‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 180 sur 186 · Lettre à M'»» du Deffand, 30 juillet · texte numérisé non relu

Lettre à M'»» du Deffand, 30 juillet

2. P>oissai-t était resté en faveur depuis le temps où Montaigne louait aussi la « franche naïveté » du bon Froissart, et M. Dacier avait préparé une édition de ses chroniques.

58 COURS DE LITTTERATURE

justice à ceux des historiens français qui déjà s'étaient montrés les dignes émules des historiens de l'antiquité.

L'impartialité et rîiupa<!«<>»ibilité de rhi«>torieii.

Fénelon a-t-il eu tort ou raison de dire dans ce même chapitre, se souvenant peut-être du traité de Lucien sur la manière d'écrire l'histoire : « Le bon historien n'est d'aucun temps ni d'aucun pays*? » Ane considérer la question qu'au point de vue des principes absolus, il semble que Fénelon ait raison : l'historien n'est-il pas celui qui sait les choses, et qui les raconte telles qu'elles se sont passées? Par suite, ne doit-il pas faire abstraction Je tout préjugé contemporain, de toute passion nationale, même de tout sentiment personnel qui pourrait faire douter de son désintéressement et amoindrir son impartialité? Mais, en fait, jamais historien n'a connu ce parfait détachement de tout, cette complète indépendance des influences du milieu. Ceux mêmes qui, comme Froissart, n'ont pas eu de patrie, n'ont jamais pu se renfermer tout à fait dans leur rôle de spectateurs désintéressés, et ont pris des sentiments favorables à tel ou tel parti, selon qu'ils passaient d'un camp à l'autre. La nature humaine est ainsi faite que l'homme le plus sincère, le plus résolu à être équitable, est parfois le tils du temps où il vit et du pays qu'il habile.

Il ne faut même pas souhaiter que l'historien abdique toute personnalité, car l'histoire impersonnelle serait incolore et froide. Ce qui en fait l'intérêt et la vie, c'est précisément la façon toute personnelle dont l'historien sait distribuer la lumière et les ombres, faire mouvoir ses personnages, les peindre de traits vifs et précis, grouper les faits, en mettant en relief les faits essentiels, toutes choses qui supposent un exercice

1. Bayle a écrit de même : « Un historien, en tant que tel, est comme Melcliisfi- (lech, sans père, sans mère, sans généalogie. Si on lui demande : « D'oii venez-vous ? n il faut qu'il réponde : « Je ne suis ni Français, ni Allemand, ni Anglais, ni Espagnol, je suis citoyen du monde ; je ne sers ni l'empereur ni le roi de France, mais je suisan service de la vérité. « [Dictionnaire historique.) Chapelain, dans un travail sur une histoire italienne des guerres de Flandre, blâmait la partialité catholique de 1 historien. Richelieu, à qui il lut son travail, le discuta et s'écria enfin : « Après tout, un historien ne doit pas se mêler de juger. — Je m'estime fort malheureux d'être d'un avis tout opposé, » répondit Chapelain, et il composa un second écrit pour réclamer en faveur de l'historien l'indépendance du jugement.

irolongé de la réflexion, où ne peuvent manquer d'intervenir 3S vues particulières de l'auteur. 11 est vrai que l'iiisloire n'est ilus, comme autrefois, un art, mais une science; est-ce à dire lourtant que l'art en doive être absent? Il importe de distin- ;aer entre l'érudit et l'iiistorien : l'érudit contrôle des faits et les dates, collectionne des documents, prépare en un mot les ssises solides sur lesquelles s'élèvera la véritable histoire. L'éudition est une partie de l'histoire, mais n'est pas l'histoire out entière. Deux excès sont également à éviter : celui des hisoriens anciens, moins historiens, au sens moderne du mot, [u'oraleurs émouvants, narrateurs, moralistes; celui des érulits contemporains qui se croient historiens, parce que, dédaignant de poser des principes et de tirer des conclusions, sous e prétexte spécieux de laisser au lecteur toute sa liberté d'es- )ril, ils confondent l'histoire avec ce qui n'est que la matière le l'histoire. Que doit donc être aujourd'hui le véritable histo- 'ien? Il ne doit être ni exclusivement un artiste, ni exclusivenent un savant; il saura être les deux à la fois, et associer à a sûreté de la raison critique la finesse et la souplesse d'un isprit qui plaît sans chercher à plaire.

La défuiition de Fénelon est donc trop absolue, au moinslans la forme, car elle ne distingue pas entre l'impartialité et 'impassibilité, si différentes pourtant. Demander à l'historien le rester froidement impassible en face de telle ruse hypocrite |ui le révolte, de tel coup 'd'État qui blesse sa conscience, de elle révolution ou de telle conquête brutale dont il soulTre, :'est demander l'impossible. Tite-Live et Tacite n'en sont pas moins des historiens parce que l'un prend ouvertement parti pour les patriciens contre les plébéiens, et que l'autre étale avec complaisance les turpitudes de la décadence impériale; mais, en dépit de leur génie, ils sont des historiens incomplets, 2t, parmi les vieux historiens, Thucydide apparaîtra toujours plutôt comme l'image même de l'histoire. Thucydide pourtant est fort loin d'être impassible; mais il est impartial, dans la mesure où ont pu l'être, en France, Comines, Montesquieu, Augustin Thierry, Mignet, Thiers, Guizot. Être impartial, c'est donc, non pas s'interdire toute émotion, mais s'interdire de la faire paraître aux dépens de la vérité historique, subordonner les passions individuelles à la raison supérieure, discipliner l'imagination, contenir la fantaisie, ne voir que les choses el ne juger que d'après elles, dût le jugement que porte l'historien être la condamnation des siens et de lui-même. Encore

€st-il des cas où l'imagination et le sentiment, dominant parfois la raison, peuvent produire des œuvres admirables, comme l'œuvre historique de Miclielet. Mais de pareils exemples sont dangereux, et Miclielet lui-même n'eût pas été un véritable historien s'il n'avait commencé par étudier de près les documents authentiques.

Au fond, d'ailleurs, Fénelon n'a pas voulu dire autre chose ; c'est l'impartialité, non l'impassibilité qu'il réclame de l'historien; car à cette formule, qu'on juge mal en l'isolant, il ajoute : « Quoiqu'il aime sa patrie, il ne la flalLe jamais en rien. L'historien français doit se rendre neutre entre la France et l'Angleterre : il doit louer aussi volontiers Talbot que Daguesclin ; il rend autant de justice aux talents militaires du prince de Galles qu'à la sagesse de Charles V. » Dans cette mesure, Fénelon a raison : l'histoire ne doit être ni un réquisitoire, ni un plaidoyer; l'historien doit être équitable, sans être indifférent.

Sur les anciens et snr les niudernos. — I'hc conclnsion qui ne conclut pas. — La laclîquc de Fénelon.

On arrive, de comparaison en comparaison, h la conclusiongénérale,ct l'on s'attend que Fénelon, qui, jusqu'à présent, a donné l'avantage aux anciens sur tous les points, sera plus explicite encore, plus décidé. Mais ici se découvrent la circonspection et l'innocent manège de cet esprit insinuant, qui veut faire arriver doucement sa pensée sans offenser personne. Tant qu'il ne prenait la question que de biais, pour ainsi dire, il parlait avec plus de liberté, et faisait passer jivcc art, comme dans une digression, une opinion qui, annoncée ex professa, eût semblé plus sus]iecte. Mais dés qu'au lieu d'exprimer ses idées sous le couvert du dictionnaire, de la tragédie, de la comédie et de l'histoire, Fénelon aborde dir(>ctement la question des anciens et des modernes, sachant que son l)ublic l'attend à ce passage comme à un défilé, et qu'il est plus écouté et plus en vui!, il atténue sa parole jusqu'à diminuer quelque chose de sa pensée. ■Quand on étudie de plus près le dernier chapitre de la Lettre à l'Aenilémie, on voit que les conclusions de Fénelon ne réi)ondent pas exactement à ses prémisses, et que, se fiant h la mémoire du lecteur, il lui laisse le soin de réparer, par le souvenir des liages précédentes, l'atténuation calculée des dernières. On ne s'explique pas qu'il sacrifie si aisément une illustre part de cette anliquiti' qu'il chérissait tout à l'heure, et qu'il immole, en l'honneur des modernes, cette hécatombe composée d'Aristophane, d'Ovide et deLucain. De plus, cette louange générale des modernes, « qu'on goûte et qu'on admire avec raison », ne résume pas avec exactitude les critiques si vives que Fénelon adresse aux plus grands de ses contemporains... Le dernier chapitre de la Lettre à l'Acadè- »«■« est donc peu concluant, à force de viser à l'impartialité; les arguments pour et contre les anciens, destinés à maintenir le jugement en équilibre, le

ii'nneEt en suspens, en se neutralisant par la contradiction. La conclusion ilélinilive à laquelle arrive Fénelon est une espèce d'échappatoire Au moment •le se prononcer entre les deux partis, il s'évade par la porte dérobée d'une citation latine : « Je croirais m'égarer au delà de mes bornes, si je me mêlais de juger jamais pour le prix entre les combattants :

Non nostrum inter vos tantas componere lites : Et vitula tu dignus, et hic...

Ces vers, qui ne proclament ni vainqueur ni vaincu, et qui partagent le prix, ^ontle résumé fidèle de tout son ouvrage, et l'on comprendrait mal sa pensée >i on la cherchait dans son dernier chapitre. Plerique hommes poslremameminere, • i dit Salluste. Fénelon, qui savait la justesse de ce mot, et qui désirait plaire aux plaideurs qu'il jugeait, a déployé dans ses dernières i.;.cgcs un art de pon- ■ lérer ses arguments, et une perfection d'impartialité évasive qui a dû charmer tout le monde, parce qu'il ne semblait donner tort à personne. Mais nous qui, au lieu d'être jugés par Fénelon, sommes ses juges à notre tour, et qui, à travers les précautions de son discours, cherchons son opinion vraie, ce ne sont jiàs ses dernières paroles qu'il faut nous rappeler, mais ses premières, afin que, dans un écrivain si rempli de ménagements et d'art, la politesse de l'homme du monde, ^poussée jusqu'à la complaisance, ne nous cache pas l'amour de l'anliijuité, poussé jusqu'à l'adoration'.

C'est bien définir la tactique de Fénelon; mais est-il vrai 'm'on ne s'explique pas le sacrifice qu'il fait de cette antiquité qu'il adorait tout à l'heure? La tactique même suffirait à expliquer ce sacrifice, s'il ne s'expliquait pas plus naturellement encore par l'idée que Fénelon se fait de l'antiquité véritable. Il y a de l'habileté et de la sincérité à la fois dans cette façon, un peu trop discrète sans doute, d'associer « quelques-uns » des modernes au « petit nombre » des anciens dont les livres sont excellents :

Il faut avouer qu'il y a parmi les anciens peu d'ailleurs excellents, et que les modernes en ont quelques-uns dont les ouvrages sont précieux. Quand on ne lit point les anciens avec une avidité de savant, ni par le besoin de s'instruire de certains faits, on se borne par goût à un petit nombre de livres grecs et latins. Il y en a fort peu d'excellents, quoique ces deux nations aient cultivé si longtemps les lettres. Il ne faut donc pas s'étonner si notre siècle, qui ne fait que sortir de la barbarie, a peu de livres français qui méritent d'être souvent relus avec un très grand plaisir. // me serait facile de nommer beaucoup d'anciens, comme Aristophane, Plante, Sénèque le Tragique, I.ucain, et Ovide même, dont on se passe volontiers. Je nommerais aussi sans peine un nombre assez considérable d'auteurs modernes qu'on goûte et qu'on admire avec raison; mais je ne veux nommer personne, de peur de blesser la modestie de ceux que je nommerais, et de manquer aux autres en ne les nommant pas.

On sourit; chacun des modernes est libre de prendre sa part d'un éloge aussi vague, où sa modestie est un peu fâchée peut-

1. II. Rigault, Histoire de la querelle des Anciens et des Modernes. C. de Litt. — FÉNELO.N {Letlr. à l'Acad.). 4

ôtre d'être si scrupuleusement ménagée. Fénelon ne veut pas «ju'on puisse dire de lui ce que disait Fontenelle : u Ce qui fait d'ordinaire qu'on est si prévenu pour l'antiquité, c'est qu'on a du chagrin contre son siècle, et l'antiquité en profite : on met les anciens bien haut pour abaisser ses contemporains'. » Toute polémique agressive lui répugne, mais il n'est point alarmé, et il le dit, d'une gueri'e civile qui serait douce, polie et modérée; il croit même que celte émulation peut être utile aux lettres. Pure hypocrisie? Non : ici et ailleurs, Fénelon nomme, et pas toujours pour les critiquer, la Fontaine, Hoileau, Corneille, Racine, Molière, Bourdaloue. Et ce n'était pas non plus par hypocrisie pure qu'il écrivait à Lamotte,le 4 mai 1714 :

En vous exposant mes pensées avec tant de liberté, je ne prétends ni reprendre ni contredire personne. Je dis h/sloriiiiicmeiit <iHcl est mon tjoid, comiuc un homme, diius un repas, dil nnivemcnl qu'il aime mieux un rayoùl (jue l'autre. Ji» ne blAme le goût d'aucun lioinine, et je consens qu'on blâme le mien. Si la politesse et la discrétion, nécessaires pour le rei)os de la société, demandent que les liommes se tolèrent mutuellement dans la variété d'opinions où ils se trouvent pourles choses les plus importantes à la vie humaine, à plus forte raison (loivenl-ils se tolérer sans peine dans la variété d'ojiinions sur ce qui importe très peu à la sûreté du genre liiunain. Je vois bien qu'en rendant compte de mon goût, je cours risque de déplaire aux admirateurs passionnés et des anciens et des modernes; mais, sans vouloir fâcher ni les uns ni les autres, je me livre cl la critique des deux côtés.

Ma conclusion est qu'on ne peut pas trop louer les modernes qui font de grands efforts pour surpasser les anciens. Une si noltle émulation promet beaucoup. Elle me paraîtrait dangereuse, si elle allait jusqu'à mépriser et k i-esser d'étudier ces grands originaux ; mais rien n'est plus utile que de tàcheid'atteindre à ce qu'ils ont de plus sublime et de plus touchant, sans tomber dans une imitation servile i)our les endroits qui peuvent être moins parfaits ou trop éloignés de nos mœurs. C'est avec cette lil)erté si judicieuse et si délicate que Virgile a suivi Homère.

A ce même Lamotte, après l'applaudissement universel qui accueillit la Lettre à l'Acadnnii', peu de temps avant sa mori, il écrivait encore, le 22 novembre 1714 :

Est-il possible que je contente les deux partis des anciens et des modernes, moi qui craignais tant de les fâcher tous les deux? Aie voilà tenté de croire que je ne suis pas loin du juste milieu, puisque chacun des deux partis me fait l'honneur de supposer que j'entre dans son véritable sentiment. C'est ce que je jiuis désirer de mieux, étant fort éloigné de l'esprit de critique et ilo partialité.

Ce n'est ni pure naïveté ni pure diplomatie. Il est clair que Fénelon n'ignore ni quelles leçons il donne aux Fontenelle et

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