‹ Cours d'histoire du Canada (volume 2)Chapitre 7 sur 86 · CHAPITRE SECOND · texte numérisé non relu

CHAPITRE SECOND

IrrivcÇe de Mgr. de Laval et de M. de Mésy— Création du Conseil Supérieur— Montr(5al — M. de Maisonneuve — M. Boucher nommé gouverneur des Trois-Rivièrcs — Premiers travaux du Conseil Supérieur — Gaudais Dupont — ^Villeray — M. de Mésy mécontent— Séminaire de Québec— Dîmes.

Mi;r. de Laval n'avait pas été heureux, en proposant au roi M. de Mésy pour gouverneur de la Nouvelle-France. A peine le successeur de M. d'Avaugour l'eut-il remplacé, qu'il sembla prêter l'oreille à ceux qui avaient déjà excité des démêlés entre l'autorilé civile et l'autorité ecclésiastique, au sujet de la vente de l'eau-de-vie aux sauvages. D'autres difficultés s'élevèrent à la suite de celle-là ; des divisions profondes s'introduisirent dans le conseil ; l'esprit du gouverneur s'aigrit de plus en plus et le porta à commettre des fautes déplorables, surtout dans un homme chargé d'exercer une puissance fort grande, en un pays où l'autorité du roi ne pouvait se faire sentir pour réprimer les abus.

M. de Mésy traversa la mer avec Mgr. de Pélrée ; et, le quinze septembre, une chaloupe, expédiée à Tadoussac pour aller porter la bienvenue au gouverneur, le ramena à Québec avec son vieil ami, l'évêque de Pétrée.

Celui-ci avait obtenu de Louis XIY, non-seulement un gouverneur selon son cœur, mais encore, pour la Nouvelle-France, quelques changements qu'il croyait propres à rendre le sort de ses diocésains meilleur qu'il n'avait été jusqu'alors.

L'édit de création d'un conseil souverain fut donné par Louis XIV au mois d'avril 1663. Après avoir exposé les grandes difficultés, que la cour éprouvait pour régler en France les affaires d'une colonie si éloignée, le roi continuait : « Nous avons cru ne pouvoir prendre une meilleure résolution, qu'en établissant une justice réglée et un conseil souverain dans

le dit pays, poury faire fleurir les lois , y faisant garder,

autant qu'il se pourra, la même forme de justice qui s'exerce dans notre royaume, et de composer le dit conseil souverain d'un nombre d'officiers convenables pour la rendre. » L'édit nommait membres du conseil souverain les sieurs de Mésy, gouverneur, de Laval, évêque de Péti'ée, ou le premier

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ecclésiastique de la colonie ; la nomination des cinq autres conseillers devait être faite conjointement et de concert par ces deux dignitaires. Les cinq conseillers ainsi nommés pouvaient être, au bout de chaque année, changés ou continués, par le gouverneur et l'évêque ou le premier ecclésiastique. Cette clause pouvait devenir, comme elle le devint en effet, une cause de contention entre l'autorité civile et l'autorité ecclésiastique, dans les cas où elles ne seraient pas d'accord sur l'opportunité de garder ou de renvoyer les anciens conseillers ; •aucun moyen n'était suggéré pour trancher la difficulté, si elle se présentait, et le pays se trouvait ainsi exposé à rester longtemps privé de conseillers, si le gouverneur et l'évêque ne s'accordaient pas sur les sujets à présenter.

Au conseil était accordé «le pouvoir de connaître de toutes causes civiles et criminelles, pour juger souverainement et en dernier ressort selon les lois et ordonnances du royaume, et y procéder autant que possible en la forme... gardée dans le ressort de la cour du parlement de Paris. Le roi se réservait le droit de changer, de réformer et même d'abolir les lois ainsi faites, si le bien de la communauté l'exigeait. Le conseil réglait la dépense des deniers publics, disposait de la traite des pelleteries avec les sauvages et de tout le trafic que les habitants du Canada pouvaient faire avec les marchands du royaume. Toutes les affaires de police, publiques et particulières, se décidaient dans le conseil, qui avait aussi le pouvoir de commettre à Québec, à Montréal, aux Trois-Uivières... « des personnes chargées de juger en première instance, sans chicane et longueur de procédures, les différents procès entre particuliers ; de nommer tels greffiers, notaires et tabellions, sergents et autres officiers de justice qu'ils jugeraient à propos. »

De plus, les cinq conseillers étaient commis pour terminer les procès et les affaires de peu de conséquence, pour veiller à l'exécution des choses jugées au conseil, et y rapporter les affaires dont ils étaient chargés par les syndics des habitations et par les particuliers.

En retour de ces devoirs, les conseillers jouissaient d'honneurs et de privilèges, spécialement attachés à leur charge, et recevaient de l'état des appointements, avec la condition cependant de ne pas accepter « autres offices, gages, présents, pensions que ceux qui leur seraient donnés parle roi. »

A sa première séance, tenue à Québec le dix-huit septembre 1663, le conseU souverain ordonna que l'édit de création serait publié et enregistré. Cet arrêt est signé du gouverneur,

de l'évêque de Pétrée, du sieur Gaudais-Dupont, des conseU- Jers, les sieurs Rouer de Yiileray, Juchereau de La Ferté, Ruette D'Auteuil, Le Gardeur de Tiliy, et Damours ; du procureur-général Jean Bourdon, et du greffier Jean-Baptiste Peuvret Du Mesnu.

A la suite du gouverneur et de l'évêque, était arrivé le sieur Gaudais, nommé commissaire, et chargé de prendre possession au nom du roi, de toute la Nouvelle-France, dont le domaine venait d'être rendu par la compagnie.

Sous la direction de la compagnie de Montréal, la petite colonie de Ville-Marie faisait des progrès, malgré les attaques toujours renouvelées des Iroquois. La prudence et le courage de M. de Maisonneuve avaient grandement contribué à soutenir cet établissement toujours exposé aux premiers et aux plus rudes coups des ennemis. Trouvant cependant le fardeau trop lourd, ceux des associés laïques qui avaient jusqu'alors soutenu la bonne œuvre, proposèrent aux prêtres du séminaire de Saint-Sulpice de vouloir bien la continuer. Il y avait des dettes à acquitter, de fortes dépenses à faire pour l'avancement et la défense de la petite colonie. Mais c'était une des entreprises favorites de M. Olier ; ses disciples ne la devaient point laisser périr : ils acceptèrent de la compagnie la seigneurie de Montréal, dont M. Souard prit possession au nom de messieurs de Saint-Sulpice. Jusqu'alors les associés avaient joui du droit accordé en 1644 de désigner le gouverneur particulier de l'île ; de plus, parmi les droits des seigneurs était celui de posséder une justice particulière, et de nommer le juge et les officiers de cette cour. Comme la compagnie de la Nouvelle-France avait remis la colonie entre les mains du roi, M. de Mésy jugea que cette remise entraînait l'abolition des privilèges accordés pendant la durée de- sa possession.

S'appuyant sur cette considération, il conclut que les pouvoirs possédés par M. de Maisonneuve n'étaient plus valides, qu'il fallait les renouveler, et il le nomma gouverneur de Montréal (1). M. de Maisonneuve fit des représentations dans l'intérêt des propriétaires ; mais ordre lui fut signifié de la part du conseil souverain d'exercer la commission de gouverneur de l'île de Montréal, jusqu'à ce qu'il y fiit autrement pourvu par le roi ; et, en attendant, les intéressés furent requis de produire, dans le délai de huit mois, leur titre de propriété.

Une nouvelle cour de justice fut instituée dans le même temps,

(1) Editt Ordonnancei, toI. II.

SOUS le nom de sénéchaussée de l'île de Montréal, et M. de Mésy en nomma les officiers (1). Pour opérer ce changement à Montréal, le gouverneur et les conseillers se fondaient sur une clause de l'édit de création du conseil souverain qui autorisait ce corps à « commettre à Québec, à Montréal, aux Trois- Rivières des personnes chargées de juger en première instance les procès qui pourraient suivenir entre les particuliers. »

Le jour même que M. de Mésy nommait M. de Maisonneuve gouverneur de Montréal, il appelait M. Pierre Boucher à remplir les mêmes fonctions « dans tout le pays des Trois-Rivières. » Cette distinction avait été méritée par cet honnête citoyen, qui avait rendu des services à la colonie, et avait déjà commandé aux Trois-Rivières sous l'autorité de la compagnie des Cent-Associés.

Les institutions municipales devaient naturellement attirer l'attention du conseil. Nous avons déjà remarqué qu'une corporation, composée d'un syndic et de quelques adjoints, était chargée de veiller sur les intérêts de la communauté de Québec (2). Depuis deux ans, les élections de ces officiers avaient cesse de se faire, par suite de l'opposition du gouverneur. Un des premiers soins du conseil fut de convoquer une assemblée générale des habitants de Québec et de l'étendue de son ressort, pour procéder à l'élection d'un maire et de deux échevins qui auraient le soin des affaires de la communauté. A l'assemblée tenue le sept octobre, en vertu de cette convocation, le sieur .lean-BaptisteLeGardeur de Repentigny fut élu maire, et les sieurs Jean Madry et Claude Charron furent nommés échevins. Plusieurs autres arrêts du conseil, publiés peu après, prouvaient que les conseillers désiraient se mettre sérieusement à l'œuvre, pour affermir l'état de la colonie par des règlements sages et utiles ; mais ces beaux commencements furent bientôt troublés par la discorde qui se glissa dans les rangs de la société et dont les funestes effets produisirent même de profondes divisions entre les chefs. La nomination d'un maire et de deux échevins ne fut pas approuvée dans le public ; et, un mois après que M. de Repentigny eut prêté son serment d'office, le conseil ordonna que « sans avoir égard à la dite élection d'un maire et de deux échevins, laquelle était révoquée,. il serait procédé à l'élection et nomination d'un syndic, et qu'à cet effet, affiches en seraient faites pour le dimanche suivant.»

(1) M. de Sailly fut nommé juge royal ; M. Lo Moine procureur du roi, et M. Bénigne Basset, greffier.

(2; Edite et Ordonnances, vol. II.

20 COURS d'iustoire [1663

Celle disposition du conseil n'eut son effet que plus d'un an après, pour des raisons qu'on ne peut guères comprendre aujourd'luii.

M. Gaudais-Duponf, suivant l'ordre qu'il en avait reçu à son départ de Paris, était reparti six semaines après son arrivée au Canada. Pendant son court séjour dans la colonie, il s'était appliqué à en découvrir les ressources et à en comprendre les besoins. Il fit prêter le serment de fidélité à tous les habitants, et porta plusieurs ordonnances sur la justice et la police. L'abbé de La Tour ajoute qu'il fit faire un recensement général de la colonie ; il n'en reste cependant aucune trace dans les archives publiques. Après avoir pris part à l'installalion du conseil et assisté à quelques-unes de ses séances, il fit un voyage aux Trois-Ri vières et à Montréal, et descendit à Québec. pour s'embarquer, dans les derniers jours d'octobre, sur un des vaisseaux du roi (1). Ce fut un malheur qu'il ne pût rester plus longtemps dans le pays, afin de régulariser par son expérience et son autorité, la marche des affaires dans le nouveau conseil, où il n'y avait qu'un seul homme bien entendu dans les affaires. C'était le sieur de Villeray, qui avait été nommé piemierconseiller. LouisRouer de Villeray appartenait à une famille noble d'Amboise; tombé dans la pauvreté, il était venu au Canada avec M. de Lauson, en qualité de volontaire. Après avoir servi dans des positions subalternes, il devint secrétaire du gouverneur de Lauson. Par sa bonne conduite, son intelligence et son honnêteté, il s'éleva peu à peu, et fut appelé à remplir, en qualité de magistrat, des fonctions plus importantes. Honnête homme et fort attaché aux jésuites et à l'évêque de Pétrée, M. de Villeray avait été en butte aux attaques de ceux qui n'aimaient point ces religieux. De vieilles jalousies se réveillèient, quand on vit celui, qui était désigné comme un jésuite séculier, placé dans le conseil, au premier rang après le gouverneur et l'évêque. Dès lors cependant son aptitude à bien remplir ses fonctions était généralement reconruie ; et jusqu'à la fin de sa vie il fut toujours regardé comme un homme probe et instruit. M. Patoulet, commissaire du roi, écrivait en 1672 que M. de Yilleray était le seul homme capable de judicature. Deux ans après, M. de Frontenac, qui n'aimait pas "Villeray, disait de lui: « 11 passe ici pour un esprit fort brouillon et qui cherche à mettre la désunion partout, quoique d'ailleurs, il ait de l'entendement et du savoir ; il est

.,(1) Journal des Jimllm ; Edits et Ordonnances. Lettre de M. Gaudais à Colbcrt.

1664] r>v CANADA. 21

entièrement dévoué aux Pères Jésuites, et l'on dit même ici communément qu'il est du nombre de ceux qui, sans en porter l'habit, ne laissent pas d'en avoir fait les vœux. »

Des intrigants ayant inspiré à M. de Mésy quelque défiance au sujet du clergé et de l'évêque, qu'on représentait comme voulant partager son autorité, le gouverneur changea assez soudainement de conduite. Informé qu'autrefois les gouverneurs étaient à peu près, seuls maîtres dans la colonie, il conçut du mécontentemj'nt de ce que son auloriîé avait été amoindrie, et de ce que l'évêque la partageait avec lui; car, par redit de création du conseil souverain, l'évêque ou le premier ecclésiastique était chargé conjointement avec le gouverneur de nommer les cinq personnes qui devaient siéger avec eux au conseil, de choisir un procureur général du roi et un greffier ou secrétaire. Outre ce premier grief, monsieur de Mésy en avait un autre : il avait compté sur les revenus de sa charge pour achever de payer ses dettes. Tandis qu'elle était maîtresse du pays, la compagnie faisait des présents considérables au gouverneur; M. de Mésy prétendait que la colonie lui devait assurer un traitement pareil. Aussi, les membres du conseil, qui s'opposaient à ses désirs, ressentirent les effets de sa mauvaise humeur (1).

M. de Yilleray fui le premier qui eut à en souffrir ; vers le milieu de novemljre, deux mois seulement après l'installation du conseil, le gouverneur interdit au sieur de Villeray l'exercice de sa charge de conseiller, sous un prétexte si futile que le conseil refusa de s'en occuper. Cependant le calme se rétablit pendant quelque temps pour être troublé de nouveau au mois de février 1664, sur la question des dîmes.

Pendant son voyage à Paris, l'évêque de Pctrée avait pris des mesures pour établir à Québec un séminaire, où l'on élèverait et formerait les jeunes clercs destinés à l'état ecclésiastique, et qui serait chargé de préparer des prêtres, de les nourrir, do les entretenir et de leur procurer un lieu de refuge dans leurs maladies et leur vieillesse. De retour au Canada, Mgr. de Laval travailla à mettre son plan à exécution. Il fit bâtir une maison de colombage pour servir de séminaire, en attendant qu'on pût construire en pierre un édifice plus convenable. Pour mettre ce séminaire en état de subvenir à toutes ces dépenses, le pieux prélat avait affecté toutes les dîmes, par un mandement du vingt-six mars 1663. En approuvant l'établis-

(1) L'abbé do La Tour : Mémoires sur la Vie de M. de Laval.

sèment du séminaire de Québec, le roi avait ordonné que «foutes les dîmes, de quelque nature qu'elles pussent être, se paieraient seulement de treize une, et seraient destinées irrévocablement et pour toujours à la fondation et à l'entretien de ce séminaire et clergé (1). » Quand il s'agit de mettre ce règlement à exécution, les colons, qui jusqu'alors avaient eu recours au ministère des ecclésiastiques, sans rien contribuer à leur subsistance, firent des plaintes et refusèrent d'abord de s'y soumettre. M. de Mésy appuya leur résistance, sous le prétexte que les habitants étaient pauvres^ le commerce peu florissant et les défrichements fort difficiles (2).

En même temps, d'autres diflicultés s'élevèrent, à la suite desquelles, vers le commencement de février, le gouverneur envoya le sieur d'Angoville, major de la garnison du fort Saint-Louis, déclarer à l'évêque de Pélrée, « que les sieurs de Villeray et Dauteuil, conseillers, et le sieur Bourdon, procureur du roi au conseil, nommés à la persuasion du dit sieur diî Pétrée, qui les connaissait intimement pour ses créatures, s'étant voulu rendre les maîtres et s'étant déclarés et portés en diflérentes manières, dans le conseil, contre les intérêts

du roi et du public il leur avait été commandé de

s'absenter du dit conseil jusqu'à ce que, par le retour des premiers vaisseaux, sa Majesté eût été informée de leur conduite, et qu'ils se fussent justifiés. » Il finissait par prier l'évêque de nommer des successeurs à ces trois officiers publics.

Non content d'avoir fait signifier cette pièce à Mgr. de Laval, le gouverneur la fit publier, au son du tambour, dans toute la ville, et afficher au poteau public. La réponse de l'évêque fut courte et digne. « Ni sa conscience, ni son honneur, ni le respect et l'obéissance qu'il devait aux commandements du roi ne lui permettaient de procéder à la nomination d'autres conseillers et officiers, jusqu'à ce que les inculpés eussent été convaincus des accusations portées contre eux. »

Le sieur Bourdon, procureur-général, était un des plus anciens habitants et l'un des hommes les plus honnêtes de la colonie. Comme il était absolument nécessaire de le remplacer auprès du conseil, et que la présence au conseil du procureurgénéral, ou de son substitut, était absolument nécessaire pour l'expédition des affaires, le gouverneur, qui ne voulait point

(1) Edita et Ordonnances, vol. I.

(2) M. de La Tour, Mémoires sur la vie de M. de Laval, liv. IX. — Journal des

rétablir le sieur Bourdon dans ses fonctions, convoqua, pour le dix mars, une assemblée de plusieurs des principaux colons ; en leur présence et sur leur demande, il nomma M. Cliartier substitut du procureur-général. M. de Mésy, qui comprenait que de semblables nominations n'étaient point régulières, puisqu'il ne les' devait faire que d'accord avec l'évêque de Pétrée, pria celui-<;i à plusieurs reprises de consentir à ces changements.

Par un proviso, inséré dans le règlement donné à ce sujet, il était déclaré que « les cinq personnes choisies pour faire la fonction de conseiJlers seraient changées ou continuées tous les ans, selon qu'il serait estimé plus à propos et plus avantageux par les dils gouverneur, évêqne ou premier ecclésiastique. » Or la première année de l'existence du nouveau conseil devait se terminer au mois de septembre ; ne voulant pas laisser échapper l'occasion de mettre de côté les conseillers et les officiers du conseil qui ne lui convenaient pas, M. de Mésy désirait engager Mgr. de Laval à se prêter à cette manœuvre. Le prélat luirépondilparunécrit en date du vingt-cinq août 1664: « Le roi m'ayanl fait l'honneur de me donner avis, par M. Colbert, que M. de Tracy, lieutenant-général pour Sa Majesté dans toute l'étendue de l'Amérique, aurait ordre de se rendre ici, vers le printemps prochain, pour régler ce qui concerne le gouvernement et administration des affaires civiles en ce pays, je ne puis consentir à ce changement avant la venue de mon dit sieur de Tracy. «

Il y avait de quoi arrêter un homme plus accoutumé que M. de Mésy à suivre les formes légales ; mais, comme il le faisait remarquer lui-même, « il n'écrivait pas comme un praticien, mais il se défendait à la cavalière, » Aussi dans une séance du conseil, tenue le dix-neuf septembre, et où il s'agissait de faire prêter serment au syndic qui, après une attente de près d'un an, venait enfin d'être élu, il profita de l'occasion pour déclarer que l'année d'exercice des conseillers étant terminée la veille, les sieurs de La Ferté, Dauteuil et de Yilleray avaient cessé d'être membres du conseil, et que M. Bourdon n'était plus procureur-général. 11 ajouta que les sieurs de Tilly etDamours, reconnus bons serviteurs du roi, seraient continués dans leurs charges. Quelques jours après, sans avoir obtenu le consentement de l'évêque, il nomma conseillers les sieurs Denys, de La Tesserie et De Mazé (1).

{1) Eeyutrea du CaiiseU Souverain de Québec.

Depuis la fin d'août, de Villeray était parti pour faire entendre ses plaintes à la cour ; Bourdon reçut l'ordre de passer en France, afin de rendre compte de sa conduite ; c'était un des magistrats les plus estimables et des citoyens les plus utiles de la colonie, à laquelle il avait depuis trente ans rendu bien des services. Fort attaché à Mgr. de Pétrée, et lié avec les jésuites, il était par là tombé dans la disgrâce du gouverneur, cpii s'imaginait être en butte aux attaques des ecclésiastiques et des religieux.

M. de Maisonneuve repassa aussi en Fiance, sur l'ordre de M. de Mésy, qui, au mois de juin, lui retira sa commission et le remplaça par M. de Pczard de La Touche. Fondateur et bienfaiteur de Montréal, M. de Maisonneuve y fut sincèrement regretté. «Les joies furent détrempées de beaucoup d'amertumes, » écrit M. Dollier, « lorsqu'on vit le père et cher

gouverneur les quitter cette fois tout de bon et les laisser dans d'autres mains, dont ils ne devaient pas espérer le même amour et la même fidélité pour l'éloignement des vices. » (1) C'était en effet une grande perte pour les Montréalistes, qui, pendant vingt-trois ans, avaient appris à connaître tout le mérite de leur gouverneur.

Toutes ces brouilleries semblent avoir complètement tourné la tête à M. de Mésy ; car ses actes publics, à celte époque et pendant quelques mois après, indiquent une violence et une maladresse qu'on ne pouvait attendre, dans les circonstances ordinaires, d'un homme de son âge et de son caractère. Le vingt-huit de septembre, il fit afficher, à la porte de l'église, un avis par lequel il annonçait l'établissement du nouveau conseil, sans mentionner l'opposition de l'évèque. «Le cinq octobre, » rapporte le Journal des Jésuites, « il fit publier à son de tambour réiléré une pancarte d'injures contre M. l'évêque et autres. » 11 en vint enfin à des mesures qui durent étonner toute la colonie et qui aujourd'hui paraissent à peine croyables. Un jour, à la tête de ses gardes et de la garnison du fort, il investit l'église et la maison voisine dans laquelle logeaitM. deLaval(2). Il voulait peut-être intimider l'évêque, car il est difficile de penser qu'il voulût attenter à la vie ou à la liberté de son ancien ami. Celui-ci cependant ne s'émut point; il fit sa prière au pied de l'autel, et s'avança à la

(1) UUtoire du Montréal.

(2) C'dtait probablement la maison qui avait appartenu à Noël Marin, et qui était à peu près i l'endroit oil est le presbytère actuel.

porte de l'église au-devant du gouverneur et de ses troupes. Frappés à la vue de tant de fermeté, les soldats défilèrent devant lui et le saluèrent chacun en passant, comme on a coutume de saluer les princes et les généraux. Tout confus à la vue de cette manifestation de l'esprit public, le gouverneur se retira déconcerté (1).

A la suite des tremblements de terre qui, en 1663, avaient si longtemps bouleversé tout le sol du Canada, l'on craignit pendant quelque temps la destruction des moissons et la famine qui s'en serait suivie. Il n'en fut rien, cependant ; la -récolte fui si abondante, qu'on reconnut n'avoir jamais dans le pays recueilli une si grande quantité de blé (2).

Sur les instances de M. de Pétrée, la cour avait résolu de faire de nouveaux efforts pour envoyer des colons dans le pays. Dans l'été de 1663, trois cents personnes s'étaient embarquées à La Rochelle pour le Canada, sur deux des vaisseaux du roi. Au nombre des passagers étaient, au rapport de M. de Villeray (3), un grand nombre de jeunes gens, clercs, écoliers et autres de ce genre, dont la plupart n'avaient jamais travaillé. L'envoi n'avait pas été heureux ; plus de soixante de ces jeunes gens étaient morts sur la mer : et lorsque les autres furent débarqués, à peine vingt pouvaient-ils se tenir sur leurs pieds. Les trois cents colons qui arrivèrent en 1664 avaient été mis par petites bandes, sur des vaisseaux marchands ; aussi étaient-ils presque tous en bonne santé. Le roi avait payé leurs frais de voyage; eux, en retour, s'étaient engagés à travailler chez les cultivateurs, pendant trois ans, moyennant un paiement annuel stipulé par les autorités de la colonie. « C la vous paraîtra peut-être étrange, » écrivait Villeray à Colbert, « de voir qu'aux hommes de travail qui nous viennent de France, nous fassions faire comme une manière d'apprentissage, en les distribuant aux habitants.. .. ; cependant il n'y a rien qui soit plus nécessaire : 1° Parce que les hommes qu'on nous amène ne sont pas tous duits au travail de la terre ; 2° un homme qui n'est pas accoutumé au travail, à moins qu'il n'y soit poussé, a de la peine à s'y donner; 3° les travaux de ce pays sont très-différents de ceux de la Fiance, et l'expérience nous a fait voir qu'un homme ayant ■hiverné trois ans dans le pays, se louant pour servir, reçoit le

(1) Journal des Jésuites ; Mémoires sur la vie de M. de Laval.

(2) Lettres Historiques do la Mère de l'Incarnation.

(3) liegistres du Conseil Souverain.

26 cotRS d'histoire [1664

double de gages de celui qui armerait de nouveau. Ce sont des raisons de ce pays, qui, possible, ne seraient pas reçues en France de ceux qui ne le connaissent pas. » Le conseil recommandait encore que les hommes qu'on enverrait fussent à l'avenir choisis dans les provinces du nord de la France ; «parce que, » ajoulait-on> « les Normands. Percherons, Picards et les personnes du voisinage de Paris sont dociles, laborieux, industrieux et ont beaucoup plus de religion : or, il est important, dans l'établissement d'un pays, d'y jeter de bonne semence. ))

Pendant l'hiver, les courses des Iroquois s'étendirent jusques dans le voisinage de Québec, où ils prirent des français et des sauvages. Pendant que cette troupe, partagée en petites bandes, se livrait au pillage et au meurtre, une ambassade solennelle se préparait, chez les Iroquois, pour venir traiter de la paix avec Ononthio. Ils annonçaient d'avance qu'ils allaient réunir toute la terre, jeter la hache de guerre au fond des abîmes, attacher au ciel un soleil nouveau, applanir les montagnes, rendre calme et uni le cours des rivières : en un mot, ils voulaient la paix.

On ne savait, chez les Français, ce qu'il fallait penser de cette bienveillance soudaine d'un ennemi reconnu pour rusé, dissimulé et orgueilleux. « L'Iroquois, « disaient quelques-uns, « ne s'abaissera jamais à proposer la paix, à moins qu'il n'ait en vue un grand dessein, ou qu'il n'y soit poussé par quelque intérêt puissant (1).«

Suivant d'autres, il y avait de graves raisons qui déterminaient les Iroquois à demander la paix. Les Agniers ne pouvaient plus soutenir la guerre, ayant été réduits à un petit nombre par la famine, par la maladie, et par des pertes sensibles dans les combats. Ils venaient en effet d'être fort maltraités, dans une attaque contre un bourg des Mahingans, où ils avaient laissé sur la place un bon nombre de leurs meilleurs guerriers. De leur côté, les Tsonnontouans avaient besoin de secours pour résister à la valeur des Andastes. Chez les Onnontagués, un fort parti était favorable à l'alliance avec les Français ; le chef de ce parti, Garakontié, était capable de soutenir et de mener à bonne fin les projets de paix et d'union.

En eifet, il réussit à faire choisir trente députés, pour accompagner l'ambassade des Tsonnontouans. Les Onnonla-

(1) Relation de 1664.

gués étaient porteurs de colliers et de ceintures de porcelaine, pour une valeur de huit à dix milles livres ; ils conduisaient aussi deux prisonniers français, auxquels Garakoiilié avait procuré la liberté (1).

Après quelques journées de marche, ils furent rencontrés par un parti d'algonquins, qui tombèrent sur eux, en tuèrent plusieurs, etenfirent quelques-uns prisonniers; unpetitnombre seulement réussit à s'échapper Les deux français, eux-mêmes, eurent peine à conserver leur vie, au milieu de la bagarre ; car les algonquins, ayant jeté le fusil pour prendre la hache, frappaient partout, sans examiner s'ils frappaient sur des amis ou sur des ennemis.

Le but de cette ambassade, préparée avec tant de soin par Garakontié, semblait manqué pour le moment ; l'on craignit même, pendant quelque temps, que les cinq cantons ne se soulevassent tous, pour venir venger sur les Français l'affront reçu de la part des Algonquins. Heureusement, les Iroquois, pressés de toutes parts, sentaient le besoin d'être en paix: ils parurent donc satisfaits des excuses qui leur furent faites, et voulurent renouer des négociations avec les chefs de la colonie. En effet, le dix-huit septembre, arriva à Québec une ambîissade venant de Goyogouin ; les députés prétendaient parler au nom de toutes les nations iroquoises, à l'exception de celle d'Onneyout ; ils offrirent vingt présents, accompagnés d'autant de propositions ; et ils témoignèrent vouloir faire la paix, non-seulement avec les Français, mais encore avec les Algonquins, leurs plus anciens ennemis.

M. de Mésy reçut bien le chef de l'ambassade, mais il lui déclara que les Iroquois avaient si souvent trompé ses prédécesseurs, qu'il ne pouvait avoir lui-même de confiance dans leurs protestations d'amitié. Il fit même entendre aux députés que la résolution était prise de porter la guerre au sein de leur pays (2).

L'on ne doit pas être étonné de voir, dans cette occasion, les Algonquins faire la guerre pour leur propre compte, et recevoir des propositions particulières pour la paix. Quoique alliés des Français, et vivant dans le même pays, ils formaient un peuple distinct et avaient conservé leur indépendance, dont ils étaient extrêmement jaloux. Ils étaient sur la terre de leurs pères, et se regardaient encore comme les maîtres de leurs fo-

(1) Lettres Historiques de la M. de rincarnation ; Relation de 1664.

(2) Relation de 1664 j Lettres Historiques de la M. de rincarnation.

rets et de leurs rivières ; ils avaient seulement permis aux Français de s'asseoir sur leur natte; mais ils prétendaient garder inlactes leurs lois et leurs coutumes, excepté dans les cas où ils voulaient en déroger par déférence pour leurs alliés. C'était par leur refus de reconnaître les droits des aborigènes, que les Anglais avaient offensé les tribus abénaquises.

Ce respect pour les réclamations des anciens habitants du pays, quelque louable qu'il fût, avait cependant parfois des inconvénients, qui mettaient les Français dans l'embarras. Ainsi, chez les Algonquins encore payons, la pratique de brûler les prisonniers se maintenait, malgré les représentations des missionnaires et des ofûciers du roi ; elle était invoquée comme une tradition sacrée et nécessaire pour s'assurer la victoire sur leurs ennemis.

Les registres du conseil souverain pour cette année fournissent un exemple de l'embarras qu'éprouvaient les officiers de la justice, quand il fallait faire punir, par ses compatriotes, un sauvage coupable d'une faute qui ne se trouvait point condamnée dans le code algonquin.

M. de Mésy, mécontent des ecclésiastiques, ne les avait pas secondés, dans leurs efforts pour empêcher la vente des boissons fortes aux sauvages, quoiqu'il eût approuvé, dans les premiers temps de son gouvernement, l'arrêt porté par le conseil contre ce trafic démoralisateur. En conséquence de ce relâchement de la part du gouverneur, les désordres causés par l'ivrognerie chez les indigènes, s'étaient rapidement accrus, et l'on fut forcé de faire un exemple sur un algonguin qui, dans l'ivresse, avait fait violence à une femme française. Il fut arrêté ; mais, comme on n'osait point le punir, le conseil tint une séance, dont les registres rendent compte dans les termes suivants :

« Le procureur-général du roi , pour s'accommoder en quelque façon à la manière des sauvages nos alliés, lesquels ignorent les lois et les peines ordonnées pour le châtiment de la plupart des crimes aurait fait assembler

devant le dit conseil les nommés Noël Tékouérimat, chef des Algonquins de Québec, Kaétmagnechis, vulgairement Boyer, chef de Tadoussac, Mangouche, chef des sauvages iSipissiriniens, Gahykouan, chef des sauvages Iroquets, Nauchouapeouich dit le Saumonnier, chef, et Jean-Baptiste Pipouikih, capitaine abénaquiois, afin de répondre pour le dit coupable et voir dire que, pour réparation du dit viol, il aurait mérité d'être pendu et étranglé ; ce qu'ayant été donné à entendre

aux dits sauvagefs par Nicolas Marsollet, pris pour interprète , les dits sauvages, parla bouche du dit Noël Té-

kouérimat, interprété par le dit Marsollet, auraient dit que, depuis de longues années, ils s'étaient toujours maintenus en amitié avec les Français ; que si leur jeunesse n'avait pu si bien se comporter en quelques rencontres, qu'elle n'eiû donné sujet de plaintes, la jeunesse française n'en avait pas non plus été exemple ; que jusqu'à présent on ne leur avait pas donné à entendre que le viol fût puni de mort, mais bien le meurtre ; qu'ainsi la faute du dit accusé, dont même il ne convient pas, ne devait pas être pour une première fois envisagée à la rigueur, ni donner atteinte à une amitié si ancienne ; mais que pour l'avenir ils s'y soumettraient très-volontiers.... le conseil, après avoir mis l'affaire en délibération, remit au dit coupable la peine qu'il avait méritée...., et pour empêcher à l'avenir tels désordres, du consentement des dits Tékouéri-

mat, Kaëtmagnechis, Mangouche , a ordonné et ordonne

que les dits sauvages subiront les peines portées par les lois et ordonnances de France pour raison du meurtre et du rapt. »

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