‹ Cours d'histoire du Canada (volume 3)Chapitre 31 sur 89 · CHAPITRE YINGT-QUATRIÈME · texte numérisé non relu

CHAPITRE YINGT-QUATRIÈME

Découverte de l'embouchure du Mississipi— Nouvelle prise de possession de ce fleuve — Etablissement du Biloxi transporté à la Mobile — L'île Massacre, appelée Dauphine, devient le quartier-général — Missions du Mississipi — Etat des divers établissements français — Mort de M. de Callières — Le marquis de Vaudreuil gouverneur général ; ses rapports avec les Iroquois — Expédition contre la Nouvelle- Angleterre— Tentative infructueuse des Anglais sur Plaisance et Port-Royal — Le gouverneur d'Albany cherche à soulever lés Iroquois déjà mal disposés — On fait justice aux cantons de l'insulte des Outaouais— Expédition de Subercase à Terreneuve — Prise de la Seine ; Mgr. de Saint-Valier conduit en Angleterre — Second incendie du Séminaire de Québec — Echange de prisonniers— Hostilités entre les Miamis et les Outaouais — Conduite imprudente de LaMotte-Cadillac— Entreprises infructueuses des Anglais contre l'Acadie — Nouveaux désordres au Détroit — Parti de guerre contre la Nouvelle- Angleterre.

Bans les instructions que Louis XIY fit adresser à M. de Callières en 1701, M. de Pontchartiain dit que «le roi a pris en sa favorable considération les raisons alléguées par les quatre-vingt-quatre français qui, malgré ses ordres, n'étaient pas descendus de Michillimakinac Tannée précédente, et dont une partie avait passé au Mississipi.

« Ce qui a porté, le roi,» ajoutait le secrétaire d'état, «à recevoir leurs excuses a été la résolution qu'il a prise de former un établissement à l'emboucbure du Mississipi. 11 se propose de placer ces, gens dans cet endroit, et de poser ainsi les fondements d'une colonie, qui est devenue d'une nécessité indispensable pour arrêter les empiétements que les anglais de la Caroline et ceux de la Nouvelle-York font sur le territoire, qui s'étend depuis leur pays jusqu'au Mississipi. Mais comme il ne désire pas que cette colonie devienne nuisible au Canada, il ordonnera que les canadiens qui s'y sont retirés payent les dettes contractées dans leur pays. »

Depuis les découvertes de La Salle, du côté du Mississipi, le pays qu'il avait découvert était nommé Louisiane. La tentative infructueuse pour reconnaître par mer l'embouchure du grand fleuve avait éloigné les autres de tenter ce projet. Cependant, en 1697, d'Iberville, après son expédition de la baie d'Hudson, rappela ce point à l'attention des ministres, et suggéra à M. de Pontchartiain l'idée de bâtir un fort près de l'entrée du Mississipi. D'Iberville se proposait d'aller en chercher l'em-

bouchure, et espérait avoir plus de succès que La Salle. Pour tenter une entreprise si importante, le ministre fit armer deux vaisseaux à Rochefort, le Français et la Renommée. Le marquis de Châteaumorand et d'Iberville, tous deux capitaines de vaisseaux, furent chargés du commandement ; ils mirent à la voile le dix-sept octobre 1698. En passant à Léoi*ane, ils s'abouchèrent avec M. Ducasse, gouverneur de Saint-Domingue, qui avait déjà entendu parler des exploits d'Iberville, et qui approuva ses plans.

Le vingt-sept de janvier 1699, ils aperçurenl la terre de la Floride ; ils envoyèrent le sieur Lescalette pour faire de l'eau, du bois, et en même temps pour s'informer du Heu où Ils se trouvaient. A son retour, cet officier leur apprit qu'ils étaient vis-à-vis de la baie de Pensaeola. où venaient de s'étabhr trois cents espagnols, envoyés de la Yera-Cruz pour prévenir les français, qu'on savait en route pour ces parages. Le commandant du poste leur permit cependant de faire de l'eau et du bois ; il leur fit dire qu'ils pourraient se mettre à l'abri partout où ils voudraient, s'ils ne pouvaient tenir à la mer ; il leur envoya même un pilote pour les conduire dans la baie. Châteaumorand accepta l'offre du commandant espagnol, parce que la mer était si grosse, qu'il désespérait de trouver un endroit pour metlre les vaisseaux du roi en sûreté. Dès le lendemain, d'Iberville et Laurent de Graaf (1), lieutenant de frégate, allèrent en chaloupe reconnaître l'entrée du port ; mais le gouverneur, s'étant ravisé et appréhendant qu'on ne lui fît des reproches à la cour d'Espagne, retira la permission donnée la veille, et les français durent aller chercher un autre havre. Le trente- unième, d'Iberville, qui avait pris les devants, mouilla au large de la Mobile, rivière qui coule parallèlement au Mississipi ; le deux février, il débarqua dans une île qu'il nomma l'île au Massacre, parce qu'il y trouva les ossements d une soixantaine de personnes, qu'il jugea y avoir été massacrées.

De l'île Massacre, qui fut ensuite nommée île Dauphine, il passa à la rivière des Pascagoulas ; il y rencontra beaucoup de sauvages, qui lui parlèrent de la grande rivière, qu'ils nommaient MalbMUche ; c'était le Mississipi, dans lequel il entra le deux mars 1699. Il avait laissé son vaisseau à la rivière de Pascagoulas, et s'était mis à la recherche du grand fleuve, sur deux biscayennes, qui portaient de Bienville, son frère, le sie »r de Sauvole, enseigne de vaisseau, un père récollet et quarante-huit hommes.

(1) Flibustier fameux connu des Espagnols sous le nom de Lorencillo. Charleroix, livre XVIII.

Lorsqu'il eut bien reconnu l'entrée du Mississipi, il alla annoncer sa découverte à Châteaumorand, qui, n'étant venu que pour l'accompagner, reprit la route de Saint-Domingue sur le Français. D'Iberville entra dans le fleuve, qu'il remonta jusqu'au village des Bayagoulas, composé de sept cents cabanes. Au village des Oumas, situé un peu plus haut, il eut la certitude quïl était bien sur le fleuve que M. de Tonti avait suivi jusqu'à la mer ; car un chef sauvage remit à M. de Bienville une lettre laissée en ce lieu par cet officier; elle portait la date du vingt avril 1685, et était adressée à M. de LaSalle, gouverneur de la Louisiane, à qui Tonti rendait compte du voyage qu'il avait fait pour le trouver, et exprimait son regret de ne l'avoir pas rencontré.

Rassuré par cette lettre, d'Iberville retourna dans la baie de Biloxi, située entre le Mississipi et la rivière Mobile, y bâtit un fort, où il laissa de Sauvole comme commandant, et de Bienville comme lieutenant, et retourna en France.

D'Iberville était de retour au Biloxi le huit janvier 1700. Pendant son absence, une corvette anglaise était entrée dans le Mississipi ; elle ne s'était retirée que lorsque de Bienville menaçait le capitaine de lui faire un mauvais parti. En même temps on apprenait que des anglais, venus de la Caroline, avaient pénétré chez les Chicasas, où ils faisaient le commerce de pelleteries et d'esclaves. Ces avis engagèrent d'Iberville à prendre de nouveau possession du pays, et à construire, sur les bords du fleuve, un fort qu'il arma de quatre canons, et dont il confia le commandement à Bienville.

Pendant qu'on y travaillait, le chevalier de Tonti arriva avec vingt canadiens établis aux Illinois. Ce sont ceux dont se plaignait M. de Pontchartrain en écrivant à M. de Callières. Mais des circonstances, qui transpirèrent vers ce temps, engagèrent le roi non-seulement à ne pas punir ces hommes, mais encore à les encourager à demeurer en ce lieu avec leurs compatriotes qui avaient suivi d'Iberville.

Yingt anglais de la Nouvelle-York étaient partis pour aller aux Illinois, prétendant que tout le pays jusqu'au Mississipi leur appartenait. Des navires anglais croisaient, en même temps, autour du golfe du Mexique, pour découvrir l'embouchure du Mississipi, et c'était un de ces bâtiments que Bienville avait forcé de quitter le fleuve.

Guillaume avait formé le dessein de jeter sur le Mississipi les réfugiés français, qui se trouvaient en grand nombre dans la Caroline, et dont cette province désirait se débarrasser ;

il voulait, en agissant ainsi, établir sur ce fleuve un droit qui lui aurait permis de faire croiser les vaisseaux anglais dans le golfe du Mexique, regardé par les Espagnols comme leur domaine particulier.

De leur côté, les réfugiés français, qui avaient éprouvé des mauvais traitements de la part des colons anglais, sentaient se réveiller dans leur cœur l'amour de la patrie. L'un d'eux déclara à Bienville, que, si le roi voulait leur accorder la liberté de conscience, et leur permettre de s'établir dans la Louisiane, ils se montreraient des sujets loyaux, et qu'ils répondaient de rendre en peu d'années ce pays très- florissant.

Louis XIY rejeta cette proposition, parce qu'ayant déjà connu le penchant des Huguenots pour le républicanisme, il n'osait se confier à leurs professions d'attachement à sa couronne. Après la mort de ce prince, les mêmes réfugiés adressèrent, sans succès, une semblable demande au duc d'Orléans, alors régent du royaume.

D'Iberville, ayant achevé son fort, remonta le fleuve jusqu'aux Natchez, où il se proposait de fonder une ville, sous le nom de Rosalie. Comme il n'avait pas les moyens de s'occuper de cet établissement, il retourna au Biloxi, où il établit le quartier-général de sa colonie.

On espérait alors faire dans cet endroit le commerce des peaux de buffles. D'Iberville, avant de retourner en France, avait donné des ordres pour que l'on s'en occupât; mais on ne les avait pas exécutés.

D'Iberville confia la garde du fort, situé près de l'entrée du Mississipi, à de Bienville et au sieur Juchereau de Saint-Denys, qui parlait plusieurs langues sauvages. En partant, il avait aussi donné ordre à LeSueur d'aller, avec vingt hommes, prendre possession d'une mine de cuivre, vers le haut du Mississipi.

En 1701, d'Iberville commença un établissement sur la rivière Mobile ; il y bâtit un fort, où de Bienville, devenu commandant en chef de toute la colonie par la mort de Sauvole, transporta l'établissement du Biloxi.

L'année suivante, d'Iberville revint pour la quatrième fois, et fit construire des magasins et des casernes dans l'île de Massacre, qui prit alors le nom d'île Dauphine, et devint insensiblement le quartier-général de la colonie.

Comme il a déjà été dit, les compagnons de M. d'Iberville venaient pour la plupart du Canada, et étaient, par conséquent, diocésains de l'évêque de Québec; on regardait alors cet

immense pays comme faisant partie de la Nouvelle-France ; on le considéra donc aussi comme appartenant au diocèse de Québec. M. de Montigny et quelques prêtres du séminaire des missions étrangères furent envoyés de Québec à la Louisiane, munis de tous les pouvoirs de l'évêque de Québec. Nommé grand vicaire, M. de Montigny (1) partit avec des outaouais qui retournaient dans leur pays, passa par Michillimakinac, et se rendit au Mississipi, où, avec ses compagnons, il commença à travailler au salut des sauvages, et à celui de ses compatriotes.

Le pays des Illinois orn ait une des étapes entre Québec et la Louisiane. Quelques missionnaires jésuites s'y étaient établis depuis quelques années, et avaient commencé à instruire cette nation. Le père Charlevoix fait une bien triste peinture des Illinois payens : « Ils ont toujours eu assez de douceur et de docilité, » dit-il, « mais ils étaient lâches, traîtres, légers, fourbes, voleurs, brutaux, sans honneur, sans foi, intéressés, adonnés à la gourmandise et à la plus monstrueuse impudicité, presque inconnue aux sauvages du Canada ; aussi, en étaientils fort méprisés. Ils n'étaient pas moins fiers, ni moins prévenus en leur faveur. » Eh bien, la religion chrétienne avait opéré un changement de mœurs parmi un certain nombre d'entre eux, qui l'avaient embrassée sincèrement. La tribu fut toujours fidèle à son alliance avec les Français, et, comme la nation abenaquise, refusa toujours de se réconcilier avec leurs ennemis. Plusieurs nations du nord avaient conjuré la perte de ce peuple, surtout les Iroquois et les Outagamis, qui, à force de le harceler, avaient fini par l'aguerrir un peu. Jolliet et Marquette, en descendant le Mississipi, passèrent par quelquesuns de leurs villages, et y furent bien reçus. Lorsque LaSalle entreprit de continuer la découverte de Jolliet, il forma d'abord des établissements parmi les Miamis et les Illinois, pour servir d'entrepôt à son commerce.

Après le départ de La Salle et des récollets qu'il avait avec lui, le chevalier de Tonti était resté commandant aux Illinois. . Yers ce temps, le père Allouez, qui était chez les Miamis de la rivière Saint- Joseph, alla visiter cette nation ; mais, découragé par les obstacles qu'il rencontra à leur conversion, il retourna à sa première mission. Le père Gravier alla ensuite fixer sa demeure au Rocher, à l'endroit même où avait été le fort Saint-Louis, que les Français avaient abandonné. Il y rassem-

(1) François de Montigny, né à Paris, fut ordonné prêtre le huit mars 1693. Après avoir été curé à l'Ange-Gardien, et aumônier des Ursulines de Québec, il alla établir des missions sur le Mississipi.

bla un troupeau assez nombreux, eut bientôt la consolation d'y voir un bon nombre d'illinois pratiquer la foi catholique. Vers ce temps, le père Mermet était obligé d'abandonner les Mascoutins, auprès desquels il avait travaillé. M. Juchereau avait commencé un établissement chez ce peuple, à l'entrée de la rivière Ouabache, qui fournissait alors la communication la plus commode entre les grands lacs et le Mississipi. Il engagea le père Mermel, un des missionnaires des Illinois, à venir travailler parmi eux, mais ce père trouva un peuple superstitieux à l'excès, et soumis aveuglément au despotisme des jongleurs. Une maladie épidémique ayant emporté plus de la moitié des habitants du vidage, le reste se dispersa.

Vers ce temps commençait la guerre de la succession d'Espagne ; Charles II, mort le premier novembre 1700, avait institué héritier de ses états le duc d'Anjou, petit-fils de Louis XIV. Celui-ci voulut que, sans perdre un instant, le jeune prince allât se montrer à ses peuples. Philippe V franchit les frontières, et arriva dans sa capitale vers les premiers jours de janvier 1701 ; Louis XIV s'empressa de faire reconnaître l'autorité de son petit-fils dans les Pays- Bas. Guillaume III, ennemi de la grandeur de Louis XIV, déclara qu'il ne reconnaîtrait pas Philippe V pour roi d'Espagne, et avec lui se rangèrent l'empire et les états de la Hollande ; quelques mois plus tard, Louis XIV reconnaissait le fils de Jacques II, en qualité de roi d'Angleterre, sous le nom de Jacques III. Guillaume fit annoncer dans les contrées habitées par les calvinistes, qu'il allait repasser sur le continent, et conduire en personne une campagne dont les résultats seraient décisifs. Au moment où Guillaume III roulait ses projets de vengeance dans son esprit, la mort vint le fr apper : cependant, suivant ses desseins, l'Angleterre, l'empire et la Hollande déclarèrent la guerre à la France.

Le Canada n'avait rien à craindre des Iroquois, avec qui la paix venait d'être conclue; mais ses anciens ennemis de la Nouvelle-Angleterre étaient prêts à l'attaquer, et n'attendaient que l'occasion de tourner leurs armes contre l'Acadie, ou « contre Plaisance. Il avait droit de se défier de ses voisins de la Nouvelle-Angleterre ; une expédition, en effet, fut organisée contre Plaisance, mais elle échoua, n'ayant eu d'autres résultats que la destruction de quelques navires pêcheurs.

L'Acadie était plus voisine de Boston que ne l'était Plaisance ; elle était plus difficile à défendre, aussi M. de Callières n'aurait-il pas été rassuré sur le compte de cette province, si

on ne lui eût envoyé de France la promesse de la fortifier et d'y augmenter considérablement le nombre des habitants.

On avait donné la même assurance à l'évêque de Québec, qui se trouvait pour lors en France ; et le prélat crut devoir prendre des mesures pour augmenter les secours religieux qu'exigerait l'augmentation de la population. 11 s'adressa successivement pour cet objet aux Bénédictins, aux Prémonlrés, à l'abbé de Saint-Andre-aux-Bois, en Picardie. Le projet d'augmenter la population de l'Acadie manqua, et entraîna dans sa chute les desseins de l'évêque de Québec ; le Séminaire de Québec continua d'envoyer quelques-uns de ses prêtres desservir les établissements français à Port-Royal, aux Mines et dans les autres parties de l'Acadie.

Yillebon était mort en 1700, après avoir abandonné Naxoat. De Brouillan, qui lui avait succédé, eut bientôt à défendre l'Acadie contre une partie des forces de la Nouvelle-Angleterre ; les anglais de Boston ravagèrent les côtes, et enlevèrent plusieurs vaisseaux ; ils traitaient les prisonniers fort durement, et avaient même menacé de faire pendre le capitaine Baptiste, qui avait fait plusieurs prises, sous le prétexte que c'était un corsaire.

Brouillan fit avertir le gouverneur du Massachusets, qu'il userait de représailles, si les Anglais attentaient à la vie du sieur Baptiste. L'envoyé de Brouillan lui rapporta qu'on attendait à Boston des navires d'Angleterre, qui devaient croiser dans le golfe Saint-Laurent, et même dans le fleuve, pour empêcher les bâtiments français de monter à Québec ; qu'on avait même l'intention d'assiéger cette ville. Il dépêcha sur le champ un courrier à M. de Callières pour l'informer du plan des ennemis. Le gouverneur général savait déjà que les milices de la Nouvelle-York se rendaient à Boston ; que les ïroquois étaient travaillés par des émissaires du gouverneur de la Nouvelle-York, et que quelques cantons avaient promis de chasser les missionnaires. D'un autre côté, les sauvages alliés se plaignaient de la cherté des marchandises, et les ïroquois se servaient de cette raison pour exciter leur mécontentement contre les Français. Les Bostonnais, qui, après la guerre, avaient fait un traité de paix avec quelques-unes des tribus abenaquises, tâchèrent de le renouveler en 1703.

M. de Callières se prépara à faire face à la tempête ; vieux soldat, il ne voulait pas être surpris. Il savait que, sans le secours des ïroquois, les Anglais ne pourraient rien contre le Canada ; aussi, il commença par déjouer les intrigues du

gouverneur de la Nouvelle- York auprès des cantons. Pour le mettre en état de résister aux ennemis, il demanda des recrues à la cour, et songea à renforcer les fortifications de Québec. Il pourvoyait avec autant de sagesse que d'intelligence à la sûreté de la colonie, lorsque la mort vint le surprendre ; il mourut à Québec le vingt-six mai 1703, laissant la réputation d'un excellent général, d'un homme intègre, et d'un véritable ami du pays, où il avait passé une grande partie de sa vie.

Au marquis de Yaudreuil, était dévolu le commandement général, par la mort de M. de Callières. Cet officier possédait l'estime et la confiance de toute la colonie, à laquelle il était lié par son mariage ; les sauvages lui étaient attachés ; il connaissait parfaitement les affaires du pays ; par son expérience et son courage, il pouvait lui rendre de grands services. Tous les habitants du pays le demandaient pour gouverneur ; M. de Champigny, qui avait aspiré à cette charge, après la mort de Frontenac, était passé en France l'automne précédent, et avait été nommé intendant du Hâvre de Grâce ; il ne songeait aucunement à revenir au Canada. Ainsi, M. de Yaudreuil se trouvait seul mis en avant; tous les rangs de la colonie le demandaient. Aussi, le roi, qui lui avait déjà donné plusieurs marques de sa bienveillance, depuis la surprise de Yalencienne, par les mousquetaires, au nombre desquels il était alors, accorda très-volontiers sa promotion; et, le premier août 1703, il fut nommé gouverneur et lieutenant-général en Canada, Acadie, île de Terreneuve, et les autres pays de l'Amérique Septentrionale. Un des premiers soins de Yaudreuil, après la mort de M. de Callières, fut de se mettre à l'abri des attaques dont le menaçaient ses voisins de la Nouvelle-York et de la Nouvelle-Angleterre. Il craignait que les Iroquois ne fussent entraînés à reprendre les armes ; car les Anglais ne pouvaient nuire au Canada sans le secours des cantons. Comme il se défiait du caractère changeant des sauvages, il envoya Joncaire chez les Tsonnontouans. Après avoir passé trais mois dans ce canton, où il était toujours considéré comme un frère, cet officier amena à Montréal le chef le plus considérable de la nation, qui donna des assurances de paix.

Pendant le cours de l'été, toutes les nations sauvages avaient envoyé leurs députés pour pleurer la mort de M. de Callières ; mais les orateurs d'Onnontagué et de Tsonnontouan n'arrivèrent que dans l'automne. Ce retard causait de l'inquiétude à M. de Yaudreuil.

Oroniatez, grand chef des Tsonnontouans, déclara à Yau-

dreuil qu'il mettait son canton sous la protection d'Onontlrio; il promit qu'il mourrait plutôt que de permettre que les Anglais renvoyassent les missionnaires de son village ; il demandait, au nom des anciens, que leur fils Joncaire allât demeurer chez eux pendant l'hiver. Le marquis de Yaudreuil accorda trèsvolontiers la dernière demande, qui permettrait à cet officier de veiller sur les intérêts des Français.

Téganissorens, chef onnontagué, parla au nom des cinq nations ; il dit qu'ils avaient perdu un bon père, mais qu'ils en trouveraient un autre dans le nouvel Ononthio.

Le père Bruyas et Maricourt les avaient assurés l'année précédente que la paix était générale ; il demandait qu'elle fût maintenue parles Français, assurant que les Iroquois la maintiendraient de tout leur pouvoir. « Si la paix est rompue, » ajouta-t-il, « ce ne sera pas par les Iroquois, mais par les Européens, qui ont l'esprit mal fait, qui font la guerre pour des bagatelles, tandis que les Iroquois ne la font qu'après y avoir été forcés par des hostilités. Pour prévenir le retour des maux causés par la guerre, il exhorte les Français, comme il a déjà exhorté les Anglais, à maintenir la paix générale, conclue par les soins de M. de Caïlières. Il a aussi exhorté ses compatriotes à garder la paix, quand même les Français et les Anglais consentiraient à recommencer la guerre. Cependant, les Abenaquis ont déjà levé la hache contre les Anglais. »

M. de Yaudreuil répondit qu'il souhaitait la paix ; qu'il ne porterait point la guerre du côté d'Albany, pour ne pas s'exposer à frapper sur les Iroquois ; mais qu'il n'épargnerait pas les Anglais du côté de Boston^ parce qu'ils avaient attaqué les Abenaquis.

L'été précédent, M. de Yaudreuil avait formé un parti, auquel il avait joint quelques français, sous la conduite du sieur de Beaubassin, lieutenant, et il l'avait envoyé contre la Nouvelle-Angleterre. Ce parti ravagea quinze lieues de côte, tuant environ trois cents personnes. Cette expédition avait été proposée à M. de Caïlières, qui n'avait pas voulu y consentir ; il voulait adopter le plan proposé par les colons anglais, de laisser les souverains vider leurs querelles en Europe, et de conserver la neutralité en Amérique.

Téganissorens avait voulu faire allusion à cette expédition, qu'il condamnait comme propre à créer de nouvelles difficultés.

Les vues du ministre se trouvèrent conformes à celle de Téganissorens. Pontchartrain, dans son rapport sur la dépêche de Yaudreuil, ajoute les remarques suivantes :

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(( Il est regrettable que cette expédition ait eu lieu. M. de Callières, à qui elle fut proposée, n'y voulut pas consentir, ni moi non plus. Je sais que les Anglais souhaitent la paix, parce que la guerre est contre les intérêts de toutes les colonies ; les Français ont toujours commencé les hostilités au Canada.

« Il est à craindre que les Anglais, attaqués dernièrement par les Français et les Abenaquis, n'emploient tous les moyens possibles pour engager les Iroquois à rompre la paix avec nous.

« Ces messieurs disent qu'ils ont organisé cette expédition pour empêcher les Abenaquis de faire une alliance avec les Anglais, et les rendre ennemis irréconciliables. Ce serait bien, si les Abenaquis pouvaient faire la guerre aux Anglais sans que ces derniers pussent nous soupçonner de nous en mêler. »

Après l'expédition du sieur de Beaubassin, les Anglais, désespérant, de gagner les Abenaquis, entrèrent dans leur pays et massacrèrent tous ceux qu'ils purent surprendre ; les chefs sauvages demandèrent du secours à M. de Yaudreuil. Celui-ci, dans l'hiver de 1703-1704, leur envoya deux cent cinquante hommes, sous Hertel de Rouville, lieutenant réformé, qui, à la tête de quatre de ses frères, remplaçait dignement son père, trop âgé pour prendre part à une semblable expédition. Ce parti remonta le lac Champlain, et, par la rivière aux Français (1), passa à la rivière Connecticut, qu'il suivit sur la glace jusqu'à Deerlield, établissement le plus voisin du Canada sur cette rivière. Deertield était défendu par quelques fortifications irrégulières et quelques redoutes, que la neige couvrait; une vingtaine de soldats y avaient été envoyés par le gouverneur Dudley, pour aider les habitants à se défendre. Rouville approcha de la place pendant la nuit du vingt-neuf février, sans qu'on soupçonnât sa présence. Des patrouilles avaient parcouru les rues pendant la nuit, mais s'étaient endormies sur le matin. Deux heures avant le jour, comme ils n'entendaient plus de bruit, les français et leurs alliés sauvages escaladèrent les murs, pénétrèrent dans le village, et surprirent les habitants dans leur sommeil. Il n'y eut point de résistance ; la place fut emportée, quarante-sept personnes furent tuées, on prit un grand nombre de prisonniers, et le village fut réduit en cendres. Peu après le lever du soleil, Rouville avait déjà repris le chemin du Canada, emmenant cent douze prisonniers. Plusieurs partis, envoyés des villages voisins, se mirent à leur poursuite, mais sans aucun succès. Dans cette expédition,

(1) Onion River.

Rouville ne perdit que trois français et quelques sauvages ; mais il fut blessé lui-même. Le retour dura vingt-cinq jours, pendant lesquels ils n'eurent d'autres vivres que ceux que fournissait la chasse. «A leur arrivée au Canada,» dit un historien du Yermont (1). «les captifs furent traités avec humanité et avec bonté par les Français, et surtout par le gouverneur, M. de Yaudreuil ; mais ils se plaignirent beaucoup de l'intolérance, de la bigoterie et de la duplicité des prêtres.»

Dans l'île de Terreneuve, M. de Subercase, qui avait remplacé Brouillan à Plaisance, n'était pas homme à laisser les Anglais tranquilles. Il envoyait fréquemment des partis pour les inquiéter. L'un d'entre eux, composé de quatre soldats et. d'une cinquantaine de volontaires, attaqua, sous les ordres du sieur Amariton, lieutenant d'infanterie, le fort du Forillon, et l'emporta en présence de trois cents anglais, qui étaient dans le port ; il prit aussi cinq habitations et quelques petits bâtiments.

Charlevoix rapporte qu'un sieur Graydon fut chargé de réparer les échecs que l'Angleterre avait reçus à Terreneuve, et de s'emparer de Plaisance. Selon lui, arrivé devant Plaisance, avec son escadre et les milices qu'il avait réunies, il trouva les Français si bien préparés à le recevoir, qu'il se retira, sans même avoir osé l'attaquer.

Les Historiens de la Nouvelle-Angleterre ne mentionnent pas cette expédition; mais, en 1704, le colonel Benjamin Church, renommé pour ses campagnes, reçut, du gouverneur Dudley (2), l'ordre de préparer une expédition, destinée à venger la destruction de Deerfîeld» Church était le meilleur officier du Massachusets ; né dans le pays, il avait, dès sa jeunesse, été employé dans les guerres contre les tribus abenaquises et contre les français de l'Acadie. Après avoir visité diverses places sur la côte, il se rendit vers Port-Royal, où il tint un grand conseil avec les officiers de sa flotte. Tous décidèrent qu'ils étaient trop faibles pour emporter une place aussi bien défendue ; ils revinrent sans l'avoir attaquée, et rentrèrent dans la baie de Casco, où tous les hommes qui l'avaient

(1) "Williams' SRst. of Vermont. Le grand-père de l'historien, ministre de Deer» field, était, avec toute sa famille, parmi les captifs. La plupart des prisonniers furent rachetés des sauvages par les missionnaires, à l'humanité desquels d'autres prisonniers rendirent le plus beau témoignage. Plusieurs des filles furent placées au couvent des Ursulines, aux Trois-Rivières et à Québec. Une fille du Rév. Williams, Eunice, s'étant fait catholique, épousa un iroquois chrétien, et resta au saut Saint- Louis.

(2) Joseph Dudley fut nommé par la reine Anne gouverneur du Massachusets et du Nouveau-Hampshire.

suivi dans cette inutile expédition eurent la permission de retourner à leurs familles.

Cependant, une partie des Hurons était passée de Miehillimakinac au Détroit, sous la conduite d'un chef, que les Français nommaient Quarante-sous. Cet homme paraissait pencher en faveur des Anglais ; aussi, LaMotte-Cadillac se défiait de toutes ses démarches. En même temps que les Hurons, des Outaouais avaient aussi été attirés au Détroit et s'étaient formés en village dans les environs. De ce point, ils prétendaient continuer la guerre contre les Iroquois. Malgré la paix qui venait d'être conclue, ils allèrent même en attaquer une bande sous le canon de Cataracoui et en tuèrent plusieurs. Cette hostilité, commise près d'un fort français, excita de la défiance parmi les Tsonnontouans et les Onnontagués. Aussi, Peter Schuyler, gouverneur d'Albany, mit tout en œuvre pour engager les cantons à rompre avec les Français ; il essaya même d'engager les Iroquois chrétiens à aller demeurer près de Schenectady. Il aurait réussi à en entraîner un petit nombre, si des Abenaquis, qui se trouvaient à Montréal, ne leur eussent fait des représentations sur leur conduite, indigne de chrétiens et dangereuse pour eux-mêmes.

Joncaire et le père LeYaillant, qui étaient à Tsonnontouan, avaient réussi à calmer les esprits, en dépit des moyens employés pour les soulever. Les Miamis, alliés des Français, de leur côté, venaient d'attaquer les Iroquois ; aussi, on comprit, mieux qu'on ne l'avait encore fait, pourquoi le chevalier de Callières avait tant souhaité d'avoir auprès des cantons des personnes capables d'obtenir leur estime. Par bonheur, les Iroquois vérifièrent la déclaration faite par Téganissorens, que, s'ils déposaient une fois les armes, il leur faudrait de graves raisons pour les reprendre."

Le gouverneur d'Albany avait convoqué une assemblée générale de la nation à Albany ; il voulait les engager à chasser les missionnaires, à s'opposer aux attaques des Abenaquis contre la Nouvelle-Angleterre, à donner passage sur leurs terres aux nations de l'ouest, qui voudraient aller traiter dans les colonies anglaises. En apprenant la trahison des Outaouais à Cataracoui, l'assemblée fut remise à un autre temps, et les Tsonnontouans, qui seuls avaient à se plaindre, députèrent Joncaire et le père Le Taillant pour porter à M. de Yaudreuil leurs plaintes contre cette infraction au traité de paix.

M. de Yaudreuil promit aux Tsonnontouans de leur faire rendre satisfaction par les Outaouais, et il leur tint parole.

Dans le même temps, il leur fit suggérer qu'il serait bien aise qu'ils assistassent à l'assemblée qui devait se tenir à Orange, pour s'opposer aux manœuvres du sieur Schuyler contre les Français. D'avance, il savait que les Onnonlagués le soutiendraient, car il avait député à ce canton le baron de Longueuil, frère de Maricourt, qui était mort depuis peu. Or, tous les enfants de Charles LeMoyne étaient regardés chez les Onnontagués comme des frères et des protecteurs, et leurs avis y étaient toujours favorablement reçus. L'assemblée eut lieu ; malgré l'opposition du gouverneur d'Albany, les trois français y assistèrent, et agirent si habilement que le conseil se sépara sans adopter les propositions.

Schuyler essaya de réparer cet échec; ayant rencontré, après l'assemblée, quelques iroquois du saut Saint-Louis, il leur reprocha de se séparer de leur nation, leur offrit des terres dans son gouvernement, et leur donna, à cet effet, un collier pour leur village, et deux autres pour ceux de la Montagne et du Saut-au-Récollet, par lesquels il les engageait à lier un commerce réglé avec les Anglais, et à ne jamais les attaquer.

Portés dans les trois bourgades, ces colliers fui ent acceptés par les jeunes gens, mais bientôt après, sur les représentations de M. de Ramezay, gouverneur de Montréal, ils furent renvoyés par les chefs et les anciens.

Quelques familles abenaquises trouvèrent leur village trop rapproché de Boston ; elles ne pouvaient obtenir de secours des Français et elles ne pouvaient en demander aux Anglais. Le gouverneur général, à qui elles s'adressèrent, leur communiqua un projet qu'il avait formé, peu après la mort de M. de Callières ; il leur proposa de venir demeurer au centre de la colonie, près des Trois-Rivières, sur la rivière de Békancour, où, depuis quelques années, d'autres familles s'étaient arrêtées.

Le dessein du gouverneur était d'opposer une digue aux Iroquois, en cas que les cantons se laissassent persuader par les Anglais de recommencer la guerre.

Pour le moment, les Iroquois ne voulaient point rompre la neutralité qu'ils avaient promis de garder, et dont ils comprenaient l'avantage, depuis qu'ils n'étaient plus exposés. Cependant, les Tsonnontouans tenaient toujours à se porter comme médiateurs entre les Français et les Anglais. Informé de cette prétention, le ministre écrivit à M. de Vaudreuil de ménager une neutralité pour l'Amérique, si la guerre devait entraîner des dépenses considérables pour le roi, mais qu'il n'était pas convenable que pour l'obtenir on eût recours directement à la

BU CANADA

médiation des Iroquois ; et qu'on pouvait se servir, à cette fin, des missionnaires, qui pourraient faire connaître aux cantons les dispositions pacifiques des Français.

Tontes ces négociations furent inutiles, comme on l'avait prévu ; toutefois, elles servirent à convaincre les sauvages que ce n'étaient pas les Français qui demandaient la guerre. Ils le comprirent mieux encore par ce qui arriva aux Outaouais, qui avaient attaqué les Iroquois près de Cataracoui. Le chef de ce parti, en retournant à Michillimakinae avec ses prisonniers, s'arrêta près du Détroit, voulut engager ses compatriotes, qui étaient en ce lieu, à se déclarer pour lui, et fît passer ses prisonniers près du fort. Tonti, qui commandait en l'absence du sieur de LaMotte- Cadillac, ordonna à Yincennes d'enlever les prisonniers. A la tête de vingt soldats, il tomba sur les Outaouais, qui étaient soutenus par une trentaine de leurs compatriotes du Détroit, et les attaqua si vigoureusement qu'il les mit en fuite et leur arracha les prisonniers, qui furent remis aux Tsonnontouans. Cette action de vigueur satisfit les Iroquois, et arrêta les menées de ceux des sauvages alliés qui auraient voulu embrouiller de nouveau les affaires.

Un habile navigateur, nommé LaGrange, qui avait fait la campagne de la baie d'Hudson sous d'Iberville, s'ennuyant du repo^ÉÙ il était réduit, proposa au gouverneur général et à FinteWant de fréter deux barques pour une expédition contre un port de Terreneuve ; il voulait venger l'injure faite au nom français par un forban anglais, qui avait attaqué des navires pêcheurs à Percé, et brûlé le village et l'église de ce lieu. Il engagea une centaine de jeunes canadiens, obtint une lettre de marque, et se dirigea sur Bonavisla, où étaient arrivés quelques navires de guerre qu'il se proposait de surprendre. Pour n'être point découvert, lorsqu'il arriva à douze lieues de ce poste, il laissa ses marques, et continua sa route sur deux charrois ; entrant de nuit dans le port, il absrde une frégate de vingtquatre pièces de canon, déjà chargée de morues, s'en rend le maître, brûle deux flûtes de deux à trois cents tonneaux chacune, coule à fond une autre petite frégate, et se retire avec sa prise et un grand nombre de prisonniers.

Dans le fort de Bonavista étaient six cents anglais, qui, le lendemain matin, étaient prêts à attaquer l'ennemi ; mais il était trop tard. LaGrange et ses braves étaient déjà en route pour Québec, où ils arrivèrent au bout de quelques jours.

M. de Brouillan, qui mourut dans l'hiver, fut remplacé par M. de Subercase, qui essaya de venger sur les anglais de

Terreneuve le mal que ceux de la Nouvelle-Angleterre avaient essayé de causer aux Acadiens. Cet officier voulait chasser les Anglais de Terreneuve, et couronner ainsi l'entreprise dans laquelle dlberville et Bonaventure avaient en partie réussi peu d'années auparavant.

La cour avait approuvé ce projet, et M. de L'Épinay eut ordre de prendre des canadiens à Québec, et de les transporter à Plaisance sur le Wesp, vaisseau du roi. M. de Beaucourt commandant de ce petit corps, joignit M. de Subercase, qui partit le quinze janvier 1705, à la tête de quatre cent cinquante hommes, gens vigoureux et accoutumés à marcher à la raquette ; chaque homme portait des provisions pour vingt jours, ses armes et sa couverture.

Avant d'arriver, ils eurent à traverser à gué quatre rivières couvertes de glaces flottantes. Une neige abondante arrêta le parti deux jours, et enfin, le vingt-six, il arriva à Rebou, au milieu des habitations anglaises. L'arrivée de ce détachement, composé d'hommes tous vêtus à la sauvage, inspira une telle frayeur, que personne ne songea à se défendre. Après un repos de deux jours, au milieu de l'abondance qu'ils trouvèrent en ce lieu, ils se portèrent sur le Petit-Havre, dont ils s'emparèrent facilement. Comme ils étaient dans le voisinage de Saint-Jean, de Subercase voulut essayer de prendre l«'and fort qui défendait la ville. Les ennemis s'étaient préparés à recevoir chaudement les Français ; les canons de la place firent un feu si vif, que les assaillants, qui n'avaient que leurs fusils et de la poudre mouillée, furent obligés de renoncer à l'attaque, après avoir perdu quinze hommes tués ou blessés.

Ils quittèrent les environs de Saint-Jean le cinq mars, et continuèrent de suivre la côte jusqu'au Forillon, dont ils s'emparèrent. M. de Subercase s'arrêta en ce lieu avec une partie de ses soldats, et les canadiens sous le sieur de Montigny, et les sauvages sous Nesca(mbiouit, furent détachés pour continuer la campagne vers Bonavista et Carbonnière. Ils brûlèrent toutes les habitations de la côte, et firent un nombre considérable de prisonniers. Montigny et Nescambiouit se distinguèrent dans cette campagne, qui causa beaucoup de dommage au commerce des Anglais, sans apporter de profit aux Français.

L'année 1705 fut malheureuse pour le Canada; la Seine, vaisseau du roi, commandée par le chevalier de Maupeoux, et partie de La Rochelle pour convoyer à Québec plusieurs navires marchands, portait une cargaison précieuse, évaluée

à près d'un million de livres (1). Parmi les passagers étaient l'évêque de Québec et quelques religieux. Mgr. de Saint- Valier, qui était en France depuis l'année 1700, avait enfin obtenu du roi la permission de rentrer dans son diocèse. Le vingt-six juillet 1705, le convoi rencontra une petite flotte anglaise, qui les serra de si près, que les navires marchands déployèrent toutes leurs voiles pour échapper au danger. La Seine demeura seule ; comme elle était sous le vent, elle eut à combattre avec beaucoup de désavantage. Le pont était embarrassé d'une quantité de bagage, ce qui empêcha les français de se servir de plusieurs canons. En peu d'heures, malgré la courageuse défense de M. de Maupeoux, les Anglais, à l'abordage, se rendirent maîtres de ce gros vaisseau, qui portait presque toutes les richesses du Canada.

Mgr. de Québec fut conduit en Angleterre, où il fut fort bien traité. Cependant, on l'y retint prisonnier pendant cinq ans. La reine Anne désirait obtenir la délivrance du baron de Méan, prévôt du chapitre de Liège, que Louis XIV avait fait enlever, et qu'il retenait prisonnier. Elle fit déclarer au roi de France, qu'elle garderait à Londres l'évêque de Québec, aussi longtemps que le doyen de Liège serait retenu prisonnier. Les négociations et les retards prolongèrent la captivité de M. de Méan en France, et celle de l'évêque de Québec à Londres.

Au Canada, on passa l'hiver sans connaître le sort de la Seine, car les capitaines des navires marchands étaient honteux de l'avoir abandonnée ; la colonie avait grandement perdu par ce malheur. Cependant, cette perte fut d'un grand avantage pour le pays, où l'on avait négligé la culture du lin;, comme on se trouvait sans toiles, par la perte de celles que lai Seine apportait, on commença à semer du chanvre et du lin, dans l'espérance de réparer les pertes que l'on avait faites. Madame de Repentigny s'occupa particulièrement de trouver, parmi les plantes du pays, les moyens de venir au secours des pauvres. M. Raudot annonçait qu'elle avait fait de la toile avec l'ortie, l'écorce de bois blanc ; que le cotonnier lui avait fourni d'excellente filasse.

Dans une lettre commune écrite la même année, MM. de Vaudreuil, de Beauharnois (2) et Raudot, lui rendaient un témoignage tout à fait honorable.

« Le public retire un avantage de la manufacture de madame de Repentigny, qui fait, avec les écorces d'arbres, de grosses

(1) Histoire de l'Hôtel- Dieu de Québec.

(2) François do Beauharnois de la Chaussée-Beaumont.

couvertures, de grosse toile de fil d'ortie, et une espèce de gros droguet avec la laine des moutons de ce pays, ce qui est d'un grand secours pour les pauvres habitants. »

En 1705, M. de Yaudreuil fut solennellement installé comme gouverneur ; plusieurs accidents avaient retardé l'arrivée de sa commission à Québec. Cette cérémonie se fit avec pompe ; trois intendants y assistaient : M. de Beauharnois, qui était rappelé en France et nommé intendant général de la marine, et messieurs Baudot, père et fils, arrivés au mois de septembre de cette année pour exercer conjointement la charge d'intendant. Le père, ancien conseiller de la cour des aides, s'occupait de la justice et de la police, tandis que le fils, qui n'avait pas encore vingt-cinq ans, réglait les affaires de finance.

Avant son départ, M. de Beauharnois eut la douleur de voir détruire le séminaire de Québec par un incendie. Bepuis quatre ans on travaillait à le relever ; on achevait l'intérieur lorsque, par la négligence d'un ouvrier qui fumait, le feu s'alluma dans une chambre où travaillaient les menuisiers, et s'étendit bientôt dans toutes les parties de la maison (1).

Mgr, de Laval, alors âgé de 82 ans, vit se consumer en quelques heures le fruit de grands sacrifices, et sa propre demeure ; il se retira au collège des jésuites.

Yers 1705, furent entamées bien des négociations entre le marquis de Yaudreuil et M. Budley, gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre, au sujet de l'échange des prisonniers. Un des fils de ce des nier et le sieur Levingston passèrent quelque temps à Québec, sous le prétexte de négocier ; mais les Anglais paraissaient principalement vouloir gagner du temps, car ils souffraient beaucoup des attaques des Abenaquis (2).

Un projet de traité fut dressé ; M. de Yaudreuil, avant de l'accepter, voulut s'assurer que les prisonniers détenus à Boston seraient tous rendus à la liberté. M de Courtemanche (3) fut envoyé à Boston pour présenter les conditions de l'échange des prisonniers; mais, soit mauvaise volonté de la part du sieur Dudîey, soit absence de pouvoirs suffisants, le projet s'évapora èn fumée. M. Dudley déclara qu'il ne pouvait rien conclure sans le consentement des autres gouverneurs anglais. S'apercevant alors, un peu tard, qu'on voulait le jouer (4), M, de Yaudreuil fit recommencer les hostilités contre la Nouvelle-

(1) Histoire de V Hôtel-Dieu de Québec.

(2) Manuscrits du ministère de la marine.

(3) LeGardeur de Courtemanche.

(4) Lettre de M. de Yaudreuil, du 28 avril 1706.

Angleterre, dans l'espérance que les habitants des environs de Boston, qui pottaient tout le poids de la guerre, forceraient le sieur Dudley à consentir à un accommodement.

Par ménagement pour les Iroquois, M. de Vaudreuil gardait des mesures avec la Nouvelle-York ; ces sauvages ne s'étaient pas encore réconciliés avec les Outaouais, car ils exigeaient u«e réparation pour ceux qui avaient été tués près de Cataracoui, et on craignait qu'ils n'eussent la tentation de reprendre les armes, ce à quoi le gouverneur d'Orange ne cessait de les engager.

De leur côté, lesOutaouais ne voulaient plus entendre parler de paix avec les Iroquois ; leur jeunesse demandait chaque jour la guerre. M. de Vaudreuil, dans l'embarras où le mettait la crainte d'une nouvelle guerre, envoya à Michillimakinac le frère de Louvigny, et cet officier, bien qu'avec beaucoup de peine, réussit à les persuader de ne pius songer à la guerre. ïl obtint d'eux quelques prisonniers iroquois, les conduisit luimême à Montréal, où il les présenta à M. de Vaudreuil, en lui disant que les chefs des Outaouais le suivaient.

Le gouverneur fit avertir les Iroquois devenir chercher leurs prisonniers ; plusieurs chefs se rendirent à l'invitation, et y demeurèrent près de deux semaines, sans que les outaouais se montrassent.

Les iroquois étaient sur le point de partir pour leur pays, lorsque M. de Vincennes arriva de Michillimakinac. Il avertit le gouverneur que les outaouais étaient près de l'île de Montréal, mais qu'ils n'osaient se rendre à la ville sans sa permission. M, de Vaudreuil le renvoya avec l'ordre de les conduire lui-même. Les outaouais se présentèrent humblement devant le gouverneur, et s'excusèrent sur la faute qu'ils avaient commise en frappant les Iroquois sur son terrain. Cependant ce ne fut que l'année suivante qu'ils se décidèrent à la demande du père Marest et de M. de Martigny ; ils consentirent à remettre les captifs, qui devaient être envoyés à Montréal pour être donnés aux Iroquois, et, par là. maintenir la paix entre les deux nations. Par l'ascendant qu'ils avaient sur l'esprit des Outaouais, ces deux hommes les obligèrent de remplir leurs engagements envers les Iroquois.

A peine cette affaire était-elle terminée, qu'une autre, beaucoup plus fâcheuse, faillit allumer la guerre parmi ces tribus inquiètes de l'ouest, que les Français désiraient retenir dans leur alliance. Les Outaouais se plaignirent à LaMotte-Cadillac, commandant au Détroit, que les Miamis avaient tué plusieurs guerriers de leur nation, et ne voulaient point offrir de répara-

tions pour ces meurtres. Cet officier répondit qu'après s'être informé des circonstances de ces meurtres, il rendrait justice à ceux qui se plaignaient.

Quelques jours après, il partait pour Québec, sans leur avoir rendu justice, en leur disant qu'ils n'avaient rien à craindre tant que sa femme demeurerait au Détroit; mais que, si elle en partait, il ne répondait point de ce qui arriverait.

Au bout de deux mois, madame de LaMotte s'embarqua pour aller rejoindre son mari, à Québec. Ce départ, rattaché aux dernières paroles du commandant, causa de l'inquiétude aux Outaouais. Le sieur de Tonti, qui avait commandé en l'absence de LaMotte Cadillac, fut remplacé par un sousofficier, nommé Bourgmont. Cet homme, ne connaissant pas les sauvages, répondit assez rudement aux explications que lui demandèrent les Outaouais ; et, lorsqu'il apprit que ceux-ci exprimaient la crainte qu'on ne cherchât à les surprendre, il les assembla, et après avoir essayé de les rassurer, il leur proposa de s'unir avec les Miamis, les Iroquois et les ïïurons, pour aller en guerre contre les Sioux. Une telle proposition redoubla les inquiétudes des Outaouais; les Miamis étaient considérés comme des ennemis, parce qu'ils n'avaient pas encore offert de réparation, pour les meurtres commis par leurs compatriotes ; le chef des Hurons était un fourbe insigne qui lâchait d'affaiblir les nations en les trompant. Pendant la marche, les Iroquois se joindraient aux autres pour tomber sur les Outaouais, et les exterminer.

Sur des esprits effrayés, et naturellement soupçonneux, les moindres rumeurs, les conjectures les plus hasardées, laissent souvent une impression, que le bon sens ne peut effacer ; dans toute autre circonstance, les Outaouais n'auraient fait aucune attention aux nombreux contes qui passaient de cabane en cabane ; mais ils se laissèrent circonvenir par ces bruits, et résolurent de prévenir les Miamis. Poussés par un chef, nommé le Pesant, ils refusèrent de suivre 1 s avis des anciens, qui leur conseillaient de s'expliquer avec les Français, avant de se lancer dans une échauffourée. « N'avaient-ils pas raison de se défier de Bourgmont? Tonti ne leur avait-il pas dit, avant son départ, que la terre était bouleversée, puisqu'on mettait un simple soldat à la place d'un capitaine, pour commander au Détroit?» Voilà ce que répétaient les instigateurs du désordre. La résolution fut prise d'attaquer les Miamis à la première occasion, mais de paraître s'occuper des préparatifs de guerre contre les Sioux.

Quand l'expédition fut prête à partir, les chefs des Outaouais allèrent demander à Bourgmont s'il avait reçu des nouvelles de Montréal. 11 ne parut pas même comprendre leur question; ce qui les indisposa beaucoup. Au même moment, un d'entre eux étant sorti, fut mordu à la jambe par un chien, qu'il frappa pour lui faire lâcher prise. C'était le chien de Bourgmont, qui, aux cris de l'animal, se précipita dans la cour, et battit si rudement le sauvage, que celui-ci en mourut quelques temps après. L'indignation des. Outaouais fut portée à son comble par cet acte d3 brutalité; ils partirent le lendemain, ne respirant que la vengeance, et convaincus qu'ils devaient mettre leur projet à exécution, s'ils voulaient eux-mêmes échapper à la mort.

Les chefs seuls connaissaient le secret ; tous les autres croyaient marcher contre les Sioux ; ma;s à peine eurent-ils gagné îa forêt qu'on les en informa ; on leur recommanda de ne faire tort ni aux Français, ni aux Hurons. Ils se rapprochèrent secrètement du Détroit et ayant rencontré six miamis, ils les attaquèrent, et en tuèrent cinq ; le sixième se précipita vers le fort, en poussant un cri de mort.

A ces cris, les Miamis, dont le village était tout voisin et qui se préparaient à partir, se réfugièrent dans le fort, et, comme on aperçut les Outaouais qui les poursuivaient, le commandant fit tirer sur eux, et en tua plusieurs. Dans la mêlée qui suivit, le père Constantin (1), récollet, aumônier du fort, fut tué au moment où il rentrait dans le fort, pour demander à Bourgmont de faire cesser le feu ; un soldat français, qui revenait du village des Hurons, périt de la même manière. Trente outaouais furent tués; soit par le canon des Français, soit par la fusillade des Miamis et des Hurons. Les deux partis paraissaient fort animés, et il était à craindre que cette échauffourée n'entraînât de graves conséquences; mais, dans le temps où la fureur des combattants paraissait à son comble, les Outaouais s'arrêtèrent tout-à-coup, et rentrèrent dans leur village; les Miamis et les Hurons en firent autant, et le calme se rétablit.

M. de Yaudreuil fut embarrassé quand il reçut cette nouvelle, car les Outaouais étaient d'anciens alliés ; ils s'étaient laissés entraîner par un mouvement de surprise. Pour accroître l'embarras dans lequel il se trouvait, vers le même temps, des députés des cantons iroquois vinrent demander qu'on leur abandonnât cette nation perfide, qu'ils avaient résolu d'attaquer.

(1) Nicolas-Benoit Constantin, récollet, fut tué le 5 juin 1706.

LaMotte-Cadillac venait de partir pour lé Détroit, avec sa famille et un grand convoi d'hommes et de munitions, lorsque la députation iroquoise se présenta à M. de Yaudreuil, qui ne put se concerter avec lui dans une conjoncture si difficile. Il prit cependant le parti le plus sage ; il parla d'un ton ferme aux Iroquois, leur déclara qu'il ne leur permettrait pas de faire la guerre aux Outaouais sans son consentement ; il ne voulait point les pousser au désespoir (1).

Bientôt arriva, de leur part, un envoyé, qui déclara que tous les Outaouais du Détroit s'étaient retirés à Michillimakinac, chez leurs frères, qui se montraient prêts à les défendre si on leur déclarait la guerre.

Sans se montrer facile, M. de Yaudreuil ne le rebuta cependant point ; il lui déclara que ce n'était pas avec des castors et des'colliers de porcelaine qu'on essuyait le sang d'un missionnaire français, mais qu'il leur fallait donner des marques d'une soumission entière et d'un sincère repentirde leur faute. 11 manda à M. de LaMotte Cadillac d'être sur ses gardes et de ne rien entreprendre jusqu'à ce que la position se fût bien dessinée, d'autant plus qu'il fallait connaître lé succès du voyage de Joncaire, qui venait d'être député vers les cantons iroquois. Lorsque cet avis arriva au Détroit, l'imprudence de LaMotte-Cadillac avait déjà failli tout perdre. Dans la route, il avait appris les troubles qui étaient arrivés dans son poste ; chemin faisant, il prit une escorte de cent vingt tsonnontouans ; il invita aussi les autres cantons à lui envoyer de leurs guerriers au Détroit, pour qu'ils vissent le traitement qu'il allait faire à leurs anciens ennemis.

Arrivé dans son poste, if reconnut qu'il ne pouvait aller attaquer les Outaouais, qui s'étaient réfugiés au milieu de leurs compatriotes, à Michillimakinac. Il se contenta d'engager leurs chefs à venir le trouver. Alarmés de la présence des Iroquois, ils répondirent qu'ils n'avaient point d'affaire au Détroit; mais qu'ils iraient rendre compte de leur conduite à Ononthio. LaMotte-Cadillac fut forcé de remettre à un autre temps ses projets de vengeance ; il demeura tranquille dans son fort, et réussit à congédier les Iroquois.

Les chefs des Outaouais arrivèrent au mois de juin 1707 à Montréal, où ils rencontrèrent M. de Yaudreuil. Jean LeBlanc, chef dé cette nation, était chargé de la défendre. « Si les Outaouais étaient partis pour la guerre contre les Sioux,» dit-il?

(1) Lettre de M. de Vaudretiil à M. de Pontchartrain.

«les Miamis auraient égorgé leurs vieillards, leurs femmes et leurs enfants. Bourgmont avait refusé d'écouter leurs excuses, et les avait rebutés. En tirant sur les Outaouais, cet officier a causé la mort du père Constantin et du soldat français.. . Que viens-je faire ici? J'y viens apporter ma tête; j'y viens te présenter des esclaves pour ressusciter les morts ; j'y viens t'assurer du respect de tes enfants. Cependant, tu ne seras point content qu'on ne t'ait livré le Pesant; c'est le seul coupable, mais il ne nous est pas possible de te le remettre, sans soulever les nations voisines dont il est l'allié. »

M. de Yaudreuil répondit qu'il voulait avoir le Pesant, et qu'il l'aurait; que les Outaouais avaient commis une grande faute aux yeux de toutes les nations, et qu'ils devaient la réparer publiquement, au Détroit même, où ils avaient manqué à leur devoir ; et que M. de LaMolte allait être chargé de leur communiquer ses paroles.

Sans accepter leur collier, Yaudreuil les renvoya avec cette réponse, et les fit accompagner à leur retour par M. de Saint- Rémi, qui portait ses instructions au commandant du Détroit. LaMolte-Cadillac leur ordonna de lui amener le Pesant, mais sur un ton qui leur fit comprendre qu'on lui pardonnerait. Bientôt après, le Pesant arrivait au Détroit. Il fut d'abord mis aux fers ; mais, après que tous les chefs de sa nation se furent jetés aux genoux du commandant et lui eurent demandé la grâce de leur compatriote, elle fut accordée immédiatement. Dis lors, ceux qui connaissaient bien les sauvages prédirent que cette facilité à pardonner enlrainerait de plus fâcheuses conséquences que celles qu'on pouvait appréhender de sa sévérité. M. de Yaudreuil avait conseillé de l'abandonner à la justice des siens> ce qui lui aurait ôté son influence parmi eux, s'il n'avait été sacrifié à ses ennemis. Ce parti, qui avait le moins d'inconvénients, avait été conseillé à M. de LaMotte- Cadiilac, auquel cependant M. de Yaudreuil avait laissé la liberté de l'adopter ou de le rejeter.

Pendant tous ces démêlés, les Iroquois s'étaient tenus fort tranquilles ; de leur côté, les alliés des Français avaient soigneusement évité de faire des courses du côté de la Nouvelle- York. D'ailleurs le parti hollandais, qui était alors le plus fort dans cette colonie, montrait de bien meilleures dispositions envers les Français que le parti opposé, principalement dévoué aux intérêts des Anglais. Mais, dans la Nouvelle-Angleterre, qui avait refusé d'accepter la neutralité, on regrettait maintenant cette faute, car les Abenaquis ne donnaient aucun repos

à ces provinces. Les plaintes des habitants, qui ne pouvaient cultiver leurs terres, ou qui les voyaient ravager tous les jours, engagèrent les autorités à chasser les Français de l'Acadie.

Les préparatifs pour cette attaque se firent, avec secret et diligence, au mois de mai 1707 ; deux régiments s'embarquèrent à Nanlasket sur vingt-trois vaisseaux de transport, pourvus de baleinières pour le débarquement ; ils étaient convoyés par le Deptfort, vaisseau de la marine royale, et par le brigantin de la province (1).

Le quinze juin, les vingt-cinq bâtiments anglais parurent à l'entrée du bassin de Port-Royal, Le lendemain, la flotte débarqua deux mille hommes. Personne ne s'attendait à pareille visite, et M. de Subercase fut grandement surpris ; cependant il donna des ordres pour arrêter l'ennemi dans la foret ; tandis qu'on fermait les brèches du fort, qui éiaient nombreuses, les habitants, avertis, arrivèrent au secours de la garnison.

Dans la nuit du dix au onze, les Anglais, qui avaient réussi à s'approcher du fort après plusieurs escarmouches, ouvraient la tranchée ; Subercase fit attaquer quatre cents anglais qui s'avançaient pour enlever les bestiaux. Saint-Castin, avec ses sauvages et quelques habitants, les chargea si vigoureusement qu'il les repoussa dans leur camp, après les avoir mis en désordre.

Pendant la nuit, du seize, les Anglais, croyant les brèches plus considérables qu'elles n'étaient et s'imaginant que la garnison é'ait disposée à se révolter, comme le leur avaient dit quelques déserteurs, tentèrent d'escalader les remparts ; mais on les reçut si chaudement qu'ils durent abandonner leur projet et se retirer promptement. Comme ils voyaient M. de Subercase fort assuré et faisant bonne contenance, ils s'imaginèrent que les Français avaient creusé une mine, à laquelle le feu devait être mis au moment où ils monteraient à l'escalade. N'osant plus approcher de la place, ils rentrèrent dans leur premier camp, et, le dix- sept, s'embarquèrent dès que la marée le leur permit. Plus de quatre-vingts des leurs avaient été tués dans les différents combats qui s'étaient livrés. Au reste, Port -Royal dut principalement sa délivrance à soixante canadiens, qui y étaient arrivés quelques heures seulement avant la flotte anglaise. Car les habitants du lieu, qui, depuis trois ans, n'avaient reçu presque aucun secours de France,

(1) Holmes' American Annals, vol. II.

n'étaient guères disposés à se battre contre leurs voisins de la Nouvelle-Angleterre, avec qui plusieurs d'entre eux entretenaient un commerce assez actif. Les Anglais avaient brûlé toutes les habitations, et enlevé les bestiaux, dont une partie cependant fut reprise : de sorte que les pauvres Acadiens de Port Royal furent réduits à une profonde misère, sans pouvoir espérer de secours de la mère patrie.

S'il faut en croire la lettre que M. de Subercase adressa en cette occasion au ministre, la situation des sauvages, alliés des Français, n'était pas meilleure ; les Micmacs étaient réduits à la nudité et à la faim ; il ajoutait que les Abenaquis et les Malécites n'auraient pas été mieux, si, par l'entremise des Mahingans, ils n'eussent fait le commerce avec les Anglais, qui payaient bien le castor et donnaient les marchandises à très-bas prix. Ainsi les plus fidèles alliés de la France, qui exposaient tous les jours leur vie pour ses intérêts, étaient obligés de s'adresser à leurs ennemis pour obtenir les choses nécessaires à la vie ; ce qui les retenait alliés à la France, c'était la religion, seule, à laquelle ils étaient sincèrement attachés.

Les dissensions qui avaient éclaté entre les chefs de la flotte anglaise, avaient puissamment contribué aux mauvais succès de l'expédition contre Port-Royal. Arrivé à Casco-bay, March apprit qu'à Boston l'on avait déjà commencé à célébrer par des réjouissances la prise de Port-Royal. 11 s'empressa d'écrire à Dudley pour le prévenir qu'il ne partirait point de ce poste avant d'en avoir reçu l'ordre ; qu'il n'était point responsable du mauvais succès de son expédition, parce que les principaux officiers avaient soulevé les soldats contre lui, et les avaient appuyés dans leur désobéissance. Le peuple de Boston, qui l'avait condamné sans l'entendre, s'était ameuté contre lui, et, s'il y était arrivé dans ces circonstances, il aurait été fort mal reçu. Dudley lui répondit d'attendre ses ordres avec la flotte et les troupes au lieu où il se trouvait. La législature fut assemblée, et le gouverneur dit aux députés qu'il fallait s'emparer de TAcadie, si l'on, voulait effacer l'affront que venait d'éprouver la Nouvelle-Angleterre ; il s'offrit de se mettre lui-même à la tête de l'expédition. Son offre ne fut pas acceptée, mais l'assemblée crut qu'il suffirait de fortifier la flotte de cinq ou six cents hommes et de trois gros navires. Elle confirma le colonel March dans le commandement, déclara qu'il s'était complètement justifié, et l'investit, par avance, du gouvernement de l'Acadie.

Cette seconde entreprise ne fut. pourtant pas plus heureuse que la première ; les préparatifs en furent poursuivis avec diligence, et, le vingt août, la flotte anglaise parut à l'entrée du bassin de Port-Royal, au milieu duquel elle mouilla dans l'après-midi. La garnison du fort avait été renforcée de l'équipage d'une frégate royale, commandée par M. de Bonaventure. M. de Subercase rassembla tous les habitants, dont plusieurs étaient établis à sept lieues du fort. La lenteur des ennemis donna à tous le temps de' se rendre ; ce ne fut, en effet, que le lendemain que les Anglais commencèrent à débarquer leurs soldats. L'avant-garde d'un détachement de sept cents hommes qui s'avançaient vers le fort, à travers les bois, fut surprise et massacrée au milieu d'une ambuscade ; le déta^ chement n'osa aller plus loin, et retourna au camp. Après plusieurs opérations d'embarquement et de débarquement, qui témoignaient de leur division et de leurs inquiétudes, les Anglais furent contraints de se rembarquer avec précipitation, poursuivis par un détachement que conduisait un habitant nommé Geranger Le même jour, la plus grande partie de la flotte alla mouiller hors du bassin. Toute la flotte se réunit en dehors le premier septembre, et fit voile pour Boston, sans avoir osé attaquer le corps de la place.

Un des prisonniers déclara que le gouverneur avait entrepris cette expédition sur des ordres venus d'Angleterre ; il ajouta que les Bostonnais s'étaient épuisés pour cette campagne, mais qu'on ferait néanmoins une nouvelle tentative le printemps suivant, parce que la reine était décidée à s'emparer de Y Acadie et à la garder.

En France, on faisait beaucoup moins d'efforts pour conserver ce pays qu'on n'en faisait en Angleterre pour le conquérir. Peu de temps après la levée du siège, les vaisseaux du roi arrivèrent à Port-Royal sans y apporter de marchandises, ce qui embarrassa beaucoup M. de Subercase, qui avait promis des secours aux habitants et aux sauvages, et qui avait l'ordre d'empêcher les uns et les autres de traiter avec les Anglais.

Le gouverneur tâchait néanmoins d'éclajrer le ministre sur les avantages que pourrait procurer à la Trance l'établissement d'une colonie solide à i'Acadie. Dans cette même année, la Nouvelle-Angleterre avait expédié plus de cent-vingt navires, chargés de morue, soit pour l'Espagne et la Méditerranée, soit pour les Antilles, et tout ce poisson avait été péché sur les côtes de I'Acadie. Plusieurs marchands de Boston avaient

élevé des fortunes colossales en armant des bâtiments pour les pêcheries, et recevaient déjà le nom d'aristocrates de morue.

Dans l'ouest, l'ordre n'était pas encore rétabli parmi les tribus sauvages ; les Miamis surtout étaient fort mécontents de ce que LaMotte-Cadillac avait accordé la vie au chef outaouais qui les avait attaqués. Ils ne cessaient de demander au gouverneur qu'il livrât la tête du Pesant. Le commandant voulut les amuser, et se contenta d'exiger que le chef outaouais se fixât au Détroit avec sa famille, en l'assurant qu'il n'avait rien à craindre. Une bande de miamis, qui occupaient un village sur les bords de la rivière Saint-Joseph, avait déjà montré son impatience de ce qu'on ne leur rendait pas justice ; jusqu'à ce moment, ils avaient été retenus par leur nrssionnaire, le père Aveneau ; mais, après que LaMotte-Cadillac, par ses taquineries, eut forcé le missionnaire de s'éloigner, ces sauvages, n'ayant plus personne pour les guider, exprimèrent hautement leur mécontentement par leurs paroles ; ils en vinrent bientôt à des hostilités, et tuèrent trois français auprès du Détroit. LaMotte-Cadillac fut même informé qu'ils avaient comploté de massacrer tous les habitants du Détroit ; que, pour accomplir plus sûrement leur dessein, ils avaient gagné des hurons et des iroquois, qui devaient se joindre à eux, quand ils en viendraient à l'exécution. Le commandant se résolut donc de châtier ces barbares, et il parut d'abord s'y préparer sérieusement ; mais tout à coup il se décida à conclure avec eux un accommodement peu honorable pour lui et pour la nation française.

Quand on mollit avec les sauvages, surtout après les avoir menacés, ils en deviennent plus insolents ; ce fut le cas dans cette occasion. Les Miamis s'affranchirent bientôt du traité, et LaMotte-Cadillac fut obligé de marcher contre eux, à la tête de quatre cents hommes, partie français, partie sauvages. Après s'être défendus assez bien, ils furent forcés dans leurs retranchements, et, se voyant à la merci des vainqueurs, ils se soumirent à toutes les conditions qu'on voulut leur imposer.

Les troubles qui avaient agité les tribus de l'ouest engagèrent le ministre à y envoyer un commissaire pour examiner les différents postes, rendre compte de la conduite des commandants, et même leur imposer des chefs. Pour cette mission délicate futehoisi le sieurClérambault d'Aigremonl. Il rendit compte de sa mission dans une longue lettre qu'il adressa au ministre en 1708 ; il se plaint de M. de Yaudreuil, qui s'occu-

pait de la traite et permettait aux sauvages d'emporter de Montréal de l'eau-de-vie (i).

« Il est aussi envoyé,)) ajoute-t-il, «à Miehillimakinac beaucoup de marchandises par les canots qu'on envoie aux missionnaires, non que ces pères y aient aucune pari, mais elles sont portées par les canotiers qu'on leur donne, qui sont mis par M. de Yaudreuil. »

« Le sieur de LaMotte est accusé de n'avoir en vue que ses propres intérêts, dans les propositions qu'il a fait d'organiser des compagnies composées de guerriers sauvages, et de n'avoir en vue que son avantage, en cherchant à organiser des hommes qui n'étaient pas faits pour cela. » Les sieurs de Yaudreuil et Raudot (2) rendaient à peu près le même témoignage. « Le sieur de LaMotte est haï également des troupes, des habitants et des sauvages, qui n'ont ni considération ni estime pour lui, le regardant comme un homme très-intéressé. Le sieur de LaMotte tâche de gagner de l'argent tant qu'il peut, et cela

de quelque manière qu'il puisse Il est vrai que le sieur de

LaMotte s'est extrêmement déchaîné contre les pères jésuites ; il leur a ôté, de son autorité et sans aucune raison, la mission des Miamis ; il a donné à un missionnaire, qui était depuis dix-huit ans avec ces sauvages, et qui savait leur langue et leurs coutumes, l'ordre de se retirer pour y mettre un récollet qui ne les entendait point. Les sieurs de Yeudreuil et Raudot sont persuadés que^si ce missionnaire jésuite fût resté avec les Miamis, jamais cette nation n'aurait entrepris ce qu'elle a fait cette année sur les Français. »

Cependant les Iroquois gardaient la neutralité beaucoup plus fidèlement qu'on ne l'avait espéré. Ils étaient entretenus dans ces bons sentiments par les missionnaires, et par le sieur de Joncaire, qui, comme il a été dit, avait été adopté par les Tsonnontouans, et était fort aimé des Onnontagués. Il passait sans cesse d'un canton à l'autre ; il avertissait les missionnaires des trames qu'il découvrait, et se concertait avec eux pour les déjouer ; de sorte que les intrigues des Anglais ne réussissaient point. Franc, hardi, libéral, parlant parfaitement bien la langue iroquoise, il possédait toutes les qualités pour se faire aimer et estimer des Iroquois.

Pendant que les Français gagnaient des amis parmi les iroquois infidèles, ils s'aperçurent de quelque refroidissement

(1) Note du ministre en marge de cette lettre : "M. de Vaudreuil est pauvre, c'est là le grand malheur."

(2) Lettre commune de Vaudreuil et de Raudot, 9 novembre 1708.

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parmi les iroquois chrétiens. Depuis quelque temps, on remarquait en eux une négligence sensible pour leurs devoirs religieux, qu'on pouvait attribuer à l'ivrognerie. Car, malgré les défenses réitérées du roi* le commerce de Feau-de-vie avait repris vigueur, et l'on s'aperçut bientôt qu'on ne pouvait plus compter aussi sûrement qu'auparavant sur les iroquois du saut Saint-Louis et de la Montagne, à l'occasion d'une expédition dirigée contre la Nouvelle-Angleterre, au commencement du printemps de 1708. Elle avait été organisée à Montréal. Les chefs sauvages établis dans la colonie devaient y prendre part avec une partie de leurs guerriers, qui devaient être joints par cent canadiens choisis, des abenaquis de l'est, outre un grand nombre de volontaires, parmi lesquels se trouvaient la plupart des officiers de la colonie ; le parti se composait d'environ quatre cents hommes. Saint-Ours des Chaillons et Hertel de Rouville devaient commander les Français, et Boucher de la Perrière était particulièrement chargé de conduire les sauvages.

Il fut convenu que Saint-Ours et Rouville passeraient le long de la rivière Saint-François, et seraient suivis des Algonquins, des Abenaquis de Bécancourt, et des Hurons de Lorette : que la Perrière irait avec les Iroquois par le lac Champlain, et que les deux partis se réuniraient au lac Nikisipique, où ils seraient rejoints par les sauvages de l'Acadie. L'entreprise fut différée par divers incidents ; enfin, le vingt-six juillet, les guerriers se mirent en marche.; mais, au moment de remonter la rivière Saint-François, Saint-Ours et Rouville apprirent que les Hurons étaient retournés sur leurs pas, parce qu'un d'entre eux avait été tué par hazard, ce qui leur semblait un mauvais présage. Les Iroquois, qui s'avançaient par le lac Champlain, suivirent cet exemple sous le prétexte que la maladie s'était mise dans leurs rangs, et pouvait se communiquer à toute l'armée.

Informé de ce contretemps, M. de Yaudreuil écrivit aux commandants pour les inviter de continuer leur route, et de tomber sur quelque endroit écarté, plutôt que de revenir sans rien faire. Les Algonquins et les Abenaquis promirent de suivre des Chaillons et Rouville partout où ils voudraient les mener ; le parti, composé de deux cents hommes, tant sauvages que canadiens, après avoir parcouru cent lieues à travers les forêts, déboucha sur le lac Nikisipique, où les Abenaquis, voisins de l'Acadie, n'avaient pu se rendre, parce qu'ils avaient été forcés de tourner leurs armes d'un autre côté. Sans se laisser décourager, des Chaillons et Rouville poussèrent de l'avant, et, au point du jour, le vingt-neuf août,

[nos

ils attaquèrent Haverhill, sur la rivière Merrimac. C'était un village de vingt-cinq ou trente maisons bien bâties, et protégé par un fort, où logeait le commandant avec trente soldats. Le gouverneur de la Nouvelle-Angleterre, sur l'avis de îa marche des Français, venait d'y envoyer plus de deux cents hommes de renfort, et il avait placé de pareils détachements dans les villages du voisinage.

Ne pouvant compter sur la surprise, les Français et, leurs alliés se reposèrent pendant la nuit, et, le lendemain vingtneuf août, une heure après le lever du soleil, ils se mirent en ordre de bataille. Rouville adressa une courte exhortation à ses canadiens ; ils firent ensuite leur prière, puis s'élancèrent contre ce fort, où on leur fit une vigoureuse résistance. Ils y entrèrent enfin, la hache à la main> et y mirent le feu ; les maisons furent ensuite attaquées et prises l'une après l'autre. Une centaine d'anglais furent tués, parmi lesquels le sieur Wainwright, commandant du fort, et Rolf, ministre du lieu. On fit un grand nombre de prisonniers ; mais on n'eut pas le temps d'emporter le butin. Déjà, dans tous les forts et les villages voisins, les tambours et les trompettes appelaient aux armes, et il n'y avait pas un moment à perdre, si l'on voulait assurer la retraite. A peine le détachement avait-il parcouru une demi-lieue, qu'il tomba dans une embuscade que leur avait préparé soixante-dix hommes à l'entrée d'un bois. En s'approchant de ce lieu, les Canadiens essuyèrent la décharge des ennemis sans branler ; il n'y avait pas à reculer, car les derrières étaient déjà remplis de gens de pied et de cheval qui les suivaient de près. On prit sans balancer le parti de forcer l'embuscade ; chacun jeta son paquet de vivres et de hardes, et sans s'amuser à tirer, ils s'élancèrent dans le bois, et en vinrent d'abord aux armes blanches. Etonnés d'une attaque si imprévue, les Anglais furent refoulés, et presque tous furent ou tués ou faits prisonniers.

Nescambiouit, le chef abenaquis qui, plusieurs fois déjà, s'était distingué parmi les Français, fit merveille en cette occasion avec un sabre que le roi lui avait donné dans un voyage qu'il venait de faire en France. Dans les deux actions, les Français perdirent trois sauvages et cinq canadiens, parmi lesquels deux jeunes officiers de grande espérance, Hertel de Chambly, frère de Rouvilie, et Jared de Yerchères.

Les prisonniers se louèrent beaucoup de la conduite de leurs vainqueurs à leur égard, pendant le retour au Canada. Les officiers canadiens se montrèrent aussi complaisants après la

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victoire qu'ils s'étaient montrés courageux à l'attaque. On vanta beaucoup alors la courtoisie du sieur Dupuys, de Québec, lequel porta sur ses épaules, pendant une grande partie du chemin, la fille du lieutenant du Roi d'Averhill, qui s'était trouvée trop faible pour suivre ses capteurs. On sut des prisonniers quelle était la cause réelle qui avait empêché les Hurons et les ïroquois chrétiens de prendre part à la campagne. Le gouverneur général de la Nouvelle-Angleterre avait reçu, du sieur Schuyler, commandant d'Albany, une lettre qui l'assurait que les iroquois chrétiens ne voulaient plus aller en guerre contre les Anglais ; que les Français resteraient seuls pour attaquer ; de sorte que les colonies anglaises pourraient demeurer dans une entière sécurité. D'un autre côté, on apprit que pour obtenir cette promesse des sauvages chrétiens, le commandant d'Orange leur avait, depuis peu, fait des présents considérables (1).

Les iroquois du saut Saint-Louis et de la Montagne furent très-mortifiés d'apprendre qu'ils avaient ainsi été découverts ; ils furent surtout chagrins de l'indifférence que leur témoigna M. de Yaâdreuil, qui, au lieu de leur faire des reproches, leur déclara que, puisqu'ils aimaient tant la paix, ils pourraient, dorénavant, se reposer sur leurs nattes. Cette résolution de ne point attaquer les Anglais leur avait été inspirée par Pitre Schuyler, qui avait une grande influence parmi les Iroquois. Homme honnête et paisible, il voyait avec peine la Nouvelle-Angleterre désolée par les courses des sauvages, et il aurait voulu procurer à ses habitants le repos dont jouissait la Nouvelle- York ; il rendit lui-même compte de ses motifs au marquis de Yaudreuil (2), dans une lettre qu'il lui adressa ; «Pour ce qui est du collier que j'ai envoyé, » dit-il, «pour empêcher les sauvages de prendre parti dans la guerre qui se fait contre le gouvernement de Boston, il faut que j'avoue le fait ; mais j'y ai été poussé par la charité chrétienne. Je n'ai pu me dispenser de croire qu'il était de mon devoir envers Dieu et le prochain, de prévenir, s'il était possible, ces cruautés barbares et payennes, qui n'ont été que trop souvent exercées sur les malheureux peuples de ce gouvernement. Vous me pardonnerez, monsieur, si je vous dis que je sens mon cœur se soulever

(1) Lettre de M. de Vaudreuil à Pontchartrain, 12 novembre 1708.

(2) Lettre du colonel Schuyler au marquis de Vaudreuil traduite de l'anglais par ; M. de Meriel, prêtre du Séminaire de Montréal. Cette lettre est du 26 septembre

(vieux style) ou 7 oct. 1708.

quand je pense qu'une guerre qui se fait entre des princes chrétiens, obligés aux lois les plus strictes de l'honneur et de la générosité, dont leurs nobles ancêtres leur ont donné de si beaux exemples, dégénère en une barbarie sauvage et sans bornes : je ne puis concevoir qu'il soit possible de mettre fin à la guerre par de semblables moyens, et je voudrais que tout le monde pensât comme moi. »

C'étaient là les sentiments personnels du colonel Schuyler, et ils lui font certainement honneur ; mais il oubliait que, par une longue suite d'empiétements et de cruautés, les habitants de la Nouvelle-Angleterre avaient inspiré aux Abenaquis une haine profonde contre la race anglaise ; il ne se rappelait pas qu'à l'instigation des Anglais, les Iroquois avaient été déchaînés contre la colonie de Montréal, et y avaient commis des cruautés infernales. Alors même Schuyler soufflait la guerre dans le cœur des iroquois des cantons inférieurs, et tâchait de les animer à reprendre les armes contre leurs voisins du Canada.

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