‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 118 sur 186 · Frappés dans leurs intérêts de cabale, de parti · texte numérisé non relu

Frappés dans leurs intérêts de cabale, de parti

mûme de se rencontrer des yeux : les accidents momentanés qui arrivaient de ces rencontres; un je ne sais quoi de plus libre en toute la personne à travers le soin de se tenir et de se composer; un vif, une sorte d'étincelunt autour d'eux les distingiiitil, malgré qu'ils en eussent.

Les deux princes et les deux princesses assises à leurs côtés, prenant soin d'eux, étaient les plus exposés à la pleine vue. MS'' le duc de Bourgogne pleurait d'attendrissement et de bonne foi, avec un air de douceur, des larmes de nature, de religion, de patience. M. le duc de Berry, tout d'aussi bonne foi, en versait en abondance, mais des larmes pour ainsi dire sanglantes, tant l'amertume en paraissait grande, et poussait non des sanglots, mais des cris, mais des hurlements. Il se taisait parfois, mais de suffocation, puis éclatait, mais avec un tel bruit, et un bruit si fort la trompette forcée du désespoir, que la plupart éclataient aussi à ces redoublements si douloureux, ou i)ar un aiguillon d'amertume, ou par un aiguillon de bienséance. Cela fut au point qu'il fallut le déshabiller là même, et se précautionner de remèdes et de gens de la Faculté. M™^ la duchesse de Berry était hors d'elle; le désespoir le plus amer était peint avec horreur sur son visage. On y voyait comme écrite une rage de douleur, non d'amitié, mais d'intérêt; des intervalles secs, mais profonds et farouches, puis un torrent de larmes et de gestes involontaires, et cependant retenus qui montraient une amertume d'àme extrême, fruit de la méditation profonde qui venait de précéder. Souvent réveillée par les cris de son époux, prompte à le secourir, à le soutenir, à l'embrasser, à lui présenter quelque chose à sentir, on voyait un soin vif pour lui, mais tôt après une chute profonde en elle-même, puis un torrent de larmes qui lui aidaient à suffoquer ses cris. M™" la duchesse de Bourgogne consolait aussi son époux, el y avait moins de peine qu'à acquérir le besoin d'être elle-même consolée; à quoi pourtant, sans rien montrer de faux, on voyait bien qu'elle faisait de son mieux pour s'acquitter d'un devoir pressant de bienséance sentie, mais qui se refuse au plus grand besoin. Le fréquent moucher répondait aux cris du prince son beau-frère. Quelques larmes amenées du spectacle, ël souvent entretenues avec soin, fournissaient à l'art du mouchoir pour rougir et grossir les yeux et barbouiller le visage, et cependant le coup d'œil fréquemment dérobé se promenait sur l'assistance et sur la contenance de chacun.

Cela ne se commente pas; on pourrait presque dire que cela ne se lit pas, mais se regarde, comme un spectacle unique auquel on a la bonne fortune d'assister. Plusieurs sens y sont intéressés à la fois : on entend les sons, mugissements contenus des valets, trompette forcée du désespoir que fait retentir le duc de Berry, fréquent moucher de la duchesse de Bourgogne; on voit les couleurs, les mouvements des mains, les frémissements involontaires, même ce quelque chose d'élincelant autour de ceux qui veulent cacher leur contentement et qui le laissent transpirer malgré eux au dehors. Il y a des détails qu'on croirait pouvoir toucher, tant le relief en est puissant.

Est-ce une page d'histoire , ou une scène de comédie, ou toutes les deux à la fois? L'histoire est souvent tragi-comique : « Les plus tristes spectacles sont assez souvent sujets aux contrastes les plus ridkules. » Saint-Simon le prouve par l'incident du bon

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Suisse, couché derrière un rideau de la galerie où jasent les dames d'iionnour, et qui, à leur grande frayeur, montre tout à coup un gros bras nu et des yeux ronds tout emplis de sommeil. Des juges au goût rigoureusement classique eussent jugé sans doute, au temps où Saint-Sinlon écrivait, que de tels contrastes étaient trop Iranchés. Mais la vie olfre de ces conti^astes, et Saint-Simon s'attaciie à reproduire la vie. C'est surtout dans les portraits écrits à loisir qu'il s'écarte du goût français, tel qu'on l'entendait avant le romantisme; et voilà pourquoi M'""= du Delfand trouvait ses portraits mal faits : ce sont bien des « caractères )) et qui peuvent se ramener à quelque trait dominant; mais les répétitions abondent, les couleurs s'entassent et s'empâtent, les traits les plus divers s'entre- croisent, comme les branches dans le clair-obscur d'un fourré. Il semble que la sobriété, la clarté, l'unité, soient absentes. Ce n'est qu'une apparence : il y a des récits, des portraits sobres et vifs dans cette œuvre exubérante; si quelques détails sont confus, l'ensemble est d'une robuste unité et d'une clarté qui éblouit. Bien qu'il n'ait certes pas le sentiment des choses mystérieuses, on a pu le comparer à Shakespeare, et il est certain qu'il ne peint pas l'âme humaine en la simplifiant, comme fait Racine, mais qu'il s'amuse à en faire jouer devant nous tous les ressorts, les petits aussi bien que les grands.

Sahit-Siiuou peintre daus le style.

11 est certain aussi que les purs classiques — si énergiques, d'ailleurs, dans le fond — hésiteraient en face de certains détails concrets et réalistes que Saint-Simon ne s'interdit pas; car, si le psychologue est déjà « romantique », l'écrivain est réaliste, et l'aine a marqué fortement ce caractère de son style :

Lorsqu'on a lu Saint-Simon, toute l'iilsloire paraît décolorée et froide. Il n'est i>as d'affaire qu'il n'anime, ni d'objet qu'il ne rende visible. Il n'est point do personnage qu'il ne fasse vivre, ni de lecteur qu'il ne fasse penser*

Cette passion ôte au style toute pudeur. Modération, bon goût littéraire, éloquence, noblesse, tout est emporté et noyé. Il note les émotions comme elles lui viennent, violemment, puisqu'elles sont violentes, et que, l'occupant out entier, elles lui bouchent les oreilles contre les réclamations du bon style

SAINT-SLMON 109

el du discours n'^ulici . L;i cuisine, l'écurie, le garde-manger, la maçonnerio, la ménagerie, les mauvais lieux, il prend des expressions partout. Il est cru, trivial, et pétrit ses figures en pleine boue. Tout en restant grand seigneur, il est peuple; sa superbe unit tout. Que les bourgeois épurent leur style, prudemment, en gens soumis à l'Académie; il traîne le sien dans le ruisseau, on homme qui méprise son habit et se croit au-dessus des taches. Un jour, impntienté, il dit de deux évèques : '( Ces deux animaux mitres... i. Ces familiarités annoncent l'artiste qui se moque de tout quand il faut peindre, et fait litière des bienséances sous son talent. Saint-Simon a besoin de mots vils pour avilir : il en prend. Son chien, son laquais, son soulier, sa garde-robe, son fumier, il fait sauter tout pêle-mêle, et retire de ce bourbier l'objet qui peut ligurer à nos yeux son personnage, nous le rendre aussi présent, aussi tangible, aussi maniable que notre robe de chambre et notre pelle à feu. Il y a tel passage où l'on voit un sculpteur qui tripote dans sa glaise, les manihes retroussées jusqu'au coude, pétrissant en pleine pâte, obsédé par -on idée, précipitant ses m;iins pour la transporter dans l'argile. « M™^ cle Castries était un quart de femme, une espèce de biscuit manqué, extrêmement petite, mais bien prise, et aurait passé par un médiocre anneau; ni gorge ni menton, fort laide, l'air toujours en peine et étonné; avec cela une physionomie qui éclatait d'esprit et qui tenait encore plus parole. » Il les palpe, il les retourne, il porte les mains partout avec irrévérence, fougueux et rude.

On comprend que M""' du Deiïand ail trouvé ce style « abominable » et que M"^'= de Créqui dise : « Cela est mal écrit; mais le goût que nous avons pour le siècle de Louis XIV nous en rend les détails précieux*. » On comprend moins que Chateaubriand écrive encore : « C'est le premier des barbares : il écrit à la diable pour l'immortalité. » Barbares, il faudrait s'entendre : on peut, selon le mot de la Bruyère, faire de la langue française « un usage tout nouveau, mais qui n'en blesse pas les règles ». Il est certain que Saint-Simon écrit plus « à la diable » que Chateaubriand. Tandis que Chateaubriand, grand artiste de style, sacrifie parfois à la beauté de l'expression la précision ou mémo la vérité de la pensée, Saint-Simon est « emporté par la matière el peu attentif à la manière de la rendre, sinon pour la bien expHquer ». — « Je ne fus jamais, ajoute-t-il, un sujet académique; » et il faut bien le lui accorder. On Teiit étonné, choqué peut-être, si on l'eût jugé en écrivain. Il a vu plus de la moitié du xviii'= siècle, et, parmi les grands écrivains de cette grande épo([ue, c'est à peine s'il cite on passant le fils du notaire de sa famille, Arouet, « dont le liiiertinage a fait enfin la fortune sous le nom de Voltaire, qu'il a pris pour déguiser le sien ». Et pourtant il est, lui aussi, quoi qu'il en ait, un écrivain qui a son art propre, et même çà et

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