CHAPITRE TRENTE-SIXIÈME
Le général Braddock marche contre le fort Duquesne — Bataille de la Monongahéla j défaite de l'armée anglaise —Arrivée de M. de Vaudreuil — Le baron de Dieskau s'avance du côté du lac Saint-Sacrement, et attaque le colonel Johnson — Il est repoussé, et tombe blessé entre les mains de l'ennemi — Etat du pays ; société de monopole ; exactions odieuses.
Tandis que les milices de la Nouvelle-Angleterre chassaient les Français de la Nouvelle-Ecosse, les Anglais se préparaient à les attaquer sur l'Ohio, dans la Virginie.
Dans les Alléghanys, on venait d'élever un autre fort Cumberland, et un camp retranché fut établi à Will's Creek, une des sources du Potomac. C'était delà que devait partir l'expédition qui allait attaquer le fort Duquesne. Le duc de Cumberland, à qui l'on avait demandé les plans de la campagne en Amérique, avait nommé pour chef de l'expédition le major général Braddock, sévère sur la discipline et habile tacticien. Plein de confiance dans le succès de l'entreprise, Braddock s'embarqua au mois de janvier 1755, à Cork, en Irlande, avec mille hommes de troupes régulières, commandés sous lui par deux officiers expérimentés, les colonels Dunbar et Halset.
Arrivé dans la Virginie vers la fin de février, il aurail pu prendre la campagne aussitôt, s'il n'eût été retardé par les fournisseurs de l'armée, qui n'avaient préparé ni provisions, ni moyens de transport. Grâce à l'adresse de Franklin et à son influence sur la population, un nombre suffisant de chariots fut enfin fourni, et environ douze cents miliciens de la Virginie et de la Pennsylvanie se joignirent à ses troupes européennes. Des guerriers sauvages se présentèrent en même temps : ils auraient pu être d'une grande utilité au général Braddock comme éclaireurs ; mais sa hauteur, à leur égard, les rebuta, et ils se retirèrent presque aussitôt. Quant aux milices anglo-américaines, il les méprisait souverainement,
parce qu'elles ne pouvaient manœuvrer avec autant d'habileté et d'exactitude que les troupes régulières ; mais il oubliait que les hommes élevés dans le pays étaient plus propres à surmonter les difficultés que présentent les grandes forêts de l'Amérique, et étaient habitués à faire la guerre comme les sauvages. Brave, mais confiant en lui-même, Braddock ne soupçonnait aucune des difficultés qu'il allait rencontrer. Suivant lui, il emporterait le fort Duquesne en trois ou quatre jours ; il irait ensuite prendre le fort de Niagara, et il lui resterait encore assez de temps avant la mauvaise saison pour s'emparer du fort de Frontenac.
Le dix juin, à la tête de deux mille deux cents hommes, Braddock quitta le fort Cumberland ; arrivé aux Grandes-Prairies, où Washington avait été, l'année précédente, obligé de rendre le fort de Nécessité, il fut informé que M. de Contrecœur, commandant du fort Duquesne, attendait un secours de cinq cents hommes; pour prévenir leur arrivée et marcher plus rapidement, il laissa les gros bagages sous la garde de sept cents hommes, que devait conduire le colonel Dunbar, avec toute la célérité que requérait le service public. Lui-même avec dix canons, douze cents hommes et les provisions nécessaires pour la marche, s'avança à marches forcées. Telle était son impatience d'atteindre le but de son voyage, qu'il ne prenait pas même le temps de faire explorer les bois et les taillis au milieu desquels il devait passer.
Le huit de juillet, le colonel Washington, que la maladie avait retenu en arrière, rejoignit. Braddock au moment où celui-ci approchait du fort Duquesne. Les troupes, après avoir suivi la berge septentrionale de la Monongahéla, durent traverser sur l'autre rive, qu'il fallait suivre jusque près du lieu où cette rivière tombe dans l'Ôhio. Le huit juillet au soir, elles bivouaquèrent à dix milles du fort Duquesne. On tint conseil pour savoir si l'on traverserait, le lendemain, par le gué voisin sur la rive septentrionale de la Monongahéla ; de ce côté, était le fort Duquesne. Quoique observé soigneusement par les canadiens et les sauvages, Braddock ne s'en doutait pas, et conservait une entière confiance dans la supériorité des armes britanniques. Le colonel Decker était encore à quarante milles de distance, s'avançant lentement avec la grosse artillerie. Sir Peter Halset conseillait de l'attendre, mais Braddock ne voulut pas différer l'attaque.
Cependant le sieur de Contrecœur, commandant du fort Duquesne, avait été informé de la marche des ennemis, et se pré-
parait à les recevoir. Dans une lettre à M. de Vaudreuil (1), il rend compte de ses préparatifs pour les bien recevoir : « Je n'ai cessé, » écrit-il, « depuis le commencement de ce mois, d'envoyer des détachements de français et de sauvages pour harceler les Anglais, que je savais être au nombre de trois mille, à trente ou quarante lieues du fort, se préparant à le venir assiéger. Ces troupes se tenaient sur leurs gardes, marchant toujours en ordre de bataille, de sorte que tous les efforts des détachements contre elle devenaient inutiles. Enfin, apprenant tous les jours que ces troupes approchaient, j'envoyai le sieur de la Pérade, officier, avec quelques français et sauvages, pour savoir précisément où ils étaient. Il m'apprit, le huit, que les Anglais étaient à huit lieues de ce fort. Un autre détachement m'informa qu'ils n'étaient plus qu'à six lieues, et qu'ils marchaient sur trois colonnes. Le même jour, je formai un parti de tout ce que je pouvais mettre hors du fort, pour aller à leur rencontre ; il était composé de deux cent cinquante français et de six cent cinquante sauvages, ce qui faisait neuf cents hommes. M. de Beaujeu (2), capitaine, et commandant ce parti, se mit en marche le neuf, à huit heures du matin, et se trouva, à midi et demi, en présence des Anglais, à environ trois lieues du fort. »
En effet, Braddock avait, de bonne heure, mis ses troupes en mouvement. La première colonne traversa facilement et gravit, de l'autre côté, une longue pente ; elle marchait entre deux ravins, et s'avançait avec tant d'ordre et de régularité, que Washington, accoutumé à ne voir que les troupes irrégulières des colonies américaines, contemplait avec admiration la belle tenue des soldats anglais.
La seconde et la troisième colonne venaient de traverser le gué, lorsqu'une vive fusillade se fit entendre du côté où était arrivée la première colonne ; de Beaujeu, qui s'était préparé à la mort en s'approchant de la sainte communion avec une partie de ses soldats, venait d'engager la lutte. Parti du fortDuquesne le neuf juillet, à huit heures du matin, avec cent quarante-six miliciens canadiens, et soixante-douze soldats des troupes de la marine, il avait été rejoint, un peu plus tard, par six
(1) Quelques écrivains anglo-américains ont prétendu que M. de Contrecœur avait été remplacé par M. de Beaujeu ; la lettre du premier de ces officiers prouve qu'il était encore commandant du fort Duquesne. Cette lettre, datée du 14 juillet, est adressée à M. de Vaudreuil, gouverneur général ; elle est déposée aux Archives de la Marine.
(2) Daniel Liénard Villemonble de Beaujeu.
cents sauvages, parmi lesquels était Pontiac. Ils avaient d'abord refusé de se joindre à la petite bande de Beaujeu ; mais, lorsqu'ils avaient vu celle de deux cents français s'avancer hardiment à la rencontre de quatre mille anglais, ils avaient saisi leurs armes en silence, et avaient suivis leurs alliés. Habillé à la manière des sauvages, et ne portant d'autre marque de distinction qu'une chaîne d'argent qui lui pendait au cou, de Beaujeu, le fusil à la main, marchait à la tête de ses hommes. A midi et demi, il rencontra la première colonne anglaise à trois lieues du fort Duquesne ; elle venait de gravir la hauteur au-dessus de la Monongahéla, et avait commencé à défiler par un sentier de chasse. Les sauvages s'arrêtèrent un instant pour considérer cette masse d'hommes qui s'avançaient lentement et régulièrement à travers les bois si épais de cette partie du pays. Les baïonnettes étincelantes, les brillants habits écarlates des soldats anglais, étonnèrent ces enfants de la forêt, accoutumés à ne rencontrer que des guerriers habillés comme eux. De leur côté, les soldats anglais furent surpris à la vue des guerriers français et sauvages qui se ressemblaient par le costume.
Après quelques moments d'étonnement de part et d'autre, la fusillade commença. Le feu des français et des sauvages faisait un effet terrible sur les rangs serrés des régiments anglais. Sur l'ordre de Braddock, l'artillerie s'avança et ouvrit vigoureusement sur les Français ; le brave de Beaujeu tomba mort à la troisième décharge. Le sieur Dumas, commandant en second, le remplaça. Pour se mettre à l'abri des boulets, les Français et leurs alliés se jetèrent chacun derrière un arbre, et un feu terrible écrasait les troupes anglaises, sans qu'elles pussent apercevoir leurs ennemis.
Toujours attaché à la tactique européenne, Braddock massait ses troupes en colonnes solides, et les lançait contre un ennemi imaginaire, dont il croyait les bois voisins remplis, et lorsque ces colonnes s'avançaient, elles étaient assaillies sur les flancs par des tirailleurs invisibles. Les sauvages avaient d'abord été effrayés de l'effet de l'artillerie ; ils avaient reculé avec une partie des canadiens, qui étaient presque tous des jeuges gens, conduits sous le feu pour la première fois. En effet, presque tous les anciens miliciens se trouvaient à la rivière aux Bœufs, lorsque le parti de M. de Beaujeu avait laissé le fort Duquesne. Mais les cadets, qui avaient déjà tenu la campagne, ramenèrent la confiance dans les rangs.
Dans ce moment, Dumas envoya le chevalier LeBorgne et
M. de Rocheblave porter ordre aux officiers qui étaient avec les sauvages, de se jeter sur les flancs de l'ennemi. Ainsi prises de tous côtés, les troupes anglaises se maintinrent courageusement dans la malheureuse position qu'elles avaient prise ; des rangs entiers tombaient ; presque tous les officiers présents furent tués à leur poste. Enfin, le désordre se mit dans cette colonne, elle se rejeta, en désordre, sur celle qui la suivait ; les miliciens de la Virginie, accoutumés à la guerre des bois, conservèrent seuls leur sang-froid. Au premier choc, ils se dispersèrent et se mirent à couvert derrière des arbres pour faire le coup de fusil, comme les canadiens et les sauvages. Mais bientôt tous prirent la fuite devant la hache de guerre ; un grand nombre d'anglais périrent sous les coups des sauvages ; d'autres se noyèrent dans les eaux de la Monongahéla ; plus de mille hommes restèrent étendus sur le champ de bataille, parmi les canons, les caissons, les chariots et les tentes. Heureusement pour les restes de la colonne anglaise, les sauvages abandonnèrent la poursuite des fuyards, pour se livrer au pillage. Sans cette circonstance, il aurait été impossible aux Anglais d'enterrer leur général, mortellement blessé pendant le combat. Une balle, après lui avoir brisé le bras, alla se loger dans ses poumons ; cette blessure était si sérieuse, qu'il en mourut le treize juillet, après quatre jours de souffrances, augmentées considérablement par sa retraite précipitée dans les plus grandes chaleurs de l'été. L'affaire avait duré près de quatre heures, et la défaite des Anglais fut complète. Six cents anglais restèrent sur le champ de bataille ; Braddock perdit six canons, sept mortiers, et cinq cents chevaux qui tombèrent aux mains des Français. La retraite de l'armée anglaise fut protégée par les milices provinciales sous Washington, jusqu'au colonel Dunbar, où Braddock mourut de ses blessures. Toutes les troupes furent alors conduites à Philadelphie, où elles se cantonnèrent.
Du côté des Français, messieurs de Beaujeu, de Carqueville, lieutenant, de la Pérade, enseigne, trois miliciens «canadiens, deux soldats français, et quinze guerriers sauvages furent tués pendant l'action (1). Les ennemis perdirent six
(1) La liste suivante des officiers présents à la bataille pourra intéresser les lecteurs canadiens: De Beaujeu, commandant; capitaines, Dumas et de Ligneriaj lieutenants, de Courtemanche, le Borgne, Montigny, Carqueville ; enseignes, chevalier de Longueuil, la Pérade, Bailleul, de Corbière, Bleury, chevalier de Céloron j cadets, Courtemanche, Beaulac, Sainte-Thérèse, Cabanac, Sacquépée, Joannès, Le Borgne, Hertel, De Muy, Rochebrune, Saint-Simon, Linctot aîné, Linctot cadet, D'Ailleboust, la Framboise, Norman ville, Rôquctaillade, Céloron, Blainville, Mont« midi, Saint-Ours, Lamorandière»
canons, sept mortiers et cinq cents chevaux. Dumas et de Ligneris rentrèrent le soir même dans le fort, où s'étaient déjà réfugiés ceux qui avaient lâché pied au commencement du combat. Les officiers et les cadets furent ceux qui soutinrent le plus dignement l'honneur des Français dans l'affaire Monongahéla. M. de Courtemanche coucha sur le champ de bataille avec les officiers qui avaient poursuivi les fuyards, avec une partie des sauvages.
Dans son rapport au gouverneur général M. de Contrecœur rendait un beau témoignage aux services rendus par messieurs Dumas et de Ligneris. «Tous les officiers en général se sont distingués, » ajoutait-il dans son récit , « les cadets ont fait des merveilles, ainsi que nos soldats. »
«Nous avons été battus,» écrivait Washington, à la suite de cette affaire ; « nous avons été honteusement battus par une poignée d'hommes, qui ne prétendaient que nous inquiéter dans notre marche. Ils étaient loin de s'attendre à une victoire. Mais que les œuvres de la Providence sont merveilleuses ! Que les choses humaines sont incertaines ! Nous nous pensions presque aussi nombreux que toutes les troupes du Canada ; eux venaient dans l'espérance de nous harceler. Cependant, contre toute probabilité humaine, et même contre le cours ordinaire des choses, nous avons été défaits, et nous avons tout perdu (1).»
Sur le champ de bataille, on trouva, parmi les papiers du général Braddock, les instructions qu'il avait reçues, ainsi que sa correspondance avec le ministère, et d'autres documents, qui furent publiés en 1756 avec le mémoire du duc de Choiseul.
On trouva la nouvelle lettre du sieur Stobo, dans laquelle il mandait qu'on pourrait prendre très-facilement le fort Duquesne. Pendant l'hiver, cet homme, dont M. Duquesne ne se méfiait point, s'était promené de Québec à Montréal sans être surveillé, et avait appris tous les secrets de la colonie française. Aussi, M. de Yaudreuil, qui venait de succéder au marquis Duquesne, fit mettre en prison le sieur Stobo.
Le nouveau gouverneur général avait été nommé gouverneur de la Louisiane en 1742. Depuis longtemps, il désirait revenir au Canada ; les amis de sa famille avaient enfin obtenu qu'il fût nommé gouverneur général, en récompense de ses services.
Pierre Rigaud de Yaudreuil était aimé dans la province, où
(1) Lettre de Washington à Robert Jackaon, 2 août 1755.
il était né et où il avait passé une partie de sa jeunesse. Les Canadiens le virent arriver avec un sensible plaisir ; de son côté, il se montra toujours porté à favoriser les intérêts de ses compatriotes.
Le marquis Duquesne avait conduit heureusement les affaires de la colonie, et cependant, sa hauteur et sa fierté l'avaient rendu impopulaire parmi les Canadiens, qui, alors comme aujourd'hui, pardonneront bien des défauts à un supérieur qui se montre affable.
La cour de France, qui avait été informée du départ de Braddock et de ses troupes, avait envoyé pour lui tenir tête le baron de Dieskau, officier saxon, qui s'était distingué dans les armées françaises sous le maréchal de Saxe. Arrivé au Canada, M. de Dieskau se concerta avec le gouverneur général sur les opérations de la campagne qu'il allait entreprendre. D'après les instructions qu'il avait reçues de la cour, il devait commencer par attaquer Chouaguen (1), sur le lac Ontario. Déjà, quatorze cents hommes étaient campés sous les palissades du fort de Frontenac ; c'étaient les bataillons de Guienne et de Béarn, avec trois ou quatre cents canadiens ; Dieskau se préparait à les suivre avec le reste de ses troupes (2). Sur ces entrefaites, on apprit à Montréal que les Anglais rassemblaient une armée nombreuse près du lac Saint-Sacrement, dans le dessein de s'emparer du fort Saint-Frédéric; de venir ensuite ravager les campagnes du gouvernement de Montréal, pendant que les troupes françaises seraient occupées à assiéger Chouaguen.
On tint un grand conseil pour délibérer sur le parti à prendre dans une conjoncture si difficile, et il fut décidé que Dieskau abandonnerait pour le moment l'expédition de Chouaguen, et qu'il irait sur le lac Champlain défendre le fort de Saint- Frédéric. En effet, vers la fin du mois de juin, l'on avait réuni à Albany un corps considérable de troupes, qui devait opérer contre le Canada ; cependant, il fallait du temps pour préparer l'artillerie, les provisions et les bateaux nécessaires pour remonter la rivière Hudson, le général Johnson ne put les conduire au point où l'on devait les transporter de la rivière Hudson au lac Saint-Sacrement, avant la mi-août. Le général Lyman était déjà rendu en ce lieu, avec environ six mille hommes, et avait commencé à bâtir un fort qui fut d'abord nommé fort Lyman, et reçut plus tard le nom de fort Edouard.
(1) Ou OsTvego.
(2) Lettre de l'intendant Bigot.
Vers la fin du même mois, le général Johnson s'avança vers le nord, avec la plus grande partie de ses troupes, et s'arrêta à la pointe méridionale du lac Saint-Sacrement, où il établit son camp, pour couvrir les frontières anglaises de ce côté.
Arrivé au fort Saint-Frédéric, le baron de Dieskau apprit que les ennemis se retranchaient, en attendant de nouvelles forces ; il crut devoir les attaquer avant qu'ils fussent tous réunis. Ilavait autour de Saint -Frédéric dix-huit compagnies des bataillons de la Reine et de Languedoc, seize cents canadiens et six cents sauvages. Les sauvages qui étaient conduits par le Gardeur de Saint-Pierre (1) étaient venus les joindre ; car l'affaire de la Belle-Rivière avait rétabli la confiance des nations alliées dans la bonne fortune des Français. Dieskau laissa la moitié de la petite armée pour protéger Saint-Frédéric et la colonie, tandis qu'avec l'autre moitié il s'avança par le fond du lac Champlain vers les forts de la rivière Hudson ; il laissait ainsi derrière lui les troupes du sieur Johnson.
Dès le début de la campagne, Dieskau se laissa prévenir contre les Iroquois domiciliés, qui semblent en effet avoir continué de ménager leurs frères des cantons, sans cependant trahir les Français. Sur la route, on l'informa qu'il ne restait plus que cinq cents anglais au fort Lydius, et que le gros de l'armée ennemie était partie de ce lieu pour s'avancer vers le lac Saint-Sacrement. Il résolut d'enlever ces cinq cents hommes. Avec un corps d'élite composé de six cents sauvages, d'autant de canadiens et de deux cents soldats des bataillons de la reine et de Languedoc, il s'avança vers le camp retranché formé près de la demeure de Lydius. Aprèstrois jours de marche, il arriva sur les bords de l'Hudson, ouj il campa ; il n'était qu'à une lieue du camp qu'il prétendait attaquer le lendemain, au point du jour. Le soir, on fit quelques prisonniers, qui informèrent qu'au lac Saint-Sacre*ment, se trouvait la plus grande partie de l'armée ennemie ;, que quatre mille hommes, dont quatre cents sauvages-, s'y étaient réunis et s'y fortifiaient. Dieskau ordonna à M. de Saint-Pierre de réunir les chefs des nations sauvages, et de leur communiquer que ses desseins étaient changés ; qu'il irait d'abord attaquer les Anglais au lac Saint-Sacrement, et qu'il reviendrait plus tard attaquer les forts de la rivière Hudson.
(1) « Le Gardeur de Saint-Pierre, était un capitaine accrédité parmi eux, et qu'ils regardaient comme un homme extraordinaire par la présence d'esprit avec laquelle il s'était souvent tiré d'affaire avec oeux d'entre eux qui avaient attenté & sa rie et qu'il avait obligés à s'humilier devant lui." Mémoires aw le* affaire* du Canada,
En effet, le huit septembre, dès le point du jour, il tourna en arrière, vers le camp du général Johnson. A une lieue du camp ennemi, il fut informé qu'un corps d'environ huit cents anglais et deux cents sauvages, venaient avec l'intention de secourir le fort Lydius. Pour rencontrer les ennemis, il rompit son ordre de marche. Les Canadiens et les Sauvages déposèrent leurs paquets, pour être plus lestes ; ils se jetèrent sur la gauche du chemin, pour n'être pas aperçus de l'ennemi, et lui permettre de s'engager entièrement dans l'embuscade. Mais un iroquois domicilié, voyant ses compatriotes exposés à tomber dans le piège, les aver tit en tirant un coup de fusil. Aussitôt les Canadiens et leurs alliés commencèrent une vive fusillade, et se précipitèrent sans ordre contre l'ennemi, les Anglais firent face; mais ils furent si rudement attaqués qu'ils furent bientôt mis en fuite. La mort de M. de Saint-Pierre, tué dans le combat avait tellement irrité les sauvages qu'il commandait, qu'ils devinrent furieux, et poursuivirent l'ennemi jusqu'à la vue du camp anglais. Beaucoup d'anglais et de sauvages ennemis furent tués dans cette affaire ; de l'autre côté, un bon nombre de canadiens et d'iroquois domiciliés furent tués dans la poursuite (1).
Dieskau, arrivé devant les abattis qui défendaient le camp de Johnson, ne se donna pas le temps de le faire reconnaître. Les sauvages le firent prier de leur donner quelques instants pour enlever leurs blessés et reprendre haleine ; mais il refusa de les écouter, et continua de se porter rapidement contre le camp des Anglais. Mécontents de ce semblant de mépris, les chefs sauvages crièrent à leurs guerriers de ne point accompagner le général français. Plusieurs s'arrêtèrent à la voix de leurs chefs ; d'autres ne parurent pas l'entendre, mais les officiers de la colonie suivirent Dieskau jusqu'aux retranchements (2). Les troupes réglées s'avancèrent hardiment vers les retranchements, en poussant des cris de joie ; à quelques perches de la tête du camp, ils firent une décharge générale qui causa peu de mal. Les Anglais qui jusqu'alors avaient réservé leur feu, commencèrent une vive fusillade, et tirèrent deux canons de douze et de dix-huit, ce qui causa du désordre dans les rangs français.
« En vérité, » écrivait quelques jours après un officier anglais, « c'étaient des soldats braves et tous gens d'élite qui semblaient
(1) Lettre de M. de Vaudreuil, 25 septembre 1755.
(2) Le P. Audran, jésuite missionnaire, suivit les Abénaquis jusque sous le feu des Anglais. Lettre de M. Dieskau, 14 septembre 1755.
ne point faire d'attention au feu continuel que nous faisions sur eux. L'action dura au moins sixheures, pandant lesquelles il n'y eut guère d'intervalle entre les décharges (1). »
Pendant l'attaque, Dieskau s'approcha de si près de l'abattis, qu'il reçut dans un instant trois coups de fusil dans les jambes et un à travers le genou droit. Porté derrière un arbre par le chevalier de Montre u il, il ordonna à celui-ci de prendre le commandement des troupes, et de faire retirer l'armée, s'il le le jugeait à propos.
Deux canadiens viennent pour enlever le général et le transporter dans un lieu plus sûr; l'un est tué et timbe sur lui; l'autre va chercher du secours, mais ne revient point. La retraite bat ; les français s'éloignent rapidement.
Au bout d'une demi-heure, un soldat ennemi, décharge son fusil sur le général à quelques pas de distance, et lui lance une balle, qui lui traverse les deux cuisses. Cet homme était un déserteur français qui vivait depuis dix ans au milieu des Anglais.
Cependant, quand on eût reconnu le général français, le commandant anglais Johnson le fit porter dans une tente, et plaça une garde pour le protéger contre les tentatives des Agniers qui voulaient le tuer. Au bout de neuf jours, Dieskau fut conduit à Albany, puis à New-York, d'où on l'envoya en Angleterre. Dans ces deux affaires, deux cent cinquante français furent tués ; les Anglais en avaient perdu davantage. Le chevalier de Montreuil ramena le reste des troupes qui avaient pris part à l'expédition, et il remit le commandement à M. de Roquemaure, commandant du bataillon de la reine, qui était resté avec les troupes de réserve au camp des Deux-Rochers.
La nouvelle de cette victoire, portée en Angleterre, valut au sieur Johnson le titre de baronet, que lui conféra George.
Les troupes du général Braddock avaient reçu l'ordre de laisser Philadelphie, et de se rendre à Albany, d'où le général Shirley désirait les conduire à Chouaguen et à Niagara. Elles ne purent laisser Albany avant la fin du mois de juillet ; suivant la vallée de la rivière Mokawk, elles arrivèrent à Chouaguen. Shirley attendit en ce lieu les vivres qui lui devaient être envoyés, mais qui n'arrivèrent qu'à la fin de septembre. Il crut qu'il était trop tard pour aller attaquer le fort Niagara ; laissant une garnison de sept cents hommes à Chouaguen, il retourna, le même automne, à Albany.
Dans toute cette affaire, la faute de Dieskau fut la même que celle qui perdit Braddock, le mépris des soldats du pays, et une trop grande confiance dans la tactique européenne.
(1) Journal d'un officier anglais.
COURS DyHISTOIRE
Pour mettre le Canada à l'abri de ce côté, M. de Roquemaure, par ordre du marquis de Yaudreuil, fit travailler à un retranchement sur la pointe de Carillon, qui s'avance entre le lac Saint-Sacrement et le prolongement du lac Champlain.
Cependant, le Canada se trouvait dans une pénible situation, par le défaut des provisions et la rareté des grains ; constamment occupés dans des courses contre les colonies anglaises, les Canadiens n'avaient point le temps de cultiver leurs terres ; quoique le gouvernement connût l'insuffisance des provisions de blé dans la colonie, les amis et les créatures de l'intendant Bigot en exportaient de grandes quantités, qu'ils faisaient passer aux Antilles. Le prix des choses nécessaires à la vie croissait énormément, tandis que le commerce diminuait.
Une société, à la tête de laquelle se trouvaient les sieurs Péan, Cadet et Deschenaux, fut formée à Québec, et était favorisée par le sieur Bigot. Comme la farine devenait rare, les associés achetèrent presque tout le blé que l'on trouva dans les campagnes. Quand ils en eurent ainsi acheté tout ce qu'il leur fallait, l'intendant publia une ordonnance qui fixait le prix du blé à un taux très -élevé ; il recevait à ce prix pour le gouvernement le blé qu'avait acheté la compagnie. Celle-ci, malgré les plaintes du peuple, vendait fort cher aux particuliers les farines que Bigot ne pouvait acheter.
Lorsque des plaintes furent portées à l'intendant sur le prix élevé et la rareté des farines, des amis de la compagnie assurèrent que les habitants de la campagne cherchaient à maintenir le prix du blé, dans l'espérance d'obtenir de plus grands profits ; on conseilla à Bigot de faire faire des recherches à la campagne et de forcer les cultivateurs à fournir les farines nécessaires pour la subsistance des soldats et des habitants des villes. Des agents de la compagnie furent envoyés de tous côtés, et parcoururent tout le pays pour découvrir les prétendus amas de blé. Lorsque quelqu'un refusait de vendre le blé qu'il gardait au prix désigné par l'ordonnance de l'intendant, les agents de la compagnie .enlevaient sans compensation tout le blé qui se trouvait dans ses granges.
Le pain était devenu si rare, que l'intendant chargea certaines personnes de le distribuer aux citoyens de Québec. On faisait acheter la farine aux magasins de la compagnie. Lorsque l'heure de la distribution était arrivée, l'on s'assemblait de tout côté, aux portes des boulangers, et telle était la disette qui régnait, qu'on se disputait vivement le pain à mesure qu'il était tiré du four.
On joua un autre rôle à l'égard du commerce : on fit bâtir, près du palais de l'intendant, une vaste maison avec des magasins. En bâtissant ce magasin, la compagnie voulait approvisionner le gouvernement ; chaque automne, l'intendant envoyait en France une liste des objets dont il aurait besoin pendant le cours de l'été suivant ; mais il avait le soin d'en demander moins qu'il ne lui en fallait ; de sorte, qu'il était ensuite obligé d'acheter de la compagnie les articles qui lui manquaient à un prix fort élevé. Les profits de cette compagnie étaient très -considérables ; aussi, le peuple donna à cette maison le nom de Friponne.
Les vexations exercées par cette compagnie s'étendaient aussi sur les campagnes du gouvernement de Montréal. Les vivres n'y étaient pas aussi rares qu'à Québec ; mais le commerce y souffrait davantage. Messieurs Varin, commissaire de la marine, et Martel, garde-magasin du roi, exerçaient la haute-main sur tout. Yarin entendait parfaitement la finance et était laborieux ; comme les autres, il chercha les moyens de s'enrichir. La plus grande partie des postes de traite se trouvaient au-delà de Montréal ou aux environs de cette ville, et Yarin avait à sa disposition l'approvisionnement de ces postes. Comme il ne pouvait s'occuper d'un pareil commerce, sans s'exposer à perdre l'emploi qu'il occupait, il s'associa avec le sieur Martel, celui-ci s'adjoignit des personnes qui avaient déjà ce genre de commerce et qui, par là, étaient moins suspectes. Pour achever de ruiner le commerce de Montréal, on y établit, comme à Québec, une maison, nommée aussi la Friponne, dont on donna la direction à Pénissault (1).
Quelques navires furent envoyés à Miramichi, avec des provisions destinées aux Acadiens ; ils ramenèrent à Québec un bon nombre de familles qui avaient été chassées de l'Àcadie, et qui avaient déjà beaucoup souffert. Cependant, rendues à Québec, elles eurent à souffrir considérablement. L'intendant, pour fournir à Cadet les moyens de s'enrichir, le chargea de fournir aux besoins des malheureux étrangers. Cadet leur retrancha totalement le pain ; au bœuf, il substitua la chair de cheval ; aussi, grand nombre de ces pauvres gens moururent de misère. Quelques-uns d'entre eux, qui s'établirent sur les terres de la dame Péan, furent mieux traités ; on leur procura beaucoup de secours ; on alla même jusqu'à entretenir parmi eux un médecin.
(1) Mémoires sur les affaires du Canada.