‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 24 sur 186 · C. de Litt. — BossuET {Sermons). t · texte numérisé non relu

C. de Litt. — BossuET {Sermons). t

mencer cette étude. On la ferait commencer plus exactement encore au siècle de saint Louis, au xiu" siècle, où Fart clirétien atteint sa perfection (Notre-Dame avait été commencée par Maurice de Sully), où sont créés les ordres prêcheurs par excellence, les franciscains et les dominicains, illustrés en ce siècle même les uns par saint Bonaventure, les autres par saint Thomas d'Aquin. Les sermons de l'évèque Jacques de Vitri nous ' ont été conservés en partie. On y est frappé moins de la science que l'orateur, comme presque tous ses contemporains, y étale dans la « teneur » (développement), que de l'usage fréquent qu'il fait des exemples, narrations historiques ou populaires, fables ou contes. A côté de lui on cite le cistercien Eudes de Chériton, dont les sermons abondent aussi en fables et en anecdotes; Jean Halgrin, cardinal de Besançon, dont nous avons un recueil; Eudes de Ghâteauroux, Robert de Sorbon.

Ce dernier nom nous rappelle à la fois ceux de saint Louis et de son historien Joinville. Quelques lignes de Joinville suffisent à nous représenter ce qu'était au vrai un prédicateur de ce temps-là : à Hyères, le cordeller Hugues de Digne adjure le roi de faire bonne et prompte justice à son peuple, lui enseigne comment il se doit conduire au gré de ses sujets, blâme librement les religieux qui vivent à la cour, refuse avec indignation d'y rester lui-même quand on l'en prie, et s'en va mourir à Marseille, où il fait des miracles après sa mort. Il est suivi, nous dit Joinville, dune très grande foule d'hommes et de femmes. C'est le prédicateur populaire. Un autre orateur sacré, frère Jean de Samois, franciscain, prononce à la cour l'oraison funèbre de saint Louis, devant Joinville, dont il invoque le témoignage. De plus en plus, le clergé séculier se décharge sur le clergé régulier des soins de la prédication. De plus en plus aussi se multiplient ces livres pratiques, trop pratiques, traités, recueils de sermons tout faits pour toutes les circonstances : la Suinina de arje prpedicandi, de Guyot, est de la première année du xiv« siècle, et les dernières années de ce même siècle voient naître le trop fameux Dormi secure (dors en paix!), qui eut trente éditions aussitôt après l'invention de l'imprimerie. Mais les troubles intérieurs des xiv* et xv« siècles réveillèrent plus d'une fois l'éloquence assoupie et lui donnèrent un caractère énergiquement populaire, satirique et agressif. C'est le temps où le carme breton Thomas Couette évangélise et entraîne des foules entières, où le frère Antoine Fradin et le carme de Pavilly, à Paris, s'en prennent au roi lui-même et se font chas-

ser; et l'on entendra le rordelier Jean Pelit, dans un sermon politique où les divisions et les subdivisions scolastiques n'en sont pas moins prodiguées, faire devant la cour, puis devant le peuple, l'apologie du meurtre du duc d'Orléans par Jean sans Peur.

Sur ce fond tourmenté se détache une figure sereine, celle de Cjerson (1363-1429), ou plutôt de Jean Charlier, né à derson, près de Ilelhel, chanoine de Notre-Dame, curé de Saint-Jeanen-Grève, professeur au collège de Navarre, puis chancelier de l'Université de Paris. Il prêchait en latin devant le public ecclésiastique, en français devant le peuple; nous avons un certain nombre des sermons latins et français, imprimés ou manuscrits. A ne les considérer qu'au point de vue du mouvement et de la langue oratoires, ces sermons sont encore bien imparfaits, malgré quelques beaux passages d'une éloquence déjà ample et périodique, à la Bossuet. L'homme à qui l'on a pu, faussement sans doute, attribuer Vlmitation de Jésus- Christ n'était pas un pédant, et pourtant le pédantisme régnant a laissé sa marque sur ces sermons, où tleurit Fallégorie, où l'érudition déborde, où les citations profanes s'entremêlent aux citations sacrées. Mais cet orateur d'un goût encore mal épuré fut un homme de cœur, hardi en face des grands, pitoyable aux petits. Non seulement il défendait les privilèges de l'Université contre les officiers royaux, mais il parlait librement au roi des devoirs de la royauté : dans le sermon sur la Justice, où il dénonce les abus sans ménagement, il montre qu'un monarque s'est rendu indigne de revendiquer ses droits quand il a manqué à ses devoirs. « Parole de roi doit être stable, » disait-il ; vivat rex, vivat pax, ce sont les titres de deux de ses sermons; mais i) aimait plus encore la paix que le roi, ou plutôt il aimait surtout le roi parce qu'il espérait trouver en lui l'artisan de la paix. Ce sont les misères du peuple qui lui ont inspiré ses plus beaux accents. Il y a en lui un orateur populaire, un tribun chrétien, qui se dégage avec effort de l'orateur scolastique et du théologien. Tous ses discours n'étaient pas de ces avents et de ces carêmes qu'il préparait avec trop de soin : Cogor laborare pro curiosis sermonibus. Quand il se tournait contre Jean sans Peur, son protecteur d'autrefois; quand, dans une harangue en plein air, il attaquait les cabochiens, il avait l'éloquence avec le courage. Mais il ne fut pas courageux impunément, et l'homme qui tint une si grande place aux conciles de Pise et de Constance mourut obscurément aux Célestins de Lyon.

Le xv^ siècle, qui vit mourir Gerson, n'a point d'orateur qui puisse lui être comparé, pour l'élévation du caractère, l'importance du rôle, comme pour la fermeté de l'éloquence. Ce ne .sont pas cependant des orateurs à dédaigner que Jean Raulin, Michel Menot et Olivier Maillard. Jean Raulin, plus voisin de Gerson, fut un pieux et savant théologien, qui commenta aussi Aristote. Après avoir dirigé le collège de Navarre, il réforma l'ordre de Gluny. Mais il savait accommoder au goût populaire son éloquence plutôt grave par nature, et semer ses sermons d'exemples, parmi lesquels on cite l'apologue des animaux malades de la peste. Menot, surnommé Langue d'or, était plus franchement plébéien; il flétrissait les vices avec une verve déjà rabelaisienne. C'était un cordelier aux gestes emphatiques, sans grande délicatesse, bien qu'il ait trouvé certains traits délicats, tels que celui-ci : « L'homme est comme l'oiseau sur la branche, qui meurt en chantant du trait qui le frappe. » Mais ses invectives véhémentes n'épargnaient personne, surtout allaient frapper messieurs de la justice, vêtus de longues robes, et leurs femmes, parées comme des princesses : « Si leurs vêtements, s'écriait Menot, étaient mis sous le pressoir, le sang des pauvres en découlerait. » C'est par cette audacieuse franchise qu'il charmait la foule, sur qui son autorité fut grande. A cette époque tumultueuse, la foule se ruait au bien comme au mal, et l'on voyait, après un sermon du cordelier Richard contre le luxe, ses auditeurs en foule apporter et brûler sur la place publique leurs objets les plus précieux.

Le plus célèbre de ces orateurs populaires qui, par plus d'un côté déjà, étaient de vrais orateurs, c'est Olivier Maillard, né en Bretagne aune date incertaine, mort en lb08. Voltaire l'appelle « un Arlequin en surplis » et dédaigne fort cette éloquence digne des Hurons et des Iroquois. Si Maillard n'a pas toujours le goût, il a du moins la verve hardiment et honnêtement satirique. Aux émissaires de Louis XI qui le menaçaient de le jeter à la Seine, il répondait que le roi était le maître, mais que lui. Maillard, irait plus vite en paradis par eau que Louis par ses chevaux de poste.

Il ne craignait pas de blâmer en chaire le divorce de Louis XII. Il s'attaquait aux exactions des financiers et des gens de justice, aux pilleries des gens d'armes, n'épargnant pas les nobles, ni même le clergé, s'élevant contre le marchandage des indulgences. La liberté de sa parole finit par devenir importune à tous, même à ses confrères de l'ordre des cordeliers, qui

l'avaient pourtant élu plusieurs fois leur provincial. Il eut ses heures de grand éclat, comme lorsque, au nom du pape Innocent VIII, il demanda, vainement d'ailleurs, l'abolition de la Pragmatique Sanction; mais il eut aussi ses déhoTres, et mourut tristement au couvent de Sainte-Marie-des-Anges, prés de Toulouse. Les sermons qui nous restent de lui sont au nombre d'environ cinq cents. La plupart sont des traductions^n latin vulgaire des sermons qu'il a dû prêcher en français devant le peuple. On cite plus particulièrement les sermons intitulés Histoire de la jjassion, la Confession de frère 0. Maillard, et le sermon « tousseux » (ainsi nommé parce qu'on y indique en marge les pauses que prenait l'orateur pour respirer et tousser), prêché à Bruges en 1507 devant le prince et la princesse de Flandre.

Écoulez, à bon entendeur il ne faut que demi-mot. Or, levez les esprits, que dites-vous, seignours"? Étes-vous de la part de Dieu? Le prince et la princesse, en êtes-vous? Baissez le front. Les chevaliers de l'ordre, en étesvous? Baissez le front. Et vous, gentilshommes, jeunes gaudîsseurs, en ètesvous? Baissez le front. Et vous, jeunes femelles de cour, en êles-vous? Baissez le front. Vous êtes écrites au livre des damnés, votre chambre est toute marquée avec les diables. Dictes-moy, s'il vous plaist, vous étes-vous bien mirées, lavées, époussetées aujourd'huy? — Dis bien, frère. — Plust à ma volonté que vous fussiez aussi soigneuses de nettoyer vos âmes ! — Quel remède, frère? — Je vous dis que si, au temps passé, il y a des torts et méfaits, laissons notre mauvaise vie. Dieu aura mercy pitié de nous; si que non, je vous convie avec tous les diables.

Quelquefois cette éloquence abrupte atteint aux grands effets, comme dans ce passage où, par un beau mouvement que reprend^a Massillon, il s'écriait : « Pécheurs mondains, étes-vous dans l'état où vous voudriez mourir? Qu'on fasse retentir ici la trompette du jugement dernier, on verra ceux qui répondront àl'appel. » L'éloquence a donc déjà du mouvement; ellen'apas encore cette égalité et cette fermeté de ton que va lui donner Calvin.

L'éloquence religieuse an seizième siècle et au dix-septième siècle avant Bossuet.

Jean Cauvin (1509-1564), dont le nom devint en latin Calvin nus, était né à Noyon et avait étudié à Orléans d'abord, ensuite et surtout à Bourges, où l'université comptait alors pour pro-

fesseurs de jurisprudence et d'humanités des maîtres tels que Cujas, Amyol, Alciat, Wolmar. De bonne heure il eut une connaissance profonde des langues hébraïque, grecque et latine; mais de bonne heure aussi il se monti^a enclin aux nouveautés religieuses. Suspect aux catholiques, il mena une vie inquiète, au moins dans sa première partie; la deuxième est occupée tout entière par la longue domination qu'il exerce à Genève. On n'a pas ici à juger le chef de l'Église calviniste, mais à rappeler qu'il est le vrai créateur de l'éloquence religieuse française : son Institution chrétienne, d'abord écrite en latin (Ib36), fut traduite par lui en français (1341); et si ce fpançais garde encore çà et là l'ampleur un peu lourde du latin d'où il est sorti, il est d'une sobriété nerveuse, d'une justesse précise et concise que nos écrivains ne connaissaient pas encore. « C'est, dit avec raison M. Nisard, le premier ouvrage de notre langue qui ofTre un plan suivi, une matière ordonnée, une composition exacte et appropriée. » C'est aussi le premier où la théologie devienne humaine, pour ainsi dire, et parce qu'elle parle un langage compris non plus des seuls théologiens, mais de tous les hommes, et parce qu'elle se fonde sur l'élude de l'âme humaine, de sa nature que la religion explique, de ses aspirations qu'elle satisfait.

C'est l'œuvre d'un théologien, mais préoccupé avant tout d'atteindre au plus haut degré de clarté, de vérité intelligible et convaincante. C'est l'œuvre d'un savant, qui ne perd jamais de vue le texte des Écritures, humanistedans l'exégèse comme Cujas le fut dans la jurisprudence, criLique et croyant à la fois. C'est l'œuvre d'un logicien qui enchauie ses pensées et poursuit ses démonstrations avec une logique inflexible. C'est enfin l'œuvre d'un des plus grands écrivains du xvi° siècle, et ce n'est pas à tort que Patru saluera en lui un des pères de notre idiome. Toutefois, on lui reconnaît d'ordmaire plus de solidité et de véhémence que de souplesse, d'imagination et de couleur. Son talent d'écrivain n'a pas élé jugé de même par tous les bons juges. Estienne Pasquier l'appelle « un homme bien escrivant tant en latin qu'en françois, et auquel notre langue est grandement redevable pour l'avoir enrichie d'une infinité de beauj^ traits ». Bayle vante cette plume solide, éloquente et infatigable. Bossuet lui-même écrit ; « Donnons à Calvin cette gloire d'avoir aussi bien écrit qu'homme de son siècle »; mais, s'il l'emporte sur Luther par l'étude, il est moins original, selon Bossuet, et moins vif. « Sou style plus triUe était plus

suivi et plus châtié. » Il ne faudrait pas exagérer celte critique : l'humeur, chez Calvin, est plus triste que l'expresriion : il ne savait pas rire, et naimait pas ceux qui riaient, comme Rabelais, qui n'aimait pas davantage le « dénioniacle el imposteur de Genève ». Par suite, son style est un peu tendu et monotone, mais jamais pourtant languissant ni ennuyeux, car il aie mouvement, la llamme intérieure, la vie. Les mérites tout intellectuels de ce style n'ont rien de poétique, mais il n'est peut-être pas indispensable d'être poète pour être un grand prosateur.

Les sermons qui nous restent de lui sont très nombreux, — deux mille environ, — mais n'ont pas la valeur littéraire de 17nstitution chrétienne. C'est surtout comme actes qu'ils sont intéressants : Calvin ne parle que pour agir, et pour lui agir c'est presque toujours attaquer. Les qualités de l'exposition sont les mêmes, claires el fermes toujours; mais c'est au livre le plus souvent que sont empruntées les idées que le sermon développe, et Calvin, d'ailleui's, discute plus qu'il n'expose, et la discussion chez lui, sous l'empire de la passion froide gui l'anime, dégénère souvent en polémique, en satire même et en invective. Cette passion même et le désir, le besoin qu'il a d'agir sur le peuple, lui donnent çà et là une certaine verve sarcastique et populaire, qui n'est pas aussi chaude ni aussi colorée que celle de Luther, mais qui corrige ce qu'il y aurait d'ingrat pour le lecteur moderne dans ces sermons tout militants. On retrouve cette trempe solide, mais aussi cette raideur du style « réfugié » chez les collaborateurs el les disciples de Calvin : Farel, le fondateur du protestantisme en Suisse, apôtre plus qu'orateur, ne nous a pas laissé de sermons; mais nous en avons de Théodore de Bèze, de Froment, de Viret : l'éloquence de celui-ci, triviale el pédantesque à la fois, est destinée à plaire à la foule et aux doctes.

C'est au peuple aussi que voulurent s'adresser les prédicateurs qui combattirent le protestantisme en France. Les prédicateurs de la Ligue sont restés célèbres par leurs violences furibondes; il suffit de nommer François Feuardent, les curés Aubry et Pelletier, le savant mais fougueux bénédictin Génébrard, vraie barengére, si l'on en croit le chroniqueur Lestoile; le jésuite Guincestre; l'évèque de Senlis, Guillaume Rose, qui dut plus tard faire amende honorable devant le Parlement; le recteur Jean Boucher, <( le roi de la Ligue », qui paraphrasait le texte Eriiie nos de luto en disant qu'il fallait se débourber, oij

plutôt se débourbonner. La victoire de Henri IV leur imposa le silence ou l'exil. En dehors de ces démagogues qui font de la chaire une tribune, quels orateurs peut-on citer dans les rangs des catholiques? Le cardinal de Lorraine peut-être. Visiblement, les prolestants avaient l'avantage du sérieux, de Téloquence et du savoir. « C'est par là, s'écriera François de Sales, que notre misérable Genève nous a surpris. »

Avant François de Sales il faut nommer pourtant, plus pour la réputation dont il a joui que pour une éloquence vraiment évangélique, le cardinal Jacques du Perron, évêque d'Évreux, puis archevêque de Sens et grand aumônier du roi (1559-1619). Fils d'un ministre réformé, il se convertit de bonne heure, mais n'entra dans les ordres qu'à l'âge de trente-quatre ans. Ce fut d'abord un jeune prodige, quelque chose comme le Pic de la Mirandole du xvi^ siècle finissant. Il composa beaucoup de vers badins et galants, et, bien qu'il ait renoncé à la poésie en se faisant prêtre, il n'eut jamais cette sévérité de goût qui lui eût interdit certain mélange indiscret du sacré et du profane : par exemple, il commençait un sermon, le jour de Pâques, par une comparaison entre le repas où Cléopâtre fit dissoudre une perle précieuse et l'avala et... l'eucharistie. Les oraisons funèbres de Ronsard et de Marie Stuart sont profanes aussi par plus d'un endroit. Il resta toujours un peu l'homme qui soutenait des « thèses » de philosophie ou de science, plaidant le pour et le contre avec la même facilité, sans être d'ailleurs un sceptique, comme les écrivains protestants le lui ont reproché et comme tendrait à le faire croii^e tel passage de Lestoile, qu'il ne faut pas prendre à la lettre :

Le vendredi 25 de ce mois, advint au dîner du roi que M. du Perron, grand discoureur que le roi oyait volontiers, fit un brave discours contre les athéistes et comme il y avait un Dieu, et le prouva par des raisons si claires, évidentes et à propos, qu'il semblait bien qu'il n'y avait lieu aucun d'y contredire : h quoi le roi montra qu'il avait pris plaisir et l'embrassa. Mais du Perron, s'oubliant, va jusqu'à dire au roi : « Sire, j'ai prouvé aujourd'hui, par des raisons très bonnes .et évidentes, qu'il y avait un Dieu; demain, Sire, s'il plaît à Votre Majesté de me donner encore audience, je vous montrerai et vous prouverai, par des raisons aussi bonnes et évidentes, qu'il n'y a point du tout de Dieu. » Sur quoi le roi, entrant en colère, chassa ledit du l'erron et l'appela méchant, lui défendant de se plus trouver devant lui tt comparoir en sa présence.

Du Perron fut certainement trop un prélat de cour; mais ce courtisan savait être, à l'occasion, non seulement un contro-

Versiste redoutable (Duplessis-Mornay et d'Aubigné l'éprouvèrent à la conférence de Fontainebleau), mais un négociateur habile et un politique : ce fut lui qui, après avoir préparé la conversion de Henri IV, alla négocier à Rome, avec le cardinal d'Ossat, la levée de l'interdit qui pesait sur la France. Aux États généraux de 1614, il joua un rôle actif et montra des qualités d'homme d'État. C'est pour de pareils motifs, sans doute, que la France et la chrétienté, selon Richelieu, vénéraient sa mémoire. Mais Bossuet va un peu loin lorsque, dans son panégyrique de saint François de Sales, il glorifie « ce rare et admirable génie dont les ouvrages presque divins sont les plus fermes remparts de l'Église contre les hérétiques moder nés », car du Perron n'est original ni par la pensée ni par le style. Lui-même, François de Sales le traitait de grand homme et de grand prélat, et du Perron lui rendait cette admiration, car il disait qu'il n'y avait point d'hérétique qu'il ne fût assuré de convaincre, ~înais que, pour les convertir, c'était un talent que Dieu avait réservé à M. de Genève.

C'est que M. de Genève, qui était bien ce qu'il croyait être, « l'âme la plus affective du monde », avait l'onction que du Perron n'avait pas. C'est qu'il se faisait aussi une idée plus haute et plus pure delà prédication chrétienne. Il a exposé ses idées sur ce sujet dans une lettre à l'archevêque de Bourges, André Frémiot, frère de M'"'^ de Chantai, sur la méthode de bien prêcher (1604). Trois choses, suivant lui, font le prédicateur digne de ce nom : une bonne vie, une bonne doctrine, une vraie mission. Son but n'est pas de plaire, mais de convaincre en touchant. La seule « délectation » qui lui soit permise n'est pas distincte de l'enseignement chrétien. Tout autre moyen de plaire est condamnable, étant profane.

Il y a une certaine sorte de délectation, qui ne dépend pas de l'enseigner et émouvoir. C'est un certain chatouillement d'oreilles, qui provient d'une certaine élégance séculière, mondaine et profane, de certaines curiosités, agencement de traits, de paroles, bref, qui dépend entièrement de l'artifice; et quant à celle-ci, je nie fort et ferme qu'un prédicateur y doive penser; il la faut laisser aux orateurs du monde, aux charlatans et courtisans qui s'y amusent. Ils ne prêchent pas Jésus-Christ crucifié, mais ils se prêchent euxmêmes.

11 n'exclut pas tout à fait l'ornement des citations profanes; mais il veut qu'elles soient rares et qu'on s'en serve comme l'on fait des champignons, fort peu, pour seulement éveiller l'appetit. L'essentiel est de « parler affectionnément et dévotement,

l(i COURS DE LITTÉRATURE

simplertient et candidement et avec conûance », cat* « le souverain artifice est de n'avoir point d'artidce ». C'est la théorie de riîoméjie familière et touchante, que Fénelon, ce François de Sales de la fin du xvii» siècle, reprendra dans ses Dialogues sur l'éloquence et dans sa Lettre à l'Académie. Le plus chef disciple de François de Sales, Camus, évêque de Belley, s'élevant contre ces prédicateurs qui ne cherchent qu'à emporter d'assaut un évêché, ne fera guère que répéter ce qu'a dit son maître : « 11 y a des prédicateurs si désireux de paraître et de s'avancer en réputation et en honneurs, que du théâtre de la vérité ils font un trône à leur vanité; ])ien pis, ils changent la parole de Die'u en celle des hommes, se prêchant euxmêmes et non pas Jésus-Christ crucifié. » Mais Camus n'a pas toujours lui-même une façon bien saine et bien sévère de prêcher Jésus-Christ. Il ne manque pas d'énergie quand, s'atlaquant aux trois ordres, il rappelle la mâle vertu de leurs aïeux à ces nobles dégénérés qui s'imaginent que « vivre noblement, c'est vivre mollement »; quand il renvoie à leurs diocèses les prélats non résidents, ou quand il invective les financiers, ces sangsues altérées, ces éponges enflées aux dépens d'autrui, ces illustres voleurs qui coulent leurs jours dans la pourpre et l'opulence, tandis que les larronneaux sont dans les fers. Mais l'auteur du Zodiaque spirituel ou la Conversion de saint Paul et du Rabat-joie du triomphe monacal (il était l'ennemi personnel des ordres mendiants), dans ses œuvres innombrables et diversement éloquentes, n'est pas toujours ce qu'il veut que soient les autres prédicateurs, un austère interprète de la vérité. Et saint François de Sales (1567-1622) ne l'est pas toujours luimême, lui qui, dans un sermon prêché à Paris en 1602, compare longuement la sainte Vierge au phénix, lui qui, dans la préface de son Introduction à la vie dévote (1608), composée à la prière de Henri IV, institue un trop agréable parallèle entre le Saint-Esprit et la bouquetière Glycéi'a, qui « savait si proprement diversifier la disposition et le mélange des fleurs qu'elle mettait en ses bouquets, que, avec les mêmes fleurs, elle faisait une grande variété de bouquets ».

Les ileurs que prodigue trop aisément l'imagination riante de saint François de Sales ne doivent pas nous cacher ce qu'il y a de solide et de sain dans la doctrine que parent, mais n'allèrent pas, ces ornements. Dans \ Introduction à la vie dévote, s'il parle quelquefois un langage trop profané, c'est qu'il s'adresse au public de toutes les cohditidhs et itiel k sa portée

des vérités religieuses et morales qui l'auraient rebuté présentées sous la forme aride d'une exposition purement théologique. Dans ses lettres de direction spirituelle, il n'a pas moins de fermeté que de grâce : il ne faudrait pas prendre pour de la mollesse la légèreté de la main qui sonde et guérit les âmes. Né près d'Annecy, destiné d'abord au barreau, François de Sales (Ib67-i622) reste un homme du monde dans l'expression, mais seulement dans l'expression du dogme. C'est la solidité de la science théologique que Bossuet admirait surtout dans ses sermons. Et l'expression même n'y est pas toujours sans forte précision, sans rudesse. Bossuet est moins « réaliste » que François de Sales ne l'est dans cette peinture de la mort :

Considérez les grands et langoureux adieux que votre âme*dira à ce bas monde : elle dira adieu aux richesses, aux vanités et vaines compagnies, aux plaisirs, aux passe- temps, aux amis et voisins, aux parents, aux enfants, au mari, à la femme, bref à toute créature, et enfin à son corps, qu'elle délaissera, li.Me, hûve, défait, hideux et puant! Considérez les empressements qu'on aura pour enlever ce corps-là et le cacher en terre, et que, cela fait, le monde ne pensera plus guère à vous, ni n'en fera plus mémoire, non plus que vous n'avez pensé aux autres. « Dieu lui fasse paix, » dira-t-on, et puis c'est tout.

Avec « M. de Genève » nous entrons déjà dans le xvii« siècle : l'âge de Henri IV et de Louis XIII prépare l'âge de Louis XIV. Mais combien peu de prédicateurs de ce temps méritent l'éloge que sainte Chantai donnait à saint François de Sales, à « l'excellence et solidité de sa prudence et sagesse naturelle et surnaturelle, que Dieu avait répandues en son esprit, qui était le plus clair, le plus net et universel qu'on ait jamais vu » ! Combien, en revanche, sont les trop fidèles héritiers de ces prédicateurs, raillés par Érasme, qui prouvent la charité par les sources du Nil et l'abstinence par les douze signes du zodiaque! Pendant cette époque de transition qui comprend la fln du xvi« siècle et le commencement du xvii", qui peut-on citer à côté du cardinal du Perron et surtout de saint François de Sales? Le disciple de Montaigne, Charron, qui n'est pas un sceptique, au moins dans ses sermons; le poète Bertaut; le controversiste et historien Coeffeteau; Fenoillet, évoque de Marseille, qui furent aussi des sermonnaires ; le P. Seguiran, qui faisait courir tout Paris, mais qui appelait le soleil « le grandduc des chandelles »; Cospéan, évèque d'Aire, qui devina le génie oratoire du jeune Bossuet, et qui s'écriait, entendant tonner le canon aux funérailles de Henri IV :

Seigneur tout-puissant, quelle différence! Est-il possible que ce soit celui qui tonnait à Ivry? Faut-11 que le prince que nous avons vu depuis deux mois mettre, d'une main triomphante, sur la tête de son épouse le plus noble diadème de l'univers, ne soit maintenant qu'un peu de cendre ! O monde ! ô vanité! ô douleur!

Mais d'autres, prononçant l'oraison funèbre de ce même roi, déclaraient que la Seine et la Marne étaient grossies par le flot de larmes que sa mort avait fait verser. « Mon cœur, disait Valladier, n'est plus qu'un Euripe d'angoisses, et mes yeux un flux et un reflux de pleurs, ma bouche un tourbillon et une bourrasque de soupirs. » Jacques de la Fons apostrophait ainsi Ravaillac : « Il l'était fort aisé de le tuer, car, étant tout cœur, en quelque endroit que tu l'eusses frappé, c'était toujours au cœur. » Pour donner une idée du style et du goût de certains prédicateurs à celle époque, il suffira de citer Pierre de Besse, alors célèbre:

Jésus a dû monter au ciel le jeudi : car la tropologique et anagogique cause est qu'il était raisonnable ou tout au moins bienséant que les pêcheurs des hommes fussent envoyés au peuple le même jour que les poissons avaient été produits des eaux. Or, ce fut au jeudi premier du monde que ces citadins écaillés reçurent avec l'être la possession de leur Neptune... Les apôtres furent douze grands canons et pièces de batterie, destinés, de la part du Tout- Puissant, pour battre en ruine et canonner tout l'univers.

C'étaient là les derniers échos de l'éloquence confuse du xvi* siècle; ils devaient se prolonger jusque dans les facétieuses harangues du petit père André. Quand, en 1594 et en 1614, le grand magistrat du Vair, qui devint évêque de Lisieux et garde des sceaux, écrivait sa Science du sermon et son Traité de l'éloquence française et des raisons pourquoi elle est demeurée si basse, il ne cachait pas son dédain pour l'éloquence religieuse. Mais, admirateurnaïfde du Perron, il ne pouvait deviner le sourd travail de rénovation religieuse qui s'accomplissait dans les esprits, dans les institutions mêmes. Déjà, au xvi« siècle, Loyola avait fondél'ordre des Jésuites (1534), qui produira Rourdaloue; et César de Bos, la Doctrine chrétienne (1592), d'où sortira Fléchier. Au début du xvii^ siècle, Vincent de Paul anime de son zèle d'apôtre aussi bien l'éloquence religieuse que les œuvres de chanté ; Saint-Cyran crée Port-Royal et y imprime la marque de son esprit austère; le cardinal de Bérulle, qui prêcha peu, donna un séminaire de prédicateurs à l'Église eu lui donnant la congrégation de l'Oratoire.

La renai<>>sance religieuse et ses effets. — Vincent de Panl. Port-Royal. — L'Oratoire et les oratoriens.

C'est par ceux-ci qu'il est naturel de commencer, car plus d'un parmi eux a exercé une influence directe sur Bossuet. Vincent de Paul (1576-1660) l'appelait son fils, lui demandait de prêcher à la conférence de Saint-Lazare, et plus tard, lors de la canonisation de l'apôlre des prisonniers et des enfants trouvés, Bossuet, dans une lettre latine, lui apporta son témoignage ému. On sait quelle chaleur de cœur et quelle simplicité évangélique saint Vincent de Paul mettait dans ses homélies familières et entraînantes, le plus souvent improvisées; on cite pourtant la péroraison du discours adressé pour les enfants trouvés aux dames de la cour :

Or sus, Mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la grâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés. Voyez maintenant si vous voulez aussi les aljandonner pour toujours. Cessez à présent d'être leurs mères, pour devenir leurs juges; leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais donc, sans délibérer, prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt, et de décider irrévocablement si vous ne voulez plus avoir pour eux des entrailles de miséricorde. Les voilà devant vous! Ils vivront, si vous continuez d'en prendre un soin charitable; et, je vous le déclare devant Dieu, ils seront tous morts demain, si vous les délaissez.

Si le sermon attribué à saint Vincent, sur la Parole de Dieu, est bien de lui, ses idées sur la prédication sont exactement les mêmes que celles de son « fils » ; mais il n'est pas besoin de le lire pour être stîr que leur liaison tenait à la conformité de leurs sentiments.

L'intluence du jansénisme, moins séduisant dans sa raison un peu sèche, s'exerça moins directement sur Bossuet. Il marqua toujours pourtant une sincère estime pour Arnauld et pour Port-Royal, alors même qu'il blâmait les excès d'une morale décourageante. Saint-Cyran se faisait de la prédication une idée si haute qu'il déclare, dans ses Lettres spirituelles, ne l'envisager qu'avec tremblement : « La prédication n'est pas moins un mystère terrible que l'eucharistie, et elle me semble même beaucoup plus terrible, car c'est par elle qu'on engendre

et qu'on ressuscite les âmes à Dieu, au lieu qu'on ne fait que les nourrir par l'eucharistie, ou, pour mieux dire, guérir. » Aussi n'a-t-il que du mépris pour les orateurs sacrés que travaille « cette démangeaison qu'a tout le monde de savoir beaucoup et de belles choses » et de les dire en faisant valoir leur science ou leur esprit, alors qu'ils devraient se recueillir, se taire longtemps, méditer et ne parler enfin que pour laisser parler, dans sa simplicité auguste, le Verbe de Dieu. Poussée à ses extrêmes conséquences, devant lesquelles Saiiit-Gyran n'eût pas reculé, celte doctrine n'irait à rien moins qu'à l'abolition de toute éloquence humaine en tant qu'elle emprunte le secours de l'art. Mais la doctrine et l'apostolat de Saint-Cyran, de SingUn, de Desmares, ont quelque chose de trop à part pour qu'on y insiste ici. Il suffit de dire que Port-Hoyal fut pour les prédicateurs de ce temps une grande école de sincérité dans la pensée, de logique dans la composition du discours, de sobriété et de vigueur concentrée dans l'expression. 11 est impossible d'ailleurs d'isoler de Port-Royal le souvenir de Pascal, qui, aussi puissant dialecticien et plus poète que les autres jansénistes, a donné les plus purs modèles de toutes les sortes d'éloquence.

Les trois premiers supérieurs généraux de la congrégation de l'Oratoire furent BéruUe, le P. de Condren et le P. Bourgoing. Bossuet prononça en 1662 l'oraison funèbre du troisième, et, en caractérisant la prédication telle que la pratiquait le P. Bourgoing, il définit par avance la prédication en général telle qu'il la concevait et devait la pratiquer lui-même.

O Dieu vivanl et éternel, quel zèle ! quelle onction ! quelle douceur ! quelle force! quelle simplicité et quelle éloquence! Oh! qu'il était éloigné de ces prédicateurs infidèles, qui ravilissent leur di^'nité jusqu'à faire servir au désir de plaire le ministère d'instruire; qui ne roussissent pas d'acheter des acclamations par des instructions ; des paroles de flatterie par la parole de vérité ; des louanges, vains aliments d'un esprit léger, par la nourriture solide et substantielle que Dieu a iiréparée à ses enfants!-.. La parole de l'Evangile sortait de sa bouche, vive, pénétrante, animée, toute pleine d'esprit et de feu. Ses sermons n'étaient pas le fruit d'une étude lente et tardive, mais d'une céleste ferveur, mais d'une primptc et soudaine illumination ; c'est pourquoi deux jours lui suffisent pour faire l'oraison funèbre du grand cardinal de Bérulle avec l'admiration de ses auditeurs. Il n'en employa pas beaucoup davantage à ce beau panégyrique latin de saint Philippe de Néri... Mais dois-je m'arrêter ici à deux actions particulières du P. Bourgoing, puisque je sais qu'il a fourni de la même force la carrière de plusieurs carêmes, dans les chaires les plus illustres de la France et des l^ays-Bas ; toujours pressant, toujours animé ; lumière ardente et luisante, qui ne brillait que pour échauffer, qui cherchait le cœur par l'esprit et ensuite captivait l'esprit par le cœur? D'où lui venait

cotte force? C'est, mes frères, qu'il était plein de la doctrine céleste; c'est qu'il s'était nourri et rassasié du meilleur suc du ctiristianisme ; c'est qu'il faisait régner dans ses sermons la vérité et la sa'^'esse : l'éloquence suivait comme la servante ', non rectierchée avec soin, mais attirée par les choses mêmes.

La congrégation de l'Oraloiie compta, au xvii" siècle, au moins deux prédicateurs distingués, les PP. Lejcune et Sçnault, et deux prédicateurs illustres, Mascaron et Massillon. Ce dernier seul est d'une époque postérieure à celle de Bossuet; les deux premiers sont d'une époque antérieure, mais il a pu les entendre; le troisième est son contemporain.

Le P. Lejeune (1592-1672) et le P. Senault (1599 ou 1604- 1672) ne se ressemblent guère. Le P. Lejeune est un missionnaire franc-comtois, un catéchiste ardent et ingénu, quoique instruit, qui s'adresse le plus souvent au peuple (surtout dans la première partie de sa carrière) et lui parle le langage que le peuple peut le mieux entendre et goûter, un langage tout pratiqua et familier, qui fait vivre les leçons religieuses par des applications morales très précises et par des exemples empruntés à la vie réelle. Emporté par sa fougue naturelle, il s'élève parfois assez haut, mais ne s'y maintient pas. Cet orateur inégal, mais nourri de l'Écriture et des Pères, moraliste plus que théologien, était encore jeune lorsqu'il devint aveugle, mais n'en continua pas moins l'apostolat évangélique qui n'eut pour terme que ' le terme de sa vie. Au contraire, le P. Senault est un lettré, grand admirateur de Balzac, et à qui la forme est loin d'être indiliérenle. 11 cherchait et trouvait parfois des effets de style, et l'on copiait ses sermons à l'église. C'était une sorte d'orateurécrivain, dont les discours manquaient de chaleur et d'élan, mais non de régularité ni d'élégance. Il composait des livres, religieux encore sans doute, mais d'où tous les ornements profanes n'étaient pas bannis : le plus connu est le Traité de l'usage des passions, qui eut un grand succès. Voltaire paraît se tromper quand, dans le catalogue des écrivains qui suit le Siècle de Louis XIV, il prétend que Senault fut à l'égard de Bourdaloue ce que Rotrou est pour Corneille. Rotrou est un génie naturel et négligé, qui a pu introduire Corneille au théâtre, mais n'a pu lui apprendre l'art. Et ce n'est pas l'art d'un Senault qu'on Jicrche chez un Bourdaloue. Sermonnaireun peu sec et apprêté, nais égal et digne, Senault fut supérieur général de l'Oratoire, l'romentières, qui jouit après lui d'une certaine réputation de

1. Voir, plus loin, le sennau de Liossuet si'.r la Parole de Dieu.

prédicateur, et Mascaron durent beaucoup, nous dit-on, à ses

leçons et à son exemple.

Mais Jules Mascaron (1634-1703), fils d'un avocat de Marseille, évêque de Tulle, puis d'Agen, est bien peu lu aujourd'hui, peut-être parce qu'il n'est pas aisément lisible. Il ne cède que rarement, lui, à la mode de la morale et des portraits. C'est un dialecticien à outrance, puissant, mais subtil, un théologien dont la théologie semble déjà démodée au temps où triomphe la « psychologie-v» de Bourdaloue. Sa religion est triste : bien que l'amour de Dieu en fasse le fond, le Dieu qu'il prêche est plus redoutable qu'aimable. Et les bizarreries abondent comme les obscurités : n'ose-t-il pas instituer une comparaison entre Dieu et l'animal, tous deux également incapables d'ennui? Ne s'élève-t-il pas avec une crudité d'expressions singulière contre ces grands qui se sont fait un évangile revu et corrigé par eux, tant ils ont peur de passer pour des bigots, pour des « mangeurs de crucifix »? Ne mêle-t-il pas, par une absence aussi regrettable du sentiment de la convenance, les citations les plus profanes aux citations sacrées? Le goût était chez lui, en effet, le point faible : il était en correspondance avec M™'= Deshoulières et avec M""^ de Scudéry, qui l'appelait le plus éloquent prélat du royaume. A cette même M"<^ de Scudéry il écrivait, le 12 octobre 1672, un an après sa nomination à l'évêché de Tulle : « Vous serez très souvent à côté de saint Augustin et de saint Bernard. » Il n'est précieux cependant que dans le détail du style, là où il peut l'être sans fausser le caractère de la prédication : il ne l'est pas dans le ton, qui a de la gravité, de l'autorité, et souvent même est pathétique; ni dans le développement, qui est parfois obscur, mais d'une obscurité traversée d'éclairs, presque toujours large et animé d'une sorte de feu intérieur. Ce n'est pas un orateur attirant que Mascaron, mais ce n'est pas non plus un orateur vulgaire : si son éloquence oscille de l'emphase à la trivialité, elle rend bien par moments le son de la grande éloquence, qui est le son d'une âme fière et convaincue. Voltaire rabaisse trop ses oraisons funèbres de Henriette d'Angleterre et de Turenne, celle-ci prononcée un an avant celle de Fléchier; mais c'est surtout par ses avenls et ses carêmes prêches à la cour que Mascaron a exercé une action morale sur ses contemporams. Aux courtisans qui trouvaient qu'il avait dépassé la mesure, le roi répondait : « Le prédicateur a fait son devoir ; c'est à nous de faire le nôtre. >» Au prédicateur lui-même le roi disait : « Vous êtes

le seul homme de qui j'aie ouï des discours d'une égale force depuis le commencement jusqu'à la fln*. » Le roi oubliait peutêtre BourdaloLie, certainement Bossuet, qui à rém*tion et à la vigueur de Mascaron joindra la mesure que Mascaron n'avait pas.

Fléchier* — Les jésuites : Bourdaloue.

De même Bossuet eut tout l'art de Fléchier, sans ses artifices. Esprit Fléchier (1032-1710), originaire de Pernes, dans le comtat Venaissin, fut d'abord, quoique simple catéchiste et professeur de la Doctrine chrétienne, dont son oncle était supérieur général, un de ces abbés et écrivains mondains dont l'élégance, comme l'a dit Sainte-Beuve, garde un reste de précieux. Celui qui, jeune, composait de petits vers galants; qui, à la prière d'une dame, écrivait lui-même son portrait, non sans complaisance ; qui fut l'ami et le correspondant de M"^ et de M'"' Deshouliéres ; l'auteur de ce livre léger, mais historiquement et moralement instructif, lesGrands Jours d'Auvergne, écrit au lendemain d'un voyaf^e fait en Auvergne avec un con-, seiller d'État, M. de Caumartin, dont il élevait le fils, Fléchier ne fut qu'après cinquante ans évêque de Lavaur, puis de Nîmes, où il donna l'exemple de toutes les vertus. 11 s'était rendu digne de ce choix moins encore par ses sermons que par ses oraisons funèbres de M""^ de Montausier (1672), de la duchesse d'Aiguillon (1675), de Turenne (1676), de Lamoignon (1679), de Marie-Thérèse (1683), de Michel le Tellier (1686); les oraisons de la Dauphineet de M. de Montausier (1690) sont postérieures à son élévation à l'évèché de INîmes (1687). Dans l'oraison de Julie d'Angennes, duchesse de Montausier, le souvenir de l'hôtel de Rambouillet est évoqué avec une ingénieuse délicatesse :

Vous dirai-je qu'elle pénétrait dès son enfance les défauts les plus cachés des ouvrages d'esprit et qu'elle en discernait les traits les plus délicats? que personne ne savait mieux estimer les choses louables , ni mieux louer ce qu'elle estimait? qu'on gardait ses lettres comme le vrai modèle des pensées raisonnables et de la pureté de notre langue? Souvenez- vous de ces cabinets

1. Mascaron disait en chaire à Louis XIV : « Si le respect que j'ai pour vous ne me permet de dire la vérité que sous des enveloppes, il faut que vous ayez plus de pénétration que je n'ai de hardiesse et que vous entendiez plus que je ne >ou3 dis. »

que l'on regarde encore avec tant de vénération, où l'esprit se purifiait, où la vertu était révérée sous le nom de l'incomparable Arténice, où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient une cour choisie, nombreuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. Ce fut \k que, tout enfant qu'elle était, elle se fit admirer de ceux qui étaient eux-mêmes l'ornement et l'admiration de leur siècle.

L'oraison funèbre de Turenne est sou chef-d'œuvre, sinon nu chef-d'œuvre : c'est qu'une émotion patriotique et personnelle y passionne et y colore nécessairement la rhétorique. Encore a-t-on pu reprocher à l'auteur de n'avoir su ni caractériser de traits précis ni généraliser la leçon : l'homme, a-t-on dit', en est absent. Ailleurs, où cette émotion relative n'échaulfe pas l'art du panégyriste, on a pu relever plus d'un trait déplacé de bel esprit. Parle-t-il d'un vaisseau équipé par la duchesse d'Aiguillon pour la conversion de la Chine et naufragé, Fléchier s'écrie : « Les eaux de la mer n'éteignirent pas le feu de sa charité. » Il dit aussi joliment de Lamoignon : « Le premier tribunal où il monta fut celui de sa conscience. » Orateur tleui'i, Fléchier ne saurait être qu'un sermonnaire de second ordre. Il possédait, a dit Thomas, l'art et le mécanisme plutôt que le génie de l'éloquence. Ses discours, toujours écrits, étaient des morceaux de st^le. Mais il serait injuste de ne voir en lui qu'un rhéteur : l'évéque eut de la dignité, de la charité, de l'onction, et, quand il mourut, Fénelon put dire : c Nous avons perdu notre maître. »

L'éloquence des jésuites jeta peu d'éclat au xvn^ siècle avant l'apparition de Boui^daloue. On cite du P. Caussin, le confesseur de Louis XIII, des Dialogues latins sur l'éloquence, où les prédicateurs frivoles ne sont pas épargnés. Le P. Claude de Ijngendes, ennemi de Retz et ami de Condé, cousin de ce Jean de Lingendes, évêque de Màcon, dont Voltaire a dit avec quelque exagération qu'il fut « le premier orateur qui parla dans le grand goftt », eut l'honneur d'être imité en plus d'un endroit par Rourdaloue. Trop rigoureux logicien, sévère et un peu âpre, dit M. Jaequinel, il s'anime parfois et produit alors un effet d'émotion ou de terreur. Mais il rédigea en latin ses sermons prononcés d'abord en français. Il est curieux de noter que, parmi ces jésuites dont Pascal, dans les Provinciales, attaque non seulement la morale facile, mais le faux goût, les deux prédicateurs qui se distinguèrent le plus, l'un dans la première,

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