MAÎTRE A DANSER
Il y a quelque chose de vrai dans que vous dites; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l'argjur, et l'intérêt est quelque chose de si bas qu'il ne faut jamais qu'un honnête homme montre pour lui de l'attachement.
MAÎTRE DE MUSIQDB.
Vous recevez fort bien pourtant l'argent que notre homme vont donne.
MAÎTRK A DANSER.
Assurément; mais je n'en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu'avec ■on bien il eût encore quelque bon goût des choses.
La répense du maître à danser : « Assurément, »> est un mol de génie, et rappelle le mot de ce personnage de Rabelais qui empoche l'argent en s'écriant : « 11 n'en fallait point M » Ce qui donne à ces traits un caractère plus plaisant encore, c'est que ce
1. Voyci aussi la scène vni du iîédectn volant, et le 3/édtciH malgré lui, II, 4.
pur amour de la renommée et ce culte de l'art sont prêtés à un « baladin », et qu'on n'arrive pas d'ordinaire à l'immortalité par des entrechats. Plus l'art est futile, plus risibles doivent être les prétentions de celui qui l'exerce. On nous dit, il est vrai, que la danse était alors fort estimée'; que Louis XIV avait fondé en 1661 l'Académie de danse, comme Charles IX avait fondé en lo70 l'Académie de musique; que le roi lui-même aimait à danser dans les ballets de Molière et de Benserade. Et il est certain que le ballet avait alors la valeur d'une institution véritable : les jésuites, qui en faisaient le prélude de leurs distributions des prix, lui attribuaient même une vertu éducative, et le P. Menestrier donnait la théorie de cet art, si nécessaire pour faire son chemin dans le monde. Mais nous avons peine à croire que Molière n'ait pas voulu marquer ici un contraste plaisant entre la puérilité de la science et l'énormité de l'ambition. Ce caractère, d'ailleurs, se soutient pendant les deux premiers actes. Il faut voir avec quelle indignation il relève le mot de M. Jourdain, qui demande à voir sa « petite drôlerie »; avec quelle chaleur il plaide la cause de son art, d'accord, cette fois, avec le maître de musique, car ils sont des alliés naturels, et leur intérêt est de s'unir contre tous les maîtres nouveaux qui leur disputeraient M. Jourdain, cette proie opulente, qu'ils entendent se réserver :
La musique et la danse... La musique et la danse, c'est là tout ce qu'il faut... Il n'y a rien qui soit si nécessaire aux hommes que la danse... Tous les malheurs des hommes, tousles revers funestes dont les histoires sont remplies, les bévues des politiques, les manquements des grands capitaines, tout cela n'est venu que faute de savoir danser.
Le plaidoyer du maître de musique n'est pas moins pompeux, mais semble moins convaincu. Un Grec ne l'eût point trouvé si ridicule, et il l'est surtout, en effet, dans la forme. Il l'est aussi parce qu'on sent que ce maître de musique âpre au gain, s'il tient à faire estimer son art, tient surtout à se faire par là estimer lui-même.
Au reste, tous les maîtres de M. Jourdain ont un trait commun par où ils sont également comiques : c'est l'étroitesse d'esprit et l'ingénuité d'égoïsme qui les porte à mépriser tout ce qui n'est pas eux et leur art. Aux yeux du maître d'armes, « la science de tirer des armes est la plus belle et la plus nécessaire