I. Utté^atur0. a
194 BHÉTOfilQUE.
La vie est un combat dont la palme est aux cieux^
montre clairement le passage de la comparaison k la métaphore.
Il n'y a pas de trope plus commun que la métaphore, parce que rien n'est plus naturel à l'esprit que de saisir et d'exprimer le rapport des objets entre eux. C'est en vertu d'une comparaison qu'on dit de la logique qu'elle est la clef de la philosophie ; qu'on appelle racines les mots qui en engendrent d'autres^ qu'on donne le nom de glace à une surface unie qui réÛéchit les objets 5 qu'on dit une feuille de métal , et qu'on divise une famille en branches. La métaphore est partout; nous faisons à chaque instant des métaphores sans le vouloir et sans le savoir : car il en est que l'usage nous a rendues si familières, que le sentiment de la figure s'est effacé pour nous.
Le besoin de donner du relief au langage amène sans cesse dans la circulation des métaphores nouvelles, dont l'empreinte s'efface avec plus ou moins de rapidité. Il en est de ces figures comme des livres : elles ont leurs destinées. Il y en a de judicieuses qui passent inaperçues, et de brillantes qm deviennent bientôt ridicules par l'abus. De nos jours, on a vu prospérer un moment puis tomber en disgrâce la lance d'Achille, le lit de Procuste, le cercle de Popilius, Yépée de Damoclés, et tant d'autres rapprochements trop faciles et prétentieux.
Lorsque la métaphore est tirée de loin et que le rapport semble forcé, on lui donne le nom de Calachrèse, qui veut dire abus. Horace abuserait de la métaphore lorsqu'il dit : equitare in arundine ïonga, parce qu'il est difficile de se représenter un bâton sous la forme d'un cheval, si l'enjouement ne faisait passer cette figure. II y a catacbrèse lorsqu'on dit qu'un cheval est ferré d'argent. Le poète
qui veut que la France soit un cyclope dont Paris est Vœily choisit durement ses termes de comparaison. Le P. Lémoine n'est pas moins forcé lorsqu'il fait dire a un de ses personnages, dans le poème de Saint Louis :
Déjà dans notre sang ils plongent leur pensée.
La substitution d'un nom propre, devenu nom commun, a un autre nom,^oit propre, soit commun, doit être rapportée à la métaphore, parce qu'elle suppose une comparaison. Ainsi, c'est par métaphore qu'on appelle un héros un César; un lâche, un Thersite; un critique judicieux et sincère, un Aristarque ; un détracteur envieux, un Zoïle] C'est par la même figure qu'on dit un Tartufe pour un hypocrite, un Harpagon pour un avare. On rattache ordinairement, à tort selon nous, cette manière de s'exprimer à la métonymie, sous le nom 4l\Antonomase,
La métaphore est une comparaison abré<'ée V Allégorie est une métaphore prolongée. « Tous les mots d'une phrase ou d'un discours allégorique, dit Du Marsais, forment d'abord un sens littéral qui n'est pas celui qu'on a dessein de faire entendreles idées accessoires dévoilent ensuite facilement le véritable sens qu'on veut exciter dans l'esprit; elles démasquent, pour ainsi dire, le sens littéral étroit, elles en font l'application. » C'est ainsi qu'en lisant l'idylle de madame Deshoulières :
Dans ces prés fleuris Qu*arrose la Seine, Cherchez qui vous mène , Mes chères brebis, etc....,
on ne tarde pas k voir, sous cette allocution d'une liergère a son troupeau , la requête d'une mère en faveur de ses enfants; et que dans l'ode d'Horace :
O navis, réfèrent in mare te novi Fluctus * !
le xameaxk devieot la république romaine, et les /ïoïs menaçants, l'agitation des partis. Dans ces deux pièces, quelle que soit d'ailleurs la supériorité de Fode d'Horace, la comparaison est si juste, les métaphores sont si bien choisies, le tableau si complet indépendamment de la figure, qu'elles satisferaient Fimagination sans allégorie , et que , l'allégorie étant dévoilée, la raison y trouve son compte aussi bien que Timagination ^.
Le principe de toutes les métaphores est la comparaison .
La Métonymie substitue ^ un mot un autre mot plus étendu ou plus restreint. Il y a diflférentes sortes de métonymies.
La métonymie proprement dite prend la cause pour l'effet, et réciproquement. Ainsi, Cérès produit le blé, et on dira poétiquement Cérès pour le
1. K o naVire, les flots Tont donc te pousser de nouveau yers l'abîme des mers ! »
2. Le rapprochement suÎTant fera sentir la différence 4e la comparaison et de Pallégorfe.* Boileaa et André Chénier ont tous deux parlé de Pidylle : l'un par voie de comparaison , Faufre allégori4]uemént. Tout le monde sait par cœur les vers de Boileau :
Telle qu'une bergère , aux plas beanx Joars de fête , De superbes rubis ne charge point sa tête , Et , sans mêler à l'or l'éclat des diamants , Cueille en un champ voisin ses plus beaux oniemeiita : Telle, aimable en son air et simple dans son style, Doit éclater sans pompe une élégante Idylle.
André Chénier prend un autre tour, qui n^a pas moins de gr&ce :
De Pange , c'est vers toi qn'à l'heure do réreil
Court cette jeune fille au teint frais et TermeU.
Va trouver mon ami , Ta , ma flile nouvelle ,
Lui disais-Je. Aussitôt, pour te paraître belle,
L'eau pure a ranimé son front , ses yeux brillants ;
D'une étroite ceinture elle a pressé ses Oancs ;
Bt des fleurs sur son sein , et des fleurs sur sa tète ,
Et sa flûte k la main , sa fl Ate qui n'apffsêbB
A délier un Jour les pipeaux de Segrais,
Seuls MMnia panai nous afx lymphet des forêts....
blé lui-même (Cererem corruplam undis expediuni^ On dit de même Vulcain pour le feu, Pallas pour Vhuile, Bacchus pour le vin * . Rattachons au même chef ces locutions où Ton emploie Mars pour la guerre, Neptune pour la mer, le nom d'un auteur pour ses ouvrages 5 car nous faisons une métonymie lorsque nous disons : « J'ai lu Boileau; » et lorsque nous appelons un tableau, soit un Rembrandt, soit un Raphaël. Pélion n'a plus A' ombre (nec habebat PcKon umbras) est un exemple de l'effet pris pour la cause.
Sa maÎD désespérée Wa fait boire la mort dans la coupe sacrée.
Marmontel.
Ici , la mort est pour le poison qui cause la mort , comme dans l'exemple précédent ombre était pris pour les arbres, qui projettent Tombre.
La métonymie substitue le nom de Tinstrument b l'art ou au métier, comme lorsqu'on dit le pinceau pour la peinture, la truelle pour la maçonnerie; les insignes ou le costume pour la profession : Je quitte enfin la ro6e pour Vépée, ce qui veut dire : Je renonce à la magistrature pour entrer dans Y armée.
La même figure met le contenant pour le contenu : Aimer la bouteille pour le vin, la table pour les mets , le théâtre pour les pièces dramatiques ' ; le lieu où la
f . Quo ta ambulas, qui Vulcanum in corna goris?
dit Plaute en parlant d^nne lanterne allumée. Ovide a dit :
Gnjas ab alloqaiis anima hœc moribonda rerixit , Ut vigil Infusa Pallade flamma solet.
Virgile nous peint Silène enivré :
Silenum pueri somno videre Jaceotem , Inflatum hesterno renas , atsemper, laccho.
2. Il y a dans La Fontaine (liv. xii, fable 2) une métonymie de
198 BBÉTORIQUE.
chose se fait pour la chose elle-même : Un caudebec pour un chapeau fait à Caudebec; le bordeaux pour le vin de Bordeaux. Le Lycée , le Portique et rAcon demie désignent di£Pérents systèmes de philosophie par le lieu où ils étaient enseignés.
Il y a métonymie lorsqu'on substitue l'emblème ou le symbole d'une chose k la chose elle-même, comme^ par exemple, le sceptre^ la puissance royale, les léopards k l'Angleterre, et autrefois les lis à la France. On dira de même, ou plutôt on ne dira plus, car c'est bien usé : Préférer le myrte au laurier, pour V amour à la gloire.
Le siège d'une faculté ou d'un sentiment se prend, par métonymie, pour le sentiment ou la faculté elle-même : on dit d'un homme qu'il a ou qu'il n'a pas de coeur ou d'entrailles, pour faire entendre qu'il est ou qu'il n'est pas sensible, qu'il est courageux ou lâche ; un homme qui manque de sens n'a point de cervelle. La langue se prend pour la parole, le ventre pour Vappétit, etc.
La même figure emploie le nom du patron ou du possesseur d'un édifice pour l'édifice lui-même: Saint-Pierre de Rome, Notre-Dame de Paris. C'est ainsi que Virgile a dit :
Jam proximus ardet Ucalegon*.
Le substantif abstrait mis k la place de l'adjectif concret forme une métonymie, comme lorsqu'on dit à un grand. Votre Chrandeur; a un rot. Votre Majesté. C'est ainsi que Phèdre a dit : Tua calamitas
cette sorte singulièrement hardie , lorsque , pour désigner un chat et un moineau placés dans la même chambre, il dit :
La cage et le panier avaient mêmes pénates.
La cage est pour le moineau , le panier pour le chat.
t. K Déjà brûle Ucalégon, » c'est-à-dire la demeuré d'Ucalégon.
nonsentiret, pour Tu calamitosus nonsentires; et Horace : Servitus tiM crescil nova (tu augmentes le nombre de tes esclaves).
Corvi stupor pour stupidus corvus et coUi longi" tudo pour coîlum longum, employés par Phèdre, se rapportent k la métonymie , aussi bien que ce vers de La Fontaine :
Sa préciosité changea lors de langage.
On donne le nom de Synecdoche * k la métonymie, lorsqu'elle prend :
1° Le genre pour l'espèce et l'espèce pour le genre. Lorsqu'on dit les mortels pour les hommes, on prend le genre pour l'espèce , car Thomme est une des espèces comprises dans le genre mortel. En jouant sur le mot , on pourrait dire qu'humains pris pour hommes substitue l'espèce au genre , car tous les hommes ne sont pas humains. Les exemples de cette dernière figure sont fort rares. Lorsqu'on dit une Tempe pour une vallée, un Méandre pour exprimer les détours sinuetujo d'un fleuve, il ne parait pas qu'on fasse la synecdoche de l'espèce au genre , mais la métaphore du nom propre pour le nom commun.
c( Il y a synecdoche du genre k l'espèce, lorsqu'on restreint l'étendue du mot nombre k l'harmonie des phrases , et synecdoche de l'espèce au genre lorsqu'on se contente d'appeler voleur un scélérat chargé de tous les crimes ^. »
S"" La partie pour le tout : le feuillage pour les arbres, les voiles pour les vaisseaux, âmes pour hommes, feux pour maisons. Le choix de la partie n'est pas indifférent -, car on ne pourrait pas substi* tuer écorce ^feuillage, mâts \i voiles, intelligences Il âmes, cheminées '^feux, etc.