DIX-HUITIÈME LEÇON
24 mai 1901.
Tous les auteurs dont il a été question dans la leçon précédente ont été contemporains d'Auguste. La liste des écrivains grecs et romains qui ont pu connaître le célèbre empereur n'est pas épuisée.
Nous parlerons d'abord du grammairien Verrius Flaccus, mort vieu.x sous Tibère (14-37 après J.-C), et auteur, entre autres ouvrages, d'un traité « Du sens des mots, » De verhorum significatione , qui a été écrit au plus tôt l'an 10 de notre ère. Ce traité est perdu ; mais au deuxième siècle de notre ère, Pompeius Festus en fit un abrégé, en y ajoutant quelques observations de son cru. De cet abrégé, une partie seulement est conservée ; mais nous avons encore au complet un abrégé de Pompeius Festus par Paul Diacre, mort vers l'année 797 (1).
(1) Teuffel-Schwabe, § 261, p. 609-613 ; Schanz, 2» partie, 1" section, g 340, 341, p. 319-326. La meilleure édition est celle qu'a donnée 0. Mùllor à Leipzig, en 1839. Elle a été reproduite on 1846,
De Verrius Flaccus à Paul Diacre, nous allons du siècle d'Auguste à celui de Charlemagne, en passant par Pompeius Festus, c'est-à-dire par le siècle des Antonins.
Aux fragments de Pompeius Festus appartient l'explication du mot gaulois peto^ryUum par « char à quatre roues (1). »
Pour d'autres mots gaulois, tels que benna, genre de voiture, bulga, « sac, « nous devons nous contenter de l'explication donnée dans l'abrégé de Paul Diacre ; la partie du traité de Pompeius Festus où le savant latin parlait de ces mots nous manque (2).
Jusqu'ici nous n'avons rencontré sur notre route aucun géographe romain. C'est en Grèce qu'est née la géographie. Nous avons dit (p. 13) qu'Anaximandre de Milet construisit, le premier, une carte géographique du monde alors connu. C'était au sixième siècle avant notre ère. Cette carte et les premières cartes du monde, telles qu'elles étaient en usage au siècle suivant, ainsi que le rapporte
à Paris, chez Panckoucke, par A. Savagner, qui y a joint une traduction; cf. D. Bouquet, t. I, p. 817.
(1) Sur ce mot, voyez Holder, AUceltischer Sprachschalz, t. II, col. 974.
(2) Sur ces deux mots, voyez les textes réunis par M. Holder, AUceltischer Sprachschalz, t. I, col. 399, 630.
Hérodote, étaient rondes comme les mappemondes modernes. Elles avaient évidemment une faible dimension. Il était impossible d'y faire figurer tous les détails nécessaires aux généraux romains. Il fallait que ces généraux trouvassent sur leurs cartes, étalées dans leurs tentes, toutes les routes avec l'indication des gîtes d'étapes et les distances entre ces gîtes. De là l'idée romaine de réduire la hauteur des cartes géographiques et de développer leur longueur.
La copie d'une de ces cartes militaires romaines nous a été conservée. Cette copie date du treizième siècle ; elle reproduit un exemplaire remontant au (juatrième siècle. Cet exemplaire luimême est la copie, mise plus ou moins au courant, d'un original datant de la fin du régne d'Auguste. Cet original était peint à Rome, sur la muraille d'un portique, et cela eu conséquence du testament de M. Vipsanius Agrippa, mort en l'an 12 de notre ère, deux ans avant Auguste. Agrippa est l'auteur d'un traité de géograhie, Chorographia, aujourd'hui perdu, mais dont les fragments tirés de Pline et do Strabon, ont été réunis, en 1878, par M. A Riese, Geograpfii iaHni, p, 1-8. Agrippa n'eut pas le temps de faire exécuter sa carte, mais il laissa ses instructions à sa sœur Paula qui réalisa les intentions du défunt. Malheureusement, l'original n'existe plus. Nous en avons seulement une copie du treizième siècle , copie elle-même (i'une autre copie où, — sauf quelques additions
remontant au quatrième siècle, telle la peinture représentant la ville de Constantinople, — on retrouve l'empire romain du temps d'Auguste , plus ce qu'alors on croyait connaître de l'Asie centrale et orientale.
La copie du treizième siècle, dite « Table de Peutinger, » du nom d'un savant du seizième siècle, qui le premier l'a fait connaître, est conservée en Autriche, à Vienne; elle a été, en partie peinte, en partie écrite, sur des feuilles de parchemin. Il y avait originairement douze de ces feuilles ; la première à gauche a été perdue. La longueur totale des onze feuilles ou segments qui restent est de 6™, 82. Quand le premier segment existait encore, la longueur totale devait être d'environ 7'", 44, la hauteur moyenne est 0'"34 (1). Les gens les plus myopes peuvent lire sans difficulté toute cette carte, tandis que si elle avait une hauteur égale à sa longueur, près de 7 mètres et demi, il faudrait des yeux exceptionnellement bons ou des lunettes d'approche, pour lire les parties supérieures, sans compter la difficulté de trouver un appartement assez élevé pour qu'on puisse fixer sur une des parois une carte aussi monumentale. Mais la carte de Peutinger pouvait, quand elle était complète, se développer sur deux faces contiguës d'une pièce carrée dont les côtés auraient eu un peu
(1) Tcuffel-Schwabe, g ÎÎO, 10-13; § il2, G; t. I, p. 471-473; t. II, p. 1040-104Î; Sclianz, î' partie, 1" section, g 332-333, p. 285-292.
moins de 4 mètres de long, et dont la hauteur aurait été la hauteur ordinaire des chambres ou des tentes.
M. Konrad Miller a publié, en 1888, une réduction de cette carte, 4"°, 40 de long sur 0™,22 de hauteur. En 1869, Ernest Desjardins avait donné, avec un commentaire détaillé, cette carte de grandeur réelle, mais en onze feuilles, autant que de segments. C'est de même en onze feuilles et sans réduction qu'a paru, en 1888, l'édition photographique de Vienne ; tandis que dans l'édition de M. Konrad Miller, les onze segments sont réunis en une planche unique. Les deux procédés ont leur mérite. Dans l'atlas d'Ernest Desjardins et surtout dans la photographie de Vienne, on saisit mieux les détails et, dans la planche unique de M. Konrad Miller, on se rend mieux compte de l'eilet que devrait produire l'ensemble.
Le segment qui est aujourd'hui le premier, en commençant par la gauche, comprend la Germanie occidentale, la plus grande partie de la Gaule, une petite partie de l'Espagne (1), la portion méridionale de la Grande-Bretagne (2) et une partie de l'Afrique romaine. Ce segment était originairement le second. Le premier segment, aujourd'hui perdu, renfermait la Grande-Bretagne presque tout en-
(1) D. Bouquet, t. I, p. 112-113 et planche.
(2) Petrio et Thomas Duffus Hardy, Monumenla hislorica britannica, t. I, p. xxii.
tiére, l'Irlande, la presque totalité de la péninsule ibérique et l'extrémité occidentale de l'Afrique romaine. Il est évident que la Grande-Bretagne y paraissait comme couchée sur la péninsule ibérique, l'Irlande lui servant pour ainsi dire d'oreiller. Toutes deux n'étaient séparées de la péninsule ibérique que par un canal des plus étroits, une sorte de matelas bleu. Par là s'expliquent plusieurs textes historiques.
Tacite avait sous les yeux une copie de la carte peinte sur le portique d'Agrippa quand dans sa vie d'Agricola, écrite en l'année 98 de notre ère (1), il disait qu'une des populations de la Grande-Bretagne, les Silures établis sur la côte occidentale de cette grande île, à l'ouest de la Severn, Sabrina^ étaient d'origine ibérique, et qu'une des preuves de cette origine était : posita contra Hispania (2) « l'Espagne située vis-à-vis de la Grande-Bretagne. »
Un peu plus de trois siècles après Tacite, vers l'année 417 de notre ère, Grose écrivait son ouvrage historique « contre les païens » adversum pagaiios (3).
(1) Teuffel-Schwabe, g 335, t. II, p. 836; cf. Schanz, 2" partie, 2' section, g 430, p. 222.
(2) Tacite, Agricola, c. 11; 4= édition de Tacite donnée chez Teubner par Charles Holm, t. II (1885), p. 251, 1. 5-G. Pétrie et Thomas Duffus Hardy, t. I, p. XLiii ; on trouve la même idée dans un passage du rhéteur Aelius Aristides reproduit par Pétrie et Thomas Duffus Hardy, t. I, p. xcni. Aelius Aristides mourut en 189. Christ, g 521-523, p, 718-723; Croisct, t. V, p. 572-582.
(3) Teuffel-Schwabe, § 455, 6; t. II, p. 1167.
Quoique Espagnol d'origine, c'est d'après notre carte géographique qu'il nous présente à l'angle nord-ouest de la péninsule ibérique, en Galice, une ville de Brigantia : « là, dit-il, s'élève un phare très haut, œuvre des plus merveilleuses; de ce phare on voit la Grande-Bretagne (1). » Brigantia est aujourd'hui Coruna. Quelques lignes plus loin, Grose parle de l'Irlande : « cette île, dit-il, est située entre la Grande-Bretagne et l'Espagne ; or, l'Espagne est au sud, l'Irlande au nord, plus loin de l'Espagne que de la Grande-Bretagne ; les parties de l'Irlande les plus rapprochées de l'océan Cantabre regardent du nord-ouest au sud-ouest Brigantia^ ville de Galice (2). » Du texte d'Orose dérive un passage du livre des Invasions, Lebor Gabala, composition irlandaise, probablement du huitième siècle (3). On y voit se préparer la conquête de l'Irlande par les Goidels ou Scots. Ils se sont d'abord établis en Espagne et c'est d'Espagne
(1) « Sccundus angulus circium intendit, ubi Brigantia, Gallaeciae civitas, sita, altissimum pharum, et inter pauca memorandi operis, ad speculum Britanniao erigit. « Orose , 1, I , c. 2, § 71, édition de Charles Zangemeistor pour l'Académio impériale de Vienne, p. 27, 1. 1-3.
(2) « Hibernia insula inter Britanniam et Hispaniam sita longiore ab africo in boream spatio porrigitur ; hujus partes priores intentae Cantabrico oceano Brigantiam Gallaeciao civitatcm ab africo sibi in circium occurrentem spatioso intervallo procul spectant. » Orose, 1. I, c. 2, g 80, 81 , p. 29, 1. 5-9.
(3) H. Zimmer, Nennius vindicatus, p. 215, 216; Mommsen* Chronica minora, p. 157.
260 § 69. STRABOX.
qu'ils iront gagner l'Irlande. Avant le départ de cette expédition aussi célèbre que fabuleuse, Ith,un des chefs Goidels ou Scots, observa l'Irlande un soir du haut de la tour de Bregon, lisez Brigantia, « en effet, continue l'auteur, c'est par un beau » temps le soir en hiver, que de loin l'homme voit » le mieux (i). » Suivant les érudits irlandais du moyen âge, le Goidel Bregon est le fondateur de Brigantia en Espagne (2); et cette doctrine a persisté au dix-septième siècle : on la trouve dans l'histoire d'Irlande de Keating, Forus feasa air Eirinn (3), ouvrage dont le célèbre auteur est mort en 1650.
De la carte d'Agrippa est à peu près contemporaine la géographie de Strabon, ^Ixpaêwv, qui paraît avoir terminé ce grand ouvrage Fan 19 de notre ère (4). Le titre était Tewypacpaa, il y avait dix-sept livres dont une partie est perdue. Après deux livres de prolégomènes, Strabon consacre son
(1) « Ith, mac Bregoin, atchonnairc Herind artùs fescor a-muUuch tuir Bregoin. Daig is-amal is ferr radharc duine glanfhescor gaimridh. » Livre de Leinster, p. 11, col. 2, 1. 50, 51; p. 12, col. 1, 1. 1; cf. Livre de Ballymote, p. 20, col. 2, 1. 10-14.
(2) Poème de Gilla Coemain, auteur irlandais du onzième siècle, Livre de Leinster, p. 4, col. 1, 1. 39; Livre de Ballymote, p. 21, col. 1, 1. 38, 40. The Anndils of Clonmacnoise, p. 23.
(3) Edition de 1811, p. 253, 254; traduction d'O'Mahony, p. 174. (41 Christ, g 197, p. G84-687. Croiset, t. V, p. 383-394.