FORMES DE LA CHANSON ET DU MADRIGAL
Les formes musicales de la chanson polyphonique, aussi bien que celles du madrigal, n'ont pas de caractère bien défini. On peut cependant ramener la chanson française à trois types généraux :
A) celui qui consiste en phrases musicales symétriquement répétées malgré le changement de paroles ;
B) la chanson à couplets, avec ou sans alternance d'un
refrain ;
C) la chanson pittoresque.
A) Dans la première catégorie, nous pouvons citer un grand nombre de pièces de Roland de Lassus, notamment la chanson Quand mon mary vient de dehors (2), qui est construite comme suit :
( Quand mon mary vient de dehors,
i^ phrase: j j^^ rente est d'estre battue ;
Même phrase : ( H prend la cuiller du pot,
répétée I A la tête il me la rue ;
i J'ai grand peur qu'il ne me tue.
2'phrase : j ç,,^^^ ^^ ^^^^^^ vilain, jaloux ;
1 C'est un vilain, rioteux, grommeleux, j ^.^
3* phrase: j jg suis jeune et il est vieux. i
B) Comme exemple de chansons à couplets, nous ne pouvons mieux
sujet sacré, tout en offrant déjà une physionomie fort différente, parl'application du priacipe de la représentation des personnages par les fragments du chœur. (0 Voir le troisième livre de cet ouvrage, consacré à l'étude des formes musicales drama-
^^ITvoir Les Maîtres musiciens de la Renaissance française, éditions publiées par Henry Erpcrt, fascicule : • Orlande de Lassus », p. 40-
igo
LA CHANSON ET I.E MADRIGAL
choisir que la charmante villanelle de Glaudin Le Jeune : Patourelles joliétes, qui fait partie du recueil intitulé: Le Printemps (i).
Le refrain y est tout d'abord exposé à trois voix, sous le titre, généralement usité dans la chanson française, de rechant; puis vient le couplet, intitulé chant, également à trois voix ; enfin le rechant est repris par les cinq voix, et ainsi de suite pour les cinq couplets.
Le thème initial du refrain est un chant populaire d'origine probablement liturgique :
Exposé par le dessus et redit ensuite par la taille, ce thème de mesure binaire conclut en une période de franche et fraîche allure ternaire, qui appelle la danse.
bêchant à 3 .
Dessus et Cinquième
Taille
Pa-tou rel-les jo li
r .r r rrr
i:inbijnr^'ii'$
Et qui e.met a . mou - re tes, et qui e met a mou reaus,
Je.
i I il . ^ ^^p#
Tr-ferrr ^"/
.tes la crain
liS^ J r :-) ^
du Loup,
Ve - nés
à l'om-bre clu Houp.
C) Quant à la chanson pittoresque, l'œuvre du français Clément Janequin (voir ci-après p. 195) nous en peut fournir de nombreux exemples;
(i) Voir Les Maîtres musiciens de la Renaissance française, édition H. Expert ; le Printemps de Claude Le Jeune, 3* fascicule, p. 25.
LA CHANSON ET LE MADRIGAL 191
nous citerons notamment le Chant des oiseaux^ qui eut une vogue presque égale à celle delà célèbre Bataille de Marignan. du même auteur.
Cette chanson peut se diviser en trois parties, dont la seconde, l'élément pittoresque, est de beaucoup la plus importante.
r^ partie. — La pièce commence par une phrase d'exposition en deux périodes, d'origine évidemment populaire. Voici cette phrase, sur laquelle s'appliquent les huit premiers vers du texte :
ire période |
Ré-veillez-vous, cœurs endor-mis, Le dieu d'amour vous sonne. Vous se-rez tous en joye mis, Car la sai-son est bonne.
'•p*"*"" éf-r^r^^^'^—r-^ r r r J L-Pi
Les oi-seaux, quand sont ravis, En leur chant font mer- veille, En-ten-dez bien leur devis, Des-tou- pez vos o- reilles.
2^ partie. — Suit une série d'onomatopées tendant à représenter le babil d'oiseaux de tous genres et de toutes voix. On y rencontre depuis les traditionnels/ariVar/ron y^re // io li, tio tio tio tio, friar^ friar, etc., jusqu'aux locutions les plus bizarres, comme : // est temps d'aller boire, au sermon^ — petite, petite, suis madame à la messe, — ma maîtresse à Saint Trotin, etc.
Vers le milieu de la pièce, on entend le hui répété du hibou; aussitôt tous les oiseaux de s'unir pour courir sus à l'animal détesté, symbole du peuple juif, et de lui crier :
Fouquet hibou, fuyez, fuyez !
Sortez de nos chapitres, Car vous n'êtes qu'un traître, Méchant oiseau, dans votre nid Dormez sans qu'on vous sonne.
3^ partie. — Puis, le hibou chassé, tout se calme, le rythme de la première partie reparaît peu à peu, et la pièce se termine sur le retour du refrain initial : Réveillei-vous, cœurs endormis^ etc.
A cet orde de compositions appartient aussi la Déploration de Jehan Okeghem, que Josquin Deprès écrivit à l'occasion de la mort du grand musicien flamand. Cette curieuse et expressive chanson, oij le profane mythologique se mêle au style liturgique, débute par une exposition dans la manière du motet. La cinquième partie (z^a^aws) chante le texte même du psaume Requiem œternam dona eis, Domi7ie, tandis que le reste du chœur invite les nymphes des bois et les déesses des/ontaines.
iga
LA CHANSON ET LE MADRIGAL
ainsi que les chantres experts de toutes nations, à pleurer celui que la rigueur d'Atropos vient de couvrir de terre. Le refrain qui suit, dans lequel figurent nominalement les élèves ou amis d'Okeghem, rentre dans la forme de la chanson :
. it* phrase :
Même phrase :
répétée.
Acoultrez vous d'abitz de deuil,
Josquin, Brumel (i).Pierchon (2), Compère (3),
Et plorez grosses larmes d'œil :
Perdu avez vostre bon père.
Superius
Altus
Ténor
Cinquième
fiasse
coul-trez vous plo rcz gros
d'à - bitz lar
de deuil, Jos mes d'a'il, Per
' " A /^.-,nl inz.'r \'^^^^J: rl'o Ki
coul-trez vous plo . rez gros
d'à - bitz tar
de
deuiî d'œil,
coul-trez vous d'à plo . rez gros - ses
bitz lar
de deuil, mes d'œil,
Jos Per .
coul-trez vous
bitz
de deuil,
Et
plo - rez gros
ses
^aj*
mes d'ceil,
(i) Anton Brumel, contrapontiste néerlandais, auteur de nombreuses messes. La Bibliothèque de Munich possède de lui une messe à trois chœurs, à douze voix.
(?.) Sobriquet de Pierre de Larue, voir ci-après, page igS.
(3) Loyset Compère, mort en i5i8, chanoine de la cathédrale de Saint-Quentin, auteur de nombreux motets
LA CHANSON ET LE MADRIGAL iq3
Nous revenons ensuite au genre du motet par l'invocation terminale;
Re - qui-es-cat in pa
,Re qui.es-cat in pa .
men,
Enfin, la forme du madrigal ne saurait être bien déterminée, puisque comme celle du motet elle se modèle sur l'ordonnance du texte. Elle en diffère toutefois par certaines répétitions des phrases musicales que ne justifie point la diversité des paroles, par certains tours d'écriture plus harmonique que polyphonique, par certains rythmes cadencés plus symétriquement. C'est toujours l'ancien art du geste, qui, conservédans lachanson populaire, exerce progressivement son influence sur ce genre de musique, éminemment aristocratique à l'origine, puisqu'il était réservé aux fêtes pompeuses données dans les fastueux palais italiens.
Nous pouvons citer comme exemple l'un des madrigaux de Palestrina, / paghi fîori, dans lequel la phrase initiale se reproduit à la fin de la pièce sur des paroles pourtant assez différentes, au moins par leur forme rythmique :
Superius
Altus
Ténor
Basse
'position:! va.ghi fior' e l'a - mo
Expos, fior' frondlerb' aria, aulr,' ond,' arm] terminale: '
zr
il'Euposition: I Expos, term: Fior]
va ghi frovd^crb!
11" Exposition: ....--- Expos, term: Fior,' frondlerb', aria, auM end'
. ro se fron arch] ombr] au
fior' e l'a . mo-ro se aria,autrl ond! armjarc/iy'ombrl
fron:
au -
l'yExposition: I Expos, term: Fior,'
va gbi /rond! erb,'
LA CHANSON ET LE MADRIGAL
-de
1 va.ghi fior'
fioT^ frondlcrb; a
fior' e l'a mo-ro- se fron aria,autr,' ond', arm^archl ombr^ au
I va.gbi fior,' e l'a - mo ro se fron
Fior,' /r<md,'erb,' aria, autr,' ond,' arm,' arcfi,' ombr,' au
e ra mo ro se ria, autr,' ond ^ fior! f rond I erb,'
de.
frond' aria.