CHAPITRE LVIII , PAGE
Je trouve dans Saint-Évremond un dialogue fort ingénieux, qui pourrait passer pour une imitation de la scène d'Euripide. Je ne sais pas si le philosophe mondain connaissait VAlceste et s'il a voulu justifier le poëte grec; mais il exprime le même sentiment, la même lutte de l'égoïsme contre l'égoïsme. Cette pièce est intitulée : Le Vieillard et la Mort, dialogue sur la maladie de madame la duchesse de Mazarin. On sait l'attachement amoureux du vieux Saint-Évremond pour madame de Mazarin, réfugiée, comme lui, en Angleterre, l'un ne pouvant pas vivre en France sous un pouvoir qui gênait trop son esprit indépendant et sceptique, l'autre n'y pouvant pas vivre non plus, parce qu'elle y avait son mari. Madame de Mazarin était malade, et le Vieillard (Saint-Évremond) supplie la Mort de se détourner d'elle :
O Mort, qui nieng'ez une tête si belle,
Détonrnez vos funestes ennnfc.' Vous serez aouce autant que vous ôtes cruelle.
Si je puis obtenir de vous
Que vous me preniez au lieu d'elî*.
LA MOIIT.
Je puis différer son trcpae ; Mais, ronr accorder cette (jrâcc.
Il m'en faut un antre à sa placr-.
Avec tant de mérite, avec tant d'agrément, N'a-t-clle point d'amie on d'ami, point d'amant?
LE TIEILLABD.
Examinons ses connaissances...
Pour juger et netlemcnt voir De qui l'on peut attendre un noble desespoir.
Alors le Vieillard passe en revue avec la Mort les amies de madame de Mazarin, et d'abord madame Middlelon, qui l'aime tant :
Après l'ennui dn mariajje,
dit le Vieillard,
Quand on commence à respirer
Le doux et le gracieux air
Du premier an de son veuvage, Dans le soin renaissant qu'on a de ses appas, Dans le plaisir secret d'une nouvelle vie
 qui toute autre porte envie,
P«ut-on consentir au trdpas?
La Mor( cite encore quelques autres amies; mais quoi! elles ont toutes mieux à faire que de mourir pour madame de Mazarin.
LE VIEILLABD.
Laissons en paix ces bonnes dames :
Vit-on jamais mourir des femmes pour des femmes?
A défaut des amies, voyons les amis. La Mort eu nomme plusieurs :
Il a ses heures de tendresse,
dit-elle de l'un;
Qu'il ptssera dans les rouuiu*,
répond le Vieillard,
A lire d'amonrcux tourments, Sans qu'aucun trait d'amour le blesse.
Ainsi son goût pour la beauté, Dont le commerce lui sait plaire, N'intéressera jamais guère Son hearense tranquillité.
Là HOBT.
Et miloi'd Godolpbia ?
LE VIEILLARD
Est personne publi:j'i! ' .
Ce n'est pas un aventurier Capable de mourir pour un parlic\ilicr
LA HOBT.
OÙ trouver des amis encore ?
LE VIEILLABD.
Si c'est pour mourir, je l'ignore.
LA MORT
Allons aux amants. A ce coup, C'est d'eux que j'espère beaucoup.
N'est-il plus de ces belles âmes
Qui voudraient mourir poui leurs liaiies i
LE VIEILLARD
Il n'est plus d'amants à ce prix, Ni dans Londres ni dans Paris.
LA HOBT.
Encor avons-nous la ressource Du duc de Saint-Albans.
LB VIEILLABD.
Il va faire sa course.
LA MORT
Mais, au retour de New-Market, Je tiens son trépas sûr et net.
LE VIEILLARD
Au retour, quelque temps qu'il fasse.
Il ftait premier lord do la Trésorerie.
doit se trouver à la chasse
Pour faire l'essai d'un faucon,
Puis aller à Windsor pour meubler sa iDsi£«a.
Et le marquis de Ruvignyï? dit la Mort.
LE VIEILUBD.
Mourir pour une calholiqaet Excusez : sa religion N'en souffre pas la question^
LA MORT
Son Essex, pour la secourir, Voiidrait-il bien donner sa riet
LE TIEILLiBD.
De bon cœur il viendrait l'offrir; Mais il la doit à la patrie.
LA MORT
Le petit monsieur de La Tour * Aimait à lut faire sa cour?
LE VIEILLARD
Ce n'est pas du salut d'UurlenM
Qu'il est le plus inquioié :
Il songe ù cacher le traite
Qu'a fait sou prince avec la Fiaacc.
LA 510BT.
Monsieur de Banllon s'inlércsscra fort^.,
LE VIEILLARD
Non : monsieur de Carillon donac Toutes ses craintes à sa mort, Ferme dans le péril de toute autre pcriorme.
LA MORT
U n'en faut qu'un pour la sauver.
' Protestant français, rcfii[;ié en Anglclcrrc. • linvoyc eitraordinairc du duc de Savoie. L'ambassadeur de rrancc.
NOTi:s. 48f
Je le cherche dans ma pensée, Et je De saurais le trouver.
LE VIBILLÀBD.
Vous le voyez : je la veux suivre, Si l'on ne peut la secourir.
Je consens à cesser de vivre Pour la dispenser de mourir.
L4 HOBT.
Que la voilà bien secourue !
Je ne vois qu'un pauvre vieillard Qui veuille coutre moi lui servir de rempart. Le froid l'éteint, la toux le tue; Elle est dignement soutenue.
Saint-Évremond a ici le beau rôio : il veut mourir pour madame de Mazarin. Il lui survécut cependant; mais il la regretta, et il y eut du mérite, car il savait bien que, s'il était mort avant elle, elle ne l'eût pas pleuré longtemps : a Je m'afflige de sa perte tous les jours, écrivait-il à M. le i. marquis de Canaples en 1 699. Elle disait souvent un vers ii de La Fontaine dont je ne doute point qu'elle ne se fût « servie à mon égard, et dont je ne saurais me servir au « sien :
Sur les ailes du Temps la tristesse s'envole.
a Je voudrais pouvoir faire ce qu'elle eût fait et ce que ï je ne saurais gagner sur moi. L'intérêt de ce qu'elle me « devait n'a aucune part à mes regrets. Quand je songe « que la nièce et l'héritière de M. le cardinal Mazarin a eu ï besoin de moi en certains temps pour subsister, je fais « des réflexions chrétiennes qui serviront à mon snlul, si « elles sont inutiles pour mon payement. 2