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CHAPITRE DIXIEME

Nouvelles difficultés entre le gouverneur et l'intendant — Rappel de M. de Frontenac et de M. Duchesneau — M. de La Barre gouverneur — M. de Meules intendant — Les forts de Pentagouet et de Gemisic pris par un corsaire flamand, et restitués par l'Angleterre — Nouvelle colonie à Port-Royal — Monopole des compagnies de commerce et de pêche.

Pendant que M. de La Salle était hors du Canada, bien des changements s'étaient opérés ; mais celui qui le touchait davantage, était l'absence de son protecteur, le comte de Frontenac, qui avait été rappelé en France.

Les premières querelles entre le gouverneur et l'intendant Duchesneau avaient été apaisées par les réprimandes adressées à l'un et à l'autre par le ministre et par le roi lui-même. Après quelques mois d'une paix apparente, de nouvelles contestations s'étaient élevées. Le caractère impérieux et les manières hautaines du comte de Frontenac avaient vivement froissé M. Duchesneau, qui perdit enfin patience, et manqua aux égards qu'il devait à son supérieur ; et, si les plus grands torts étaient du côté du gouverneur, l'on ne peut s'empêcher de reconnaître que l'intendant ne prenait pas les moyens de ramener la paix et l'union.

Au mois de janvier 1679, s'éleva, entre ces deux hauts fonctionnaires, une discussion sur les intitulations insérées dans les procès-verbaux des assemblées du Conseil Supérieur. M. de Frontenac exigeait qu'on lui donnât le litre de chef et président du conseil ; M. Duchesneau, chargé d'exercer les fonctions de président, ne regardait le gouverneur que comme chef du conseil. Le sieur Peuvret, greffier du conseil, reçut de M. de Frontenac l'ordre de changer la formule adoptée depuis l'arrivée de M. Duchesneau; ce dernier s'y opposa. Au mois de mars suivant, sur la proposition du procureur général Dauteuil, le conseil députa deux de ses membres afin d'engager MM. de Frontenac et Duchesneau à laisser de côté leurs prétentions respectives jusqu'à ce que le roi eût décidé la question. L'intendant consentit volontiers à cet arrangement ; mais le gouverneur ne voulut entendre à aucun accommodement ; et, pour

vaincre la résistance des conseillers, il envoya M. de Yilleray à l'île d'Orléans, M. de Tilly à Beauport, et M. Dauteuil à Sillery, en attendant que tous trois pussent être embarqués pour la France, afin d'y rendre compte de leur conduite (1). De Yilleray seul passa en France dans l'automne de 1679 ; M. de Tilly fit sa paix avec le gouverneur, et M. Dauteuil, déjà malade au départ des vaisseaux, mourut quelques jours après, «accablé des chagrins et des incommodités de son exil (2). »

M. de Yilleray, reconnu même par ses ennemis pour un homme honnête et capable, trouva en France des protecteurs qui firent valoir sa cause, ou plutôt celle du Canada, qui se trouvait déchiré par les dissensions des chefs de la colonie. Dans l'été de 1680, M. de Yilleray fut renvoyé à Québec par le ministre, et, sur un ordre de Louis XIY, rétabli dans ses fonctions de conseiller. Il était porteur de lettres fort sévères adressées à M. de Frontenac. « Tous les corps et presque tous les particuliers qui viennent de Canada, » écrivait le roi, « se plaignent avec des circonstances si claires, que je ne puis douter de beaucoup de mauvais traitements, qui sont entièrement contraires à la modération que vous devez avoir. Yous avez voulu que dans les registres du Conseil Souverain vous fussiez qualifié de chef et président de ce conseil ; ce qui est entièrement contraire à mon édit concernant cet établissement, en date du cinq juin 1675; et je suis d'autant plus surpris de cette prétention, que je suis bien assuré qu'il n'y a que vous dans tout mon royaume qui étant honoré du titre de gouverneur et lieutenant général dans un pays, eût désiré d'être qualifié chef et président d'un conseil pareil à celui de Canada. Je désire donc que vous abandonniez cette prétention mal fondée, et que vous vous contentiez du titre de gouverneur et mon lieutenant général... Au surplus, l'abus que vous avez fait de l'autorité que je vous ai commise, en exilant deux conseillers et le procureur général pour une cause aussi légère que celle-là, ne me peut plaire, et, n'était l'assurance précise que vos amis m'ont donnée que vous agiriez avec plus de modération à l'avenir, j'aurais pris la résolution de vous faire revenir (3). »

La froide et amère ironie, qui accompagnait la menace d'un rappel, dut faire une profonde impression sur l'esprit de Frontenac ; elle ne le changea cependant point. L'année suivante,

(1) Registres du Conseil Supérieur.

(2) Lettre de. M. Duchesneau au ministre.

(3) Lettre du roi au comte de Frontenac, 29 avril 1680.

il se plaignait du nouveau procureur général, le sieur Ruettc Dauteuil, qui avait succédé à son père dans cette charge ; et il renouvelait ses anciennes accusations contre M. de Yilleray, à qui il reprochait d'être soutenu par l'évêque et les Jésuites (1).

Les coureurs des bois étaient devenus fort nombreux ; sur la demande du sieur Boisseau, agent des intéressés de la ferme du roi, plusieurs individus, accusés de faire le commerce des pelleteries avec les Hollandais, furent arrêtés, et leurs canots saisis par l'autorité. MM. de La Martinière et Dauteuil furent députés à Montréal pour faire une enquête sur ce sujet ; le gouverneur essaya d'intervenir dans leurs recherches, et leur reprocha de l'avoir accusé dans leur rapport, et chargea M. de Boyvinet, juge aux Trois-Rivières, d'interroger les accusés.

Au mois d'août,, une nouvelle contestation s'éleva, et envenima les esprits. Comme on avait informé la cour qu'un grand nombre de ceux qui faisaient furtivement le commerce avec les sauvages, désiraient retourner chez eux, mais ne l'osaient à cause des peines décrétées contre eux, le roi, au mois de mai 1681, accorda une amnistie complète aux habitants de la Nouvelle-France, qui, sans permission, avaient fait le commerce avec les sauvages. Au moment où le conseil assemblé allait procéder à l'enregistrement de ces lettres de grâce, il fut informé par une requête de M. Damours, conseiller, qu'il ne pouvait assister à cette assemblée parce que M. le gouverneur venait de le faire emprisonner. M. Damours parait avoir été un homme paisible, beaucoup plus occupé du soin d'élever sa nombreuse famille, que des contestations du conseil. Suivant les ordres du gouverneur, il avait dû, au printemps, obtenir la permission d'envoyer un canot à sa terre de Matane, pour y faire commencer la pêche ; un peu plus tard, il avait fait partir sa barque pour le même lieu, sans songer à demander un nouveau congé, qui semblait déjà accordé. A son arrivée de Matane, il fut mandé auprès du gouverneur, qui refusa d'entendre ses explications, et le fit emprisonner dans une chambre du château. En terminant, Damours suppliait les conseillers de faire instruire son procès par le procureur général et de le faire juger selon les voies ordinaires.

Aux observations qui furent adressées par l'intendant à M. de Frontenac, celui-ci répondit que M. Damours était repréhensible pour avoir eu la témérité de présenter une requête semblable, dans laquelle il déguisait les faits, et témoignait du

(1) Lettre de M. de Frontenac, 2 novembre 1681.

mépris pour son autorité. Il ajouta que le conseil ne devait pas se laisser tenter d'entreprendre des choses qui étaient au-dessus de ses pouvoirs, puisqu'il ne lui appartenait pas d'informer contre la conduite du gouverneur, sans en avoir une commission particulière du roi (1).

Lorsqu'à la fin de cette séance. M. Duchesneau voulut se retirer avec le greffier pour mettre au net le procès-verbal de la séance, le gouverneur l'arrêta et lui ordonna de signer la feuille dans la salle même, et, se mettant devant la porte, déclara que l'intendant ne sortirait qu'après avoir obéi à son injonction. Celui-ci déclara qu'il sortirait par la fenêtre, ou demeurerait là toute la journée, plutôt que de signer la feuille sans l'avoir examinée. L'impétuosité militaire dût enfin céder à la calme obstination de l'homme de loi, et l'intendant, à la suite de cette scène extraordinaire, put se retirer dans une chambre afin d'y formuler à tête reposée le procès-verbal de la séance.

Pendant le reste de l'année, le gouverneur parut avoir complètement oublié les règles ordinaires du savoir-vivre. Ses manières étaient devenues si rudes envers les conseillers et le procureur général, que la plupart demandaient à être exemptés d'aller en députation auprès de lui. Il renouvela la question de la vente de l'eau-de-vie. en prétendant, contre l'avis du procureur général, que le roi, en accordant, par son arrêt du trois mai 1681, la permission d'envoyer chaque année vingt-cinq canots pour la traite avec les sauvages au fond des bois, permettait en même temps d'y transporter de l'eau-devie. Il refusa à M. de Yilleray de passer en France ; y envoya le procureur général rendre compte de sa conduite ; retint pendant deux mois en prison M. Damours, qui ne reparut au conseil que vers la fin d'octobre (2). Le fils de l'intendant, jeune écolier de dix-sept à dix-huit ans, fut aussi arrêté pour s'être plaint d'avoir été frappé par le gouverneur.

De toutes parts les accusations se croisaient : l'intendant reprochait à M. de Frontenac d'entretenir une correspondance avec Dulhut, de recevoir des présents des sauvages avant de leur permettre d'ouvrir la traite à Montréal, d'envoyer des castors à la Nouvelle-Angleterre.

D'un autre côté, l'on supposait que l'intendant avait des intérêts dans le commerce de messieurs Le Moyne, Le Ber et autres principaux marchands du pays.

(1) Registres du Conseil Souverain*

(2) Registres du Conseil Souverain.

L'on estimait le nombre des coureurs de bois à cinq cents hommes, employés les uns à aller sans permission chercher des pelleteries dans les lieux les plus reculés du pays, les autres à les transporter à la Nouvelle-York, où ils se vendaient dix francs la livre, tandis que la compagnie des fermiers ne les payait que cinquante-deux sous. D'ailleurs, les marchandises anglaises étaient à bien meilleur marché que celles qui étaient envoyées à Québec. Le commerce de contrebande avait pris des proportions si étendues, et un si grand nombre de personnes, même parmi les officiers publics, étaient accusées d'y prendre part, que M. Duchesneau proposa d'établir la liberté du commerce pour l'avantage de tous. Cette proposition paraissait convenable à l'état du pays ; l'attention des marchands de La Rochelle avait été attirée sur les avantages du commerce avec le Canada; l'entreprise privée aurait pu alors facilement enlever les produits du pays et lui fournir les choses nécessaires ; la destruction des entraves imposées par le monopole aurait communiqué une existence plus saine et plus vigoureuse aux échanges, et par suite les douanes auraient produit des fonds suffisants pour les frais ordinaires d'administration et de justice.

Cette suggestion ne fut pas adoptée ; et la cour, dans l'espérance de mettre un terme à des difficultés qu'elle attribuait aux contestations du gouverneur et de l'intendant, les rappela tous deux dans l'année 1682 (1).

M. Le Fèvre de La Barre fut nommé gouverneur général ; c'était un ancien officier de marine. Envoyé aux îles françaises lorsque M. de Tracy y était passé, il y avait obtenu des succès contre les Anglais. Dans les instructions qui lui furent données, le roi lui recommandait de s'entendre avec M. de Blénac, gouverneur général des îles de l'Amérique, pour unir, par des rapports commerciaux, ces importantes colonies avec le Canada ; de retirer les permissions données à quelques personnes d'aller chez les Nadouessioux et dans les pays de l'ouest ; de ne se servir, comme chef du conseil, que de raisons et non d'autorité pour protéger les intérêts de la justice, et de ne plus obliger les membres du conseil à repasser en France comme l'avait fait M. de Frontenac. M. de Meules, nommé intendant, fut averti d'apporter tous ses soins à bien vivre avec le gouverneur général. Si celui-ci manquait à son devoir envers le souverain, l'intendant devait se contenter de lui faire des

(1) Instructions du roi au sieur de La Barre, 10 mai 1682.

représentations, et le laisser ensuite agir, sans le troubler; mais, le plus tôt possible ensuite, rendre compte au conseil du roi de ce qui pouvait être préjudiciable au bien de l'état.

Aux troubles qui agitaient le Canada à l'intérieur se joignait la menace d'une guerre avec les nations sauvages ; et il était bien à craindre que ce nouveau malheur n'arrêtât les progrès de la colonie. Par le recensement l'ait en 1681, la population entière s'élevait à un peu moins de dix mille âmes (1). On ne pouvait, compter sur les secours de l'Acadie, qui ne renfermait qu'environ cinq cents individus ; encore, ceux-ci avaient-ils grand intérêt de ménager les anglais de Boston, avec qui seuls ils pouvaient commercer, et qu'ils avaient sujet de craindre.

Après la reddition de l'Acadie à la France, le chevalier de Grandfontaine, capitaine du régiment de Carignan-Salières, avait été nommé pour y commander, et résidait au fort de Pentagouet, sur la rivière du même nom ; sous ses ordres avait été placé le sieur Pierre Joybert de Marson (2), qui commandait sur la rivière Saint-Jean, et résidait au fort de Gemisic. M. Talon avait promis à Colbert de visiter l'Acadie en retournant en France ; il devait, dans ce voyag?, communiquer avec sir W. Temple, qui s'était dégoûté du gouvernement de Boston, trop républicain pour ses idées; on ne sait si M. Talon fit réellement ce voyage. L'année suivante, le sieur de Chambly allait remplacer M. de Grandfontaine comme commandant dans l'Acadie ; quoique la France fût en paix avec l'Angleterre, il fut surpris dans le fort de Pentagouet, le dix août 1674, par l'équipage d'un corsaire flamand, conduit par un anglais qui était resté pendant quelques jours dans la place et qui avait reconnu la faiblesse de la garnison.

Attaqué inopinément par cent dix hommes placés sous les ordres de cet aventurier, et n'ayant à leur opposer que trente soldats et quelques habitants du lieu, il se défendit courageusement pendant une heure. Malheureusement, dans le plus fort de la mêlée, il fut blessé d'un coup de mousquet, et il eut la douleur de voir son enseigne se rendre à discrétion aux ennemis, qui pillèrent le fort et en enlevèrent tous les canons.

(1) 1681.— 9710 âmes, 16 ânes,

1810 fusils, 600 moutons,

6936 bêtes à corne, 18 chèvres,

78 chevaux, 22127 arpents en culture.

(2) Pierre de Joybert, natif de Saint-Hilaire de Soulanges, dans la Champagne. Il épousa, le dix-sept octobre 1672, Marie -Françoise Chartier, fille de Louis-Théandre Chartier de Lotbinière, lieutenant-général civil et criminel à Québec, et d'Elisabeth Damours. De ce mariage naquit Louise-Elizabeth Joybert de Soulanges, qui épousa Philippe Rigaud, marquis de Vaudreuil et gouverneur du Canada.

Maître de Pentagouet, le corsaire envoya un fort détachement s'emparer de Gemisic, et se saisir de M. de 3Iarson. Les deux officiers français furent conduits à Boston, dont le gouverneur les fit mettre en liberté sur les représentations de M. de Frontenac. Le chef de cette expédition n'avait point reçu de commission du gouvernement anglais, et fut désavoué des autorités de Boston ; maison fut informé que le pirate s'était arrêté dans le port de cette ville, et y avait obtenu un pilote pour le conduire à Pentagouet (1).

L'Angleterre dut restituer les deux forts, et M. de Chambly retourna dans l'Acadie, comme gouverneur, car il n'avait eu jusqu'alors que le titre de commandant. Par ses soins un village se forma à Port-Royal, et il en fit le chef-lieu de son gouvernement. Ce n'était qu'un misérable établissement, négligé par la mère patrie, malgré les avantages qu'il présentait. Si la France eut voulu verser dans l'Acadie une partie de sa population surabondante, il serait devenu le centre d'une colonie florissante, admirablement située pour prêter la main au Canada et pour tenir en échec les provinces delà Nouvelle-Angleterre. Mais Louis XIV, qui s'engageait dans ces guerres qui devaient faire couler le sang français sur de nombreux champs de bataille, sentait qu'il aurait besoin de tous les hommes que pourrait lui fournir la France, afin de remplir les vides que les maladies et le canon feraient dans les rangs de son armée. Abandonnée à elle-même, souvent gouvernée au hasard et soumise au caprice de quelque officier subalterne, l'Acadie vit ses cinquante ou soixante familles primitives s'augmenter rapidement et s'étendre de Port-Royal aux Mines et à Beau- Bassin (2). Quelques canadiens qui suivirent M. de La Yallière, se joignirent aux anciens habitants et fondèrent de nouvelles familles. Après la mort du sieur de Marson, qui eut lieu en 1678, et le départ de M. de Chambly en 1680, pour prendre le gouvernement de la Grenade, le sieur de La Yallière (3) fut nommé par M. de Frontenac, pour commander dans le pays,

(1) Lettre de M. de Frontenac, 14 novembre 1674.

(2) En lfiSO M. Petit, ancien officier de Carignan -Salières, mais alors missionnaire, écrivait à M. de Saint- Valier : " L'habitation de Port-Royal est composée d'environ quatre-vingts familles, qui font pour le moins six cents âmes, gens d'un naturel doux et porté à la piété; on ne voit parmi eux ni jurements, ni débauches de femme, ni ivrognerie. Dieu me garde d'attribuer leur piété à mes petits soins, je les ai trouvés sur ce pied-là quand je suis venu ici, et cependant, il y avait quinze ou seize an3 qu'ils étaient sans prêtres sous la domination des Anglais; je dois rendre cette gloire à Dieu, et à eux cette justice. (Etat de V Eglize de la Nouvelle-France.)

(3) Leneuf de La Vallière, officier dan3 les troupes de la marine, était fils de Leneuf de La Poterie.

en attendant que le roi lui accordât une commission régulière» Trois ans auparavant, le major Andros (1), alors gouverneur de la Nouvelle-York, avait pris possession des côtes situées entre Pentagouet et le Kinibeki, et rétabli le fort de Pemaquid (2). Ce territoire était dans le pays des Abenaquis, qui réclamèrent contre l'intrusion des étrangers, et délirent un gros corps d'anglais et de sauvages ennemis envoyés contre eux (3). En 1680, cependant, le commandant de Pemaquid, ayant conclu la paix avec les chefs abenaquis, s'empara de Pentagouet et du fort de la rivière Saint-Jean. Incapables d'offrir de résistance, et d'ailleurs trouvant de grands avantages à commercer avec les anglais de Port-Royal, les habitants tirent la paix avec eux malgré les protestations de M. de La Vallière. Lui-même ne pouvait rien faire pour les protéger ; son autorité était précaire et n'était pas môme reconnue par le ministre; depuis 1682 à 1684, elle fut contestée par le sieur Bergier, chef d'une compagnie de pêche sédentaire., établie à Chédabouctou. Rien ne fait mieux comprendre le cas qu'on faisait de ce beau pays que la conduite du gouvernement français à cette époque. L'Acadie passait peu-à-peu aux mains des Anglais avec ses riches pêcheries, son commerce de pelleteries, ses bois, ses riches mines de charbon et ses carrières de gypse, que les habitants de Boston et de Salem cherchaient à exploiter ; les Acadiens, qui ne recevaient aucun secours de France, se trouvaient bien du mouvement des navires anglais, et se défaisaient avec avantage des produits de l'Acadie. Ce fut précisément ce moment que la cour choisit pour soumettre les pêcheries et le commerce à un monopole propre à arrêter le mouvement naturel des choses.

En 1682, les sieurs Bergier, Gautier, et quelques autres marchands de La Rochelle, obtenaient le droit d'établir des pêcheries sur les côtes de l'Acadie, partout où ils le voudraient, excepté dans les lieux déjà habités ; on leur permettait de s'emparer de six lieues de côtes partout où ils se fixeraient ; cette concession était faite pour un pays déjà réclamé par

(1) Sir Edmund Andros fut nommé gouverneur de la province de la Nouvelle-York en 1674, par le duc d'York, puis transféré au gouvernement de la Nouvelle-Angleterre, et arriva à Boston le 20 décembre 1684. Il ne fut pas aimé dans les provinces qu'ii gouverna. Smith (Histoire de New-York) dit de lui : " Il ne connaissait d'autre loi que la volonté de son maître ; Kirk et Jefferies n'étaient pas plus propres que lui à exécuter les projets despotiques de Jacques II.

(2) Ou Pemkuit, Holmee' American Annals.

(3) Belknap, New Hampahire.

plusieurs propriétaires(l),produisantchacundeslitresaccordés par le gouvernement. Les concessionnaires, satisfaits de ce qu'ils avaient obtenu, demandaient la possession exclusive du Cap-Breton, des îles de la Magdelaine, de l'île Saint-Jean, et de la rivière Saint-Jean; ils adressaient des plaintes continuelles contre ceux qui approchaient de leurs terres ; ils se plaignaient surtout de M. de La Vallière, qu'ils accusaientd'avoir attiré les Anglais sur la côte, et demandaient avec instance que la cour ne reconnût point la commission qu'il tenait de M. de Frontenac, et qui fut renouvelée par M. de La Barre. Bergier obtint, au mois de mars 1684, une défense générale de s'approcher dos côtes de l'Acadie pour y faire la pêche de la morue ; il fit saisir huit barques anglaises qui étaient occupées à faire la pèche dans les eaux voisines. Elles furent conduites à La Rochelle pour y être confisquées, mais deux d'entre elles, qui étaient munies d'un permis de M. de La Vallière furent, rendues à leurs maîtres et renvoyées aux frais du sieur Bergier. Ces tracasseries nuisaient aux intérêts de la population acadienne, et éloignaient ceux qui auraient eu le désir de se fixer dans le pays.

Vers ce temps, le sieur Lamothe Cadillac (2), qui était venu à l'Acadie depuis 1680, adressait au ministre des représentations à ce sujet, et le priait, dans l'intérêt de la colonie, de permettre aux anglais de pêcher près des côtes de l'Acadie et de faire sécher la morue à terre. Il se plaignait amèrement du monopole des compagnies, exercé au détriment des gens du pays. « Tout homme, » disait-il, « qui ne peut commercer ni trafiquer, vendre ni acheter librement dans le pays où il s'établit, se répute pour esclave, et il ne lui reste que la rage et le désespoir de voir passer le fruit de ses travaux dans les mains de ceux qu'il regarde comme ses tyrans ; et ne voyant rien qui

(1) Les enfants de La Tour, le sieur Le Borgne, les créanciers du sieur d'Aulnay, Denis de Fronsac.

(2) Lamothe Cadillac connaissait fort bien la Nouvelle-Angleterre et les autres colonies anglaises de l'Amérique. Voici ce que, plusieurs années après, écrivait sur son compte un des employés de M. de Seignelay : '* On l'a reconnu pour être fort éveillé. C'est un aventurier qui a rôdé dans toute l'Amérique septentrionale, et qui paraît l'avoir fait avec application et en avoir rapporté d'assez exactes connaissances. Il se dit gentilhomme et avoir été capitaine d'infanterie. Il a de l'esprit; il s'est fixé à l'Acadie, où il a épousé une paysanne, dont il a des enfants, et qui lui a donné une mauvaise habitation, où il a espéré pouvoir subsister au moyen de son industrie. Il est de la justice de Monseigneur de lui faire donner quelque chose pour son voyage. Si, dans quelque temps que ce soit, on veut faire quelque entreprise dans la Nouvelle-York ou sur la Nouvelle-Angleterre, il y sera acteur nécessaire, à cause de la connaissance des côtes et des places, du côté de la mer particulièrement. "

puisse avancer sa fortune, ni par son industrie, ni par sa capacité, il tombe dans un découragement invincible, et, comme un oiseau en cage, il a passé sa vie à chercher un trou pour se délivrer de sa solitude. »

Sur les réclamations de la compagnie de Chédabouctou, M de La Yallière fut mis de côté par le ministre, et M. Perrot, qui venait de quitter Montréal, fut nommé gouverneur particuculier de l'Acadie. Son gouvernement ne fut pas heureux, car il s'occupait beaucoup plus du commerce avec les sauvages que de l'administration des affaires.

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