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CHAPITRE DIX-SEPTIÈME

Etat de la colonie après le départ de la flotte anglaise — Dispositions hostiles des Iroquois — Frontenae envoie Courtemanche ranimer l'esprit guerrier des Outaouais — Nouvelles incursions des Iroquois — Combat de Repentigny — L'arrivée des vaisseaux dé Franee rétablit l'abondance et la confiance — Seconde tentative des colonies anglaises contre le Canada, confiée à Schuyler — Combat de Laprairie — Belle action de M. de Valrenne — Soupçons de Frontenac sur la fidélité des iroquois du Saut — Son projet d'attaque contre la Nouvelle-York ajourné — Etat de gêne et de misère causé par les malheurs et les appréhensions de la guerre — M. de Villebon, nommé commandant pour l'Acadie, reprend Port-Royal.

La disette qui se fît sentir gravement pendant six mois empêcha d'envoyer des partis de guerre pendant le cours de Phiver. D'autre part, la petite vérole et les différends survenus, au camp du lac Champlain, entre les Iroquois et les Anglais, empêchèrent ces derniers de harasser la colonie.

Au mois de mars, des députés envoyés par les Abenaquis, informèrent M. de Frontenac qu'ils n'avaient pu venir au secours des Français, parce qu'ils avaient manqué de provisions; que cependant, ils avaient, pendant l'hiver, continué une guerre opiniâtre contre les Anglais, et en avaient forcé un grand nombre à se réfugier à Boston (1). Selon le rapport de ces ambassadeurs, Phipps avait perdu neuf cents hommes dans son expédition, et était retourné à Boston avec quatre vaisseaux seulement.

Quant aux Iroquois, on ne savait ce qu'il en fallait penser. Une quarantaine d'Agniers vinrent au saut Saint-Louis, sous le prétexte de rendre quelques prisonniers. Ils déclarèrent d'abord qu'ils étaient las de faire la guerre ; que les Agniers désiraient engager les autres nations à conclure une bonne paix ; que huit cents iroquois étaient prêts à tomber sur la colonie et voulaient ruiner tout le pays, depuis Montréal jusqu'aux Trois-Rivières.

« Les guerriers, » dirent-ils, « demandent la paix ; et ils ont déjà résolu de l'obtenir, sans le concours des anciens, qui ne sont pas toujours de bonne foi. » Le père Bruyas, missionnaire du saut Saint-Louis, ne savait s'il fallait les croire ; le

(1) Documents de Paris, 1ère série, vol. IV. Lettre de M. de Frontenae à M. de Sei-

cours d'histoihe

père de Lamberville cloutait beaucoup de leur sincérité. M. de Fronlenac connaissait depuis longtemps le caractère des Iroquois ; il savait que le meilleur moyen de les engager à désirer la paix était de témoigner qu'on ne s'en souciait pas, et de continuer vigoureusement la guerre ; en conséquence, il avertit M. de Callières de les laisser conférer avec les sauvages du saut Saint-Louis, sans paraître y prendre aucune part.

Pour inquiéter les ennemis dans une autre direction, il voulut ranimer l'esprit guerrier des Hurons et des Outaouais. II fallait du courage et une grande habileté pour aller à travers toutes les bandes iroquoises porter à Michillimakinac la nouvelle du revers éprouvé par les Anglais devant Québec, et les avertir de continuer à harceler les Tsonnontouans et les Goyogouins comme ils l'avaient fait durant l'hiver. Courtemanche (1) fut choisi pour ce hasardeux voyage ; accompagné de dix hommes, il surmonta les difficultés de la route, et s'acquitta heureusement de la commission. Déjà les guerriers hurons et outaouais s'étaient mis en marche contre l'ennemi ; les Miamis et les Illinois les avaient suivis. De nombreux partis toujours en campagne, embarrassaient beaucoup les Iroquois, et surtout les Tsonnontouans, plus rapprochés de leur pays. Aussi ces derniers furent-ils bientôt forcés de se retirer chez les Goyogouins, après avoir perdu une partie de leurs guerriers.

La nouvelle de l'arrivée prochaine des ennemis engagea les Canadiens à se tenir sur leurs gardes et à ne point trop s'exposer, en s'éloignant dans la campagne. Cette précaution était nécessaire ; car, au commencement du mois de mai, huit cents iroquois établirent leur camp vers l'embouchure de la rivière des Outaouais (2), et de là se répandirent au nord et au midi du Saint-Laurent dans les environs de Montréal. Un parti de cent vingt hommes se jeta sur la paroisse de la Pointe-aux- Trembles, brûla une trentaine de maisons, et prit quelques habitants, qui furent soumis aux cruautés ordinaires des Iroquois ; deux cents guerriers, parmi lesquels on comptait des anglais et loups, se glissèrent entre Chambly et la Prairie de la Madeleine, où ils surprirent douze sauvages du saut Saint- Louis, qui, dès le lendemain, furent reconduits à leurs parents par quelques agniers. Ceux-ci publièrent, qu'ils venaient traiter

(1) Augustin LeGardeur, écuier, sieur de Courtemanehe, était fils du sieur Jears LeGardeur de Repentigny et de Marguerite Nicoîlet. H épousa, en 1697, demoiselle Catherine Charest, veuve du sieur Martel, marchand de Québec.

(2) 1ère série, vol. IV : Lettre de M. de Frontenac, 1 0 mai 1691. 2e série, voLYI : Lettre de M. de Bénac.

DU C1NÀDÀ.

de la paix ; mais l'on s'aperçut bientôt que le but de leur voyage était de débaucher quelques habitants du village ; ce en quoi ils ne purent réussir. Une troisième bande d'environ soixante-dix hommes prirent, près de la bourgade sauvage de la Montagne, des femmes et des enfants. Bienville accourut pour délivrer les prisonniers, à la tête de deux cents hommes, dont la plupart étaient des iroquois chrétiens. Ceux-ci, en reconnaissant que les ennemis étaient des agniers, laissèrent tomber leurs armes, et refusèrent de combattre, sous le prétexte que, si le sang coulait de part ou d'autre, on ne pourrait plus espérer d'obtenir la paix.

Dans cette occasion, ainsi que dans plusieurs autres, la conduite des sauvages domiciliés parut inexplicable aux Français. Dès lors, l'on commença à croire qu'entre les Iroquois chrétiens et les Agniers, il y avait un traité secret, en vertu duquel les deux partis devaient se ménager mutuellement.

D'autres partis moins nombreux parcoururent le pays depuis Repentigny jusqu'aux îles du lac Saint-Pierre, et firent des dégâts considérables, sans être inquiétés ; parce que la disette de vivres empêchait les troupes et les milices de se mettre en campagne.

M. de Yaudreuil, après avoir fait chercher des provisions de maison en maison, put enfin se mettre à la poursuite des ennemis avec environ cent hommes, soldats, volontaires, miliciens ; parmi eux étaient les sieurs de Bienville, le chevalier de Crisasy etOuréouharé. Ce petit corps joignit un détachement commandé par le sieur de la Mine, capitaine, qui suivait les mouvements d'une bande d'onneyouts. Ces barbares s'étaient arrêtés à Piepentigny, et étaient logés dans une maison restée vacante par la fuite des habitants. Le sept juin, les Français s'approchèrent avec précaution du lieu où se tenaient les ennemis ; quinze iroquois étaient couchés sur la terre, et reposaient aussi paisiblement que s'il n'y avait pas eu de Français dans le pays ; ils furent tous massacrés avant d'avoir eu le temps de se reconnaître. Ceux qui étaient dans la maison furent vigoureusement attaqués, et se défendirent vaillamment (1). Bienville, dans la chaleur du combat, s'approcha d'une fenêtre pour regarder à l'intérieur; il fut renversé d'un coup de fusil, et mourut presque aussitôt. Cette mort ranima le courage des Iroquois, qui connaissaient fort bien le sieur de Bienville, et ils se battirent si courageusement, que cent vingt

(1) Documents de Paris, 2e série, vol. VI ; Lettre de M. Bénac.

français étaient sur le point d'échouer devant une bicoque défendue par douze guerriers sauvages, lorsque enfin le chevalier de Vaudreuil songea à y mettre le feu. Quand les flammes les environnèrent, les assiégés entreprirent de se frayer un chemin à travers les rangs des français ; huit d'entre eux tombèrent en combattant, trois furent repoussés dans les flammes, où ils périrent. Les Canadiens étaient persuadés que, pour amener les Iroquois à traiter plus humainement leurs prisonniers, il était nécessaire de les traiter eux-mêmes comme ils traitaient les autres.

A peine, de toute la bande, s'échappa-t-il trois ou quatre iroquois blessés, qui allèrent probablement périr dans les bois; outre M. de Bienville (1), dont la mort fut vivement regrettée, les Français perdirent, en cette occasion, sept ou huit hommes, qui, presque tous, furent tués par leur précipitation et leur imprudence.

Des navires arrivèrent de France au mois de juillet avec des provisions et des secours, qui rétablirent l'abondance et la confiance. On fit aussitôt porter des vivres à Montréal, où toutes les troupes se réunirent. Frontenac voulait y former un corps de sept ou huit cents hommes, pour aller débusquer l'ennemi de la position qu'il tenait depuis le printemps à l'entrée de la rivière des Outaouais. Mais les Iroquois venaient de décamper, et se retiraient du côté de leur pays, probablement parce qu'on les avait informés que les Nipissiriniens, les Tionnontatés, les Miamis et les Illinois étaient en route pour surprendre les cantons supérieurs. Cette dernière nouvelle avait été apportée par M. de Courtemanche, revenu heureusement de Michillimakinac.

Pendant ces trois ou quatre mois, les ennemis avaient sans cesse inquiété toutes les parties du gouvernement de Montréal ; ils avaient empêché les semences, interrompu les communications, massacré ou pris une centaine de personnes, et forcé les colons à se tenir renfermés dans les forts.

Les Anglais songeaient sérieusement à essayer une seconde fois de pénétrer dans la colonie et à s'en emparer; dans le cours de l'été, ils envoyèrent une ambassade aux Iroquois pour les engager à former un grand parti de guerre qui se joindrait aux troupes de la Nouvelle-Angleterre pour aller fondre sur Montréal. « Il y a longtemps, Corlar, » répondit l'orateur

(1) François Le Mbyne, sieur de Bienville, 5e fils du sieur Charles Le Moyne, né à Montréal, le 10 mars 1666. Après sa mort, le nom de Bienville fut donné à un de ees jeunes frères, qui devint le fondateur de la Nouvelle-Orléans.

des cinq cantons, « que tu nous jettes seuls dans le danger ; aujourd'hui tu dois marcher le premier. Pars, et nous te suivrons. » Les Anglais comprirent qu'il n'était plus temps d'amuser les sauvages avec des mots, mais qu'il en fallait venir aux effets (1). L'on convint que les Agniers accompagneraient les soldats, qu'on enverrait de la Nouvelle- York, contre Montréal, et que les quatre autres nations enverraient un parti considérable qui descendrait du lac Ontario par la rivière Cataracoui (2).

Le major Peter Schuyler, connu chez les Iroquois sous le nom de Quider, fut mis à la tête d'environ trois cents hommes, anglais, mahingans, sokoquis et agniers. Par bonheur, le jeune Hertel, accompagné de quatre sauvages, surprit des agniers sur la rivière Chambly, et enleva un caplif, qui fit connaître que le grand parti des ennemis était déjà sur le lac Champlain. M. de Callières détacha, pour la défense du fort de Chambly, le sieur de Yalrenne (3) avec les soldais d'élite de son bataillon et un parti de miliciens conduits parLeBertDuchesne. A ce détachement se joignirent des témiscamingues, des hurons de Lorette, sous la conduite d'Ouréouharé, et quelques iroquois domiciliés. On conjectura que, si les ennemis n'attaquaient point le fort de Chambly, ils se porteraient vers la Prairie de la Magdeleine. Le fort de ce lieu était placé à trente pieds du fleuve, sur une hauteur entre deux prairies. M. de Callières jeta sur ce point sept ou huit cents hommes, partie soldats et partie miliciens. Un cours d'eau serpentait dans le vallon situé à gauche du fort, et faisait tourner la roue d'un moulin à farine ; de ce côté, avait été placé le camp des miliciens, auxquels s'étaient joints quelques outaouais, tandis que celui des troupes régulières était à droite du fort.

Pendant quelques jours, on demeura sans nouvelles des ennemis. La nuit du dix au onze août avait été pluvieuse et obscure ; fatigués par les veilles et trempés par la pluie, les miliciens étaient rentrés au bivouac, et dormaient profondément, lorsque, le onze, une heure avant le jour, les Anglais et leurs alliés, les Agniers et les Loups, se glissèrent par un fossé derrière le moulin, occupé par une garde. La sentinelle tira un

(1) Eiatory of the Five Indian Nations, Cadwallader Colden, vol. I.

(2) Ainsi nommait-on cette partie du Saint-Laurent qui «'étend du lac Ontario au lac Saint-François.

(S) Clément de Vuault de Valrenne, natif de Saint-Jean de la Poterie, évêché de Beauvais, épousa à Québec en 1689, demoiselle Jeanne Bissol, fille du sieur Bissot -de La Rivière.

coup de fusil pour donnerl'alarme ; au premier choc, une partie de la garde s'enfuit vers le fort, où était M. de Callières, retenu au lit depuis plusieurs jours, et tuèrent six outaouais. Les miliciens surpris gagnèrent le fort avec précipitation. Cependant, les soldats, campés de l'autre côté, entendirent le bruit, et s'avancèrent au secours des leurs sous les ordres de M. de Saint-Cirque, qui commandait en l'absence de M. de Callières. Comme ils approchaient du moulin par la grève, une décharge de mousqueterie brisa la cuisse de Saint-Cirque, tua sur le coup le capitaine d'Hosta, et blessa mortellement le sieur d'Escairac. Malgré la grave blessure dont il mourut trois heures après, Saint-Cirque continua d'animer ses hommes, qui donnèrent tête baissée contre l'ennemi. Cette ardeur les entraîna trop loin, car les plus avancés tombèrent dans une embuscade, où le capitaine Domergue fut tué. Saint-Cirque arrêta les Anglais qui voulaient se jeter dans le fort, et il ne voulut s'occuper de sa blessure qu'après les avoir forcés à lâcher pied. Us se retirèrent vers le bois, lentement et en prenant le temps d'attendre leurs blessés. Leur perte n'avait été jusqu'alors que de cinq hommes tués et de trente blessés. Celle des Français avait été bien plus considérable: vingt miliciens furent tués, et l'on eut à regretter la perte de quatre capitaines des troupes : les sieurs d'Hosta et Domergue restèrent morts sur Je champ du combat ; d'Escairac mourut le lendemain à Montréal, et Saint-Cirque expira en entrant dans le fort, après avoir repoussé l'ennemi (1).

Schuyler, qui s'attendait à se venger sur le fort de la Prairie de la malheureuse affaire de Corlar, fut bien surpris de trouver ce poste défendu par un corps de troupes si considérable. 11 se retirait cependant fier des succès qu'il avait remportés, et croyait n'avoir rien à craindre dans sa retraite. Après avoir parcouru une couple de lieues, il fut informé par ses coureurs qu'un corps de français et de sauvages lui barrait le passage. C'était M. de Yalrenne, qui de Chambly avait suivi les ennemis aussi rapidement qu'il l'avait pu. Schuyler, s'imaginant qu'il aurait bon marché d'un détachement beaucoup plus faible que le sien, commanda l'attaque, qui se fit avec vigueur. Une première décharge, dirigée contre les Français, leur fit peu de mal ; car, sur l'ordre du commandant, ils se jetèrent à terre derrière deux grands arbres renversés, qui les protégèrent; cinq ou six d'entre

(1) Passim : Histoire de V Eau-de-Vie en Canada ; La Potherie, Histoire de VAmê~ rique ; Lettre de M. de Frontenac, 25 octobre 1691.

eux furent blessés, et le sieur LeBer DuChesne, qui conduisait les Canadiens, le fut si grièvement, qu'il en mourut peu après, à Montréal. Pendant deux ou trois heures, le combat se continua avec acharnement de part et d'autre. Les ennemis combattaient bravement ; mais ils éprouvaient une résistance opiniâtre, à laquelle ils ne s'étaient pas attendus. Les Loups furent les premiers à lâcher pied, et furent bientôt après suivis par les Anglais et les Agniers. Sur la place restèrent soixante cinq anglais, douze agniers et cinq loups, outre un grand nombre de blessés, qui purent se traîner dans les bois pour y mourir.

Dans cette brillante affaire, soldats, miliciens et sauvages rivalisèrent de zèle et de courage ; le sieur DuChesne avait donné l'exemple de la bravoure aux jeunes canadiens qui le suivaient ; Paul, chef des iroquois chrétiens, se fît tuer en exhortant les siens à combattre pour la défense de la prière. Routine, chef des Témiscamingues, et Ouréouharé, s'y distinguèrent.

Quant à M. de Yalrenne, il s'attira les plus grands éloges. «Depuis l'établissement de la colonie,» écrivait au ministre le comte de Frontenac, cdl ne s'est rien passé en Canada d'aussi fort ni de si vigoureux, et Ton peut dire que le sieur de Yalrenne a conservé la gloire des armes du roi, et procuré un grand avantage au pays, puisque cela nous a donné moyen d'achever paisiblement nos récoltes, dans lesquelles nous aurions été fort inquiétés, et qui, venant à nous manquer, nous auraient mis dans la dernière désolation. »

Les deux combats de cette journée, qui avait si mal commencée pour les Français, leur coûta assez cher ; car quarante des leurs furent tués, et environ soixante blessés.

Trop fatigués pour suivre les fuyards, les vainqueurs s'arrêtèrent pour se reposer, derrière un abattis qu'ils firent pour se garder d'une surprise. La nouvelle de cetle victoire avait été promptement portée à la Prairie de la Madeleine, et Yalrenne vit bientôt arriver de ce lieu un corps de cent vingt iroquois du saut Saint-Louis, frais, dispos et capables de détruire les bandes ennemies dans leur retraite, A peine eurent-ils appris que des agniers étaient avec les Anglais, que leur ardeur se dissipa, ils se contentèrent de visiter les morts, de les compter et de les dépouiller. Cette conduite servit à augmenter les soupçons de M. de Frontenac contre les Iroquois chrétiens, au sujet de leurs rapports avec leurs compatriotes infidèles. Les jésuites cherchèrent à excuser la con-

duite des guerriers du saut ; mais, dans le public, on resta sous l'impression qu'il existait une intelligence secrète entre les Iroquois domiciliés et ceux qui étaient restés dans leur patrie ; dans les circonstances difficiles, les uns et les autres semblaient s'entendre pour se ménager mutuellement.

En passant sur le territoire occupé par les Français, les Iroquois chrétiens tenaient à conserver leur indépendance : ils devenaient les amis des Français, ils consentaient volontiers à combattre contre les Anglais et contre les nations ennemies de la leur ; mais ils souhaitaient ménager leurs frères et leurs anciens amis, dont ils s'attendaient à être ménagés à leur tour. Souvent, des familles étaient partagées, de manière qu'une partie de leurs membres était au saut Saint-Louis, tandis que l'autre demeurait dans les bourgades des cantons iroquois.

Le marquis de Seignelay (1), ministre et secrétaire d'état, qui avait dirigé les affaires de la marine et des colonies depuis plusieurs années, était mort au mois de novembre 1690, et avait été remplacé par le comte de Pontchartrain (2), parent de M. de Frontenac. C'est à lui que le gouverneur du Canada, dans l'automne de 1691, rendit compte de l'état de la colonie, et exposâmes projets pour Tannée suivante. Du gouverneur de Massachusets, et du sieur Nelson, un des principaux citoyens de Boston, il avait reçu des lettres dans lesquelles on le priait de faire rendre les prisonniers anglais détenus par les Abenaquis, et on lui proposait la neutralité entre les deux colonies, quoique la guerre continuât en Europe entre la Grande-Bretagne et la France. Le gouverneur du Massachusets agissait-il sincèrement? M. de Frontenac en douta, puisqu'on ne parlait pas de renvoyer les prisonniers français détenus à Boston. D'ailleurs, le baron de Saint-Castin avertissait que les Anglais n'avaient d'autre but que celui de profiter de ces échanges de prisonniers pour gagner les Abenaquis et arrêter leurs courses.

Ainsi mis sur ses gardes, M. de Frontenac répondit à M.

(1) Jean-Baptiste Colbert, marquis de Seignelay, fils aîné du grand Colbert, fut formé aux affaires par son père. Il mourut le trois novembre 1690, à l'âge de trenteneuf ans.

(2) Louis Phélypeaux, comte de Pontchartrain, né le 29 mars 1643, fut fait contrôleur-général des finances en 1689, ministre et secrétaire d'état le 6 novembre 1690, chancelier de France le 5 septembre 1699 j mort en 1727, à 85 ans. La famille de Phélypeaux était alliée à celles de Buade et de Beauharnois. Le père de M. de Frontenac avait épousé demoiselle Antoine de Phélypeaux, cousine germaine du père du comte de Pontchartrain.

Bffadstreet (i), gouverneur du Massachusets, qu'il n'écoulerait aucune proposition de sa part tant que le chevalier d'Aux et M. de Menneval, retenus dans les prisons de Boston, n'auraient pas été rendus à la liberté.

« Bien des raisons, » ajoutait-il dans sa lettre au ministre, « doivent faire regarder la prise de Manathe et de la Nouvelle- York comme le moyen le plus assuré de finir cette guerre et de réduire entièrement Tlroquois... La seule chose que nous pourrions entreprendre d'ici, serait l'attaque d'Orange, pour .laquelle il faudrait encore avoir du temps et des forces autres que celles que nous avons, afin de ne point exposer ce pays en le dégarnissant tout-à-fait. Si on formait le dessein d'aller à Manathe, ce ne pourrait être que par mer, en l'envoyant bombarder, et faisant en même temps débarquer des troupes qui s'en empareraient (2). »

Les circonstances étaient assurément favorables pour une attaque contre la province de la Nouvelle-York, qui se trouvait alors divisée entre deux partis opposés. Le colonel Sloughter venait d'y arriver comme gouverneur. Leisler, représentant du parti hollandais après la chute de Jacques II, avait exercé les fonctions de gouverneur intérimaire, élevé à cette charge par ses partisans et malgré l'opposition des royalistes. A l'arrivée de son successeur à la Nouvelle-York, il fît quelques difficultés de livrer le fort ; Sloughter l'arrêta, ainsi que ses conseillers, et les fit juger par une cour spéciale. Leisler et son gendre, Milborne, furent condamnés à mort, et périrent sur le gibet. Leurs amis, qui étaient favorables aux idées démocratiques, et fortement opposés aux droits de la légitimité, formaient, dans la province, un parti puissant et décidé à soutenir les franchises de la colonie.

Frontenac aurait voulu profiter de ces dissensions pour s'emparer du pays qu'il croyait nécessaire au soutien de la domination française en Amérique. Son projet fut ajourné par le ministre, qui répondit que le roi avait besoin de toutes ses troupes, pour soutenir la guerre en Europe, et qu'il suffisait pour le moment de ne pas permettre aux Anglais d'empiéter sur les terres du Canada.

(1) Lettre de M. de Frontenac, 10 octobre 1691. Simon Bradstreet était un vieillard alors âgé de 86 ans. Il était gouverneur du Massachusets lorsque l'ancienne charte avait été abrogée. Quand Andros fut forcé de fuir de Boston, M. Bradstreet reprit le gouvernement, et le garda jusqu'à l'arrivée de sir William Pnippa, en 1692. Il mourut à Salem, en 1697, à l'âge de 94 an8.

(2) Lettre de M. de Frontenac, 20 octobre 1690.

Quoique les partis considérables d'iroquois, qui avaient ^été lancés dès le printemps contre la colonie, se fussent retirés, on était encore inquiet dans le gouvernement de Montréal ; la petite guerre continuait; pendant les récoltes, il avait fallu protéger les moissonneurs, sans quoi beaucoup d'entre eux seraient tombés sous les coups de petites bandes ennemies qui rôdaient de tous les côtés. Presque partout, au-dessus des Trois-Rivières, la misère était fort grande, les habitations avaient été détruites, et les familles étaient réfugiées dans l'étroit espace des petits forts bâtis près des églises de chaque paroisse. Par suite des nombreux combats qui s'étaient livrés depuis le commencement de la guerre, on trouvait dans les campagnes beaucoup de veuves, beaucoup d'hommes estropiés et incapables de travailler ; et de là, beaucoup de familles, composées de jeunes enfants, étaient plongées dans la misère. Toujours sur pied pour donner après l'ennemi, et privés du temps nécessaire pour faire leur chasse, les sauvages chrétiens souffraient beaucoup de la disette générale (1). Par leur connaissance du pays, leur adresse à combattre dans les bois et leur habileté à sonder les profondeurs de la forêt, ils avaient rendu de très-grands services ; aussi l'intendant, M. de Champigny, conseillait-il fortement de les ménager et de leur distribuer des présents ; « car, sans cela, » écrivait-il, «ils pourraient se retirer avec nos ennemis, qui sont leurs parents, et ensuite venir contre nous, ce qui pourrait causer la destruction de tout. le pays, par la connaissance qu'ils en ont. »

Celui des indigènes en qui M. de Frontenac se confiait le plus, était l'iroquois Ouréouharé, que plusieurs des nations iroquoises avaient voulu obtenir pour chef. Il s'était distingué dans l'affaire de M. de Yalrenne contre les Anglais. A peine de retour à Montréal, il donna la chasse à quelques iroquois, qui avaient enlevé trois français à la rivière des Prairies ; il leur tua deux hommes, en prit quatre, et délivra les prisonniers.

En attendant que des circonstances favorables permissent d'attaquer la Nouvelle-York, M. de Frontenac crut qu'il serait à propos de reprendre Port-Royal. L'Angleterre paraissait s'occuper fort peu de l'Acadie, depuis qu'elle l'avait reprise ; en effet, les immenses territoires qu'elle possédait au sud, l'intéressaient bien davantage. Yillebon était passé en France pour proposer au ministre les moyens de s'emparer de Port- Royal, dont la prise serait suivie de celle de tout le pays. 11

(1) Lettre de M. de Champigny, 12 novembre 1691.

répondait de chasser les Anglais de l'Acadie, avee le seul secours des Abenaquis, si on voulait le charger de cette entreprise^

Ses offres furent acceptées, et il fut nommé commandant dans l'Acadie. Dèslemoisde juin, il s'embarqua sur le Soleil d'Afrique, qui passait alors pour le meilleur voilier de l'Europe (1), et arriva à Québec au commencement de juillet. Comme le comte de Frontenac craignait que les Anglais n'eussent le dessein de venir de nouveau assiéger Québec, il retint ce vaisseau, ainsi que celui du capitaine du Tast, qui avait été expédié de La Rochelle pour faire le voyage de la baie d'Hudson, et il ne leur permit de partir qu'au commencement du mois de septembre. Du Tast reçut l'ordre de croiser, tant que ses vivres le lui permettraient, à l'embouchure du Saint-Laurent ; Bonaventure, qui commandait le Soleil d'Afrique, fut chargé de conduire Yillebon dans l'Acadie, de passer à Port-Royal, de pousser jusqu'à Boston et à la Nouvelle -York, et de bien examiner les côtes entre ces deux villes.

Yillebon débarqua au Port-Royal avec cinquante soldats et deux pierriers. Le pavillon d'Angleterre flottait encore sur le fort ; mais il n'y restait plus de soldats anglais. Le drapeau français fut hissé ; et, le lendemain, devant les habitants réunis, Yillebon, au nom du roi de France, prit de nouveau possession de Port-Royal et de toute l'Acadie. Quoique attachés à la mère patrie, les Acadiens ne savaient trop s'ils devaient se réjouir ou s'attrister du retour des soldats français : ils avaient, depuis quelques années, si souvent été privés de la protection de la France, et, par leur voisinage de la Nouvelle-Angleterre, ils étaient tellement exposés aux courses continuelles des Anglais, qu'ils avaient le droit de craindre que l'arrivée des soldats français ne les engageât dans de nouveaux troubles. Yillebon, se rendant peu après à la rivière Saint-Jean, s'empara d'un bâtiment sur lequel étaient l'ancien gouverneur anglais de Port-Royal, et le sieur Nelson, marchand qui était, à Boston, le chef d'un parti opposé à celui de Phipps. Nelson avait, dans plusieurs circonstances, donné des témoignages de bienveillance pour les Français ; dans la paix, aussi bien que pendant la guerre, il leur avait rendu des services si importants, que, lorsqu'il fut amené prisonnier à Québec, M. de Frontenac le reçut avec beaucoup de marques d'estime, et lui accorda une liberté presque illimitée.

(1) Histoire de la Nouvelle-France. Charlevoix ajoute que ce vaisseau faisait sept lieues par heure.

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