‹ Cours de littérature à l'usage des divers examens (volume 2)Chapitre 43 sur 186 · Guizot, lettre à M. de Broglie, 7 juillet · texte numérisé non relu

Guizot, lettre à M. de Broglie, 7 juillet

6 COUKS DE LITTERATURE

tère d'un sujet que le hasard lui offrait, mais qui plus d'une fois, sans doute, avait fait naître en lui des réflexions profondes. On peut discuter l'exactitude du portrait de Charles I'''', représenté par Bossuet comme le plus juste et le plus lojal des pi'inces. Les historiens modernes * ont raison peut-être de tempérer par quelques réserves l'éloge d'un roi que les circonstances seules empêchèrent de se délivrer de ses adversaires par un coup d'État. Mais comment demanderait-on à un sujet de Louis XIV, à celui qui écrira bientôt la Politique tirée de l'Écriture sainte, déjuger impartialement le conflit qui éclata entre le roi d'Angleterre ot les Anglais? Et, en admettant qu'il eût une idée nette de la Conslitulion anglaise, comment demander à un prêtre catholique de ne pas prendre parti dès le début contre les rebelles, alors que ces rebelles étaient des hérétiques, combattus par Henriette? Précisément parce qu'il aurait vu, d'un coup d'œil admirablement lucide, à quel point, dans cette crise, la politique et la religion étaient unies, confondues, il ne pouvait même se croire le droit de rester neutre. La question historique proprement dite ne s'est donc pas un instant posée pour lui : quelques lignes précisément avant de tracer le portrait du roi, il s'est défendu d'être un historien; il a déclaré ne vouloir montrer que les merveilles de la main et des conseils de Dieu. Le portrait qui suit ne sera donc qu'un exemple qui sert de preuve à la thèse. Aussitôt que l'on considère le contexte, tout s'éclaire : « Quelque haut qu'on puisse remonter, pour rechercher dans les histoires les exemples des grandes mutations, on trouvera que jusques ici elles sont causées ou par la mollesse ou par la violence des princes... Charles P"", roi d'Angleterre, était juste, modéré, magnanime. » Par conséquent, ce n'est pas Charles l^^ qui a pu déterminer, par ses défauts personnels, la révolte des Anglais. « Qu'est-ce donc qui les a poussés? » C'est « la fureur de disputer des choses divines sans fin, sans règle, sans soumission », et l'anar-

1. Macaiilay, Hisloii-e tl'Ai)f/leteri'e, i, 103. Hume est. plus favorable au caractèreilu roi, dont il parle avec une syni|iaH)ie qui n'est guère moins ctialeureuse que celle de Bossnet. « Le caractère de Charles était un caractère mêlé; mais ses vertus l'emportaient extrêmement sur ses \ice-;, ou plus proprement sur ses imperfections... Il mirite l'i-pitliète de bon plutôt que celle de grand; et ses qualités le rendaient plus propre à régner dans un Etat régulièrement établi qu'à céder ans emportements d'une assemblée populaire ou qu'à les réprimer... D'ailleurs, si l'on veut considérer les extrêmes difficultés auxquelles il fut si souvent réduit, ot comparer à ses embarras la sincérité de ses déclarations, on sera forcé de convenir que la probité et l'Iionneur doivent tenir rang entre ses plus brillantes vertus. iHistoii'e des Sluarts. m, 42^).

chie politique a été la punition, comme la conséquence, de l'anarchie religieuse. Ainsi le voulait la Providence.

Le portrait de Cromwell est rattaché plus directement encore au raisonnement, et l'on comprend aisément pourquoi. La révolution d'Angleterre s'est accomplie maluré Charles 1", mais par Cromwell. Par Cromwell seul? Non, Cromwell nest qu'un envoyé, un fléau de Dieu, et c'est à ce titre même que Bossuet ne peut s'empêcher de lui témoigner une sorte de respect : on peut détester, mais non mépriser ces hommes par qui les arrêts de la Providence s'accomplissent. Tout porte dans ce fameux jugement sur Cromwell, tout est argument :

Un homme s'est rencontré, d'une profondeur d'esprit incroyable, hypocrite raffiné autant qu'habile politique, capable de tout entreprendre et de tout cacher, également actif et infatigable dans la paix et dans la guerre, qui ne laissait rien à la fortuue de ce qu'il pouvait lui ôter par conseil et par prévoyance ; mais au reste si vigilant et si prêt à tout, qu'il n'a jamais manqué les occasions qu'elle lui a présentées; enfin un de ces esprits remuants et audacieux qui semblent être nés pour changer le monde. Que le sort de tels esprits est hasardeux, et qu'il en paraît dans l'histoire à qui leur audace a été funeste ! Mais aussi que ne foiit-iis pas, quand il plaîl à Dieu de s'en servir ? Il fut donné à celui-ci de tromper les peuples et de prévaloir contre les rois. Car, comme il eut aperçu que dans ce mélange infini de sectes, qui n'avaient plus dérègles certaines, le plaisir de dogmatiser sans être repris ni contraint par aucune autorité e!"clésiastique ni séculière, était le charme qui possédait les esprits, il sut si bien les concilier par là qu'il fit un corps redoutable de cet assemblage monstrueux. Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle, pourvu qu'elle en entende seulement le nom. Ceux-ci, occupés du premier objet qui les avait transportés, allaient toujours, sans regarder qu'ils allaient à la servitude : et leur subtil conducteur, qui, en combattant, en dogmatisant, en mêlant mille personnages divers, en faisant le docteur et le prophète aussi bien que le soldat et le capitaine, vit qu'il avait tellement enchanté le monde, qu'il était regardé de toute l'armée comme un chef envoyé de Dieu pour la protection de l'indépendance, commença à s'apercevoir qu'il pouvait encore les pousser plus loin. Je ne vous raconterai pas la suite trop fortunée de ses entreprises, ni ses fameuses victoires, dont la vertu était indignée, ni cette longue tranquillité qui a étonné l'univers. C'était le conseil de Dieu d'instruire tes rois Il ne point quitter son Église. Il voulait découvrir par un grand exemple tout ce que peut l'hérésie, combien elle est naturellement indocile et indépendante, comliien fatale à la royauté et à toute autorité légitime Au reste, quand ce grand Dieu a choisi quelqu'un pour être l'instrument de ses desseins, rien n'en arrête le cours: ou il enchaîne, ou il aveugle, ou il dompte tout ce qui est capable de résistance. «Je suis le Seigneur, dit-il par la bouche de Jérémie ; c'est moi qui ai fait la terre avec les hommes et les animaux, et je la met^ entre les mains de qui il me plaît. Et maintenant j'ai voulu soumettre ces terres à Nabuchodonosor, roi de Babylone, mon serviteur. » Il l'appelle son serviteur, quoique infidèle, à cause qu'il l'a nommé pour exécuter ses décrets. « Et j'ordonne, poursuit-il, que tout lui soit soumis, jusqu'aux animaux. « Tant il est vrai que tout ploie et que tout est souple quand Dieu le commande I Mais écou-

tez la suite de la prophétie : « Je veux que ces peuples lui obéissent, et qu'ils obéissent encore à son fils, jusqu'à ce que le temps des uns et des autres vienne. « Voyez, chrétiens, comme les temps sont marqués, comme les générations sont comptées : Dieu dclermine jusqu'à quand doit durer l'^assoupissement, et quand aussi se doit réveiller le inonde.

Ce n'est donc pas au point de vue littéraire, ni comme un de ces « morceaux choisis », qu'on détache pour les considérer à pari, qu'un tel morceau veut être étudié. On l'a rapproché du portrait de Catilina par Salluste, et il paraît certain que Bossuet se souvient de l'historien lalin. Ce n'est pas, d'ailleurs, le seul souvenir profane qu'il mêle à cette première des oraisons funèbres : sans parler des réminiscences, il cite Quinte-Curce, Pline l'Ancien, Tile-Live. Maison ajoute que le portrait de Catilina est celui du conspirateur en soi, plutôt que de la personne qu'a été Catilina, tandis que le portrait de Cromwell est vrai de Cromwell seul et ne saurait s'appliquer à un autre : c'est Cromwell seul qui joue mille persoima;:;es, docteur à la fois et prophète, soldat et capitaine. Mais il y a des traits précis dans le portrait de ce Catilina que Salluste a hien connu, et il y a une idée générale suivie qui domine le portrait de Cromwell. Ce qui est surprenant, c'est que le même portrait puisse être tout ensemble, avec la même plénitude de sisnilîcalion et la même intensité de vie, aussi hautement symbolique et aussi énerj^iquement individuel. D'une part, tout le morceau est subordonné à l'idée directrice, Cromwell instrument des vengeances de Dieu; d'autre part, Cromwell est scruté jusqu'au fond de l'àme par les yeux d'un observateur que les apparences ne trompent pas. C'est le philosophe religieux, prévenu contre Cromwell, qui travestit en hypocrite celui en qui M. Guizot voit un sectaire passionné, dupe de son propre orgueil. C'est le moraliste qui a pénétré cette âme en ses replis etjusqu'en ses contradictions.

A force d'être un moraliste, il peut être, sans doute, un historien'; mais historien à proprement parler, il ne peut pas,

1. Il Relisez piirallèlement avec V Histoire des variations les oraisons funèbres, et en paiticulier celles de la reine d'Angleterre et de Michelle Tellier; rapprochez les grands portraits : Elisabeth, Calvin, Melanihthon, le plus étiulié, le plus nuancé, le plus caresse, pourrait-on dire, et le plus sympathique ; Luther, si largement dessiné et, malgré toute l'horreur de l'hérésie et de l'apostasie, si puissant, si humain, si enni et si entraînant même par (lassages; comparez ce Luther au fameux Cromwell des Oraisons funèbres, et voyez si ce n'est pas, avec la même tourhe de génie dans le style, le même regard d'historien, ramenant au même orgueil de la \ie ces grandes dupes de l'amour-propre devenues de grands trompeurs de multitudes. » (Albeiit SonFX.) — L'abbé Maury (i, 326) remarque que Bossnrta été plus clément à la mémoire de Cromwell que Massillon ne devait l'être à celle de Guil-

il ne veut pas l'être. Il a pris parti résolument, ea sujet de Louis XIV qui juge la révolution d'Angleterre d'après la Fronde, et en prêtre catholique qui déteste « le libertinage d'esprit, la fureur de disputer des choses divines sans fin, sans règle, sans soumission », et ce « dégoût secret de tout ce qui a de l'autorité ». Le Français, parlant devant la sœur de Charles II restauré, croit et dit que « ce prince magnanime » fait régner avec lui la justice, la sagesse et la clémence », triple éloge dont l'histoire n'a pas ratiOé un seul. Le prêtre se propose de démontrer qu'on énerve la religion quand on la change. Si l'on n'oublie pas, de plus, que la théorie de l'action providentielle, dont les hommes ne sont que les instruments inconscients, se mêle à tout dans ce discours, y domine tout, on conclura qu'il n'y faut pas chercher l'histoire vraie, ou du moins l'histoire complète; car de ce que l'historien et l'orateur se placent à un point de vue différent l'un de l'autre, il ne résulte pas qu'ils ne puissent jamais se rencontrer.

Comment Bossiiet trace un portrait «le femme et «le reine.

Sur ce fond à demi historique se détache du moins une ligure singulièrement vivante de reine et de femme. La femme, il a sans doute adouci, attendri les traits de sa physionomie énergiquemeni personnelle. Celte princesse, que M™^ de Motteville nous peint maigre et petite, à la taille gâtée, dont l'éducation avait été rétrécie par l'esprit léger, mesquinement dévot, et la manie d'étiquette de sa mère ; qui manquait enfin des « grandes et belles connaissances que donnent l'étude et la lecture », il la dresse devant nous dans un portrait en pied où il y a de la grandeur et de la grâce, de la vérité aussi, mais une vérité corrigée, idéalisée :

Elle eut une magnificence royale, et l'on eût dit qu'elle perdait ce qu'elle ne donnait pas. Ses autres vertus n'ont pas été moins admirables. Fidèle dépositaire des plaintes et des secrets, elle disait que les princes devaient garder le même silence que les confesseurs et avoir la même discrétion. Dans

laume d'Oranpe, dans l'oraison de Louis XIV. Au moins il s'interdit l'outrage. Cette modération relative est d'autant ]j1us remarquable qu'il parlait dis ans après que le cadavre de Cromwell, au lendemain de la restauration de Charles II, avait été traîné sur la claie et pendu.

la plus grande fureur des guerres civiles, jamais on n'a douté de sa parole^ ni désespéré de sa clémence. Quelle autre a mieux pratiqué cet art obligeant qui fait qu'on se rabaisse sans se dégrader, et qui accorde si heureusement la liberté avec le respect? Douce, familière, agréable autant queferme et vigoureuse, elle savait persuader et convaincre aussi bien que commander, et faire valoir la raison non moins que l'autorité. Vous verrez avec quelle prudence elle traitait les affaires; et une main si habile eût sauvé l'État, si l'État eût pu être sauvé.

C'est placer avec art une réminiscence de Virgile, mais c'est prêter à la reine d'Angleterre une douceur et une prudence qu'elle n'eut pas toujours. Quand celle que le pape Urbain VIII exhortait à devenir « l'Esther de son peuple opprimé, la Glolilde qui soumettrait au Christ son victorieux époux », partait, si l'on peut ainsi parler, pour la conquête de l'Angleterre hérétique avec ses trente -six chapelains; quand elle travaillait à cet « ouvrage mémorable du rétablissement de l'Église »; que la seule chapelle royale voyait « plus de trois cents convertis » abjurer le protestantisme, tandis que l'Église catholique, naguère opprimée, « faisait retentir hautement les cantiques de Sion dans une terre étrangère », c'est de discrétion tout au moins et d'habileté que manquait Henriette. Il est vrai que celte pieuse princesse, quand elle servait l'Église, « croyait servir l'État », et que Bossuet ne peut pas ne pas le croire avec elle. Mais les événements suffiraient à prouver qu'elle n'a pas servi les Intérêts de sa religion « sans commettie l'autorité du roi son seigneur ». Et ces « nuages » dont Bossuet parle avec tant de hardiesse à la fois elde discrétion, qui ont troublé un moment le bonheur conjugal de la reine, d'où venaient-ils, sinon de ses imprudences? Et quand, pour la soustraire aux. influences de son entourage, on renvoyait en France ses chapelains, quand on la séparait des femmes de sa maison, et que, pour les rappeler, elle brisait les vitres de sa fenêtre qu'on tenait fermée, s'écorchait les mains, déchirait sa robe, à quoi aboutissail-elle par ces démonstrations violentes, sinon à provoquer contre les catholiques des mesures plus rigoureuses? Cette fille de Henri IV était « vive, prompte et remuante ». M™'= de Motteville, qui l'attesle, avait écrit pour Bossuet un mémoire particulier sur la vie de celle qu'elle avait connue de fort près. Bossuet en a tiré un grand parti, mais il y a laissé de côté les traits qui eussent trop accusé la physionomie de l'héroïne, alors qu'il voulait retracer surtout la figure de la chiétienne '. Par exemple, il a négligé

1. Voir la prOfacc de l'édition des Oraisons funèbres pa.v U. Rébelliau, M. G.

ORAlSOxN FUNEBRE DE LA REINE D'ANGLETERRE 11

de nous apprendre que la reine, poursuivie dans sa fuite parles navires parlementaires, avait commandé au pilote de son navire, (( s'il voyait qu'elle ne pût échapper, de mettre le feu aux poudres ». De même le mémoire de M™'^ de Motteville faisait ressortir l'humeur railleuse de Henriette de France, en ajoutant que « pour l'ordinaire il était difflcile, malgré l'innocence de son intention, que le prochain n'y fût un peu blessé », mais aussi qu'à mesure qu'elle avançait dans la piété, « elle était devenue scrupuleuse là-dessus ». A lire Bossuet, on croirait que c'est toute sa vie, et par nature, que Henriette a ménagé le prochain et détesté les discours empoisonnés de la médisance.

Mais ce qu'il pouvait louer sans craindre de dépasser la mesure, ce qu'il a caractérisé de traits inoubliables, c'est « la magnanimité de cette princesse » sur qui la fortune ne pouvait rien. Récits et tableaux se succèdent, si bien liés, si bien éclairés, qu'on croirait ne lire qu'une page de l'histoire d'Angleterre, si le narrateur, à tout moment, ne nous faisait souvenir qu'il raconte pour prouver : scribitur non ad narrandum, sed ad probanditm. Voici l'héroïque voyage de Hollande en 1642, la tempête, l'air de sérénité avec lequel la reine elle-même rassure les matelots, leur afQrmant « que les reines ne se noyaient pas ». Et voici que sur elle tonnent « cent pièces de canon » (à Burlington, dans le Yorkshire) et que la maison où elle entre est toute percée de leurs coups. Elle survit, » marche comme un général à la tête d'une armée royale*», triomphe et pardonne, puis, comme elle est femme après tout, a se^ défaillances, que Bossuet ne veut pas connaître; enfln, accouche d'une fille dans Exeler menacé par l'armée du comte d'Essex, se cache, s'enfuit sur cette mer où elle avait vu, lors d'un premier et glorieux voyage, « les ondes se courber » devant leur dominatrice, est serrée de près, jusqu'à Jersey, par les vaisseaux républicains, aborde enlin à Brest, mais ne se dérobe à la persécution que pour tomber dans une humiliation encore

Hanotaux a édité le mémoire de M"' de Motteville, et, le comparant à l'oraison de Bossuet, dit très justement : « On voit par la lecture de ces deux pièces que, par la méditation et Tetude, l'orateur finissait par s'abstraire, pour ainsi dire, de son sujet, et qu'il ne conservait plus du sentiment de la réalité que ce qui était nécessaire pour que ses leçons restassent encore frappantes pour l'esprit de ses auditeurs. C'était une autre Henriette, une autre Marie-Thérèse, même un autre Condé qui se levait peu à peu dans son âme. C'était la gloire et les malheurs des rois, les divers succès de la fortune, les alternatives des splendeurs ou des misères humaines, sortes d'abstractions morales et religieuses, qui devenaient son véritable sujet. »

1. 11 faut reconnaître que ce détail exact, mais un peu vague, est plus précis et plus vivant chez M°" de Motteville.

plus étrange et pour « étaler à la France même et au Louvre, où elle était née avec tant de gloire, toute l'étendue de sa misère )>, réduite à « demander du secours » et à en accepter de qui? Des parlementaires qui combattaient à Paris l'autorité royale, au lendemain du jour où la tête du roi d'Angleterre venait de tomber à Londres, puis de Mazarin, l'allié de Gromweli. Ici Bossuet a glissé : il lui eût été difficile de rappeler devant une telle assemblée ce que nous savons par Retz et les contemporains : que les marchands de Paris refusaient de faire crédit à la reine détrônée, qu'au cours d'un hiver rigoureux il n'y avait plus im morceau de bois dans la maison, et que la petite Henriette, sauvée miraculeusement et ramenée à sa mère par la comtesse Morton, était réduite à garder le lit pour ne pas trop souffrir du froid. Henriette, duchesse d'Orléans, écoulait Bossuet ; la cour n'eût pas assisté sans gêne à cette évocation de souvenirs terribles, qu'on s'était hâté d'oublier. Il valait mieux passer vite à la restauration de Charles II, aux services rendus par sa mère à la France, à sa lin chrétienne, à la grande leçon qui sortait de sa destinée.

Le caractère même de cette destinée, mêlée à de grands événements historiques, détermine le caractère de cette oraison funèbre, et ce caractère, longtemps après, se retrouvera, plus éclatant, dans l'oraison funèbre de Condé. Mais dans celle-ci on sentira l'admiration et l'émotion de l'ami. Bossuet, qui n'est pas encore l'évêque deMeaux, le Père de l'Église, considère de plus loin, avec une sérénité plus facile, la vie de Henriette de France, ses jours glorieux et ses jours sombres. Il n'en est que plus libre pour s'élever et nous élever à sa suite jusqu'à cette légion paisible des idées générales où philosophie, théologie, histoire, se confondent.

BIBLIOGRAPHIE

TEXTES

Éditions Cahen (Dupont), Didier (Delagrave), Gazier (Colin), Jacquinet (Belin), Rébelliau (Hachette).

LIVRES

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— Essai sur les mœurs, ch. clxxix, clxxx, clxxxi.

JUGEMENTS

L'éloge funèbre de la reine d'Angleterre, veuve de Charles I", que Bossuet fit en 1669, parut presque en tout un chef-d'œuvre. Les sujets de ces pièces d'éloquence sont heureux à proportion des malheurs que les morts ont éprouvés. C'est en quelque façon comme dans les tragédies, où les grandes infortunes des principaux personnages sont ce qui intéresse davantage.

Voltaire, Siècle de Louis XIV, ch. xxxii.

La mort de la reine d'Angleterre vint offrir à Rossuet le plus majestueux et le plus grandiose des sujets. Il lui fallait la chute et la restauration des trônes, la révolution des empires, toutes les fortunes diverses assemblées en une seule vie et pesant sur une même tête.

Sainte-Beuve, Causeriez du lundi, t. X; Garnier.

Il est vrai, dans ce glorieux portrait de Henriette de France, soit réticence voulue, soiL plutôt illusion sincère, rien n'est dit d'une naturelle vivacité et impétuosité d'humeur dont, au temps de sa puissance, celte aimable et vertueuse reine ne savait pas se défendre; qui plus d'une fois, durant les longs et orageux préludes de la guerre civile, l'avait emportée aux conseils immodérés, aux résistances passionnées et aveugles, mais que tant d'infortunes avaient amortie, et dont il ne restait plus que de failtles traces chez la pénitente deChaillot. Faute de ce trait, cesserons-nous d'admirer ou admirerons -nous moins, dans cette figure d'un si fier et si fidèle dessin, le coup d'œil, le génie, l'émotion du peintre?

Jacquinet, édit. des Oraisons funèbres; Belin.

ORAISOiN FUNEBRE DE LA REINE D'ANGLETERRE

Voici Henriette de France, une petite femme sèche et noire, une figure longue, une grande bouche et des yeux ardents; fanatique en religion, avec une foi absolue au droit des couronnes. Et quelle vie! Des années de lutte enragée et de douleurs sans nom; neuf jours de tempête pendant qu'elle va chercher des soldats à son mari : des chevauchées à la tête des troupes qu'elle ramène, et des nuits sous la tente; une invasion au milieu des canonnades; un accouchement tragique entre deux alertes ; la mère séparée de sa petite fille, ne sachant ce qu'elle est devenue; puis, en France, l'hospitalité maigre et humiliante, la pension mal payée par Mazarin; pas de bois en plein hiver pendant la Fronde; la veuve du roi décapité pleurant du matin au soir et, parmi ses larmes, prise de gaietés subites, par des retours inattendus du sang de Henri IV; et la dévotion finale, murée et profonde comme un tombeau, la mort anticipée dans le silence du couvent des Visitandines...

Et voici la fille, Henriette d'Angleterre, un berceau ballotté dans les hasards de la guerre civile, une enfance triste dans un intérieur froid, gêné et presque bourgeois, de reine exilée. Elle sort de là parfaitement simple et bonne, et tous les contemporains, sans exception, vantent sa douceur. De grands yeux, une jolie figure irréguliére dont toute la séduction vient du rayonnement de l'esprit, et si charmante qu'on ne vt»it plus la taille déviée; romanesque et trompant son propre cœur dans de périlleuses coquetteries; d'ailleurs vive, intelligente, nullement guindée, aimée des hommes de lettres, bonne enfant avec eux; adorable, adorée, triomphante (avec plus d'une blessure au cœurj , jusqu'au verre de chicorée et à la « nuit effroyable »...

J. Lemaître, les Contemporains, f^ série; Lecène.

LETTRES

Madame à Bossuet pour le prier de laisser imprimer l'oraison funèbre de sa mère,

(Besançon. — Baccalauréat, juillet 1881.)

M™^ de Molteville écrit à sa sœur pour lui raconter l'oraison funèbre prononcée par Bossuet en l'honneur de Henriette de France, reine d'Angleterre.

(Caliors. — Collège de filles, 1897.)

DISSERTATIONS ET LEÇONS

Étudier les rapports et les différences du Panégyrique de saint Bernard et de l'oraison funèbre de Henriette de France. Montrer le progrès du génie et de l'éloquence de Bossuet.

(Paris. — Leçon d'agrégation, 1866.)

Comment Bossuet a-t-il su concilier l'éloge, l'histoire et le sermon dans l'oraison funèbre de Henriette de France?

(Paris, — Leçon d'agrégation, 1886.)

Juger les jugements historiques sur Charles P' et Cromwell.

(Rennes. Baccalauréat classique. — Paris. Professorat DES écoles normales. — LeçoH.)

Faire le portrait de Henriette de France d'après l'oraison funèbre de Bossuet.

(Montauban. — Lycée de filles, 6° année.)

Exposer, d'après Bossuet, les causes de la révolution d'Angleterre, et expliquer ce qu'il entend par la philosophie de l'histoire.

(Toulouse. — Lycée de filles, 3° année, 1897.)

Bossuet, dans l'oraison funèbre de Henriette de France, reine d'Angleterre, est-il resté toujours fidèle à la vérité historique?

(Fontenay-aux-Roses. — Dkvoir de littérature.)

« Ce n'est pas un ouvrage humain que je médite. Je ne suis pas ici un historien qui doive vous développer le secret des cabinets, ni l'ordre des batailles, ni les intérêts des partis. Il faut que je m'élève au-dessus de l'homme pour faire trembler toute créature sous les jugements de Dieu. » {Oraison funèbre de Henriette de France.) Vérifier l'idée exprimée dans ce passage par l'élude de cette oraison.

(Fontenay-aux-Roses. — Devoir de littérature.)

Que faut-il entendre par cette expression : une langue solide? Étudier à l'appui la première phrase de l'oraison funèbre de Henriette de France.

(Fontenay-aux-Roses. — Composition de littérature.)

Comparaison de l'oraison funèbre de Henriette de France et du sermon sur la Providence.

Villcfranclie-ile-Rouergue. — J. lianloux iniiir.

DUCHESSE DOULÉANS

i21 août 1670.

Les circonstances : vie et mort de llladanie. — Madame et Bossnet.

Dix mois après avoir prononcé à Sainte-Marie de Cbaillot l'éloge funèbre de Henriette de France, reine d'Angleterre, devant Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, sa fille, Bossuel devait prononcer à Saint-Denis celui de Henriette d'Angleterre, enlevée par une mort soudaine et mystérieuse, à vingt-six ans.

Cette mort, « moins attendue qu'un coup de tonnerre » (l'image qui se présente si naturellement à l'esprit de Bossuet est aussi chez M™'' de la Fayette'), produisit une impression profonde sur les contemporains. « Corbinelli, écrit M"* de Sévigné à Bussy-, vous dira la mort de Madame, c'est-à-dire l'étonnement où l'on a été en apprenant qu'elle a été malade et morte en huit heures et qu'on perdait avec elle toute la joie, tout l'agrément et tous les plaisirs de la cour. » Le frivole Bussy en est « surpris et etfrayé >> ; la froide M™*' de Grignan en est « hors de sa place ». Pour bien comprendre cette émotion des contemporains et celle que respire le discours de Bossuet lui-même, il faut connaître, dans ses traits généraux, ce que fut cette vie couronnée par cette mort.

Henriette-Anne d'Angleterre, cinquième enfant de Charles I"

1. Histoire dfi Henriette (j' Angleterre. M"'' de la Fayette écrit encore, le 30 jui» 1673 : « 11 y a aujourd'hui trois ans que je vis mourir Madame ; je relus hier plusieurs de ses lettres : je suis toute pleine d'elle. »

2. Lettre du 6 juillet 1070. Voir aussi les lettres à >!">« de Grignan des 4 juillet 1G7I, 3 juillet et 3 déc. 1672.

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