AUTRES LEUCOMAÏNES TOXIQUES. — L E U CO M AÏ N ES DES VENINS
Il existe dans les venins, les sécrétions normales des glandes, le sang, etc., d’autres substances à propriétés alcaloïdiques, peu ou mal connues, souvent très actives dont nous allons faire ici l’énumération rapide.
Venins. — Le venin de la salamandre terrestre contient une base fixe, la satnandarine découverte par Zalesky il y a longtemps : elle répond à la formule C3MP°Az205. Ses sels sont cristallisables; son chloroplatinate se réduit à chaud. La samandarine s’altère en présence de l’eau et se résinifie. Elle produit tous les phénomènes toxiques du venin luimême : anxiété, tremblements, convulsion, opisthotonos et mort.
Du venin de crapaud, Cloëz, déjà en 1852, retirait une substance alcaloïdique très soluble dans l’alcool, à chlorhydrate précipitable par le chlorure de platine et par le sublimé. Mise en liberté par l’ammoniaque, cette base se présente sous forme de flocons insolubles; son action sur l’économie d’abord excitante, produit ensuite la paralysie et le tétanos. Ce fut le premier exemple bien constaté de l’existence certaine d’un alcaloïde complexe dans une sécrétion animale [G. Rend., XXXIV, 750).
Dans ce même venin de crapaud, et dans celui du triton crété, Calmels a découvert l’acide méthylcarbylamine carbonique ou isocyan-
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acétique C=Az-Cll2-C02II. La méthylcarbylamine qui en dérive, et que fauteur de cet ouvrage avait déjà signalé dans les produits putréfactifs, est un poison convulsivant systolique du cœur, d’une action foudroyante d’après Calmels (C. Rend., XCVIII, 55G).
Les effets toxiques du venin du naja tripudians ou cobra capello de l’Inde sont dus, d’après mes recherches et celles d’autres auteurs, à trois sortes d’agents : 1° Deux alcaloïdes qui n’y existent qu’en très minime proportion et qu’on peut extraire par un épuisement méthodique à l’éther alcoolique après pulvérisation du venin avec du carbonate de soude sec (A. Gautier). 2° Une substance acidulé, cristallisable, signalée par Winter Blyth en 1877, substance que précipite l’acétate de plomb et qu’on obtient en traitant ce précipité par ILS. 5° Enfin ce venin doit surtout sa toxicité à des matières de la nature des peptoncs et des globulines d’après Weir Mitchell, T. Reichert et Wolffenden. Ces dernières sont les plus actives et les plus abondantes. Nous les avons déjà étudiées ailleurs.
Quant aux deux alcaloïdes que j’ai signalés, ils sont moins vénéneux que ces globulines : l’un active la défécation et produit l'essoufflement et la stupeur; l’autre plonge l’animal dans un long sommeil dont il s’éveille bien portant (Bull. Acad. méd. (2), X, 94).
Je citerai enfin comme cas des plus singuliers le venin des hyménoptères, en particulier celui des abeilles sécrété par deux glandes donnant l’une un produit alcalin, l’autre un produit acide dont le mélange tue (C. Rend., 25 juin 1888).
On sait aujourd’hui que beaucoup d’animaux (reptiles, arachnides, poissons, insectes, etc.), sécrètent des venins redoutables, mais on en connaît plutôt les propriétés physiologiques que la nature chimique, et, comme on le voit, leur activité peut ne pas toujours être due à des lcucomaïnes (').
Urines. — Depuis les premières recherches de l’auteur de cet ouvrage sur les ptomaïnes, MM. Pouchet, A. Gautier, Bouchard, Lépinc et Guérin, ont signalé divers alcaloïdes toxiques dans les urines normales ou pathologiques. Les bases extraites par G. Pouchet sont très déliquescentes, peu solubles dans l’alcool. Leurs chlorhydrates et chloroplatinates sont cristallisés. L’une de ces bases répond à la composition C7IP*Az4Os, l’autre à C7HwAz*02. J’ai moi-même signalé dans les urines des bases hydropyridiques en très minime quantité.
On sait aujourd’hui ( Sénator , Munck, G. Pouchet , Lépinc et Guérin) que la xanthine, la sarcine, la guanine, la carnine et la créatine
(') La chair musculaire chez certaines espèces de poissons, surtout à l'époque où ils sécrètent, leurs œufs et leur laitance, le sang chez d'autres animaux, sont souvent vénéneux, l.e sang d’anguille ordinaire injecté sous la peau des animaux est excessivement toxique.
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sont très sensiblement accrus dans les urines fébriles et au cours des affections du système nerveux. A l’état pathologique, ces alcaloïdes s accumulent dans les urines ou changent de nature; ds augmentent surtout au cours des maladies infectieuses (Bouchard). Mais il convient de remarquer ici que ce n’est pas aux seuls alcaloïdes qu’il faut rapporter les propriétés actives des urines; les intéressants résultats observés par M. Bouchard sur l’action hypnotisante ou tétanisante des urines recueillies après la veille ou le sommeil, aussi bien qu’à l’état pathologique, ont été obtenus avec des extraits alcooliques complexes, et s’ils établissent l’action générale de ces extraits, ils ne font pas connaître le mécanisme et les agents immédiats de ces effets. Cet important sujet mériterait d’être repris méthodiquement au point de vue chimique. Je ne mentionnerai ici que pour mémoire les recherches de Tudichum sur les alcaloïdes urinaires (C. Rend., CVI, 1805). Ils nous laissent les plus grands doutes.
On a signalé encore des leucomaïnes dans les divers organes et sécrétions normales. Le foie paraît contenir un peu de névrine ainsi que le sang, d’où M. R. Wurtz a extrait aussi un alcaloïde répondant à la composition C3H15Az3 sur lequel nous reviendrons en parlant de cette humeur importante.
De la rate fraîche M. Morelle a retiré un alcaloïde cristallisé en aiguilles déliquescentes, dont le chloroplatinate forme des tétraèdres. Cette base produit le collapsus, la perte complète de la sensibilité, la décomposition du sang, etc.
MM. Mourson et Sehlagdenhauffen ont signalé en 1885 des substances alcaloïdiques dans les eaux de l’amnios.
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On sait que l’on a donné le nom de ptomaïnes (de Turwp.a, cadavre) aux alcaloïdes qui se produisent durant la putréfaction. Par extension, j’ai appliqué ce nom, créé par Selmi, aux alcaloïdes qui résultent de toute fermentation anaérobie, et à ceux qui se forment dans les tissus des grands animaux lorsqu’ils fonctionnent sans air ou avec une quantité d’oxygène insuffisante. Le nom de leucomaïnes est réservé par opposition aux alcaloïdes oxygénés qui se produisent durant la vie normale et aérobie.
Les alcaloïdes putréfactifs ont été découverts par l’auteur de ce livre en 1872. Jusqu’à lui on avait bien signalé çà et là dans les produits putrides certaines matières vénéneuses ( Panum ) et même basiques (Bergmann et Schmiedeherg , Rôrsch et Fasshender, Selmi), mais ces observations restaient isolées, douteuses, contredites. Ces corps actifs paraissaient ne se former que dans des circonstances tout à fait exception-
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nelles; leur origine, à plus forte raison, leur rôle et la nature des réactions qui leur donnent naissance, étaient méconnues, et l’on ne soupçonnait ni l’existence d’une véritable série de corps basiques d’origine bactérienne, ni la généralisation du processus qui leur donne naissance dans les fermentations anaérobies et jusqu’au sein des humeurs et des tissus des grands animaux qu’on déclarait alors incapables de fabriquer des alcaloïdes.
En 1872, je démontrai que la production de bases azotées vénéneuses est un phénomène qui accompagne nécessairement toute fermentation anaérobie des matières albuminoïdes. En 1881, j’obtins quelques-uns de ces alcaloïdes à l’état de pureté et pour la première fois je déterminai leur composition et classai ces corps (*). Plus tard d’autres auteurs, en particulier G. Pouchet, à Paris, L. Brieger à Berlin en 1885, et d’autres, ont poursuivi ces recherches et fait connaître par des travaux précis, de nouveaux alcaloïdes produits dans des conditions de culture déterminées, ou bien au cours de certaines maladies.
C’est l’ensemble de ces recherches que je vais rapidement exposer ici. Elles ont leur importance en médecine depuis que j’ai établi d’une part que ces alcaloïdes sont en partie la cause des effets toxiques des microbes anaérobies, de l’autre qu’ils peuvent se produire dans nos tissus mêmes, en quantités souvent très sensibles dans certaines conditions pathologiques ou artificielles, surtout en l’absence ou par insuffisance d’oxygène, et devenir dès lors la cause de troubles fonctionnels et d’étals morbides persistants.
Extraction des ptomaïnes. — Classification. — On a donné divers procédés pour extraire les alcaloïdes de la putréfaction ou des tissus en voie d’altération. Voici la méthode générale que je suis en ce moment et que je recommande aujourd’hui :
Les matières fermentées, les tissus etc., sont broyés et épuisés à l’eau bouillante; le bouillon est filtré et la liqueur, privée d’ammoniaque libre par cette légère ébullition, est précipitée par l’acétate de plomb. On filtre et l’on ajoute au filtratum un léger excès d’acide oxalique qui acidifie la liqueur et précipite l’excès du plomb. On filtre encore et évapore pour chasser les acides gras, en ajoutant de temps à autre un peu d’acide oxalique si l’odeur d’acide acétique ou butyrique se manifeste dans le distillatum. On traite alors la liqueur par un lait de chaux très clair de façon à enlever la majeure partie, mais non la totalité de l’acide oxalique libre; enfin on concentre, s’il le faut dans le vide, cà l’état de sirop épais; celui-ci est repris par l’alcool à 98° cen-
(') Voir Compt. rend., ' XCIV, U 19, 1557 et 1598; XCVII, 205 {Gautier et Etard). — Huit. Acad, de méd., 2" série, XV, 75 et 115. — Bull. soc. chim., XLVIÏI, 6. En 1878, Nencki avait Signalé une colliclinc flans les produits de la fermentation pancréatique de la gélatine.