I. —l'unité cyclique dans l'œuvre d'art
La Sonate cyclique est celle dont la construction est subordonnée à certains thèmes spéciaux reparaissant sous diverses formes dans chacune des pièces constitutives de l'œuvre, où ils exercent une fonction en quelque sorte régulatrice ou unificatrice.
Le caractère cyclique dû à la présence de ces thèmes permajients, de ces motifs conducteurs, qui donnent aux différents mouvements ou morceaux d'un ouvrage musical l'aspect d'un cycle de pièces dépendantes nécessairement l'une de l'autre, n'est pas spécial à la Sonate. Mais, comme la Sonate est le prototype de toutes les formes symphoniques devenues cycliques après elle, c'est à propos de la Sonate qu'il convient d'étudier au point de vue technique les éléments de la forme cj'clique, fournis pour la plupart par le génie beethovénien, bien avant d'être organisés consciemment et dans toute leur plénitude par César Franck.
Le qualificatif cyclique est applicable en premier lieu aux motifs et aux thèmes qui, tout en se modifiant notablement au cours d'une composition musicale divisée en plusieurs parties, demeurent présents et reconnaissables dans chacune de celles-ci, indépendamment de la structure, du mouvement ou de la tonalité qui lui est propre.
Par une extension, ou plutôt par une restriction toute naturelle, la cellule qui contient un motif cyclique ou la période qui contient un thème cyclique sont dites cycliques elles-mêmes (i). Enfin, une /orme musicale (Sonate, Quatuor, Symphonie, etc.) sera dite pareillement cyclique si elle contient des motifs ou des thèmes ayant un tel caractère et une telle fonction. Et cette fonction consiste en définitive à accroître la cohésion existant entre les diverses parties d'une oeuvre, à renforcer Vutiité synthétique de celle-ci : l'application de ce terme à la musique est donc peu différente de son acception usuelle en matière de littérature, de poésie ou de toute autre œuvre d'art.
C'est en effet l'idée d'unité, de retour au point de départ, au principe commun ou au personnage permanent, après un parcours plus ou moins développé, qui fit très probablement recourir à cette expression imagée du cycle, empruntée tout à la fois à la géométrie et à la symbolique, où le cercle (xuxXoç) figure la proportion parfaite, la trinité dans lunité ; et c'est en ce sens qu'on a pu légitimement qualifier un triptyque, cycle de tableaux, ou une trilogie, cycle de tragédies .
Mais, de même que trois tableaux quelconques ne forment pas nécessairement un triptyque, pas plus qu'une succession de tragédies de sujets et de styles différents ne constitue une trilogie, ni a /or/ior/ un cycle, de même des pièces musicales juxtaposées ne méritent le nom de cycle que dans la mesure où elles sont subordonnées à un lien commun, à une unité de pensée, de forme, de tonalité et surtout de thèmes ; car le rôle du thème dans la composition est tout à fait analogue, ainsi que nous l'avons constaté, à celui du personnage dans la littérature.
Si donc nous jetons un coup d'ceil rétrospectif sur la lente élaboration du cycle Sonate qui fait l'objet de la section technique du présent chapitre (2), nous en trouverons l'origine très éloignée dans Vunité tonale des formes Prélude et Fugue (voir ci-dessus, p. 64), puis des danses. Pavane et Gaillarde, Can^ona (voir p. 104) et enfin des Suites de danses groupées intentionnellement dans un certain ordre.
Avec la forme Sonate, on a vu Vidée d'unité s'affirmer d'abord par la suppression des pièces de même mouvement faisant double emploi, et la réduction de leur nombre aux quatre types principaux (Sonate, Lent, Modéré, Rapide); puis, par la dépendance tonale plus rigoureuse des
(i) On a vu au chapitre précédent (p. 3Î3, 3^5 et suiv.) plusieurs exemples de thèmes ou de motifs véritablement cycliques. Nous les désignons plus spécialement par les dernières lettres d< l'alphabet : x, y, f .
(ï) Certaines considérations pratiques qui seront exposées plus loin (p. 389 et Bgo) ont eu pour résultat de faire annexer à U section historique de ce même chapitre une notable quantité de compositeurs dont les Sonates ne contiennent pas la moindre trace d'uiii/^ cyclique.