‹ Cours de littérature (volume 3)Chapitre 79 sur 228 · I . G • '.III · texte numérisé non relu

I . G • '.III

Anne. La vie religieuse, telle que Bossuet la peint, est bien aimable dans son austère douceur et sa paix mystique. Mais voici qui n'a plus rien, ce semble, de l'idylle, et qui touche presque à la satire indignée :

Déjà on la comptait parmi les princesses qui avaient conduit cette célèbre abbaye-, quand sa famille, trop empressée à exécuter ce pieux projet, le rompit. Nous sera-t-il permis de le dire? la princesse Marie, pleine alors de l'esprit du monde, croyait, selon la coutume des grandes maisons, que ses jeunes sœurs devaient être sacrifiées à ses grands desseins. Et d'ailleurs, dans les plus puissantes maisons, les partages ne sont-ils pas regardés comme une espèce de dissipation, par où elles se détruisent d'elles-mêmes, tant le néant y esl attaché! La princesse Bénédicte, la plus jeune des trois sœurs, fut la première immolée à ces intérêts de famille. On la fit abbesse, sans que, dans un âge si tendre, elle sût ce qu'elle faisait, et la marque d'une si erave dignité fut comme un jouet entre ses mains. Un sort semblable était destiné à la princesse Anne. Elle eût pu renoncer à sa liberté, si on lui eût permis de la sentir: et il eût fallu la conduire, et non pas la précipiter dans le bien.

Combien le ton a changé! Le moraliste profane se serait attardé à ses analyses; le moraliste chrétien, le prêtre, rencontre sur son chemin, dénonce et condamne le scandale des vocations imposées. Dès l'oraison funèbre de Nicolas Cornet, il n'avait pas craint de se prendre à cette «jeunesse emportée, qui n'a, de toutes les qualités nécessaires, que des désirs violents pour s'élever aux charges ecclésiastiques, sans considérer si elle pourra s'acquitter des obligations qui sont attachées à ces dignités ». Longtemps après, dans le quatrième sermon pour le jour de Pâques, c'est très directement et très vivement qu'il s'attaquait à cette « jeunesse imprudente », aveugles qui demandent à conduire des aveugles, sentinelles endormies qui laissent entrer l'ennemi dans la place. Pourquoi renouveler ici ces protestations généreuses? C'est que si Bénédicte, par une « merveille de la grâce », malgré une vocation si peu régulière, devint le modèle des abbesses, Anne, d'humeur plus indépendante, se cabra, pour ainsi dire, devant la vie de renoncement où l'on prétendait la « précipiter ». L'abbaye d'Avenai. malgré son « air plus libre », ne la réconcilia pas « avec les desseins de Faremoustier », dont sa jeune tête avait rejeté le joug. Bientôt libre, et par la mort de son père et par celle de sa jeune sœur, « elle vit le monde, elle en fut vue; vous savez tout le poison subtil qui entre dans un jeune cœur avec ces pensées ». Sur cette entrée brillante et impétueuse d'Anne de Gonzague dans la vie mondaine, Bossuet n'en dit pas et n'en pouvait dire davantage; il n'en dit guère plus sur son mariage; en revanche,

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il insiste — avec quelle audacieuse énergie! — sm ce dangereux état d'une jeune veuve, qui es s ors, il l'affirme, uni.- un état «i affranchi <!*' tout joug, on n'a plus à contenter que soi-même... Combien en devrait-on pieu- - • ires j lunes >-t riantes, que le monde trouve si beureus i stquela Palatine touche alors i li - - . ou, pour employer le langage religieux, a la grande • tentation - rie. Dès lors, les péripéties se succè- Pour la plonger '-nlieremenl dans l'amour du monde, i! fallait ce dernier malheur : quoi? la faveur' de la cour! > Pourquoi celle cour qui « veut toujours unir les plaisirs avec les affaires • est-elle jug rement ici2 par un homme qui si longtem] n? On peut détacher ce morceau sur la cour et le comparer à telle page delà Bruyère; et le morceau vaut beaucoup par Lui-même, mai- il vaut surtout parce quer dans la pensée de l'orateur, il doit marquer un pas de plus • le la princesr-e vers l'incrédulité frivole, car son génie » est - dément propre aux divertissements et aux affaires », c'està-dire à ce que la cour estime uniquement, flou il suit qu'elle charmera et sera charmée.

Elle-nn'me, cette cour traverse une crise, celle de la Fronde :

d'où un nouveau développement sur la Fronde, dirigé toujours

dans le même sens et visant au même but. On a vu déjà à quelle

conclusion religieuse générale aboutissait ce développement :

nérale, les desseins de Dieu sur la France, est

subordonnée l'idée plus particulière des desseins de Dieu sur

la princesse, aussi lio.-suet ne caractérise-t-il que par des traits

rapidi idmirablement nets et justes, le rôle de la prin-

pendant les troubles civils. Comment elle sut avoir la

confiance de tous le- partis, habile et sincère à la fois, quelle

lui son attitude eu particulier vis-à-vis de Mazarin, qu'elle avait

a soutenir non seulement contre la malignité de ses ennemis,

mais « contre ses propres frayeurs », il le voit et le fait voir en

une exactitude- d'informations et une sûreté de

i >up d'o.-il qui n'est pas dépassée par les témoins de ces évé-

: rueiits, par Mmc de Motteville. par Metz. Celui-ci, qui négocia

-i souvent avec la princesse, admirait en elb un esprit qui sait

, qualité rare chez les politiques, et particulièrement

1. M ■ . • écrîl i Buscy, 12 juillet 1690 t'ourles jeunes veuves, elles

ndre : ellei *<-roiit bien heureuses' d'être leurs maitresses ou

t. Vojea aussi l i 1 /•

chez les femmes : « Je ne crois pas, écrit-il, que la reine Elisabeth d'Angleterre ait eu plus de capacité pour conduire un État. Je l'ai vue dans les factions, je l'ai vue dans le cabinet, et je lui ai trouvé partout de la sincérité dans la conduite. » Sans doute, elle n'est pas pour Bossuet, qui voit surtout « ses rares talents », ce qu'elle sera pour Saint-Simon, « la reine des intrigues ». Mais dans quel esprit rappelle-t-il les services qu'elle a rendus à la cour? Nous n'avons pas longtemps à attendre pour en être instruits :

Que ne lui promit-on pas dans ses besoins! Mais quel fruit lui en revint-il. sinon de connaître par expérience le faible des grands politiques, leurs volontés changeantes ou leurs paroles trompeuses, la diverse face des temps» k'S amusements des promesses, l'illusion des amitiés de la terre qui s'en vont avec les années et les intérêts; et la profonde obscurité du cœur de l'homme, qui ne sait jamais ce qu'il voudra, qui souvent ne sait pas ce qu'il veut, et qui n'est pas moins caché ni moins trompeur à lui-même qu'aux autres? O éternel roi des siècles, qui possédez seul l'immortalité, voilà ce qu'on vouspréfère, voilà ce qui éblouit les âmes qu'on appelle grandes !

Et maintenant l'orateur chrétien peut sans crainte achever Je portrait delà princesse, ou convier tous ceux qui se souviennent d'elle à l'achever pour lui : l'éloge même se tournera aussitôt en leçon. « Contez -nous donc maintenant, vous qui les savez, toutes les grandes qualités de la princesse palatine; faites-nous voir, si vous le pouvez, toutes les grâces de cette douce éloquence qui s'insinuait dans les cœurs par des tours si nouveaux et si naturels1; dites qu'elle était généreuse, libérale, reconnaissante, fidèle dans ses promesses, juste : vans ne faites que raconter ce qui l'attachait à elle-même. » Oui, elle est incapable de manquer aux hommes; mais elle ne craint pas de manquer à Dieu. Elle contente le monde, elle s'efforce de se contenter elle-même, mais elle n'est pas heureuse, et le vide des choses humaines se fait sentir à son cœur. On sent que la crise devient aiguë et que le dénouement est proche.

I. Sainte-Beuve a observé que la princesse « n'avait tout son esprit qu'en conversation et en action, et non plume en main ».

coins de uttkp.atit.k

Kossuct ot lefl lihri-tins. — Le « moi » «le Ilossuot. Los rii'constaiirrs.

si ici que se place la célèbre invective contre les libertins,

qui i - re de l'oraison funèbre, parce qu'elle marqua le

ïuoni'-nt décisif du drame intérieur. El c'est pourquoi Bossuel dit peu de chose des qualités de l'esprit chez celle que l'historien des précieuses, Somaize, appelle « la divine Pamphilie », dont

le goût était aussi lin qu'il était libre, et qui au Raincy, devant Condé, faisait jouer Tartuffe interdit. Ces mérites délicats, ou pouvait les faire valoir dans l'oraison funèbre de Madame, parce que la mort qui les anéantissait en semblait d'autant plu> odieuse. Mais, ici, ces dons de l'intelligence, il faut les traiter en ennemis; si la foi s'éteint dans celte àme, si les ténèbres s'épaississent autour d'elle; si, lorsqu'on lui parle des mystères de la religion, elle a peine « à retenir ce ris dédaigneux qu'excitent les personnes simples lorsqu'on leur voit croire des choses impossibles », à quoi faut-il s'en prendre, sinon à cette prétendue force de l'esprit, qui n'est que faiblesse? Bossuel ne croira donc pas avoir accompli sa tâche s'il se borne à raconter le miracle opéré par la grâce dans cette àme qu'un miracle seul pouvait sauver. Elle sauvée, tout n'est pas sauvé, car les incrédules gardent ce même air de mépris et de révolte qui fut longtemps le sien; ils le gardent aux pieds mêmes de la chaire où parle Bossuet. C'est donc dans le camp de l'incrédulité même qu'il faut porter la guerre, et Bossuet n'hésite pas à élargir ici le champ de son discours, qui d'oraison funèbre devient sermon, sauf à rattacher, sans effort, ce <lé vHoppemenl général à son sujet particuli- si dans cet abime profond que la princesse pala-

tine allait -" perdre... »

Ce n'est pas le lieu de rappeler ici ce que fut le libertinage au xvne siècle; comment, de Montaigne el surtout de son disciple Charron, plus dogmatique, par la Mothe le Vayer, voyageur el sceptique, par de- poètes épicuriens comme l'audacieux Théophile et le fantaisiste Saint-Amant, par les Gui Patin et les Naudé, par le philosophe Gassendi, qui eut pour disciples Chapelle, Bernier et le grand Molière, par Ninon de Lenclos, chez qui s'ouvrit 1- premier salon philosophique, et Saint-

Évremond, ce Voltaire adouci du xvne siècle, il se raccorde, vers la fin du siècle, à l'épicurisme nettement sceptique et plus grossier des Vendôme, à leurs soupers du Temple, où fréquentait le vieux la Fontaine près du marquis de la Fare et de l'abbé de Chaulieu; par quels liens enfin le jeune Voltaire, c'est-àdire le xvme siècle incrédule, se rattache lui-même a la société de Ninon et à celle du Temple. On dit parfois, et non tout à fait à tort, qu'à partir du moment où Descartes règne dans la philosophie, Louis XIV à la cour, Bossuet dans la chaire, la libre pensée n'existe plus qu'à l'état de philosophie pratique et mondaine. À bien des égards, elle n'en était pas moins dangereuse. Nicole dit encore pourtant, dans ses Lettres, que la grande hérésie, ce n'est plus le luthéranisme, c'est l'athéisme1, et c'est à un athée du monde que s'en prend Pascal dans son admirable article IX. A ne considérer que l'incrédulité mondaine, n'est-il pas significatif que Bussy doive sa disgrâce à une profanation épicurienne du vendredi saint? que la Palatine elle-même, avec Condé et le médecin Bourdelot, ait essayé de brûler un morceau de la vraie croix? que Mme Deshoulières chante le néant d'où nous sommes sortis et où nous devons rentrer? que Boileau épargne moins encore les libertins que les bigots2? que la Bruyère, enfin, sente le besoin de couronner ses Caractères par le chapitre des Esprits forts?

On peut croire que les orateurs sacrés du xvne siècle ont moins failli encore à leur devoir que les moralistes profanes. Bourdaloue dénonce souvent avec énergie le péril3; Fénelon, dans son sermon sur l'Epiphanie, l'année même de l'oraison funèbre de la Palatine, s'écriait, avec une sorte d'accent prophétique : « Parmi ces ruines de l'ancienne foi, tout tombe, tout tombe comme par morceaux. Des hommes profanes et téméraires ont franchi les bornes, et ont appris à douter de tout. C'est ce que nous entendons tous les jours; un bruit sourd d'impiété vient frapper nos oreilles... » Ce bruit sourd n'avait pas échappé non plus à l'oreille de Bossuet. Mais sa première jeunesse avait été surtout occupée par ses luttes contre les juifs et les protestants : quand il s'établit définitivement à Paris, le libertinage ne s'étalait plus dans les écrits, mais ne se cachait

1. Le P. Mersenne, le correspondant de Descartes, assurait qu'il y avait cîn quante mille athées à Paris. « Paris, disait-il dans son latin, empeste" l'athéisme encore plus que la boue. »

-1. Voyez Satires l et IV, Épitre III.

3. Sermons sur la Religion chrétienne, sur V Impénitence finale, etc.

RS DS LITTERATl RE

qu'à moitié dans les société. Ce-

. .ut. .mi beaucoup de ses &ern a : -util de bonne heure ■ des inquiétudi s reillenl en lai1. I1 lei mou

Bar |e9 Devoin , il va jusqu'à faire appel au bras

aémateurs. Sire, un reg le votre t sur ces impies, afin qu'ils n'osent paraître, et qu'on v< - implir en votre règ ; pré-

dît j, Amos, que « la cabale des libertins sera « ren-

mot du roi Salomon : In roi sage dissipe « les inij.i - voûtes des prisons sont leurs demeures,

I ,,/ aux ' nditiom m aux pers nnes, <■">■ il faut un chdtià une telle insolence. »

Le ton esl ici moins directement menaçant : c'est tantôt celui de la pitié : Déplorable aveuglement! » tantôt celui de l'ironie : liais qa'ont-Us vu, ces rares génies? qu'ont-ils vu plus que les antres?... » ou de la dialectique pressante, marquée par des interrogations multipliées, ou de l'analyse morale plus paisible, mu- non moins impitoyable, qui remonte à la source du libertinage el y découvre l'orgueilleuse intempéran l'esprit, comme à la source de l'hérésie anglaise il découvrait l'intempérance d'une folle curiosité. Devant un auditoire qui avait besoin d'être ménagé, et dans un sujet qui avait ses bornes, Bossnet ne pouvait donner libre carrière a son éloquence apologétique ; et toutefois nous avons ici l'abrégé nerveux d'une réfutation de l'incrédulité, au moins de l'incrédulité chez les honnêtes gens i : car. bien que Bossuel prête à ses adversaires au moins l'espérance du néant après la vie, il ne les traite pas en alliées résolus : l'athéisme, c'est, à ses yeux, « une fureur qui ne trouve jw< squi point de place dans les esprits ». Us n'ont, ou du moins ils prétendent n'avoir que des « doutes », et l'on entrevoit quelques-uns des arguments dont ils les appuient : Dieu échappe à la connaissance humaine, et l'on se fait de lui des idées très diverses, -'lo:i la nature des pays ou des esprits; toutes les religions - dément bonnes; l'idée des peines

aelles n'est ni acceptable m même intelligible. On sent que Bossuet combat, non pas l'incrédulité abstraite, mais des

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