‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 151 sur 186 · Sainte-Beuve, Causeries <Ju lundi, t. X. - · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve, Causeries <Ju lundi, t. X. -

2. Lettres ii M™» du Pérou, 21 mai 1693, et à l'archevoque de Paris, 22 octobre iGOo.

louché d'un sentiment, l'exprime d'une manière vive et touchante : c'est le caractère de Fénelon^ m Déjà peu équitable si l'on considère le seul Bourdaloue, cette opposition serait plus acceptable si elle ne laissait pas Bossuet en dehors et audessus; Maury nous raconte qu'il lut à des hommes de goi'itun sermon de Fénelon en leur laissant croire qu'il était de Bossuet, et que leur admiration ne distingua pas entre les deux grands orateurs sacrés. Ces auditeurs manquaient au moins de discernement. La composition chez Fénelon est moins logique et moins forte que chez Bossuet, les divisions sont moins naturelles, les développements moins serrés, la tenue du style moins sévère. A tout moment éclatent les exclamations, les inteiTOgations, les apostrophes, les prosopopées, tout ce qui trahit les mouvements passionnés de l'àme, les soubresauts d'une sensibilité mal disciplinée.

Que l'on compare aux sermons et panégyriques analogues de Bossuet les sermons ou panégyriques de Fénelon sur l'Assomption de la Vierge, pour la fête de saint Bernard, pour la fête de sainte Thérèse, on saisira sur le vif la différence, non seulement des deux génies, mais, si ce mot peut s'appliquer ici, des deux méthodes. Bossuet pourtant est jeune lorsqu'il traite ces sujets; son éloquence est moins sobre et moins substantielle qu'elle ne le deviendra bientôt; il s'attarde encore à peindre des tableaux au lieu de serrer les mailles du raisonnement. Mais il est déjà Bossuet. Fénelon restera toute sa vie ce qu'il est d'abord, un homme d'imagination fleurie et de sentiment onctueux plus que de raison mâle. Il est peintre et affectionne certaines formes qui appellent l'attention sur le tableau complaisamment prolongé : '( Représentons-nous (car il est beau de se représenter ce détail, que Dieu même n"a pas dédaigné de voir avec complaisance), représentons-nous donc cette auguste reine du ciel toute courbée sous la pesanteur des fardeaux qu'elle portait... Qu'il est beau de la voir ainsi!... » 11 est poète, mais d'une poésie qui ne pénétre pas toujours le raisonnement, comme celle de Bossuet, et qu'on en peut isoler souvent; d'ailleurs, cette poésie a de la grâce et même de la force.

Pendant que Bernard plante et arrose, Dieu donne l'accroissement. Cultivé par des mains pures, le désert germe, fleurit et jette une odeur qui embaume toute l'Église. Dans ce champ hérissé de ronces et de buissons sauvages, naissent les martyrs; h. la place des épines croissent les lis. Jela les

1, Trublet, Réflexions sur l'éloquence.

yeux, mes frères, sur ce grand arbre planté à Glairvaux. Naguère ce n'était qu'une faible plante qui rampait sur la terre et dont tous les vents se jouaient ; maintenant il porte ses branches jusque dans le ciel, et il les étend jusqu'aux extrémités de la terre. C'est qu'il est planté le long des eaux et qu'un fleuve de grâce baigne ses plus profondes racines... La réforme d'un ordre ancien, combien est-elle plus difficile que la fondation même d'un ordre nouveau ! Il n'est pas question de semer, d'arroser, de faire croître les jeunes plantes encore tendres : il s'agit de plier les tiges dures et tortueuses des grands arbres.

Il est et, malgré lui, reste unlettré dans la chaire. Saint Bernard mourant conserve encore, il le remarque, les « tours vifs et ingénieux » de sa parole. Sainte Thérèse écrit des livres « si simples, si vifs, si naturels, qu'en les lisant on oublie qu'on lit, et qu'on s'imagine entendre sainte Thérèse elle-même... Quelle naïveté quand elle raconte les faits! Ce n'est pas une histoire, c'est un tableau. » Lisez tout le passage sur la vocation de Bernard : « Déjà une voix douce et intérieure, qui fait tressaillir Bernard jusque dans la moelle des os, l'appelle au désert... » Bossuet a peint cela aussi, mais de trails inoubliables. Ici c'est la vigueur concise et saisissante qui fait défaut ; ailleurs, c'est la discrétion. Sur les romans qu'une mère inconsidérée laisse lire à Thérèse jeune, sur la révélation qui transforme son âme, sur ces transports mystiques « où l'esprit est enivré et où le corps succombe, où Dieu lui-même est si présent que l'âme, épuisée et dévorée, tombe en défaillance», il appuie, il y revient, il se complaît dans ces peintures délicates, où triomphe la finesse d'un très bel esprit qui, au fond, a le goût plus que l'habitude de la simplicité « naïve ».

VU

Les sermons écrits. — Discours pour le sacre de l'électeur de Cologne. — Sermon pour l'Epiphanie.

Mais il ne serait pas équitable de juger l'éloquence de Fénelon sur des ébauches que sa parole animait et transformait sans doute. Jugeons-la donc d'après les deux seuls discours qu'il ait écrits et qui, prononcés tous deux dans des circonstances solennelles, sont parvenus entiers à la postérité. Là nous le verrons tel qu'il voulait qu'on le vît.

C'est le !•"■ mai 1707 que fut prononcé, dans l'église collégiale de Saint-Pierre, à Lille, le discours pour le sacre de

Joseph-Clément de Bavière, archevêque électeur de Cologne, devant l'électeur de Bavière, son frère. Agé de trente-six ans alors, archevêque à dix-sept ans, l'électeur de Cologne n'avait pas jugé bon jusqu'en 1706 de recevoir les ordres sacrés; et s'il les reçut enfin, c'est sur les instances de Fénelon, qu'il connut pendant son séjour ou plutôt son exil en France; car, allié de la France dans la guerre de la succession d'Espagne, il avait été dépouillé de ses États. Aussi est-ce de Fénelon qu'il voulut recevoir la consécration épiscopale. Le discours de Fénelon est, selon Villemain, l'un des morceaux les plus touchants et les plus parfaits de l'éloquence chrétienne. Ce qui nous y frappe plutôt, c'est la netteté et, chose rare chez Fénelon, l'énergie avec laquelle y sont affirmés les droits de l'Église, souveraine des rois, dont la collaboration lui est utile, mais non pas nécessaire.

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