‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 13 sur 186 · Lettre du 30 octobre · texte numérisé non relu

Lettre du 30 octobre

4. Lettre à M. de la Broue, évêque de Mirepoix, 13 juin 1698. Cette lettre, d'ailleurs, est plus prudente que vraiment miséricordieuse.

guerre qui oblige Votre Majesté à de si grandes dépenses l'oblige en même temps de ne pas accabler le peuple par qui seul elle les peut soutenir. Ainsi leur soulagement est autant nécessaire pour votre service que pour leur repos. Votre Majesté ne l'ignore pas ; et pour lui dire sur ce fondement ce que je crois être de son obligation précise et indispensable, elle doit avant toutes choses s'appliquer à connaître à fond les misères des provinces, et surtout ce qu'elles ont à souffrir sans que Votre Majesté en profite, tant par les désordres des gens de guerre que par les frais qui se font à lever la taille, qui vont à des excès incroyables. Quoique Votre Majesté sache bien sans doute-com- Lien en toutes choses il se commet d'injustices et de pilleries, ce qui soutient vos peuples, c'est, Sire, qu'ils no peuvent se persuader que Votre Majesté sache tout; et ils espèrent que l'application qu'elle a fait paraitj'C pour les choses de son salut, l'obligera à approfondir une matière si nécessaire. Il n'est pas possible que de si grands maux, qui sont capables d'abîmer l'État, soient sans remède; autrement tout serait sans ressource. Mais ces remèdes ne se peuvent trouver qu'avec beaucoup de soin et de patience : car il est malaisé d'imaginer des expédients praticables, et ce n'est pas à moi à discourir sur ces choses. !Mais ce que je sais très certainement, c'est que si Votre Majesté témoigne persévéramment qu'elle veut la chose; si, malgré la difficulté qui se trouvera dans le détail, elle persiste invinciblement à vouloir qu'on cherche; si, enfin, elle fait sentir, comme elle le sait très bien faire, qu'elle ne veut l)oint èlre trompée sur ce sujet, et qu'elle ne se contentera que de choses solides et effectives ; ceux à qui elle confie l'exécution se plieront à ses volontés, et tourneront tout leur esiirit à la satisfaire dans la plus juste inclination qu'elle puisse jamais avoir.

Au reste. Votre Majesté, Sire, doit être persuadée que, quelque bonne intention que puissent avoir ceux qui la servent pour le soulagement de ses jieupies, elle n'égalera jamais la vôtre. Les bons rois sont les vrais pères des peuples ; ils les aiment natui'ellement ; leur gloire et leur intérêt le plus essentiel est de les conserver et de leur bien faire; et les autres n'iront jamais en cela si avant qu'eux. C'est donc Votre Majesté qui, par la force invincible avec laquelle elle voudra ce soulagement, fera naître un désir semblable en ceux qu'elle emploie ; en ne se lassant point de chercher et de pénétrer, elle verra sortir ce qui sera utile effectivement...

Il est arrivé souvent qu'on a dit aux rois que les peuples sontplaintifs naturellement, et qu'il n'est pas possible de les contenter, quoi qu'on fasse. Sans remonter bien loin dans l'histoire des siècles passés, le votre a vu Henri IV votre aïeul, qui par sa bonté ingénieuse et persévérante à chercher les remèdes de l'État, avait trouvé le moyen de rendre les peuples heureux, et de leur faire sentir et avouer leur bonheur '.

Dans ces grands sujets on retrouve l'orateur, l'homme à qui l'abbé de Langeron pouvait dire : « Vous êtes, Monseigneur, plein

1. Au roi, 10 juillet 1675. Voyez aussi les lettres relatives aux relations entre le roi et M°" de Montespan. En louant Bossuet, Arnauld disait un peu sévèrement, on le voit : u II y a néanmoins un verumtamen dont j'appréhende qu'il n'ait un grand compte à rendre à Dieu : c'est qu'il n'a pas le courage de rien représenter au roi. » Sans aller jusqu'à dire, avec Saint-Simon, que Bossuet parle au roi u avec une liberté digne des premiers siècles et des premiers évèques de l'Eglise», on dira moins encore avec Lamartine (Raphai'l, 67) : « Bossuet, langue d'or, âme adulatrice, rassemblant en lui dans sa conduile et dans son langage devant Louis XIV le despotisme d'un docteur et les complaisances d'un courtisan. »

(]e fentes par où le sublime échappe de tous les côtés. » Mais, dans la correspondance comme dans la conversation, Bossuel n'est sublime qu'involontairement et rarement. Comme il veut, avant lout, se faire comprendre et persuader, c'est par des qualités précises, sobres et solides que se distinguent ses lettres. De loin en loin, la gravité s'égaye d'un sourire, comme dans ce billet au grand Gondé (9 octobre 1683) sur le « fontainier » qu'il lui avait envoyé pour exécuter quelques travaux à Germignv, maison de campagne des évèques de Meaux :

Mes ouvrages sont achevés, Monseigneur, et il ne me reste plus qu'à rendre grâces très humbles à V. A. S., et à lui demander pardon d'avoir retenu si longtemps son fontainier. Il a travaillé avec beaucoup de soin jusqu'à hier, et pour moi je me suis rendu si parfait dans les hydrauliques, que V. A. dorénavant ne me reprochera plus mes Tmeries.

Comme il est facile de le deviner, les lettres de direction religieuse tiennent la plus grande place dans la correspondance de Bossuet. Depuis longtemps il s'était fait une idée de ce que devait être, dans les temps modernes, le directeur de conscience. Il en avait tracé le portrait dans son panégyrique de saint François de Sales (1602), d'après le saint même dont il prononçait l'éloge : « Le directeur souverain des âmes ne se contente pas de répandre les lumières de son esprit, il en veut au cœur. » La politique du monde lui est étrangère; c'est Dieu lui-même qu'il se propose d'imiter. Mais François de Sales, trop vertueux et fleuri, ne pouvait lui sembler un modèle idéal, et l'on a vu que Fénelon lui reprochait de ne pas l'avoir pratiqué. Non qu'il faille refuser à Bossuet l'onction. Deux de ses pénitentes. M"'" de Luynes et d'Albert, lui disaient avec transport : « Comment faites-vous donc. Monseigneur, pour vous rendre si touchant ? Vous nous tournez comme il vous plait, et nous ne pouvons résister aux charmes de vos paroles ^ »

Ces deux sœurs, filles du duc de Luynes et d'une Séguier, élevées à Port-Royal, puis religieuses à l'abbaye de Jouarre, dans le diocèse de Bossuet, étaient de caractère bien différent : M'"^ de Luynes, mieux faite pour être comprise de Bossuel, avait de la fermeté dans le caractère, aimait l'action, ambitionnait les honneurs et finit par diriger l'abbaye de Torcy; Mme d'Albert, qui savait le latin et même un peu le grec, était

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