ERREURS SUR LES FACULTÉS DE L HOMME
t(Hre> qui) selon eux, ne donne jamais que des probabilités.
Les sceptiques qui veulent douter de tout ne parlent pas sérieusement, ou bien ils ne connaissent pas la nature humaine; car, pour peu qu'ils l'eussent étudiée, ils auraient bien vu que le doute^ le doute absolu est impossible.
Il ne serait pas oaoins contraire au sens commun de dire que l'intelligence n'est pas faite pour connaître la vérité, que de soutenir que l'œil n'est pas fait pour vair, ni l'oreille pour entendre. Mais, si l'intelligence est faite pour connaître la vérité, comment prétendre que jamais elle ne peut s'assurer qu'elle la connaît effectivement? Elle serait donc dans un état contre nature? Il y aurait donc une fatalité qui condamnerait l'homme à vivre dans une continuelle contradic* ^tîon avec lui-même? Une serait certain de rien, et cependant il est invinciblement assujetti à penser, à parler et à agir^ sur une infinité de points, comme s'il était certain. La vie serait un cercle d'illusions, le cœur serait desséché, puisqu'il ne saurait si ses affections se terminent à des fantômes ou à quelque chose de réel; la volonté serait sans force, puisqu'elle n'aurait aucun motif sur lequel elle pût compter; les liens de la faùiille ^t de la société se briseraient ; quel devoir s'imposerait, quel lien croirait devoir respecter celui qui ne croirait à rien?
Le doute absolu est impossible. L'homme ne vit et n'agit qu'à la condition de croire quelques vérités. Ceux qui, dans leurs théories, préconisent le doute, pensent et agissent, dans la pratique, comme les autres hommes, ne doutant pas plus qu'eux d'une COURS d'instr. I. n ^^ ]
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inëfiité de cho&es. Il y a contradiction chez eux, même dans les raisonnements spécieux qu'ils font contre la certitude. Ne Toient-ils pas^ en effet, qtie soutenir, comme ils font, que nous ne pouvons panrenir à la certitude, c'est affirmer qu'il y a incompatibilité entre la connatesance de la vérité et la nature de l'esprit humain; or comment osent-ils l'affirmer, tandis que, selon eux, il nous est im-possible de rien affirmer? Diront-ils qu'ils n'affirment pas, mais qu'ils doutent?... La contradiction ne sera pas moins (Moquante, car c'est encore une affirmation très^positive que de déclarer que l'on doute et qu'il faut douter.
II. Ces considérations ne montrent pas seulement la vanité du scepticisme absolu qui doute de tout, elles combattent également le scepticisme restreint qui pporte sur les connaissances morales et historiques, et qui ne voit que des probabilités en dehors des ma- ^ ^ématiques.
Que les admirateurs exclusifs du calcul nous disent pourquoi ils admettent les premiers principes, les axiomes de la science, ainsi que les conséquences qui s'en déduisent. N'est-ce pas parce qu'ils en voient la vérité, et qu'ils se sentent dans l'impossibilité rationnelle d'en douter? Ils n'ont pas essayé de se démontrer ces axiomes, mais ils en conçoivent la vérité ; ils en ont une idée nette, positive; leur raison répugna ji ne pas les admettre, et cela leur suffit. Eh bien, ne sont-ils pas dans une égale impossibilité de douter du sens intime, du rapport invariable et unanime des sens, d'un grand nombre de principes de morale, de la mémoire?... Qu'ils essayent de douter ^'ils ont une famille, s'ils existaient hier, s'Ùs senties mêmes bom-
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nies qu'ils étaient il y a un qvmri d'heure, s'ils ant éludié les mathématiques... La mémoire seule néan* moins les rassure sur ces pointa» et je ne sais pas comment la vie intellectuelle, la vie morale, la vie de famille, la vie de société s'expliqueraient sans elle.
Avouons donc que toutes les certitudes, à quelque genre qu'elles appartiennent, reposent ultérieurement sur la même base, l'impossibilité rationnelle du doute. Ir'homme est dans cette impossibilité rationnelle, il connaît avec certitude la vérité, quand il la voit intui<tivem^^t, comme n»us le disions dans la leçon précédente : quand il voit, d'une vue nette, claire, distincte, une conséquence ressortir d'un principe évident ; et aussi louteslesfoisqu'employantles moyens de connaître qui sont en lui, qui sont inhérents à sa nature, il parvient à ime convictionintime et réfléchie, conviction telle, qu'il ne peut penser autrement sans aller contre sa nature, et tomber en contradiction avec lui-môme.
Prenons pour exemple la relation des sens, ou la connaissance que nous avons des objets qui nous m* tourent par le rapport que nous en font nos sens ex-térieurs, la vue, l'ouïe, k tact. Vous êtes dans cette enceinte, vous avez sous vos yeux les personnes qui vous entourent et celui qui vous parle, vous entendes sa parole, vous répondez à ses questions» Ces divers objets sont bien à la portée de vos sens ; le rapport que vous font les yeux n'est pas contredit par celui que vous recevez de vos oreilles ; il y a entre ces (Uvers témoignages un parfait accord ; ce n'est pas dans un moment fugitif, comme une illusion qui traverse rapidement l'esprit : vous voyez, vous entendez, vous touchez, avec calme et attention. Ëh bien, dans un
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cas pareil, vous êtes sûr, vous avez une pleine certitude de la réalité de ces objets ; vous ne doutez pas, vous ne pouvez pas douter qu'ils ne soient tels que vous les voyez.
Si Ton dit quelquefois que les sens sont menteurs, et qu'il ne faut pas s'y fier, on entend seulement par là qu'il faut user d'une sage réserve. Quel est celui, je vous demande, qui doute sérieusement s'il a un corps, si les objets qu'il voit, qu'il touche, qu'il remue, si les hommes avec qui il converse, sont des choses réelles ou de simples apparences? Personne au monde, si ce n'est dans le cas de folie. On peut bien faire des objections, on peut nous dire que rien ne démontre que ces objets soient tels en eux-mêmes qu'ils paraissent à notre vue ; mais ces objections ne sont pour nous que des amusements d'esprit, et ne nous empêcheront jamais de croire à la relation de nos sens ; si nous ressayions, nous n'en viendrions pas à bout, notre nature ne nous le permettrait pas, car e/fc nous empêche y dit Pascal, (Textravaguer jusqu'à ce point. Un autre philosophe disait : a Si les paysans s'avisaient (t de douter de l'existence de leur bailli> ou les sol- « dats de celle de leurs offîciers, dans quelle confuu sion serions-nous plongés? De telles absurdités a n'ont lieu que parnfi les philosophes ; tout autre « qui s'y livre doit avoir perdu le bon sens \ »
Concluons, avec le même écrivain, que pour parvenir à la certitude, il faut suivre les lois de notre nature, et se contenter des preuves analogues aux choses que l'on veut connaître. « Toutes les vérités
» Ettter, Lettre cxvii.
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« qui sont à la portée de notre connaissance, a dit ce
tt savant matbématicieny se rapportent à trois classes
« essentiellement distinguées : les vérités des sens^
« les vérités de raisonnement, les vérités de la foi, ou
a qui reposent sur le témoignage... Pour les vérités
a de chacune de ces trois classes, il font se contenter
« de preuves qui conviennent à leur nature ; il serait
« ridicule de vouloir exiger une démonstration géa-
« métrique des vérités d'expérience ou historiques:
0 C'est ordinairement le défaut des esprùs forts et de
« ceux qui abusent de leur pénétration; dans les vé-
« rites intellectuelles, de prétendre des démonstra-
a tions géométriques pour prouver toutes les vérités
tt de la religion, qui appartiennent en grande partie
« à la troisième classe K »
III. Les prétendus esprits forts dont parle Euler ^ n'auraient très-probablement jamais contesté la valeur du témoignage des hommes et de Thistoire, s'ils n'avaient pas vu que c'est sur des vérités historiques que reposent les doctrines religieuses. La plupart du moins d'entre eux n'ont combattu l'histoire que parce qu'ils ne voulaient pas de la religion, dont les preuves principales sont consignées dans les traditions. Mais ici encore ils sont en contradiction avec le sens commun.
Nous ne vivons que sur un tout petit coin du globe ; combien d'événements, qu'il nous importe de savoir, et qui se passent loin de nous, ou qui ont eu lieu avant notre naissance ! Nous les connaissons par le témoignage de ceux qui les ont vus, et si ces événe-
* Euler, Lettres à une princesse S Allemagne sur divers sujets de physique et de philosophie. Lettres czv et cxvi.
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menis apparti^sent aiix temps passée, rfaistoire ea ccttiserve le souvenir, et nous les transmet ; il nous est souvent tout aussi facile de les connaître que si neas les eussions vus de nos yeux. Il suffît que ees £ail& noGS soient comfDuniqtiés par des témoin» kistruits et sincères, dont la déposition mérite, à tous égards^ une eonfiance entière. Supposez un fait que l'on ait eu toute facilité de voir et de «CNistaler ; supposes qud ce fait soit attesté par un grand nombïi» de téifioins qm n'ont eu aucum intérêt à s'entendre pour nous induire en erreur ; ce feit sera aussi certain que chose M monde puisse Tètre»
Je ne pourrais révoquer en doute ce fait sans remettre tout en problème ; ce serait «ne dérogation aux lois les plus constantes de la nature. Qui de nous se persuaderait qu'un graôd nombre d^individus, ^ui jouissent de leur sens naturel et de la plénitude dô leur raison, ont cru voir de leurs propres yeux, tout près d'eux, au milieu de leur cité, ce qu'ils n'auraient pas vu; qu'ils se sont imaginé avoir enteadu ce qu'ils n'auraient pas entendu? D'autre part, les lois dît monde moral ne permettent pas non plus de supposer que des témoins, dans les conditions énoncées, aient voulu trahir la vérité, sans nul intérêt. L'homme aime naturellement la vérité, et, sïl n'est pas égaré par de mauvaises passions, il repousse comme instinctivement ce qui la blesse. Comment plusiein» personnes, divisées entre elles de vues et d'intérêts^ s'accofderaient-elles à affirmer, comme témoins oculaires, un fait qu'elles n'auraient pas vu ?
Quelques philosophes ont avancé qu'il ne peut y avoir que des probatHlités dans le témoignage hu-
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main. Ils ont dit : La déposition de chaque témoiii, eonsidérée isoléfflent, ne présente qu'une probabilité, done pUifiieurs témoignages réunis ne donnent qu'une Bomme de probabilités... Vaine subtilité ! chaque lémojii, pris séparément, a pu être eertain du fait : {ii sa déposition ne suffit pas pour nous donner la certitude de ce même fait, c'est que des circonstances particulières auraient pu Tinduire en erreur ou ie porter à dissimuler la vérité ; mais de pareilles civ^ constances ne peuvent se supposer dans plusieurs individus qui n'ont pas d'intérêt commun à nous tromper ; d'où il suit que l'uniformité de leurs témcignages est une garantie de la réalité du fait. Il y a plus : souvent il ne faut à un homme raisonnable que la parole d'un seul témoin pour le rassurer compl)Hemenl, quand ce témoin est d'un caractère bien connu et qu'il assure avoir vu ce qu'il rapporte. Ainsi, un ami croit à son ami, un enfant à son père et à sa mère, en une infinité de choses, et il se détermine, d'après ce seul témoignage, dans les affaires même les plus graves.
Nous pouvons donc connaître les faits passés hors de notre présence, par le témoignage des hommes qui les ont tus : en sera-t-il de mèoie des faits accomplis avant que nous vinssions au m<mde?
Oui, sans aucun doute. Quand ces faits ont de rim* portance, ilsse transmettent à la postérité, soit par des aaoDuments destinés à en peipétuer le souvenir, soît par l'histoire émte, soit par Ja tradition des familles qui se disent les unes aiu: aiitres œ qui les intéresse ; et la question se véduit toujours iiees termes : les témoins ont-ils été éclairés ? les témoins (Mit-ils été vé« ridiques, c'est-à-dire ont-ils été à même de connaître
les feits qu ils reppo.rtent? les rapportent-ils avec sincérité ? Quand le fait a été public, éclatant, de nature à exercer une grande influence sur les mœurs, la constitution ou les destinées d'un peuple, on ne peut pas douter qu'il n'ait été considéré très-attentivement. Quant à la bonne foi des témoins, elle se manifeste par la manière même dont ils ont raconté l'histoire, par la sagesse, par la naïveté qui paraît dauis leurs narrations.
Observons d'ailleurs que la certitude de l'histoire ne repose pas uniquement sur les quahtés personnelles de l'écrivain, mais aussi et plus encore sur 1"^sentiment que lui a donné le public. On croit entendre la génération des contemporains en lisant une histoire où sont rapportés des faits d'un intérêt général, contre lesquels nulle réclamation ne s'est élevée. , On connaîtrait peu la nature humaine, si on croyait > que les hommes pussent garder le silence sur ces sortes de faits qu'ils sauraient n'être pas véritables.
L'histoire est donc un moyen de certitude relativement aux faits, et cette certitude s'élève au plus haut degré quand elle est en harmonie avec les monuments publics, quand elle n'a jamais éprouvé de contradictions ou qu'elle en a triomphé avec éclat. La certitude qu'elle donne ne perd rien de sa force par la succession des années, puisque les monuments où elle est consignée, demeurant les mômes, perpétuent le même témoignage, toujours soutenu de son caractère de vérité* Sommes-nous moins certains aujourd'hui de l'existence de Charlemagne , d'Auguste , d'Alexandre, qu'on ne l'était il y a huit, douze ou quinze cents ans ?