LES PRÉCURSEURS DE LA FORME SUITE
Longtemps avant que les instruments se fussent emparés du riche trésor mélodique que leur offrait la Chanson et la Danse populaires pour en faire l'un des principaux éléments des fêtes princières et aristocratiques, les jongleurs qui parcouraient la France, et particulièrement nos provinces méridionales, avaient coutume de jouer des Chansons à danser, sur lesquelles trouvères et troubadours « parodiaient » le plus souvent leurs poétiques improvisations.
(i) Voir le Troisième Livre du Cours de Composition.
(2) Voir, dans la Seconde Partie du présent Livre, le chapitre consacré à ces formes.
Telle, cette estanipldade baladins, que le troubadour cévenol Rambaut de Vaqueirasji) illustra de ses vers d'amour en l'honneur de Monna Béatrice de Savone, sœur de Guillaume des Baux, prince d'Orange (2):
Ka . len.da Ma . ja, Ni fuels de fa . ya, Ni chaDzd'HU.
. zel, ni flors de gla . ya; Non esquerapla . ya, Fras Domna ga
.va, Tra qu'un is . nel mes . sagier a ya;- Del. vostre bel
lors quem te.lra.\a, Pla . zer oovel qu'/Vmors m'a.tra . ya ;
K cha.ya, de pla.ya l'gé . tous a«s quem dVs . traya.
En i5î)4, l'imprimeur Attaignant publiait six livres de danses populaires (branles simples, branles gais, basses-dauces, tourdions, passe- 7}ie:{'{e), transcrites pour les violes, à quatre et cinq parties, par Claude Gervaize. Le tourdion ci-dessous, extrait de ce recueil, est intéressant comme structure, en ce qu'il affecte déjà la forme Suite, avec son repos médian modulant à la dominante inverse (sol) du ton de ré mineur, \" mode
(1) Vaquciras, maintcn'>nt Vachères, est une petite localité sito<?e sur les confins du \'ivarais et du Velay, et munie d'un curieux ch&icau féodal.
(î) Voir, sur cetie estamfida, l'intéressante étude historique et critique de M. i'icrrc Aubry, dans la Reyiie .Uuiicc/e du i5 juin 1904, page 307.
LES ih<kclrsi:lrs
-îf-
D'autre part, nous rencontrons, encore en France, sous le titre d'Orchésographie, un important traité où les danses en usage au xvi" siècle sont minutieusement décrites. Ce traité, publié en ibSg, et plusieurs fois réimprimé, a pour auteur un chanoine de l'officialité de Langres, Anthoine Tabourot, plus connu sous le pseudonyme anagrarnniati^ue de Thoinot Arbeau.
Enfin, dès les dernières années du xvi« siècle, les luthistes français avaient déjà adopté la dénomination de Suite pour désigner plusieurs danses susceptibles d'êtres jouées et dansées sans interruption.
Parmi les compositeurs italiens qui s'adonnèrent plus particulièrement à la transcription instrumentale des danses et chansons populaires, voici les noms de ceux chez lesquels on peut trouver les plus utiles documents : IV/
Francesco da MILANO, qui arrangea pour le luth la Bataille de Marignanet le Chaii! Jes oiseaux de Clément Janequin (i536), et qui publia, en i bG^, des Can-yOnc et Passeme^^^e pour le même instrument.
Melchior de BARBERIS, luthiste également, et auteur de dix livres de transcriptions pour un ou deux luths, ou pour la guitare à sept cordes, d'après des chansons françaises, pavanes, saltarelles, madrigaux, motets, et même d'après une messe Ave Maria d'un auteur contemporain.
LA SUIIE
Nous donnons ici un exemple de deux pièces, Pavane et Saltarelle (i), écrites sur le même thème avec changement de rythme et faites pour être jouées à la suite Vune de l'autre, ce qui constitue, nous l'avons vu, le principe de la Caniona :
Liuti)
Andréa QABRIELI (i 3 lo f i 586) et son neveu, Giovanni QABRIELI
(i557 t ibi3), dont on publia en 1671, 1593 et ibgb, nombre de pièces : Chansons françaises, Toccate et Sonates pour l'orgue.
Florenzio MASCHERA, qui fit paraître en i582 des Can'^oni pour quatre instruments, manifestement dérivés de l'écriture madrigalesque : ils offrent en effet cette singularité de porter, non des titres de danses, mais des dénominations fantaisistes, comme nous en rencontrerons plus tard de très nombreux exemples chez les clavecinistes français.
Ainsi, la Martinenga, la Maggia, la DiiranJa, la Rasa, {'AueroLia,
(1) Saltiirello, romanesca et fra/^liarda se disaient, au xvi» siècle, de la pièce ijui faisait généralement corps avec la l'avana.