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CHAPITRE TRENTE-CINQUIÈME

M. Bigot passe en Europe pour dissiper les soupçons qui s'élevaient contre lui

Vergor commandant à Beauséjour ; comment il y fait sa fortune — Préparatifs d l'Angleterre et de la France pour attaquer le Canada — Les gouverneurs des colonies anglaises se réunissent à Albany — Combat et prise de VAlcide et du Lys

Monkton s'empare de Beauséjour, de Gaspareau et de toute la péninsule acadienne — Exil et dispersion des Acadiens.

Jusqu'alors l'administration de M. Bigot n'avait pas été populaire. On lui reprochait d'avoir favorisé ses amis ; d'avoir soutenu trop énergïquement ceux qui avaient accepté sa confiance, mais qui n'étaient pas assez honnêtes gens. Dans ces circonstances, il crut qu'il serait à propos de paraître à la cour pour y dissiper les soupçons qui auraient pu s'élever contre lui, pour se créer de nouveaux protecteurs et fortifier la fidélité de ses anciens amis. Durant son absence, M. Varin, commissaire ordonnateur, remplit toutes les fonctions d'intendant. Bigot, avant de partir, pria le marquis Duquesne de nommer le sieur de Vergor commandant à Beauséjour. C'était un officier de peu de capacité; mais il était fils du sieur Duchambon, ancien commandant de Louisbourg, qui avait été l'ami et l'un des protecteurs de Bigot, et dont la famille était restée dans la pauvreté. Vergor, ainsi puissamment soutenu, arriva rapidement à la fortune, l'intendant lui procura une place de commissaire.

À peine arrivé à Beauséjour, de Vergor reçut de son ami une lettre, qui peint admirablement les dispositions du protecteur et du protégé. «Profitez, mon cher Vergor,» écrivait Bigot, «profitez de votre place ; taillez, rognez, vous avez tout pouvoir, afin que vous puissiez bientôt me venir joindre en France, et acheter un bien à portée de moi.»

M. de la Martinière, honnête homme, qui avait commandé à Beauséjour avant Vergor, avait acheté plusieurs cordes de bois pour la garnison de son fort. Il était d'usage que le roi allouât au commandant un profit de quelques francs sur chaque

corde. De Vergor crut l'occasion favorable ; il suggéra que le bois de chauffage, acheté par son prédécesseur, était pourri; il en fit dresser un procès-verbal, et obtint lui-même de grands profits par de nouveaux achats.

Autour du fort de Beauséjour, il restait au moins quatrevingts familles acadiennes, qui n'avaient pu être transportées à l'île Royale, ou sur les terres voisines de la rivière Saint-Jean. Pour acheter les objets dont ils avaient besoin, ces pauvres gens visitaient souvent le fort Lawrence, où les officiers anglais profitaient de ces occasions pour les engager à retourner sur leurs terres, dans la Nouvelle-Ecosse. Il n'était pas très-difficile de persuader des hommes qui se trouvaient dépouillés de tout. Aussi, ils adressèrent à Vergor une requête dans laquelle ils exposaient leurs malheurs passés et leurs misères présentes. Les terres qu'on leur offrait ne pouvaient faire vivre leurs familles ; tandis que les terres qu'ils avaient laissées aux Mines ou à Port-Royal, se détérioraient par l'absence prolongée de leurs maîtres. Ils priaient donc Vergor de leur permettre d'y retourner; ou, s'il n'y voulait consentir, de le leur défendre par écrit, afin qu'un jour leurs enfants, réduits à la misère, n'eussent point de reproche à leur faire. Quoique Vergor eût désapprouvé à plusieurs reprises les efforts que faisait l'abbé Leloutre pour attirer les Acadiens sur les terres encore soumises à la France, il fut obligé de recourir à lui pour se décider. Vergor répondit sèchement aux députés qu'il ne pouvait rien leur accorder; il leur défendit d'aller au fort Lawrence, ou d'avoir aucun rapport avec les Anglais. Ses défenses furent cependant inutiles, car les Acadiens et même les Français refusèrent de les observer, parce qu'ils ne pouvaient obtenir à Beauséjour les choses dont ils avaient besoin. Les magasins du roi étaient néanmoins remplis de provisions et de marchandises qui y avaient été envoyées du Canada pour l'usage des Acadiens. Mais les officiers, chargés de la distribution des effets fournis par le gouvernement, s'en emparaient pour leur propre profit. Quand on se plaignait de la rareté des marchandises, ils revendaient à très-haut prix, au gouvernement, les objets qu'ils lui avaient volés.

Les événements qui s'étaient passés sur la Belle-Rivière avaient excité l'attention en Europe. En Angleterre, on reconnut qu'il serait impossible d'éviter la guerre : l'on envoya aux gouverneurs des colonies l'ordre de repousser la force par la force, et de chasser les Français de la vallée de l'Ohio. Les lords-commissaires des plantations recommandaient l'union,

1754-1755] du canada. 513

et engageaient les gouverneurs à tenir une assemblée, à laquelle seraient invités les députés des Iroquois.

Shirley, gouverneur du Massaehusets, proposa aux autres gouverneurs d'y traiter la question de l'union entre les provinces. La convention se tint à Albany, le quatorze juin, 1754; cent cinquante iroquois y assistèrent et renouvelèrent le vieux traité de paix avec les anglo-américains. La convention décida ensuite qu'une union politique entre les colonies anglaises était nécessaire, afin que leurs ressources et leurs conseils pussent être concentrés contre l'ennemi commun. Un plan d'union, renfermant le germe de la future république, fut élaboré, et finalement accepté par tous les délégués, à l'exception de ceux du Connecticut ; une copie de ce projet fut adressée au conseil du roi, et une autre à chacune des législatures coloniales. Le plan ne réussit pas auprès du roi, parce qu'il était trop républicain; les législatures coloniales le rejetèrent, parce qu'il accordait trop d'autorité au monarque de la Grande-Bretagne. N'ayant pu réussir à obtenir un projet, par lequel les colonies se seraient unies pour se défendre en commun, le gouvernement anglais résolut d'envoyer d'Angleterre des troupes en assez grand nombre pour chasser les Français du territoire de l'Ohio, avec les secours que pourraient fournir le? colonies.

La France, voyant la guerre inévitable du côté de l'Amérique, prépara, pendant l'hiver, un armement considérable qu'elle désirait faire passer au Canada avant la déclaration de la guerre. Une escadre, composée de douze vaisseaux et de deux frégates, sortit de Brest, portant quatre mille hommes de troupes et des approvisionnements ; elle était commandée par l'amiral du Bois de la Mothe. Le 8 juin, YAlcide, capitaine Hocquart, et le Lis, séparés de l'escadre, rencontrèrent la flotte anglaise près des côtes de Terreneuve. M. Hocquart crut que c'était l'escadre française, et laissa arriver ; le Lis le suivit. Mais un troisième bâtiment, Y Actif, se défia des signaux, tint le vent, et put se rendre à Louisbourg. Peu après, YAlcide fut joint par un des vaisseaux anglais, qui le somma d'arriver et d'aller parler à l'amiral. Hocquart répondit fièrement, qu'il n'avait d'ordres à recevoir que de ses supérieurs. Le capitaine anglais l'informa poliment qu'il allait couler bas son vaisseau ; et, l'instant d'après, il lâcha toute sa bordée, les Français ripostèrent vivement ; mais, un instant après, cinq autres vaisseaux se joignirent an premier. Hocquart résista vigoureusement malgré la disproportion des forces. Son vaisseau, criblé de boulets, et désemparé fut forcé

de se rendre à l'amiral, après avoir perdu deux cent cinquante hommes. Pendant que VAlcide était aux prises, trois vaisseaux ennemis furent lancés sur le Lis, qui se battit longtemps, seulement avec ses quatres canons de retraite et sa mousqueterie ; mais, ayant été mis entre deux feux, hors de la portée du fusil, il essuya plusieurs bordées, et fut enfin obligé de se rendre. Le troisième vaisseau, nommé le Dauphin Royal, quoique poursuivi par deux vaisseaux anglais, réussit à leur échapper (1).

Le comte de Rostaing fut tué sur VAlcide ; il devait commander, en second, les troupes envoyées sous le baron de Lieskau ; M. Rigaud de Vaudreuil et un bon nombre d'officiers, avec huit compagnies, restèrent prisonniers et furent conduits en Angleterre.

Lorsque la nouvelle de cet engagement arriva à Paris, l'ambassadeur français fut rappelé de Hanovre, où il avait suivi George II. Le conseil d'état de Saint-James craignait l'accroissement delà marine française depuis quelques années, et, présageant des intentions hostiles contre la Grande-Bretagne, il avait résolu de traiter comme des actes d'hostilité la construction des forts sur les bords de l'Ohio, et de profiter du prétexte d'exercer des représailles pour détruire la marine française. Pour couvrir ce qu'il y avait là de peu conforme aux lois de la guerre chez les peuples civilisés, l'Angleterre lança ses flottes sur toutes les mers, contre le commerce français, et plus de trois cents navires furent saisis, lorsqu'ils croyaient naviguer en pleine paix.

De leur côté, les anglo-américains du Massachusets levèrent un corps de troupes, pour s'emparer de cette partie de l'Acadie que la France tenait encore ; au printemps, ce corps fut envoyé au sieur Lawrence, lieutenant-gouverneur de laNouvelle-Écosse. Elles furent placées sous le commandement du lieutenauteolonel Monekton, et expédiées sur une trentaine de petits bâtiments vers le fond de la baie de Fundy, où le capitaine Rous alla les soutenir avec trois frégates. A leur arrivée à la rivière Messagouetch, que les Français regardaient comme la ligne de séparation entre leur territoire et celui des Anglais, ils reconnurent que des préparatifs avaient été faits pour les repousser. Environ douze à quinze cents acadiens, de Memramcouk, de Chipoudi, de Peticoudiac et des environs de Beauséjour, s'étaient réunis, sur l'ordre du sieur de Yergor. Plusieurs .d'entre eux avaient exigé qu'un commandement exprès leur en

(1) Pichon; Lettrée du Cap-Breton.

fût donné, parce qu'ils avaient tout à craindre des Anglais, à qui ils avaient promis la neutralité. Monckton fit camper ses troupes sur les glacis du fort Lawrence ; tandis que le sieur Jacau de Fiermont(l) mettait le fort Beauséjour en état de soutenir un siège. Vergor écrivit à M. de Drucour, gouverneur de Louisbourg, pour l'informer de l'arrivée des Anglais et des dangers que courait son poste, et lui demander un prompt secours. Il dépêcha un courrier à M. Duquesne, pour lui donner les mêmes informations ; il fit avertir le sieur de Villeroy, commandant au fort de Gaspareau, sur la baie Verte, de se tenir sur ses gardes.

Le fort de Beauséjour était un penlagone, situé sur une petite éminence ; il était à moins d'une lieue du fort Lawrence, et à cinq lieues du fort Gaspareau. La garnison se composait de cent cinquante hommes des troupes de la marine, commandés par des officiers du Canada et de Louisbourg. Vingtune pièces de canon défendaient les remparts, et les magasins étaient abondamment pourvus de munitions de guerre et de bouche.

Le quatre juin, le colonel Monckton attaqua le petit poste que défendait le chemin du pont à Buot; les acadiens et les sauvages qui le défendaient furent forcés de l'abandonner. II fit ensuite jeter des pontons, sur lesquels il traversa facilement la rivière.

Pendant que les Anglais s'avançaient pour investir le fort de Beauséjour, de Vergor, pour débarrasser les environs de la place, fit brûler l'église et les maisons voisines (2). Vergor demandait des secours, sans réussir à en obtenir ; les Acadiens, peu accoutumés à la guerre, désertaient, sous le prétexte qu'ils seraient trop resserrés dans le petit espace que 'leur offrait la place du fort. Le 12 juin, le colonel Monckton commença un siège régulier ; et, après un bombardement de quatre jours, Vergor écrivit à Monckton, et lui demanda un armistice de quarante-huit heures, afin de dresser les articles de capitulation. En vain quelques officiers insistèrent-ils pour continuer la défense du fort, qui n'avait pas encore beaucoup souffert ; tout fut inutile auprès de M. de Vergor. L'abbé Leloutre proclamait hautement qu'il valait mieux s'ensevelir sous les ruines du fort que de se rendre ; le sieur Jacau de Fiermont s'effor-

(1) Le Sieur Jacau de Fiermont, officier d'artillerie et ingénieur au fort de Beauaéjour.

(2) Mémoire tur le* affaira du Canada,

çait de prolonger le siège, dans l'espérance de recevoir des secours de Québec ou de Louisbourg ; il proposait de continuer à se défendre, si l'on n'accordait aux Acadiens des conditions acceptables.

Monckton ne voulut point accorder d'autres conditions que les suivantes, qu'il avait d'abord proposées ;

1° Le commandant, officiers, état-major et autres employés pour le roi et la garnison de Beau séjour, sortiront avec armes et bagages, tambour battant.

2° La garnison sera envoyée directement par mer à Louisbourg aux dépens du roi de la Grande-Bretagne.

3° Pour les Acadiens, comme ils ont été obligés de prendre les armes sous peine de perdre la vie, on leur pardonnera pour le parti qu'ils viennent de prendre.

4° La garnison ne portera point les armes dans l'Amérique pendant l'espace de six mois.

5° Les termes ci-devant sont accordés, à condition que la place sera rendue aux troupes de la Grande-Bretagne, aujourd'hui, à sept heures du soir, le 16 juin 1755.

(Signé) Rorert Monckton.

Monckton pouvait dicter ses conditions. La division s'était mise parmi les officiers français ; quelques-uns de ceux qui avaient été envoyés au camp anglais pour discuter les articles de la capitulation, s'y étaient enivrés, et signaient sans délibération.

Le fort de Gaspareau, situé sur la baie Yerte, était commandé par un fort brave officier, le sieur de Yilleroy ; mais, après la chute de Beauséjour, il ne pouvait tenir. Monckton envoya cinq cents hommes offrir une capitulation semblable à celle qu'il avait accordée à M. de Yergor. Comme le fort de Gaspareau était petit et en mauvais état, son commandant, qui ne pouvait faire autrement, accepta les conditions offertes par Monckton. Celui-ci y trouva beaucoup de provisions et de marchandises ; car c'était là principalement qu'étaient déposées les armes et les amunitions que l'on fournissait aux Acadiens et aux sauvages.

Le vingt-quatre juin, les troupes des deux postes partirent pour Louisbourg, où elles arrivèrent le six juillet ; le fort de Beauséjour perdit son ancien nom, prit celui de Cnmberland, et reçut une garnison anglaise. Environ quinze cents acadiens,. résidant autour de la baie deChignectou, furent désarmés. Pendant ces opérations, le capitaine Rous se rendit avec ses vais-

seaux à l'embouchure de la rivière Saint-Jean, dans le dessein de détruire le fort qu'on y avait bâti depuis peu. Mais il n'eut pas besoin de l'attaquer ; à son approche, le commandant du poste, M. de Boishébert fit sauter le fort, et se retira vers le haut de la rivière.

Le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse ne savait comment il devait traiter les Acadiens, dont trois cents avaient été pris les armes à la main, tandis que les autres avaient toujours témoigné leur mauvaise volonté contre les Anglais. Ils n'étaient pas sujets anglais, puisqu'ils avaient refusé de prêter le serment d'allégeance : ainsi, on n'avait point le droit de les punir comme coupables de rébellion ; on ne pouvait les considérer comme des prisonniers de guerre, et les renvoyer en France, puisque depuis fort longtemps ils habitaient la province et y possédaient des terres, protégés par leur neutralité.

On convenait que les Acadiens étaient un peuple recommandable par son honnêteté/ses bonnes mœurs, sa simplicité et sa sobriété. L'agriculture avait fait des progrès parmi eux ; d'abord, pêcheurs et chasseurs, les Acadiens s'étaient, depuis plusieurs années (1), occupés entièrement de leurs terres ; au moyen des aboiteaux, ils avaient enlevé à la mer de fertiles terrains, qui produisaient abondamment le blé, le maïs, le seigle et les pommes de terre (2). Dans les prairies qui s'étendaient sur les bords de la baie Française, l'on comptait soixante mille bêtes à cornes. Presque toutes les familles avaient plusieurs chevaux, quoique les bœufs seuls fussent employés aux labours. En général, toutes les étoffes et les toiles nécessaires à chaque famille se faisaient à la maison. Si quelqu'un avait quelque achat à faire à Port-Royal ou à Louisbourg, il portait en retour du bié, des pelleteries, ou quelque autre objet de la ferme. Les Acadiens n'avaient rien autre chose à offrir en paiement ; peu d'échanges avaient lieu entre eux, car chaque famille était habituée à pourvoir à ses propres besoins. On voyait dans le pays peu de monnaie d'or ou d'argent, et l'on ne connaissait point le papiermonnaie introduit dans les colonies anglaises et même au Canada.

Leurs mœurs étaient d'une grande simplicité; la paix régnait ordinairement entre eux, et ils évitaient soigneusement les

(1) Dans les années que précédèrent la prise de Beauséjour, l'abbé Leloutre avait engagé le gouvernement français à accorder une somme considérable pour élever une digue fort étendue qui devait former de belles prairies pour l'avantage des Acadiens réfugiés à Beauséjour.

(2) Les pommes de terre furent introduites au Canada vers l'année 1754.

procès. Si quelques difficultés s'élevaient entre deux familles, elles n'avaient pas recours aux cours de justice, mais soumettaient leurs plaintes aux anciens de l'endroit, ou aux missionnaires, qui dressaient aussi les actes et les testaments.

La misère profonde et véritable était inconnue ; et la charité chrétienne allait au devant de toutes les misères causées par la pauvreté. C'était, en effet, une société de frères où chaque individu était également prêt à donner ou à recevoir.

Une harmonie si profonde empêchait naturellement entre les deux sexes ces liaisons de galanterie, si fréquemment fatales à la paix des familles. Les moeurs se conservaient pures, par le soin qu'on prenait de faire marier les jeunes gens de bonne heure. Lorsqu'un jeune homme arrivait à un âge convenable, ses parents et ses amis lui préparaient la terre qu'il allait occuper, lui élevaient une maison et les autres bâtiments de ferme, et lui fournissaient ce qu'il lui fallait pour commencer la vie à son propre compte. A peine entré chez lui, il choisissait une épouse convenable, qui lui apportait en dot, quelques vaches et quelques brebis, la famille nouvelle croissait et se multipliait ensuite, comme ses devancières, sous la protection de Dieu. Dans Tannée 1755, malgré les malheurs qui, de temps en temps, avaient assailli les Acadiens, la population s'élevait déjà à dix-huit mille âmes.

Les reproches que les conseillers de la Nouvelle-Ecosse adressaient aux Acadiens portaient surleur attachement aux Français, leur refus de prêter le serment d'allégeance au roi de la Grande- Bretagne, leur fidélité inviolable à la religion catholique. De plus, on peut ajouter que les colons anglais jetaient des yeux de concupiscence sur les terres fertiles et les nombreux troupeaux des Acadiens. Plusieurs avaient, sans doute, oublié les règles de la neutralité et violé les conditions auxquelles elle leur avait été accordée. La défection des habitants de Chiquectou avait surtout irrité le conseil d'Halifax. On convint donc qu'il fallait chasser les Acadiens, et les disperser dans les autres colonies anglaises. Les troupes de la Nouvelle-Angleterre furent chargées de mettre la sentence à exécution. Le colonel Winslow et le capitaine Murray convinrent d'afficher aux portes des églises, dans chaque établissement, une proclamation si péremptoire dans ses termes, que personne ne fût tenté d'y contrevenir.

Ainsi, à Grand-Pré, Winslow, par une proclamation affichée, invitait les vieillards, les jeunes gens, et jusqu'aux enfants mâles de dix ans, de se réunir dans l'église de ce lieu, le

vendredi, cinq de septembre 1755, pour recevoir certaines communications qu'il avait à leur faire de la part du gouvernement. Plus de cinq cents hommes qui avaient répondu à cet appel furent renfermés dans l'église de Grand-Pré, où Winslow, environné de ses officiers, leur expliqua les intentions du gouvernement. 11 leur annonça que le roi leur enlevait leurs terres, leurs bestiaux et tout ce qu'ils possédaient, à l'exception de leurs meubles personnels et de leur argent ; que, de ce moment, ils demeuraient prisonniers sous la garde des troupes qu'il commandait. A Grand Pré furent réunis, comme prisonniers, quatre cent quatre-vingt-trois hommes et trois cent trente-sept femmes, tous chefs de famille ; le nombre de leurs enfants réunis avec eux pour prendre le chemin de l'exil, s'élevait à mille cent trois. (1) Commeq uelques-uns de ces malheureux habitants s'étaient réfugiés dans les forêts, on employa tous les moyens pour les forcer à venir se mettre à la discrétion des Anglo-Américains ; on ravagea tout le pays environnant pour leur ôter le moyen de subsister. Dans le seul district des mines, deux cent cinquante-cinq maisons furent détruites, et un nombre proportionné de granges, d'étables et •d'autres bâtiments ; les parents de ceux qui refusaient de se rendre prisonniers étaient menacés de souffrir pour expier ce que l'on nommait l'obstination de leurs amis.

Les Acadiens prisonniers souffrirent avec résignation l'emprisonnement et les mauxdont il était accompagné. Le départ devait avoir lieu le dix de septembre ; les navires étaient prêts ; les prisonniers avaient été rangés en ordre; cent soixante jeunes gens reçurent l'ordre de s'avancer vers les navires. Ils déclarèrent qu'ils étaient prêts à s'embarquer, mais qu'ils ne voulaient pas être séparés de leurs parents. Sur un ordre de l'officier supérieur, les soldats anglo-américains chargèrent à la baïonnette cette troupe de jeunes gens désarmés, et les forcèrent de s'avancer vers les navires. Des mères se précipitaient vers le sentier que suivaient les malheureux prisonniers, afin de leur dire un dernier adieu ; repoussées par les soldats, elles s'agenouillaient sur le rivage, pour demander à Dieu de protéger leurs enfants, qui cherchaient à s'encourager en chantant des cantiques. Les hommes plus âgés furent ensuite conduits aux navires de la même manière. Ainsi fut embarquée toute la population mâle du district des Mines sur cinq navires, mouillés à

(1) Ces familles enlevées de Grand-Pré, possédaient 1,269 bœufs, 1,557 vaches ; 5,007 jeunes animaux de la race bovine, 493 chevaux ; 8,690 moutons, et 4,197 cochons,

l'entrée de la rivière de Gaspareaux. Peu après, arrivèrent d'autres navires sur lesquels les femmes et les enfants furent placés et conduits dans les colonies américaines, où l'on n'avait pas songé à demander une retraite pour les pauvres exilés. Plus de sept mille acadiens avaient ainsi été dépouillés de leurs biens et chassés de leur pays dans cette occasion ; mille d'entre eux furent jetés dans le Massachusets ; quatre cent cinquante furent envoyés dans la Pennsylvanie, et débarqués#à Philadelphie, où l'on proposa de les vendre s'ils voulaient y consentir, proposition qui fut rejetée avec indignation par les prisonniers. D'autres, envoyés dans la Géorgie, et assez froidement reçus, entreprirent de retourner dans leur pays , plusieurs étaient déjà arrivés à New-York et à Boston (1), lorsqu'un ordre du général Lawrence les força de renoncera leur projet.

A peine les troupes anglo-américaines se furent-elles acquittées de la pénible exécution qui leur avait été confiée, que les soldats furent frappés de l'horreur de la situation.

Placés au milieu de riches campagnes, ils se trouvaient néanmoins dans une profonde solitude. Il n'y avait pas d'ennemis à attaquer, point d'amis à défendre. Les volumes de fumée qui s'élevaient au-dessus des maisons incendiées, mar- , quaient les lieux où, quelques jours auparavant, demeuraient des familles heureuses ; les animaux des fermes s'assemblaient, inquiets, autour des ruines fumantes, comme s'ils eussent espéré de voir revenir leurs maîtres ; pendant les longues nuits, les chiens de garde hurlaient sur ces scènes de désolation ; leurs voix plaintives semblaient rappeler leurs anciens protecteurs et les toits sous lesquels ils avaient coutume de s'abriter.

Lorsque les navires anglais arrivèrent à Port-Royal pour enlever les familles acailiennes des environs, les soldats ne trouvèrent personne ; tous les habitants s'étaient retirés dans les bois, d'où la famine força plusieurs familles à sortir pour se rendre à ceux qui les poursuivaient ; les autres se retirèrent dans la profondeur des forets, auprès de leurs amis les Micmacs, et se réfugièrent ensuite au Canada. Dans quelques jours, deux cent cinquante-trois maisons furent réduites en cendres dans les environs de Port-Royal. Les malheureux Acadiens voyaient, avec désespoir, les soldats anglais promener la torche incendiaire dans leurs villages, sans oser offrir de résistance ;

(1) Le père de feu Mgr. Prince, évêque de Saint-Hyacinthe, encore enfant, se ouva séparé de ses parents, et jeté au sein d'une tes parents qu'après plusieurs années de recherches

mais lorsqu'ils les virent s'approcher de la chapelle catholique pour y mettre le feu, ils se jetèrent sur les soldats, en tuèrent ou en blessèrent vingt-neuf, et forcèrent les autres à s'éloigner. Puis, après avoir vengé l'injure gratuite faite à leur religion, ils se rejetèrent au fond des bois.

Une partie des acadiens, qui n'avaient jamais donné aucun sujet de plainte au gouvernement anglais, adressèrent au roi de la Grande-Bretagne une humble requête, dans laquelle ils exposaient les assurances que leur avaient données les premiers gouverneurs de la Nouvelle-Ecosse, la confiance qu'ils avaient eue jusqu'alors dans le gouvernement, et l'injuste traitement qu'on faisait alors peser sur eux et sur leurs frères.

L'abbé Leloulre s'était échappé aussitôt après la prise de Beauséjour, et s'était rendu à Québec par terre, où il s'embarqua sur un vaisseau qui retournait en France, et qui, malheureusement, fut pris par les Anglais (1).

(1) Voici ce qu'il écrivait de Plymouth à l'abbé de l'Isle-Dieu, le 22 septembre 1755, sous le nom de J. L. Desprez : " J'ai été pris et conduit dans ce port : comme on ne m'a pas permis d'aller à terre, je ne puis vous dire ce que je deviendrai, ni où je serai ; mais je vous prie de me faire tenir de l'argent, et de travailler à me procurer la liberté. Mon adresse est à M. Desprez, pris par la frégate l'Embuscade."

Le vingt-trois octobre 1755, l'abbé de l'Isle-Dieu écrivait : " Nous n'avons plus aucun missionnaire dans la Nouvelle-Ecosse sous le gouvernement anglais : trois ont été enlevés, et, après quelques mois de prison à Halifax, ont été conduits à Portsmouth, et, de là, renvoyés sur un vaisseau frété à leurs dépens, dans le port de Saint- Mâlo... Le seul et unique missionnaire qui était dans l'Acadie française, et qui desservait les rivières de Chipoudi, de Peticoudiac et de Memramcouk, a pris la fuite sur la nouvelle que les Anglais voulaient faire enlever ses habitants pour les transporter en Angleterre. Il y a maintenant à Québec cinq missiennaires : M. de Biscarat, M. Eudo, M. Coquart, M. Vizien, ci-devant aumônier de la garnison du fort de Beauséjour, et compris dans la capitulation, et M. le Guerne, ci-devant et depuis nombre d'années missionnaire de 2,897 habitants, bien établis sur les rivières do Chipoudi, Peticoudiac, et Memramcouk, sous le fort de Beauséjour.

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