IV. Largo
Cette conception thématique sera, deux siècles plus tard, reprise par César Franck et érigée en principe conscient dans sa Sonate pour violon (voir chap. v).
Nous mentionnerons enfin Giovanni Battista BASSANI (i657f 1716), qui fut maître de chapelle du duc de Ferrare et qui enseigna l'art du violoniste à A. Corelli. Les Sonates de Bassani sont toutes de coupe biliaire, mais cependant très antérieures aux quatre premières oeuvres
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de Corelli, bien qu'elles aient été publiées postérieurement à celles-ci. C'est certainement l'étude approfondie des œuvres de son maître qui fit adopter au grand Arcangelo la forme générale en quatre ou cinq mouvements à laquelle il resta toujours fidèle.
Nous arrivons maintenant à l'époque qui vit fleurir et se développer en Italie la véritable forme Sonate, constituée non seulement par le nombre restreint des mouvements^ mais surtout par la coupe tertiaire de la pièce initiale.
Voici la liste des principaux compositeurs :
Arcangelo Corelli i633 f
Francesco Geminiani 1680 f
Francesco Maria Veracln'i. . . . i683 f
GiusEPPE Tartini 1692 f
Pietro Locatelli 1693 f
Giovanni Battista Pescetti. . . 1704 f
Baldassare Galuppi 1706
Pietro Nardini 1722
GaETANO PUGNANI 1781
Arcangelo CORELLI, né à Fusignano et élève de Bassani pour le violon, fut quelque temps musicien de cour à Munich, puis, en 1681, il revint s'établir à Rome, dans le palais même du cardinal Ottoboni, grâce à la protection duquel il eut le loisir de penser et d'écrire ses œuvres sans nul autre souci.
Ses quarante-huit premières Sonates (i683 à 1694) pour deux violons avec basse continue d'orgue, de clavecin ou d'archiluth, en quatre livres, relèveraient plutôt de Tordre de la Musique de Chambre ; mais son œuvre la plus importante est un recueil de « Douze Sonates à deux » pour violon et basse continue au clavecin, op. 3, qui parut en 1700 et atteignit en peu de temps cinq éditions consécutives (i).
Cette œuvre exerça une influence considérable, en Italie et en Allemagne, sur les compositeurs contemporains de Corelli et même sur ses successeurs ; on lui doit en effet la consécration définitive du principe ternaire appelé à opérer une si grande révolution dans la structure des œuvres musicales.
La plupart des Sonates de Corelli, à l'exception de la 12* (suite de Partite ou Variations sur un air alors en \ogue, La Follia), sont en cinq mouvements, au cours desquels on ne rencontre que deux repos, le
(i) Ces douze Sonates existent avec la basse assez convenablement réalisée, dans une puklication anglaise, chez NovcUo, Ewcr a. C», à Londres : Albums for vtoitn and piano forte, 1 1 et 13.
Gi'ave initial étant toujours enchaîné au morceau suivant, et V Adagio
ou le Largo, au finale :
( 10 Grave ou Adagio, représentant l'ancien Prélude ; ( 2° Allegro (relié au précédent).
3* Vivace (séparé).
( 4" Adagio, ou Largo ; ( 5» Allegro, ou Vivace, ou Gigue (relié au précédent).
Le mouvement vif du milieu n'est qu'une sorte de moto perpetuo destiné à faire valoir la dextérité du violoniste. Quant à V Adagio, il est presque toujours dans une tonalité autre que la principale.
Il conviendra d'étudier particulièrement la i""*, la 6*, la 9^ et la 11*.
Dans la i*"* Sonate, en rè, le Grat'e, orné d'une sone de j'ubilus, se répète deux fois, oscillant de la dominante à la tonique; le thème du premier Allegro y est réexposé par la basse continue, tandis que le wiolon brode des ornements au-dessus; de plus, il sert aussi de sujet principal à V Allegro qui termine l'œuvre :
Allegro initial :
Allegro final
Cette disposition est assez fréquente à cette époque, mais elle ne reparaîtra plus guère qu'avec Beethoven.
La 6* Sonate, en la, est à peu près conçue de la même manière, mais ici c'est le mouvement Grave qui expose les deux éléments mélodiques sur lesquels est bâtie la composition entière. Ainsi, le dessin initial forme le thème de l'Adagio médian :
dessin initial du Grave :
sujet de l'Adagio :
tandis qu'un second dessin, également exposé dans le Grave^ reparaît comme sujet de V Allegro suivant :
sujet de VAllet^ro :
trois des morceaux, sur cinq^ sont donc faits sur le même sujet.
La 9* Sonate, en la également, quoique manifestement écrite dans le style de la Suite, offre un exemple assez rare d'intrusion de la forme ternaire dans l'air de danse : la Gigue et la Gavotte, reniant leur origine
LA SONATE ITALIENNE
binaire, contiennent toutes deux une réexposition tonale de leur dessin initiai.
Enfin, la 1 1* Sonate, en m/, est un vrai modèle réduit de ce que cette forme était appelée à devenir plus tard. A une courte introduction intitulée Preludio succède un Allegro plein de verve et plus mélodique que les morceaux similaires des autres sonates : on a pu le constater, du reste, par le thème principal que nous avons cité précédemment (p. i 58). Cette Sonate contient ensuite un Adagio en utn, puis un Vivace, ancêtre du Scherzo beethovénien, et enfin une Gavotte de forme binaire qui termine Tœuvre.
Francesco QEMINIANI naquit à Lucques et se fixa, dès 1 7 1 4, à Londres, où son talent de virtuose lui créa bientôt une situation prépondérante. Après un séjour à Paris, où il fit graver plusieurs de ses œuvres, de 1 748 à 1755, il retourna en Angleterre et mourut à Dublin, à l'âge de quatrevingts ans passés.
C'est à Geminiani que l'on doit la plus ancienne de toutes les méthodes de violon, dans laquelle il fait déjà monter l'exécutant jusqu'à la sixième position (1740). Ses Sonates sont d'ordinaire en quatre mouvements : Largo, Allegro, Adagio, Allegro. On connaît de lui, dans cette forme : vingt-quatre 5o/os de violon, op. i et 2(1716), et douze Sonates avec basse continue, op. 11, parmi lesquelles nous citerons la Sonate en ut, dont le Largo présente une ligne mélodique vraiment émouvante par son expression douloureusement tourmentée :
Largo
Belle phrase musicale, et presque digne de la plume d'un Bach I
Francesco Maria VERACINI, florentin, fut le maître de Tartini (voir ci-après, p. 182). D'abord musicien de chambre de l'électeur de Saxe, à
i83 LA SONATE PRÉ-BEETHOVEiMENNE
Dresde, il devint ensuite chef de la musique du comte Kinsky, à Prague, où il passa le reste de sa vie.
Il publia à Dresde, en 1721, douze Sonates pour violon et basse continue, toutes en quatre mouvemeni?, : Ouverture (ou Ritoj'uello), Allegi^o, Largo (ou Menuet) et Gigue (ou Rondeau).
Qiuseppe TARTINI est né à Pirano, près de Venise, Pendant ses études de droit à Padoue, il enleva et épousa secrètement une nièce du cardinal Cornaro. Accusé de rapt et poursuivi pour ce fait, il se réfugia dans le monastère des Franciscains d'Assise et, durant les deux années qu'il y resta, il travailla assidûment la musique sous la direction de l'organiste du couvent, Pater Boemo. Le cardinal Cornaro ayant pardonné, Tartini revint à Padoue auprès de sa jeune épouse, et sa réputation de virtuose du violon prit, en peu de temps, de considérables proportions.
Déjà célèbre à vingt-deux ans et recherché par tous les amateurs, il eut l'occasion d'entendre Veracini à Venise, et, mettant de côté toute vanité personnelle, il sut reconnaître que son éducation musicale était fort imparfaite. Il eut donc le courage de renoncer momentanément à ses succès et se rendit à Ancône auprès de Veracini, afin de profiter de ses conseils.
Ce fut au cours de ces années de retraite volontaire qu'il fut amené à découvrir la théorie des sons résultants et qu'il conçut la première idée de son Ti^attato di Musica (i).
En 1721, il fut choisi comme chef d'orchestre de la basilique de Saint-Antoine, à Padoue, où il fonda une école qui forma un grand nombre de violonistes célèbres. Il mourut dans la même ville après de fréquents voyages dans diverses cours d'Allemagne.
Tartini était plein de cœur ; on cite de lui des traits de grande générosité : lorsqu'un élève lui paraissait bien doué, il refusait obstinément de recevoir de lui aucune rétribution, disant que « le temps dépensé pour la musique ne pouvait être payé ».
Il laissa cent deux Sonates pour violon et basse continue, toutes en quatre mouvements : Gratte, Allegro, Adagio, Allegro. Cinquante-cinq d'entre elles seulement ont été gravées, les douze premières à Paris, op. I, les autres, en six recueils, op. 2 à 7, à Venise.
La Sonata del Diavolo (dite le Trille du diable), la plus connue mais non la plus intéressante de ses œuvres, fut publiée à part. Il l'avait écrite en 171 3, d'après un rêve qu'il raconte en détail dans une lettre adressée à l'astronome Lalande (2).
(i) Voir \" liv., page iBy.
(2) Voir Dictionnaire de musique de Choron, t. II, p. 36o.
LA SONATE ITALIENNE
L,es Sonates de Tartini sont écrites dans le style de celles de Gorelli, mais avec un sentiment plus complet de la forme, la réexposition y prenant une place prépondérante ; comme Gorelli, il enchaîne entre eux la plupart des morceaux; parfois même, tous sont construits, sinon sur un thème unique, du moins sur des dessins très proches parents les uns des autres. Dans la Sonate en RÉ (i), par exemple, on verra circuler Je dessin initial à travers les quatre morceaux qui constituent l'œuvre:
«rave
AJlegro
Largh*4rto
Pietro LOCATELLI, né à Bergame et élève personnel de Gorelli, s'établit à Amsterdam où il mourut. Il contribua puissamment à faire progresser l'art du violon, surtout en ce qui concerne les doubles cordes.
Il réduisit encore le nombre des pièces de la Sonate ; ses douze Sonates pour flûte et basse continue, op. 2, publiées aussi pour violon, ne comptent chacune que trois mouvements: Atidante, Adagio, Presto. Les six Sonates pour violon, op. 6 ( 1 787), sont en quatre mouvements : Graine, Allegro, Adagio, Allegro, qui s'enchaînent tous sans interruption. L'une des plus belles est celle en 50/ (2) ; elle est d'une grande noblesse d'invention, et son Adagio en ut, dont nous donnons ci-dessous la mélodie initiale, offre un type absolument complet de la yo;v;;c^ lied en trois sectious :
Giovanni Battista PESCETTI, vénitien, élève de Lotti et organiste du deuxième orgue de Saint-Marc en 1762, publia, en 1739, neuf Sonate ver Gravicembalo, en ti'ois et quatre mouvements. Pescetti fut le
(i) Ed. Peters, David's hôlie Hcliult, vol. 11, page 134. Ibid., page i58.
premier compositeur italien qui osa, en dépit de l'étymologie, nommer So7iates des oeuvres pour un instrument à clavier seul ( i ).
Baldassare GALUPPI (dit // Bin^anello, du nom de sa ville natale, Burano), étudia sous la direction de Lotti et passa la plus grande partie de son existence à Saint-Pétersbourg, où il composa un grand nombre d'opéras comiques.
Il écrivit douze Sonates pour clavecin, publiées en deux livres, à Londres (1754). Ces Sonates sont intéressantes en ce qu'elles marquent une phase de transition ; quelques-unes sont en quatr-e mouvements, mais la plupart en tî^ois et même en deux.
L'une d'entre elles, en ré, comprend un Grave, un Allegro et un Andantino ; il faut noter la curieuse cadence qui termine le Grave initial, et donne naissance au dessin mélodique (a) de V Allegro suivant, en rythme inégal de sept et six doubles croches :
ritenuto .
Pietro NARDINI, toscan et élève de Tartini, fut, de lySS à 1767, violoniste solo de la chapelle du duc de Wurtemberg, à Stuttgard, puis revint en Italie, en 1770, pour occuper le poste de directeur de la musique à la cour de Florence. On connaît de lui six Sonates pour violon et basse continue, op. 2, et six Soli de violon, op. 5.
QaetanoPUGNANI, de Turin, fut maître de chapelle de la cour dans cette ville et eut pour élève le célèbre Viotti. 11 écrivit quatorze Sonates pour violon seul.
(i) On a vu (notes des pages io6 et i53) que cette application, alors nouvelle, du nom de Sonate avait bientôt fait oublier complètement 1 accepuon originelle.
En Allemagne, Kuhnau (voir ci-après, p. i85) avait déjà écrit en 1692 une Sonate pour clavecin seul.
LA SONATE ALLEMANDE PRIMITIVE i8j
Nardini et Pugnani furent les derniers compositeurs de Sonates en Italie ; avec eux commença la décadence, car, dès la seconde moitié du xvin* siècle, le Concerto, forme où la musique cédait le pas à la virtuosité, sévissait dans toute la péninsule, tandis que l'art d'écrire la Sonate et la Musique de Chambre s'y était complètement perdu.