les Tsonnontouans. Ces
(1) Shea.
(2) L'Anoienne-Lorette.
132 couBS d'histoire [1677
deux derniers étaient les plus exposés, car les Tsonnonlouans étaient alors décidés à faire la guerre contre les Français et leurs alliés. AOnnontagué, les missionnaires venaient de perdre leur principal défenseur dans les conseils de la confédération iroquoise. Le P. de Lamberville écrivait en 1677 : «Je fais savoir à Votre Révérence la mort de notre cher hôte, Daniel Garakontié, que nous avons mis en terre avec bien des larmes. » Devenu chrétien depuis plusieurs années, Garakontié avait combattu publiquement les superstitions de sa nation, et donné, dans toutes les occasions, des marques de son attachement à la foi. Ami constant des Français, il leur avait maintes fois prouvé la sincérité de son attachement. 11 avait arraché aux feux des Iroquois vingt-six français, qu'il racheta et nourrit dans sa cabane jusqu'à ce qu'il pût les ramener lui-même à Montréal ; il avait sauvé la vie aux soixante hommes qui avaient suivi le sieur Dupuis et le P. Ragueneau, à Gannentaha, en les avertissant»du dessein qu'avaient les Onnontagués de les massacrer. Le premier, il avait engagé ses compatriotes à faire la paix avec les Français ; pour l'obtenir, il avait été plusieurs fois en ambassade à Québec, et, après l'avoir finalement conclue, il l'avait conservée par son autorité et par ses conseils (1). •
La mort de ce vieux chef, qui jouissait d'une grande autorité dans tout le pays des Iroquois, diminua considérablement l'influence des Jésuites, surtout dans les cantons supérieurs, et dès lors, les fauteurs de la guerre eurent des chances plus favorables pour parvenir à. leurs desseins. Sans rompre ostensiblement avec les Français, les Iroquois observaient assez mal les articles de la paix ; ils attendaient pour déclarer la guerre une occasion favorable ; et, en attendant, ils prenaient leurs mesures, et s'appliquaient surtout à semer la division parmi les nations alliées de la France.
Plusieurs circonstances avaient contribué à aigrir les esprits chez les Iroquois. La compagnie d'Oudiette cherchait à grossir ses profits en vendant les marchandises fort cher et en payant le castor beaucoup moins qu'il ne se vendait à Albany ; cette différence entre les Anglais et les Français n'avait pas manqué d'opérer en faveur des premiers sur l'esprit des Iroquois. Ceux-ci étaient encore tout orgueilleux de leur victoire sur les Illinois et de quelques avantages remportés conti-e un village de la Virginie, et ils se croyaient en état de mépriser les Français; un chef iroquois, la Chau-
(1) Bdationdeien-YS..
dière-Noire, avait été maltraité par M. Perrot, gouverneur de Montréal ; un Isonnontouan avait été tué par un illinois à Michillimakinac, et, comme lesKiskakons, alliés des Français, étaient les maîtres de ce poste, à eux revenait en premier lieu l'obligation de faire des démarches pour arrêter la vengeance des amis du mort. Ainsi, peu à peu, se formait un faisceau de griefs qui allait mettre le feu aux différentes parties du pays, si l'on ne prenait des mesures pour prévenir ce malheur.
Le comte de Frontenac avait envoyé un homme de conflance chez les Tsonnontouans, pour les engager à suspendre les hostilités, en attendant qu'il pi^it aviser les Kiskakons de réparer la faute commise dans leur pays. Il invitait, en même temps, les chefs iroquois à le rencontrer à Ca>aracouy. Peu de jours après, il fut informé que les capitaines sauvages exigeaient qu'il se rendît à Chouaguen, dans le pays des Qnnontagués. Se rejetant sur sa dignité, Frontenac refusa de se rendref à cette demande ; il prétexta qu'il ne pouvait faire le voyage avec bienséance et sûreté pour sa personne, et fit observer qu'il ne connaissait pas encore la décision des Kiskakons. Rien ne put le décider à se rendre à Chouaguen ; il prit môme dans ses réponses le ton de hauteur qu'il avait presque toujours employé dans ses rapports avec les sauvages, et déclara qu'il prenait les Oiitaouais et ses alliés sous sa protection ; il permit aux Kiskakons de construire de nouveaux forts pour se défendre contre leurs ennemis.
Quelques Iroquois s'étant relâchés de leurs prétentions jusqu'à consentir à se présenter à Cataracouy, le gouverneuileur répondit qu'il n'irait pas plus loin que Montréal, et qu'il les y attendrait. Peu de temps après, visitant les habitations * de l'île de Montréal, il rencontra cinq députés iroquois conduits par le sieur de La Forêt, major du fort de Frontenac. A la tête de la députation était Téganissorens, capitaine onnontagué, qui désirait s'unir aux Français, et qui avait essayé de calmer les esprits de sa nation (1). Une grande assemblée, composée d'iroquois, de hurons, d'outaouais et d'algonquins, fut tenue dans la nouvelle église de Montréal, qui n'avait pas encore été bénite (2).
Par des présents, Ononthio essuya les larmes des parents d'Hannonsache, tué chez les Kiskakons; il arracha la hache des mains des Iroquois, et la jeta dans la rivière ; il leur demanda
(1) Documente de PariSy 1ère série, vol. II.
(2) Histoire du Canada, par M. de Belmont.
le sujet de leur guerre contre les Illinois et les Miamis, et déclara que le Huron, l'Outaouais et l'Algonquin étaient ses enfants.
Téganissorens, orateur etclief desiroquois, répondit aux discours des Français ; il accepta les propositions de M. de Frontenac, à l'exception d'une seule, de celle qui regardait les Illinois. Sur ce sujet, il répondit fièrement : « L'illinois mérite la mort ; il m'a tué. » Personne n'osa alors répondre ; mais on engagea plus tard Téganissorens à détourner le coup qui menaçait ce peuple. Il le promit ; mais il ne connaissait pas encore les desseins ultérieurs des chefs de la nation iroquoise.
Arrivés quelque temps après le départ de Téganissorens, les Kiskakons déclarèrent qu'ils avaient déjà fait des démarches pour désarmer les Iroquois ; mais que les Hiirons, chargés de la négociation, avaient cherché à prolonger la division.
Telle élait la situation des affaires lorsque MM. de LaBarre et de Meules arrivèrent à Québec. La guerre n'était pas encore imminente ; toutefois, elle pouvait se déclarer d'un jour à l'autre ; déjà même on rapportait que les Iroquois venaient d'attaquer les Illinois.
L'été de 1682 fut marqué par un grand incendie qui détruisit presque toute la basse ville de Québec. Le cinq août, le feu se déclara dans une maison de ce lieu, et, comme presque toutes les autres étaient de bois, les flammes gagnèrent rapidement ; les magasins, qui étaient alors remplis, furent consumés avec tout ce qu'ils contenaient ; et, dit la chronique de Tépoque, « on perdit plus de richesses dans cette triste nuit que tout le Canada n'en possède à présent (1). » '
Cet incendie causa une grande consternation dans le pays ; car les marchands de Montréal en souffraient tout aussi bien que ceux de Québec. La maison de M. Aubert de La Chesnaie, un des plus riches particuliers du pays, fut seule sauvée ; et cet homme, noble et généreux, voulut témoigner sa reconnaissance envers Dieu en épuisant ses fonds pour faire des avances à ses voisins affligés. Ce fut une providence pour les habitants de la basse ville, dont un grand nombre furent obligés de recourir à lui pour rétablir leurs maisons.
M. de La Barre était déjà avancé en âge et n'avait plus la vigueur nécessaire pour conduire les affaires d'une colonie aussi étendue et aussi exposée que celle du Canada. Les instructions qu'on lui avait données lui prescrivaient de se rendre
(1) Hittoire de l'Bctd-Dieu.
avec un corps de cinq ou six cents miliciens jusqu'à Niagara, de parcourir les bords du lac Ontario ; de faire comprendre aux cantons iroquois qu'il pouvait les maintenir dans leur devoir, et qu'il était même prêt à les attaquer, s'ils offensaient les Français. Le roi lui recommandait, toutefois, de ne point rompre avec eux sans une pressante nécessité et sans une certitude morale de terminer la guerre en peu de temps et avec succès (1).
Afin de bien connaître la position du pays, il voulut s'aboucher avec les ecclésiastiques et les officiers qui y demeuraient depuis longtemps. En conséquence d'une invitation adressée aux chefs de la colonie, une grande assemblée se tint à Québec le dix octobre 1682. Elle était composée du gouverneur et de l'inlendant, de Mgr. de Laval, de M. Dolliers, supérieur du séminaire de Saint-Snlpice à Montréal, de plusieurs pères jésuites, de MM. de Varennes, gouverneur des Trois-Rivières, d'Ailleboust, de Brussy, Le Moine et de quelques autres anciens habitants du pays. Voici ce que l'on constata dans l'assemblée. ^
Depuis quatre ans, les Anglais employaient tous les moyens à leur disposition pour engager les Iroquois à déclarer la guerre aux Français; mais, les chefs des cantons n'avaient point voulu s'engager dans cette lutte, avant d'avoir ruiné les nations alliées des Français. L'année précédente, les Iroquois avaient attaqué les Illinois, et en avaient tué trois ou quatre cents et amené neuf cents prisonniers ; en attaquant de nouveau ce peuple avec douze cents guerriers, ils allaient le détruire complètement ; à leur retour, ils extermineraient les Miamis et les Kiskakons, et resteraient ainsi maîtres de Michillimakinac, des lacs Erié et Huron, de la baie des Puants, et s'empareraient ainsi de tout le commerce des castors, 11 fallait tenter un dernier effort pour les empêcher de détruire les nations outaouaises et illinoises, comme ils avaient détruit les Algonquins, les Andastes et les Loups. La colonie pouvait fournir mille hommes vigoureux et accoutumés à la guerre sauvage. Mais il était à remarquer que, pendantleurabsence, leurs terres resteraient sans culture; il fallait donc songer à les remplacer, et établir des dépôts de provisions sur les points principaux qu'ils auraient à pourcourir pour aller attaquer les Tsorinontouans, dont le canton était le plus peuplé et le plus fort. Mais
(1) Documents de Paris. Instructions données par le roi à M. de La Barre, 10 mai
136 couKS d'uistoire [1683
l'on devait attendre des secours de France ; ainsi il serait nécessaire d'avoir deux ou trois cents soldats pnur garder les forts deFronlenac et de la Galette, et empêcher l'ennemi de pénétrer dans la colonie, quand elle serait dégarnie de ses défenseurs. On aurait besoin de cent cinquante hommes pour aider ceux qui resteraient sur les terres à faire les semailles et les récoltes, afin de n'être pas exposés, l'année suivantt^, aux horreurs de la famine. L'on ne pourrait se passer de deux ou trois barques, qui serviraient, avec celle du sieur de La Salle, à transporter des provisions. Dans tous les cas, il était important d'organiser la milice, et, comme la récolte avait élé abondante, chaque milicien se pourvoirait de fusils, qu'ils étaient tous en état de bien manier quand l'occasion s'en présenterait (1).
Un procès-verbal des procédés de cette assemblée fut rédigé et envoyé par M. de La Barre à la cour de France, dès l'automne de 1682; par les lettres qu'il adressait en même temps, il demandait les secours qu'on lui avait indiqués comme nécessaires.
Il faisait aussi des plaintes amères contre M. de La Salle, qu'il accusait d'avoir, ^ar son imprudence, soulevé des difficultés entre les Français et leslroquois. Le gouverneur s'était laissé prévenir contre La Salle, et avait reçu les accusations de ses ennemis sans trop s'occuper des explications données par ses amis. Monsieur de La Barre engageait donc le ministre à ne pas renouveler le privilège de découvreur qui devait expirer au mois de mai suivant. Blâmé par un parti, et loué outre mesure par un autre, La Salle descendit à Québec en 1683, et de là passa en France, où ses protecteurs avaient prévenu M. de Seignelay en sa faveur, et où sa présence acheva de disposer le ministre à lui permettre de continuer.
La province de la Nouvelle-York recevait, en 1683, un homme disposé à maintenir les prétentions de l'Angleterre sur le pays des Iroquois.
Le duc d'York, propriétaire de la province de la Nouvelle- York, avait nommé, en 1682, un nouveau gouverneur, auquel il recommanda d'entretenir des relations amicales avec les Français du Canada. Le colonel Thomas Dongan était catholique, et avait servi, pendant plusieurs années, dans les armées françaises. C'était, suivant Smith, historien de la Nouvelle- York, un homme intègre, modéré et remarquable par la node ses manières. Arrivé dans la province en 1683, il
(1) Document» de Paris.
apporta aux habitants la nouvelle que le duc leur accordait le droit de prendre part dans la direction des affaires publiques. Deux assemblées législatives leur étaient accordées : la première était un conseil composé de dix membres, la seconde une chambre représentative renfermant dix-huit députés choisis par les francs-tenanciers. Les lois agréées par ces deux corps ne devaient avoir de force qu'après avoir été approuvées par le propriétaire.
L'administration de Dongan fut coui'te, mais vigoureuse. Il travailla à avancer les intérêts de l'Angleterre avec plus d'éner^ gie qu'aucun de ses prédécesseurs ne l'avait fait. Un de ses premiers actes fut d'engager les Iroquois à s'attacher aux Anglais, et de réclamer comme appartenant à l'Angleterre tout le pays qui est au sud des grands lacs. Accepter cette proposition, aui'ait été, pour les Français, renoncer à leurs principales découvertes dans l'ouest, à une grande partie de leur commerce, et surtout abandonner les projets de la France sur le pays des Illinois et sur la vallée du Mississipi. De part et d'autre, l'on partait de trop loin dans les prétentions émises pour qu'on pût espérer d'olDtenir un arrangement à l'amiable. Des circonstances plus favorables pouvaient seules amener les prétendants à s'entendre.
Les causes de dissension se multiplièrent dès le commencement du gouvernement de M. de La Barre. Sur les représentations de ceux qui avaient obtenu l'autorisation de faire le commerce aux Outaouais, le gouverneur avait permis aux Iroquois de piller les canots français dont les conducteurs n'auraient pas de passe-ports. Peu après, deux canots, appartenant à M. de La Salle, passant par Niagara, furent arrêtés par des iroquois, et pillés, parce que les conducteurs ne purent pi'oduire leurs permissions. Sur la plainte qui en fut portée à M. de La Barre, il dépêcha le sieur Le Moine pour engager les Iroquois à rendre les elfets qu'ils avaient pris. Les barbares répondirent qu'ils avaient obéi à Ononlhio, et qu'ils n'avaient rien à rendre. Ce fait fut la cause principale des troubles qui suivirent (1).
Faible et avancé en âge, M. de La Barre n'était plus guère propre à faire la guerre, surtout une guerre contre des sauvages ; aussi, tout en se préparant contre les Iroquois, il espérait trouver quelque moyen d'arriver à un accommodement avec eux. Us avaient promis d'envoyer des députés à Montréal avant la fln du mois de juin, et, dès le mois de mai, le gouver-
(1) Documents de Paris, 2èmo série, vol. II.
138 couBs d'histoire [1684
neur apprit que sept à liuit cents guerriers des cantons d'Onnontagué, de Goyogouiuetd'Onneyout étaient partis pour attaquer les Miamis et les Outaouais, tandis que les Goyogouins et les Tsonnontouans se préparaient à se répandre dans les habitations françaises pendant l'été.
Sur un avisqueM. de La Barre adressa aussilôtau ministre, la cour dépêcha à Québec un bâtiment portant trois compagnies de cinquante-deux hommes chacune. Le navire, parti de la Rochelle, n'arriva devant Québec que le neuf novembre, et fut forcé d'en repartir le onze du même mois, après avoir déposé les troupes, qui furent réparties dans les paroisses voisines de Québec (1).
Les Iroquois n'avaient pas encore oublié les revers que leur avaient fait essuyer les Français dans la guerre précédente; et ils éprouvaient une certaine terreur à ce souvenir. Aussi, au mois d'août, ils envoyèrent à Montréal des ambassadeurs chargés de vagues protestations d'amilié. On en connaissait la valeur, et beaucoup de français comprenaient que les Iroquois voulaient gagner un peu de temps et empêcher M. de La Barre de se tenir sur ses gardes ; les missionnaires domiciliés dans les cantons l'avertissaient de se défier de toutes leurs promesses. Nonobstant tous ces avis, il reçut fort bien les envoyés iroquois, et les renvoya avec des présents.
Vers le même temps, il eut le tort d'enlever aux employés de La Salle le fort de Frontenac el le fort Saint-Louis, sur la rivière des Illinois ; ce dernier fut remis à un de ses officiers, M. de Baugy, qui fut chargé d'y commander à la place de Tonti.
Dans le temps même oîi il croyait avoir gagné les Iroquois, ceux-ci surprirent quatoi-ze français, qui se rendaient aux Illinois. Ils les attaquèrent, les défirent et leur enlevèrent des marchandises dont la valeur fut estimée à 16,000 livres. Suivant M. de Belniont (2), la perte retombait sur le gouverneur lui-même. Après cette attaque, faite le dernier jour de février 1684, les Iroquois s'avancèrent vers le pays des Illinois dans l'intention de surprendre le fort de Saint-Louis.
Leurs espérances furent déçues ; car, avertis d'avance de leur marche, les sieurs de Baugy et de Tonli se tenaient sur leurs gardes, et, dès la première attaque, où plusieurs des leurs furent tués, ils s'aperçurent de l'inutilité de leur entre-
(1) Documents de Paria, 2ème série, vol. II.
(2) Histoire du Canada,
prise. Déjà l'alarme avait été donnée dans les postes où il y avait des français, et le sieur de La Durantaie (I), commandant àMichillimakinac, était en route pour porter secours aux assiégés, quand il apprit que les Iroquois avaient déjà pris le parti de se retirer. Ces attaques répétées firent croire qu'ils en étaient venus à une rupture ouverte avec les Français. Lorsque ces nouvelles furent portées à Montréal et à Québec, M. de La Barre et les marchands intéressés dans le commerce de l'ouest, furent indignés contre les Tsonnontouans, principaux acteurs dans ces mouvements. Aussi, Téganissorens, étant descendu de ce canton pour négocier, le gouverneur le fit arrêter et se décida à porter la guerre chez les iroquois supérieurs.
Dès que la navigation fut libre sur le Saint-Laurent, il dépécha un détachement de soldats pour fortifier Cataracouy ; le reste des troupes se rendit sur deux barques à Montréal, où M. de La Barre arriva au commencement de juin, avec des guerriers hurons et algonquins.
M. Perrot avait été chargé d'organiser l'expédition à Montréal ; mais sa conduite tracassière et violente obligea de le mettre de côté. Il avait eu des difficultés si sérieuses avec messieurs de Saint-Sulpice, que, dans l'automne de 1683, le gouverneur reçut ordre de lui interdire l'exercice des fonctions de gouverneur à Montréal. «Je suis bien aise,» écrivait le roi (2), «devons expliquer que, si cet homme ne trouve pas moyen de s'accommoder avec ceux du séminaire de Montréal, je nommerai, l'année prochaine, un autre gouverneur à sa place. » Et, de fait, en 1684, M. Perrot, qui venait d'avoir de nouvelles affaires avec les officiers des troupes nouvellement arrivées, perdit le gouvernement de Montréal, et fut nommé à celui de l'Acadie, en remplacement du sieur de La Vallière.
Ces préparatifs de la guerre s'étaient faits à la hâte, et M. de La Barre n'avait pu guères mûrir ses plans pour la campagne qu'il allait commencer. I! fit avertir le gouverneur Dongan qu'il était forcé d'attaquer trois cantons iroquois, mais qu'il laisserait en repos les Âgniers et les Ouneyouts, qui n'avaient point molesté les Français ; aux officiers qui commandaient les postes sur les grands lacs, il envoya des ordres pour faire descendre, par le lac Erié, autant de français et de sauvages qu'ils en pourraient réunir ; enfin, il invita les missionnaires,
(1) Morel de La Durantaie, ancien capitaine du régiment de Carignan. Il était natif de la Bretagne.
(2) Archives de la Marine, à Parie. Lettre du roi à M. de la Barre, 5 août 1683.
qui étaient chez les Onnontagiiés, les Onneyouts et les Goyogouins, à détacher tous ceux qu'ils pourraient de la cause des Tsonnontouans. Ceux-ci ne s'attendaient pas que la guerre leur serait déclarée précipitamment ; ils avaient compté que Téganissorens et ses douze compagnons réussiraient à l'empêcher, ou du moins à la retarder (1).
Après avoir réuni à Montréal les milices de la colonie et les troupes récemment arrivées, M. de La Barre se trouva à la tête de douze cents hommes, parmi lesquels étaient trois cent cinquante guerriers sauvages. 11 divisa sa petite armée en trois corps : le premier, nominalement aux ordres du gouverneur, était spécialement confié à M. Bécancour (2) de Villebon, ancien capitaine de dragons ; le second, était commandé par M. d'Orvilliers, capitaine d'infanterie ; et le troisième, par M. Duguay, officier du régiment de Carignan.
Sur le lac Saint-François, où il arriva le premier jour d'aoijt, le gouveineur rencontra le père Jean de Lamberville, député par son frère, missionnaire des Onnontagués, et le père Millet, qui vivait au milieu des Onneyouts.
Les Onnontagués annonçaient leur surprise de ce que M. de La Barre voulait faire la guerre aux Tsonnontouans pour venger le pillage de quelques canots. Suivant les usages du pays, c'était une de ces affaires qui se doivent décider par des négociations et des réparations. Ils avaient eux-mêmes, par l'invitation d'Ononthio, consenti, aprèsurie réparation convenable, à pardonner la mort de leurs frères, tués chez les Kiskakons. Soutenus parles Onneyouts elles Goyogouins, les Onnontagués s'étaient fait nommer arbitres par les Tsonnontouans, et, en cette qualité, étaient prêts à régler la réparation due pour l'insulte qui avait été faite aux Français. Ils demandaient surtout qu'on leur envoyât leur frère Okououessen ; ainsi nommaient-ils M. Le Moine, adopté par leur nation.
M de La Barre chargea les envoyés d'annoncer aux chefs d'Onnonlagué, que, sur leurs représentations, il consentirait à négocier, pourvu qu'on lui offrît une réparation convenable. Plusieurs raisons l'engageaient à tenir cette conduite. D'abord, le colonel Dongan paraissait fortement enclin à prendre part pour les Iroquois contre les Français, et il pouvait causer beaucoup d'embarras à ceux-ci, en fournissant des armes et
(1) Archives de la Marine. Mémoire de M. de La Barre ; Lettres du P. de Lamberville.
(2) Fils du premier baron de Bécancour.
des munitions de guerre à leurs ennemis. Une seconde raison était la disette de provisions, car M. de MeuUes avait éprouvé beaucoup de difficulté à expédier autant de farines qu'il en fallait pour les besoins des troupes ; enfin, les vents contraires avaient empêché le gouverneur d'envoyer une barque (1) à Niagara pour prévenir le sieur de La Durantaie de l'arrivée des troupes à Frontenac.
M. Le Moine fut envoyé à Onnontagué, pour y conférer avec les chefs, et reconduire Téganissorens, l'ambassadeur des Tsonnontouans, qui avait été jusqu'alors retenu pi'isonnier. Des farines arrivèrent de la Galette le vingt-un, et une partie des trolipes françaises, avec deux cents sauvages chrétiens, campa à l'anse de la Famine, sur le bord méridional du lac Ontario.
Sur ces entrefaites, le colonel Dongan commit deux fautes, qui ouvrirent les yeux aux Iroquois sur ses intentions et les engagèrent à faire des efforts pour éviter la guerre avec les Français. Un envoyé du gouverneur de la Nouvelle-York posa dans les bourgades iroquoises des affiches dans lesquelles il était proclamé seigneur et protecteur des cantons. Peu après, un messager de Dongan, le sieur Arnaud Yiele, apporta aux chefs sauvages, assemblés à Onnontagué, une défense expresse de traiter avec les Français. L'orgueil national fut fortement blessé de ce message, par lequel il semblait qu'on voulait réduire les cantons à l'état de vasselage ; aussi, les chefs onnontagués se montrèrent encore plus désireux de mettre un terme aux difficultés. M. Le Moine fut appelé au conseil, et chargé d'aller, avec Téganissorens, inviter le gouverneur frança'^ de se rendre à la Famine pour y faire la paix. «Ne sommes-nous donc point libres ?» répétaient-ils dans leur mauvaise humeur, « le Grand-Esprit qui a fait le monde, nous adonné notre terre, et nous n'y reconnaissons aucun maître.»
A son arrivée à la Famine, M. de La Barre reconnut que sa petite armée avait considérablement souffert par les maladies, depuis qu'elle était campée en ce lieu; et le mal croissait si rapidement, par la mauvaise qualité des vivres et par l'insalubrité de l'air, qu'il craignit d'être obligé de lever le camp avant l'arrivée des députés. Aussi, il expédia un courrier à M. Le Moine pour l'engager à hâter leur départ ; celui-ci, quoique malade lui-même, ainsi que ses enfants, conduisit si bien les affaires, que, le trois septembre, il se présenta au camp français
(1) La Perdrix.
avec quatorze députés, neuf d"Onnontagué, trois d'Onneyout et deux de Goyogouin.
De la nation des Tsonnontouans arrivèrent aussi deux députés, Téganissorens et Haaskouan, nommé la Grand-Gueule par les français (1).
Dans une grande assemblée, tenue le deux, les propositions de réparation et de paix furent développées par les orateurs onnontagués, Ouréouaté et Garakontié, neveu du chef chrétien qui avait porté ce nom. Tous deux parlèrent fort bien, et leurs propositions, quoique assez dures pour les Français, furent acceptées par M. de La Barre.
Après avoir obtenu la promesse qu'Ononthio oublierait les fautes des Tsonnontouans, Ouréouaté demanda que les troupes françaises se retirassent de suite, et que Chouaguen fût choisi pour être, à l'avenir, le lieu des conférences entre les Français et les Iroquois de l'ouest.
«Gnonthio, mon père, » dit Ouréouaté, «je suis inquiet et ne puis reprendre courage, malgré ta bienveillance envers moi. Ce qui me fait peine, c'est de voir ici tes soldats, et d'entendre le bruit de tes tambours ; je t'en prie, retourne à Québec, afin que mes enfants puissent dormir en paix.
« Nous avions allumé les feux du conseil et de la paix à Cataracouy et à Montréal. Ecoute : Cataracouy est un pauvre pays, où les sauterelles m'empêchent de dormir quand je m'y rends. Pour Montréal, c'est un pays trop éloigné, où mes vieillards ne peuvent se rendre. J'allume le feu de la paix en ce lieu-même, qui est le plus convenable que nous puissions choisir. » — «Demain je laisserai le pays, » répondit le gouverneur, « pour vous prouver combien je suis disposé à écouter vos demandes. Quant au feu de conseil que vous désirez allumer ici, je consens que vous le fassiez, pourvu que celui qui a été allumé à Montréal continue à brûler. » Cet article, qui avait été quelques années auparavant proposé à M. de Frontenac, et par lui rejeté avec dédain, était humiliant pour les Français, puisqu'il les obligeait à un long et pénible voyage quand ils auraient des affaires à traiter avec les cantons supérieurs.
M. de La Barre s'obligea d'arrêter la marche des français
(1) La Hontan, qui appartenait à l'une des compagnies arrivées l'automne précédent, était présent au conseil tenu à la Famine. Mais, avec son inexactitude ordinaire, il donne de l'assemblée un rapport tout dififérent de celui des autres témoins. Dans son ignorance do la langue iroquoise, il fait un mot sauvage de Grand-Gueule, et il l'appelle Garangula.
et des sauvages qui descendaient de Michillimakinac, sous la conduite de M. de La Duraiitaie ; et, de leur côté, les Iroquois promirent de ne plus attaquer les Mascoutins ni les Miamis. kais, quand on proposa aux députés d'engager les leurs à ne plus porter la guerre chez les Illinois, Haaskouan se leva et déclara que le Tsonnontouan était en guerre avec l'Illinois, et que tous deux mourraient en combattant. Les Français furent indignés contre l'orateur ; mais leur surprise fut extrême quand ils entendirent la réponse de M. de La Barre : «Eh bien ! en tirant sur les Illinois, prends garde de frapper les Français que tu rencontreras sur ton chemin ou aux environs du fort Saint- Louis. ))
Malgré sa rudesse apparente, l'orateur tsonnontouan avait reçu des présents du gouverneur, et lui avait promis son appui. Le 17 août précédent, le père de Lamberville écrivait à M. de La Ijarre, en lui rendant compte de ses négociations : « J'ai donné sous main votre coUier à la Grand-Gueule, et je lui ai communiqué ce que vous demandiez de lui. Il se dit votre meilleur ami ; vous avez bien fait de vous attacher cet homme, qui a la meilleure tête et la plus forte voix de tous nos cantons (1).))
Haaskouan, tout en rejetant cet article, avait disposé sa nation à accepter les autres ; il fut traité libéralement par le gouverneur, dont il devint un ardent panégyriste. Le traité de paix fut conclu le cinq de septembre ; et, dès le lendemain, l'armée tout entière quitta ce lieu, où elle avait tellement souffert, que les personnes en santé suffirent à peine à embarquer les malades.
Quelques jours auparavant, une barque avait été dépêchée à Niagara, pour avertir les troupes qui venaient du sud que la paix allait se conclure, et qu'elles pouvaient retournera Michillimakinac par le lac Erié. MM. de La Durantaie et Dulhut avaient eu beaucoup de peine à engager les nations de l'ouest à marcher contre les Iroquois ; pour les y décider, il avait fallu se servir de toute l'influence que Nicolas Perrot exerçait sur elles. M. de La Durantaie se trouva, aprèsbeaucoup d'etforts, à la tête de cinq cents guerriers, hurons, outaouais, outagamis et deux cents canadiens. Avec des peines infinies il réussit à les tenir réunis et à les conduire jusqu'à Niagara.
Chefs et soldats se trouvèrent grandement contrariés, lors-
(1) Archives de la Marine ; Mémoire de M. de La Barre ; Lettres du pire de Lamberville ; Lettre de M. de MeuUes au ministre; La Hontan, Voyage de l'Amériqtte, vol. I.
qu'en arrivant à Niagara, ils ne trouvèrent aucun signe de l'armée qui les devait attendre sur le lac Ontario.
Toujours soupçonneux, les sauvages déclarèrent qu'on ne les avait tirés de leur pays que pour les livrer à la hache des Iroquois. De leur côté, les conducteurs ne comprenaient rien à ce contre-temps, et l'attribuaient aux vents contraires qui avaient dû retarder la marche de la flottille de M. de La Barre. La vérité leur fut bientôt connue : une paix fort peu avantageuse pour les alliés avait été conclue, et il fallait retourner honteusement à Michillimakinac. La situation de ces hommes de cœur était pénible ; il fallait cependant informer leurs compagnons sauvages de ce qui s'était passé à Chouaguen. Les chefs alliés se plaignirent d'Ononthio avec un calme apparent, qui dénotait la profondeur de leur ressentiment, et leur peu de confiance dans ses promesses.
La campagne entreprise par M. de La Barre avait été ii ilile pour le public ; et l'on reprocha au général d'en avoir profité pour favoriser son commerce • avec les Sauvages. Suivant M. de Meullcs, tous les officiers et soldats de sa petite armée témoignèrent un profond mépris pour la conduite du gouverneur. Sa principale faute fut d'avoir entrepris trop précipitamment et sans préparatifs suffisants, une guerre qu'il se hâta de terminer par une paix peu honorable au nom français.