CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LES CAUSES DES ACTIONS CHIMIQUES
Les combinaisons des corps et leurs décompositions ont été d’abord attribuées à une attraction des molécules qui fut désignée sous le nom d 'AJjiniti. Bergman admit que l’affinité de chacun des corps a, b , c, d , pour un même corps 1, diffère d'intensité; de sorte que ces différences peuvent être exprimées en nombres, et que l’affinité était élective , c’est-à-dire que si a a pour 1 une affinité plus forte que b , en présentant le corps a au composé b x , x se porte sur a , et b est mis en liberté ; ainsi , par exemple , la barite ayant pour l’acide sulfurique une affinité plus grande que la potasse, en mêlant de la barite et du sulfate de potasse, l’acide sulfurique abandonnera la potasse pour se combiner avec la barite. Bergman examina les exceptions dont celte règle était susceptible , et les expliqua d’une manière satisfaisante. Il publia , en même temps , une table d’affinité beaucoup plus complète que celle qui avait paru jusqu’alors. Le système de Bergman fut généralement adopté.
Kn i8o3 , Brrihollet dans son Essai sur la Statique Chimique réfuta le système de Bergman. Ce célèbre Chimiste considérait l'affinité comme une attraction semblable à celle des corps planétaires; mais comme les distances des molécules sont Ires-petites, la force de leur attraction dépend non - seulement de leurs masses , mais encore de leurs formes. Il résulte de celte bypolhèse que l’affinité doit augmenter arec la masse du corps agissant; ainsi quoique la barile ait pour l'acide sulfurique une plus grande affinité que la potasse , si 1 on présente une grande quantité de potasse à une petite quantité de sulfate de barite , la potasse s'emparera d'une portion de l’acide. Suivant Bcrlhollct , lorsqu'on met en contact un corps a avec un composé b x , si l'affinité de a pour x est plus grande ou plus petite que celle de b , x se partage entre a et b suivant leur affinité , et la décomposition de b x ne peut être complète que dans le cas où ax serait insoluble ou gazeux, parce que le premier composé de a et de x, qui se forme dans le premier partage, étant séparé, il s'en forme un second, un troisième, etc. , jusqu’à ce que a ou t aient disparu complètement. Ainsi, par exemple, lorsqu'on mêle deux sels solubles, chaque base se partage entre les deux acides; si ces quatre sels sont solubles, la décomposition ne se manifeste par aucun phénomène apparent ; mais si l'on fait évaporer la dissolution, les sels se précipiteront suivant l'ordre inverse de leur solubilité. Celle partie de la doctriue de Bcrlhollct est encore admise aujourd'hui et parait très-cxaclc , car dans l'exemple cité plus haut, si la décomposition n’avait pas eu lieu avant la précipitation des sels , il faudrait admettre que c’est la cohésion d'un sel qui n'est pas encore formé qui en détermine la formation. Il suit de cette' théorie , que les corps peuvent se combiner dans toutes les proportions, et que si un grand nombre ne paraissent donner que des composes formés d’élémens en rapports constans , cela tient uniquement à la cohésion de ces composés.
La doctrine des affinités électives , constantes entre les mêmes corps , n’est point d'accord avec les faits; car souvent les décompositions ont lieu réciproquement. Ainsi , par exemple , le fer décompose l'eau , et à la même température , le gaz hydrogène réduit l’oxide de fer. En mettant du carbonate de barite et du sulfate de potasse en digestion , il se forme du sulfate de barile et du sous-carbonate de potasse ; et le sous-carbonate de potasse jouit aussi de la propriété de décomposer le sulfate de barile. La doctrine de Bcrlhollct , sur l'influence des masses et les combinaisons en proportions indéfinies, ne paraît pas conciliable non plus avec les faits, et toutes les théories fondées sur les affinités ne peuvent point rendre compte d’un grand nombre de phénomènes chimiques : par exemple , lorsqu'on met de l’eau en contact avec le fer , la décomposition de l'eau n'a point lieu , et elle se manifeste à l’instant si on ajoute de l'acide sulfurique ; or l’acide sulfurique ne se combine avec aucun des élémens de l’eau, et ne manifeste dans aucune circonstance aucune affinité pour eux ; mais comme il se
combine avec l’oxide de fer , il faudrait expliquer le fait de la décomposition de l'eau par l' affinité de l'acide sulfurique pour l’oxide de fer qui n’existe pas encore.
La decouverte de la décomposition des corps par les courans électriques fit connaître que les élémens des corps étaient électriques , et MM. Davy et Berzélius fondirent sur cette base un nouveau système pour expliquer les actions chimiques. Suivant M. Berzélius , chaque molécule d'un mime corps renferme les deux espèces d'électricité , h l'état de liberté , mais en quantité inégale , qui y sont retenues séparées comme dans un corps non conducteur ; chaque molécule possède alors deux pâles électriques d'intensité différente. La nature du pâle dominant et son intensité absolue variant avec la nature du corps , lorsque deux corps se combinent , les molécules se réunissent par les pâles contraires , les deux fluides électriques sont neutralisés , et de cette neutralisation résultera chaleur et la lumière qui accompagnent si souvent les combinaisons.
M. Berzélius divise les corps en deux séries : la première renferme les corps cleclronégatifs , c'est-à-dire dont le pôle négatif est dominant; la seconde, ceux dont le pôle positif l’emporte sur le pôle négatif. Dans la première, l’électricité négative va en diminuant, et dans la seconde, la tension électro-positive va en croissant; l'oxigène commence la première et le potassium termine la seconde , parce que ces deux corps sont les plus électriques négativement et positivement : chacun des corps de la première série est négatif par rapport à ceux de la seconde |, mais dans chaque série , chaque corps est négatif par rapport à ceux qui suivent , et positif par rapport à ceux qui précèdent. Dans ce système , la permanence des corps composés n'est point expliquée; car les électricités contraires étant neutralisées par la combinaison , l’influence des électricités pôlaires est détruite.
M. Ampère, pour expliquer la permanence des composés et la diversité d'espèces • d’électricité que les corps dégagent dans le simple contact et dans les combinaisons , admet que les molécules des corps sont électriques d'une manière permanente , de sorte que leur électricité ne peut pas être neutralisée. Ces électricités permanentes développent autour de chaque molécule, par la décomposition du fluide naturel environnant, une atmosphère électrique de nature contraire; c’est alors les fluides de ces atmosphères qui, en se combinant, développent la chaleur et la lumière , et c’est l’électricité permanente des molécules qui maintient les élémens combinés; mais dans celle hypothèse , il est difficile d’expliquer comment un corps joue tantôt le rôle de „ corps positif, tantôt celui de corps négatif; l'explication deviendrait la même que dans le système de M. Berzélius , en admettant dans chaque molécule deux pôles électriques contraires et d’intensité différente.
Aucune de ces hypothèses ne paraît suffisante pour expliquer tous les faits, et je ne pense pas que dans l’état actuel de la science on ait des données suffisantes
pour établir la théorie des actions chimiques. Cependant si l'on voulait essayer une explication de ces faits , il me semble qu’il faudrait faire intervenir toutes les forces qu’on a reconnu agir sur les molécules des corps, et ne pas vouloir expliquer des phénomènes qui, suivant toutes les apparences, résultent du concours d'un grand nombre de causes differentes, par une seule d’entre elles; ces forces paraissent être jusqu'ici au nombre de quatre : 1 ' attraction moléculaire, la chaleur, la lumière et l 'ilectricili.
L'attraction moléculaire est une suite nécessaire de l'attraction des masses , car on ne peut pas concevoir l’existence de cette dernière , sans la regarder comme la résultante des attractions des parties qui composent ces masses ; mais cette attraction moléculaire ne doit pas suivre les mêmes lois , elle doit être modifiée à de petites distances par les formes des molécules. L'influence de la chaleur pour écarter les molécules d’un même corps , pour produire des combinaisons et des décompositions , est tellement reconnue , qu’il est impossible de ne pas en tenir compte dans l’examen des phénomènes en question. Quant à la lumière, on sait qu’elle agit souvent comme une température élevée. Enfin , il est maintenant bien reconnu et par les décompositions que produisent les courans électriques , et par les expériences plus récentes de M. Becquerel, que tous les corps dans leur contact , lorsqu’il est ou non suivi d’actions chimiques , développent de l’électricité.
Il faudrait commencer par examiner un même corps dans les trois étals sous lesquels il peut se présenter , déterminer l'influence isolée de chacune des fluides impondérables , les relations qui existent entre eux ; ensuite on pourrait examiner les phénomènes chimiques , en commençant par les plus simples. On arriverait ainsi à former un système qui pourrait expliquer les faits connus et qui aurait un certain degré de probabilité.
Mais pour atteindre à une théorie qui présente une certitude comparable à celle de plusieurs parties de la Physique , il faudrait connaître les rapports de la chaleur, delà lumière et de l’électricité; jusqu'alors il est peu probable qu’on puisse déchirer le voile qui couvre les phénomènes chimiques.