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II. Ce qu'on entend par grammaire

On peut donner de la grammaire deux définitions, suivant qu'on la considère comme une science ou comme un art.

La conception de la grammaire comme science est, on peut le dire, une idée nouvelle, née avec la linguistique moderne. Ainsi comprise, la grammaire d'une langue est la détermination des lois naturelles qui la régissent dans son évolution historique. Elle cherche à constater et à expliquer la variété des formes successives, revêtues aux diverses époques par la prononciation, le lexique, la déclinaison et la conjugaison, la syntaxe.

Elle n'a d'autre but que de rendre compte des usages d'une époque par les usages antérieurs d'oii ils dériv(;nt. Elle a pour instruments de recherches les textes anciens qu'elle scrute dans tous leurs éléments, les langues voisines de la même famille, les dialectes qui remontent à une source commune. En instituant entre ces textes, ces langues et ces dialectes des comparaisons suivies méthodiquement, elle arrive à reconnaître les phases par lesquelles la langue qui lui sert d'objet d'étude a patjsé. En ce cas, cette science prend le nom de grammaire comparée. Comme on le voit, la grammaire comparée est une partie de la grammaire historique^.

1. On a donné le nom de grammaire générale à un ensemble de recherches philosophiques fort à la mode aux xvii® et xyiii" sièoles, et qui se proposaient d'étudier et de mettre en relief les traits communs aux diverses langues, et par là les procédés communs on

La grammaire peut èlre considérée comme un art. C'est ainsi que l'envisageaient uniquement les Grecs, les Latins, le moyen âge, que l'envisagent encore les granlmairiens modernes qui ne relèvent j3as de l'école historique. Elle remonte à l'ancienne Rome, cette définition : La grammaire est Vart d'écrihe et de parler correctement.

Que veulent dire ces mots « parler et écrire correctement )) ? En quoi consiste la correction ? A suivre le bon usage ? Mais il y a donc un mauvais usage ? Comment distinguer l'un de l'autre ?

Puisque les états linguistiques sont dans un état de changement perpétuel, que telle forme aujourd'hui consacrée partons a été à un moment donné un néologisme, une dérogation à un usage antérieur, que cette évolution s'est produite à toutes les époques de la langue, ne faut-il pas croire que tout fait nouveau, réputé à tort comme barbare, doit être accueilli à son tour comme l'ont été ceux des âges précédents, qu'il entrera lui-même dans l'usage et deviendra un fait accompli ?

Non, il faut repousser cette théorie du fait accompli qui ne va à rien moins qu'à la destruction de la langue. Parmi les changements, les uns peuvent être bons, les autres mauvais, et il y a réellement un bon et un mauvais usage. Si, en effet, toute langue est soumise à des changements sans fin, ces changements ont lieu le plus souvent en vertu de tendances naturelles assez fortes pour être irrésistibles et qui constituent le génie de cette langue. '

De l'étude des évolutions par lesquelles a passé le français, il ressort nettement que la langue tend de plus

naturels que l'esprit met en œuvre dans Texercice du langage. Cette science de la grammaire générale était trop prématurée et reposait sur des observations trop insuffisantes et des synthèses trop incomplètes pour aboutir à quelques résultats durables. Quand sera achevée l'histoire complète des innombrables familles de langues qui se parlent sur le globe, alors on pourra tenter l'histoire générale des Jois de l'esprit que reflète le langaye. Jusqu'ici on ne peut essayer d'aborder que quelques problèmes spé- •ciaux propres aux groupes des langues les mieux étudiées.

en plus vers un état marqué d'analyse. Ainsi le besoin de clarté a transformé nom'Fre de tournures syntaxiques que le français avait reçues du latin. Or, tout changement conforme à cette tendance est salutaire, tout changement qui y est contraire est nuisible, comme toute modification apportée à un organisme vivant est bonne quand elle en favorise le développement, mauvaise quand elle le contrarie. L'histoire approfondie de la langue peut donc nous éclairer sur le vrai caractère des usages nouveaux qu'elle adopte ou rejette.

Tout le monde cej3endant ne peut consulter cette histoire qui, d'ailleurs, est à peine ébauchée. Quelles sont donc, à son défaut, les autorités qu'il faut interroger ? Ce sont les grands écrivains et les gens qui parlent bien.

Les auteurs reconnus par le consentement unanime comme les maîtres de la langue sont de grands écrivains, ou parce qu'ils ont fait une étude approfondie du français, en ont recherché les meilleures tournures, les expressions les plus fortes et se sont imposé une façon d'écrire qui est devenue pour les autres un modèle ; ou bien, parce qu'ils ont eu d'instinct, et comme inconsciemment, le sentiment juste et exact de la bonne langue. Les tendances qui ont agi pendant des siècles sur notre idiome, qui en ont constitué le caractère propre, sont toujours vivantes et vivront tant qu'il durera. Elles existent plus ou moins nettes, plus ou moins latentes chez tous ceux qui se servent de notre langue, et chacun de nous porte en soi quelque chose de son génie. Les auteurs qui, d'instinct et naturellement, sentent ce génie, ces auteurs, sans effort, sans recherche, écrivent bien.

Il en est de même de ceux qui parlent bien. Les uns, grâce à une étude spéciale de la langue; les autres, à la faveur d'une éducation soignée, sousl'influence du milieu où ils vivent; d'autres, enfin, par la grâce d'un instinct naturel^ emploient un langage plus choisi, plus net, plus précis, plus conforme aux tendances générales de la langue.

Il existe donc une bonne tradition : la grammaire a le devoir de la faire connaître et de la défendre contre toute altération. C'est en enseignant le bon usage qu'elle ne se contente pas d'être science, mais devient art.

Ce n'est pas tout. La langue littéraire doit être conservatrice. D'une façon générale, dans une langue littéraire, qui a par devers elle un grand passé, toute tentative de néologisme doit être, sinon écartée, du moins surveillée. Le néologisme est la force révolutionnaire qui ten4 à transformer les langues. Livrées à cette force unique, elles peuvent être précipitées dans des changements si lapides, qu'avant peu de temps elles deviennent méconnaissables, comme les langues de certaines peuplades d'Amérique ou d'Océanie qui, dit-on, changent de génération en génération. La santé du langage consiste dans un état d'équilibre, plus ou moins durable, entre la force conservatrice qui tend à l'immobiliser et la force révolutionnaire qui tend à l'entraîner dans des directions nouvelles. Supprimer l'une ou l'autre de ces forces, c'est condamner la langue au dépérissement et à la mort. Dans le cas qui nous occupe, la livrer à l'action effrénée du néologisme, c'est livrer insensiblement à l'oubli les œuvres des grands écrivains, c'est détruire la tradition littéraire, les traditions nationales.

En résumé, la grammaire, considérée comme science, a pour objet de déterminer les divers états par lesquels a passé la langue à travers les âges, d'expliquer les usages' grammaticaux de chaque époque par les usages des époques antérieures. Considérée comme art, elle enseigne à parler et à écrire conformément au bon usage, c'est-à-dire enseigne l'usage déterminé par les tendances naturelles de la langue.

A défaut de la grammaire historique, qui peut éclairer sur ces tendances, les chefs-d'œuvre de notre littérature et la conversation des honnêtes gens, voilà les autorités qu'il faut consulter.

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