C. de Litt. — BossuBT [Oraisons funèbres
çaise que les plus naturels Français. » On sait que ce dévouement absolu ne fut pas payé de retour. Elle ne cacha pas sa douleur ni ses larmes quand elle vil que le roi ne Taimait plus ; mais elle se résigna et chercha une consolation dans les pratiques de la piété la plus ardente. Sur six enFants elle en perdit cinq. L'inHuence que M"» de Maintenon prit sur le roi et qui eut pour effet de le rapprocher de la reine, lui rendit un peu de bonheur. Mais c*est justement, comme Tobserve Hossuet, « dans le temps qu'elle se trouvait le plus heureuse » que la mort vint la surprendre. Elle mourut en peu de jours, à la suite d'une saignée faite mal à propos ou d'un excès de fatigue causé par un de ces voyages rapides et pénibles que Louis XIV imposait à sa cour. On attribue au roi ce mot dvi regret, qui est un juste éloge, mais bien paisible : « Sa mort est le premier chagrin qu'elle m'ait donné. » Mais M"« de Gaylus dit qu'il fut « plus attendri qu'affligé » et qu'il plaisanta, quelques jours après, M^^ de Maintenon sur sa contenance trop attristée.
Quel parti pouvait tirer Bossuet d'une vie dont il dit luimême qu'elle fut toujours « égale »? 11 n'y avait été mêlé que dans une circonstance douloureuse : le duc d'Anjou, <« ce jeune prince que les Grâces semblaient elles-mêmes avoir formé de leurs mains », venait de mourir, et Bossuet, « triste messager d'un événement si funeste », vil couler à flots les larmes de la mère. Le souvenir de cette morl d'enfant lui inspire un de ces mots émus qu'on regrette de trouver plus rarement dans cette oraison funèbre que dans celle de Madame : « 11 me semble que je vois encore tomber cette fleur. » Le seul enfant survivant de la reine, le grand dauphin, était au premier rang des auditeurs de Bossuet à Saint-Denis, et Bossuet, dans sa péroraison, l'exhorte à écouter la voix <( connue » de son ancien précepteur. 11 n'y a pas apparence, d'ailleurs, que les leçons du prédicateur aient pénétré dans l'àme de l'indolent dauphin plus avant que les leçons du précepteur n avaient pénétré dans son esprit autrefois. Mais enfin tout ce qui donne un tour et un ton un peu personnels à cette oraison trop uniformément édifiante est accueilli avec plaisir par le lecteur, même la phrase, assez surprenante ici, où Bossuet rappelle que la reine de France a été tendrement aimée de la reine d'Espagne sa belle-mère, « malgré ce nom odieux »>.
S'il avait été un historien, ou simplement un moraliste, libre de scruter les replis des âmes et les secrets des cœurs, il eût
trouvé, certes, en un tel sujet la matière d'une étude curieuse et douloureuse, et n'aurait pas été réduit, soit à célébrer l'antiquilé, la grandeur et la piété des maisons de France et d'Autriche, soit à revenir si souvent aux fréquentes confessions et communions de la reine S aux torrents de larmes qu'elle versait sur les moindres péchés, à ses jeûnes et abstinences de tout genre, toutes choses très dignes de respect, mais qui n'illustrent pas une vie et ne soutiennent pas une oraison funèbre. Cette infante d'Kspagne, qui devint Française de cœur, mais non pas de langage ni de manières; qui, d'ailleurs, fille d'un père « qui sut conserver avec une grâce, comme avec une jalousie particulière, ce qu'on appelle en Espagne les coutumes de qualité et les bienséances du palais », avait un air de dignité et de grandeur naturelle, tenait fort bien son rang quand il était nécessaire de se prêter au monde, s'y donnait même quelquefois, il faut l'avouer, aimait les spectacles et les fêtes, un peu gourmande, fort adonnée au jeu, capable de perdre vingt mille écus dans une matinée où elle avait manqué la messe, mais, de préférence, pendant de longues heures, méditait et priait dans la solitude de son oratoire.
A la regarder de près, la physionomie de cette reine est plus complexe qu'elle n'apparaît dans l'oraison funèbre : « Elle disait souvent d'assez plaisantes choses, écrit M"« de Montpensier, et on en aurait fait plus de cas si elle avait été aussi à la mode que M™° la dauphine le fut d'abord, ce qu'elle n'avait jamais été, la pauvre reine! » Et comment l'aurait-elle été, si « elle avait dans la tête qu'on la méprisait », ce qui la rendait non seulement jalouse, mais triste et gauche? Si l'on en croit M™" de Gaylus, elle ne paraissait qu'avec « effroi » devant un mari qu'elle adorait, mais respectait encore plus, et dont les trop éclatantes infidélités lui perçaient le cœur, sans lui arracher jamais un cri de révolte. L'innocence, la pureté, la modestie, la perpétuelle régularité de cette vie, Bossuet pouvait les glorifier à son aise. Mais ce n'était pas toujours le repentir de ses péchés qui avait fait couler les pleurs de Marie-Thérèse. Sur les souffrances intimes de l'épouse, il fallait se taire, ou se borner à quelques allusions, qui ne laissent pas, d'ailleurs, d'être expressives, sur « ce que peut dans les maisons la prudence tempérée d'une femme sage pour les soutenir, pour y faire fleurir dans la piété la véritable sagesse, et pour calmer
i. M"»" de Sévigné dit de la dauphine ^13 mars 1680) : « Celle princesse ne cède point ù la reine pour communier souvent. »
i COLUS DE LlTTÉKAlUaB
des imssions violentes qu'une résistance emportée ne ferait qu'ai- (jrir » ; ou sur les déplaisirs et les mortelles douleurs qui se cachent sous la pourpre. Ces allusions étaient attendues par un public d'élite qui en aimait la décence savante, comme nous en admirons encore la prudente hardiesse. Mais elles ne suflisent pas à relever ce que le sujet, ainsi limité par des convenances impérieuses, avait de doucement, de saintement monotone. 11 nous reste seulement l'idée assez nette , et non sans grâce, d'une reine dont la majesté n'était pas dédaigneuse, d'une femme dont la dévotion mélancolique n'excluait pas une charité active, quelquefois vaillante, d'une âme candide qui se reflétait sur un candide visage. « L'infante-reine, dit M"** de Motteville, était petite, mais bien faite : elle nous fit admirer en elle la plus éclatante blancheur que l'on puisse voir. » Cette blancheur extérieure, Rossuet en fait un symbole de la pureté intérieure qui resplendit dans les âmes élues. Il les rapproche et les confond dans une phrase mystique de sentiment et un peu précieuse de forme, qui étonne et ne déplaît pas : « La mort ne l'a point changée, si ce n'est qu'une immortelle beauté îi pris la place d'une beauté changeante et mortelle. Cette éclatante blancheur, symbole de son innocence et de la candeur do son âme, n'a fait, pour ainsi parler, que passer au dedans, où nous la voyons rehaussée d'une lumière divine. » Les juges d'un goût rigoureux critiquent celte confusion d'une chose matérielle avec une chose morale*. On n'a pas le courage do les suivre, car ce trait d'une délicatesse subtile est peut-être le seul qui fixe bien dans notre esprit celte sorte de candeur particulière qui distinguait la reine : c'était une âme toute iilanche.
Le plan de TorulNon fiiiièbre* — C'ouiment Bosfetoet en élargit Tliorixoii : la reine associée aux actions do roi*
Mais une sainte vie suivie d'une sainte mort, cela est la malicro d'un panégyrique plutôt que d'une oraison funèbre, et |)armi les oraisons funèbres de Bossuet, celle-ci est, en effet, celle qui se rapproche le plus du panégyrique. Le panégyrique loue des vertus qui atteignent à la sainteté et qui sont dignes
1. lîussuet n pu se soioenir du double sens, inat*''riel et mural, dos mots latin»
c iii'lor, cnndidus.
d'être proposées comme un modèle à l'imitation de fidèles moins parfaits. Dès le texte, emprunté à saint Jean, on comprend qu'il s'agit d'une âme prédestinée : Sine macula enim siint ante thronum Dei, « Ils sont sans tache devant le trône de Dieu. Tout l'exorde nous montre la reine mêlée au petit groupe des êtres bienheureux que Dieu chérit pour leur innocence : dans la suite du discours, quelle vertu est le plus souvent louée en elle, sinon « cette bienheureuse simplicité, qui lui était commune avec tous les saints «? Une oraison funèbre conçue dans cet esprit ne peut avoir le même plan, les mêmes divisions tranchées et les mêmes oppositions dramatiques que les oraisons précédentes des deux Henriette. Mais la grande idée de la Providence est encore ici l'idée dominante, le point de départ de toute la démonstration :
Entrons, Messieurs, dans les desseins de la Providence, et admirons les bontés de Dieu, qui se répandent sur nous et sur tous les peuples, dans la prédestination de cette princesse. Dieu Ta élevée au faite des grandeurs humaines, afin de rendre la pureté et la perpétuelle régularité de sa vie plus éclatantes et plus exemplaires. Ainsi sa vie et sa mort, également pleines de sainteté et de grâce, deviennent l'instruction du genre humain. Notre siècles n'en pouvait recevoir de plus parfaite, parce qu'il ne voyait nulle part dans une si haute élévation une pareille pureté. C'est ce rare et merveilleux assemblage que nous aurons à considérer dans les deux parties de ce discours. Voici en peu de mots ce que j'ai à dire de la plus pieuse des reines, et tel est lo digne abrégé de son éloge : il n'y a rien que d'auguste dans sa personne; il n'y a rien que de pur dans sa rie.
C'est bien encore, si l'on veut, la division usitée : les grandeurs humaines ne sont rien devant la mort ; la piété seule est le <salut. Mais il sera inutile d'appuyer ici sur le néant des grandeurs humaines, puisque la reine a été la première à les humilier devant Dieu, puisqu'elle n'a point d'endroit faible par où la mort puisse la surprendre. A quoi servira donc ce spectacle d'une vertu toujours constante dans la vie, toujours prête à la mort? Rien qu'à faire comprendre à tout l'univers « cette importante vérité, qu'il n'y a rien de solide ni de vraiment grand parmi les hommes que d'éviter le péché, et que la seule précaution contre les attaques de la mort, c'est l'innocence de la vie ». Cette oraison funèbre sera donc à la fois un panégyrique et un sermon; et la part du sermon sera d'autant plus large que la part de l'éloge profane sera plus restreinte.
La première partie, contrairement à ce qui se remarque dans les deux oraisons funèbres précédentes, serait d'un intérêt assez peu vif, si Bossuet s'était borné à exposer que Dieu lui-même
6 COURS DE LITTÉUATUHE
avait voulu « élever la reine par une auguste naissance à un auguste mariage » ; mais, préoccupé de môler à tout Taction providentielle, et craignant peut-être le sourire de quelque libertin, il se hâte de s'écrier, avec une hauteur un peu sévèrement dédaigneuse :
Que je méprise ces philosophes qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut! comme s'il avait à notre manière des vues générale» et confuses, et comme si la souveraine intelligence pouvait ne pas comprendre dans ses desseins l(^s choses particulières, qui seules subsistent véritablement. N'en doutons pas, chrétiens ; Dieu a préparé dans son conseil éternel les premières familles qui sont la source des nations, et dans toutes les nations les qualités dominantes qui en devaient faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations les familles particulières dont elles sont composées, mais principalement celles qui devaient gouverner ces nations, et en particulier dans ces familles tous les hommes par lesquels elles devaient ou s'élever ou se soutenir ou s'abattre.
C'est par la suite de ces conseils que Dieu a fait naître les deux puissantes maisons d'oCi la reine devait sortir, celle de France et celle d'Autriche, dont il se sert pour balancer les choses humaines; Jusqu'à quel degré et Jusqu'à (fuel temps? Il le sait, et nous Tignoroiis.
Ce mouvement d'éloquence passe un peu par-dessus la tête de la modeste Marie-Thérèse pour aller frapper les philosophes qui refusent de reconnaître l'intervention divine dans certaines choses bien « particulières ». Mais cette sorte d'apothéose des princes de la maison d'Autriche, et surtout de la maison de France, porte le développement à des hauteurs imprévues. Bossuet l'y maintient, non sans effort peut-être, car il est permis de ne pas admirer sans réserve l'apostrophe fameuse : « Cessez, princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet do ce mariage. Que l'amour, qui semble aussi le vouloir troubler, cMe Im-mâme... » Le souvenir des amours de Marie Mancini et du jeune Louis XIV ne parait pas s'imposer ici, et l'éloge qu'on en pourrait faire serait compromettant : il est presque piquant dans un ensemble plutôt austère. II est vrai qu'il s'agit do confirmer l'idée chère à IJossuet : l'amour lui-même ne peut rompre les mesiiros « prises dans le ciel » et qui destinent l'infante au roi. Ce mariage prenant dans sa pensée un caractère de nécessité su rnaturello, on comprend son enthousiasme quand il le voit réalisé, el celte autre apostrophe à l'Ile des Faisans où s'est conclue la paix des Pyrénées ; « Ile pacifique... » On sent, d'ailleurs, que l'orateur, de parti pris, veut étofTer, pour ainsi «lire, la maigreur de son sujet en associant perpétuellement à l'histoire de la reine l'histoire de la France.
Ce dessein se précise lorsque l'éloge de la reine rencontre en quelque sorte l'éloge du roi et, pour un long moment, s'y perd. Le procédé, car c'en est un, est ingénieux et, dans une certaine mesure, légitime, puisqu'il est naturel, en principe, de ne pas séparer le roi de la reine. Mais celte reine a tenu si peu de place dans la vie de ce roi, qu'on voit trop à découvert l'habileté de la liaison : « Une reine si grande par tant de titres le devenait tous les jours par les grandes actions du roi et par le continuel accroissement de sa gloire. » Le développement, d'ailleurs, est large et suivi : Louis XIV dans la guerre, Louis XIV dans la paix, Louis XIV rempart de la religion contre l'hérésie, ce sont là de belles pages où l'histoire se mêle aux panégyriques, où les apostrophes sont encore un peu trop fréquentes et prolongées : « Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare... » Mais on perd trop de vue Marie-Thérèse : à peine la montre-t-on accompagnant le roi, au cœur de l'hiver, dans ses promenades tranquilles qui deviennent tout à coup des expéditions, et joignant au plaisir de le suivre celui de servir secrètement ses desseins. Cela ne suffît peut-être pas pour conclure : « C'était d'un tel héros que Marie-Thérèse devait partager la gloire d'une l'açon particulière, puisque, non contente d'y avoir, part comme compagne de son trône, elle ne cessait d'y contribuer par la persévérance de ses vœux. » C'est acquérir à peu de frais la f^loire. 11 est vrai que la plus illustre de toutes les reines est aussi u la plus illustre de toutes les mères », parce qu'elle a donné le jour à ce très médiocre personnage qu'est le dauphin. Que Bossuet avait raison lorsque, dans l'oraison funèbre du P. Bourgoing, il plaignait les orateurs chrétiens qui font le panégyrique des grands du monde !
La seconde partie, consacrée aux vertus chrétiennes de Marie- Thérèse, est la plus longue, celle où les questions théologiques, les citations de l'Écriture, tiennent le plus de place. Il est vrai que la théologie, chez Bossuet, rarement est aride : par exemple, il se demande si la pénitence doit être préférée à l'innocence même, et reprend, en la modifiant d'ailleurs heureusement, la parabole de l'Enfant prodigue, qu'il avait déjà traitée dans un sermon de sa jeunesse sur la Nativité de la Vierge ; il y a des longueurs encore et des subtilités dans ce développement, mais on les oublie quand on rencontre cette comparaison, prise au texte ancien : « Ainsi les cœurs sont saisis d'une joie soudaine par la grâce inespérée d'un beau jour d'hiver qui, après
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avait voulu « élever la reine par une auguste naissance à un auguste mariage » ; mais, préoccupé de môler à tout Taction providentielle, et craignant peut-être le sourire de quelque libertin, il se hâte de s'écrier, avec une hauteur un peu sévèrement dédaigneuse :
Que jo méprise ces philosophCR qui, mesurant les conseils de Dieu à leurs pensées, ne le font auteur que d'un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut! comme s'il avait à notre manière des vues générulcn et confuses, et comme si la souveraine intellip^ence pouvait ne pas comprendre <lans ses desseins l(>s choses particulières, qui seules subsistent véritablement. N'en doutons pas, chrétiens ; Dieu a préparé dans son conseil éternel les premières familh's qui sont la source des nations, et dans toutes les nations les (jualités dominantes qui en devaient faire la fortune. Il a aussi ordonné dans les nations les familles particulières dont elles sont composées, mais principalement celles qui devaient gouverner ces nations, et en particulier dans cea familles tous les hommes par lesquels elles devaient ou s'élever ou se soutenir ou s'abattre.
C'est par la suite de ces conseils que Dieu a fait naître les deux puissantes maisons d'oCi la reine devait sortir, celle de France et celle d'Autriche, dont il se sert pour balancer les choses humaines; Jusqu'à quel degré et Jusqu'à quel temps? Il le sait, et nous l'ignoroiis.
Ce mouvement d'éloquence passe un peu par-dessus la tête de la modeste Marie-Thérèse pour aller frapper les philosophes qui refusent de reconnaître l'intervention divine dans certaines choses bien « particulières ». Mais cette sorte d'apothéose des princes de la maison d'Autriche, et surtout de la maison de France, porte le développement à des hauteurs imprévues. Bossuet l'y maintient, non sans effort peut-être, car il est permis de ne pas admirer sans réserve l'apostrophe fameuse : « Cessez^ princes et potentats, de troubler par vos prétentions le projet do ce mariage. Que Vnmour, qui semble aussi le vouloir troubler, cÀ'de lid-inhne.., » Le souvenir des amours de Marie Mancini et du jeune Louis XIV ne parait pas s'imposer ici, et Téloge qu'on on pourrait faire serait compromettant : il est presque piquant dans un ensemble plutôt austère. Il est vrai qu'il s'agit do confirmer l'idée chère à IJossuet : l'amour lui-même ne peut rompre les mesures « prises dans le ciel » et qui destinent Tinfante au roi. Ce mariage prenant dans sa pensée un caractère de nécessité surnaturelle, on comprend son enthousiasme quand il le voit réalisé, et cette autre apostrophe à l'île des Faisans où s'est conclue la paix des Pyrénées : « Ile paciflque... » On sent, d'ailhiurs, que l'orateur, de parti pris, veut étoffer, pour ainsi dire, la maigreur de son sujet en associant perpétuellement à. l'histoire de la reine l'histoire de la France.
Ce dessein se précise lorsque l'éloge de la reine rencontre en quelque sorte Féloge du roi et, pour un long moment, s'y perd. Le procédé, car c'en est un, est ingénieux et, dans une certaine mesure, légitime, puisqu'il est naturel, en principe, de ne pas séparer le roi de la reine. Mais cette reine a tenu si peu de place dans la vie de ce roi, qu'on voit trop à découvert l'habileté de la liaison : « Une reine si grande par tant de titres le devenait tous les jours par les grandes actions du roi et par le continuel accroissement de sa gloire. » Le développement, d'ailleurs, est large et suivi : Louis XIV dans la guerre, Louis XIV dans la paix, Louis XIV rempart de la religion contre l'hérésie, ce sont là de belles pages où l'histoire se mêle aux panégyriques, où les apostrophes sont encore un peu trop fréquentes et prolongées : « Tu céderas ou tu tomberas sous ce vainqueur, Alger, riche des dépouilles de la chrétienté. Tu disais en ton cœur avare... » Mais on perd trop de vue Marie-Thérèse : à peine la montre-t-on accompagnant le roi, au cœur de l'hiver, dans ses promenades tranquilles qui deviennent tout à coup des expéditions, et joignant au plaisir de le suivre celui de servir secrètement ses desseins. Cela ne suffît peut-être pas pour conclure : « C'était d'un tel héros que Marie-Thérèse devait partager la gloire d'une façon particulière, puisque, non contente d'y avoir, part comme compagne de son trône, elle ne cessait d'y contribuer par la f)ersévérance de ses vœux. » C'est acquérir à peu de frais la j^loire. Il est vrai que la plus illustre de toutes les reines est aussi « la plus illustre de toutes les mères », parce qu'elle a donné le jour à ce très médiocre personnage qu'est le dauphin. Que Bossuet avait raison lorsque, dans l'oraison funèbre du P. Bourgoing, il plaignait les orateurs chrétiens qui font le panégyrique des grands du monde !
La seconde partie, consacrée aux vertus chrétiennes de Marie- Thérèse, est la plus longue, celle où les questions théologiques, les citations de l'Écriture, tiennent le plus de place. Il est vrai que la théologie, chez Bossuet, rarement est aride : par exemple, il se demande si la pénitence doit être préférée à l'innocence même, et reprend, en la modiQant d'ailleurs heureusement, la parabole de l'Enfant prodigue, qu'il avait déjà traitée dans un sermon de sa jeunesse sur la Nativité de la Vierge ; il y a des longueurs encore et des subtilités dans ce développement, mais on les oublie quand on rencontre cette comparaison, prise au texte ancien : « Ainsi les cœurs sont saisis d'une joie soudaine par la grâce inespérée d'un beau jour d'hiver qui, après
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un temps pluvieux,vient réjouir tout d'un coup la face du monde ; mais on ne laisse pas de lui préférer la constante sérénité d'une saison plus bénigne. » La foi vive de la reine et les vertus qui s'y rattachent sont un peu délayées dans un autre développement qui a de Fonction, mais quelque mollesse. Après la foi, c'est le respect de la reine pour le saint-siège qui est mis en lumière; le ton devient plus vif et plus ferme, car celui qui affirme que « le saint-siège ne peut jamais oublier la France, ni la France manquer au saint-siège », celui qui dénonce les menées intéressées et politiques des ennemis de la France à Rome, c'est le prélat gallican qui vient de prononcer le sermon sur V Unité de V Église dans l'assemblée du clergé de France. Le dernier développement, sur l'amour de la reine pour l'Eucharistie, n'a pas cet intérêt historique, mais quelques traits mériteraient d'y être relevés : par exemple, celui qui atteint ces « fausses pénitences, qui ne sont suivies d'aucun changement de nos mœurs », effleurait au moins le roi lui-même. En terminant, l'orateur exhorte ceux qui l'écoutenl à prévenir par la pénitence le coup terrible et toujours imprévu de la mort.
C'oniparaiMon des oralMonn fanèbren de la reine par Bossuet et Fléchler*
Si l'on était tenté pourtant de juger avec trop de sévérité les faiblesses à peu près inévitables d'une telle oraison funèbre, il suffirait, pour la relever dans notre opinion, d'y comparer l'oraison funèbre que Fléchier prononça sur le même sujet le 24 novembre 1683, dans l'église du Val-de-Grâce où reposait le cœur de la reine. Le texte choisi par Fléchier, plus banal que celui de Bossuet, annonce quel caractère prendra et gardera tout le discours. C'est un mot de l'Ecclésiasle : « Les fondements éternels sur la pierre solide ot ferme et les commandements de Dieu sont dans le cœur de la femme sainle. » C'est à imiter une sainte en elfet, non h pleurer une reine, que l'orateur invile les assistants. « Intrigues de cour, s'écrie-t-ii, affaires du monde, raisons d'Ktal, vous n'avez point ici de part; et c'est la grandeur de mon sujet d'être renfermé dans une vie toute chrétienne. » C'en est aussi la faiblesse au point de vue purement humain, car cette oraison funèbre, ainsi réduite à un panégy-
OKAISON FUxNÈBRE DE LA REINE 0
rique, n'a pas même les ressources du panégyrique proprement dit, qui propose en modèle aux hommes la vie non pas seulement édifiante, mais admirable et presque surhumaine, d'un saint véritable. De là sort une division qui manque au moins de force : « Les desseins de Dieu, fondements éternels de la piété de cette princesse, accomplis en elle ; les commandements de Dieu gravés dans son cœur, et mis en pratique, sont toute la matière de son éloge. »
Dans la première partie, cependant, Fléchier ne s'interdira pas absolument d'user des secours que peut lui offrir l'histoire. Il n'oubliera pas plus que Bossuet File fameuse où Mazarin et don Luiz de Haro discutèrent les clauses du traité qui donna l'infante à la France. Il essaye même, mais en passant et assez gauchement, d'associer la gloire du roi à celle de la reine : « Je ne crains point de diminuer la grandeur des actions du roi : ce prince veut bien partager sa gloire avec la reine, et joindre ce que le Ciel a fait pour lui à ce que le Ciel fît pour elle. » Mais ce ne sont là que des velléités timides. Voulant surtout montrer (( la conduite de Dieu sur la reine », avant de montrer, dans la seconde partie, « la conduite de la reine à l'égard de Dieu » (les divisions de Fléchier ne sont souvent que des antithèses de mots), il nous parle très peu de la « conduite » de Dieu, et beaucoup plus de celle de la reine; il nous peint Marie- Thérèse se cachant dans quelque paisible et sainte retraite pour y vaquer à la prière ou y faire une revue de sa conscience, allant d'église en église reconnaître Dieu partout où il veut être adoré, méditant les mystères sacrés, assistant au saint sacrifice, visitant les hôpitaux, voyageant pour honorer la fête d'un saint, et il appuie avec lourdeur sur cette idée que c'étaient là pour la reine les seules affaires importantes. Après quoi, le développement tourne sur une nouvelle antithèse : « Les ordres du Seigneur dont cette reine était chargée furent les fondements de sa grandeur; et les commandements du Seigneur qu'elle avait gravés dans son cœur furent les règles de sa piété. »
On revient donc, dans la seconde partie, à la piété de la reine, à ses « confessions réitérées », à son horreur de l'hérésie, dont le roi renversait les temples « élevés sur les débris de nos autels », à sa charité, à ses visites aux hôpitaux, dont Fléchier nous fait une peinture à la fois précieuse et réaliste, à l'égalité de cette vie si peu royale : « Mêmes vertus, mêmes retraites, mêmes prières, même usage des sacrements, mêmes principes, mêmes règles. » L'orateur, qui a de la finesse plus
10 COUHS DE LITTÉUATUHE
4|iic de la vigueur, sent bien que Técueil d'un sujel ainsi compris, c'est l'ennui. Comme pour se tromper lui-même, il s'écrie : <( Les événements d'une régence tumultueuse, la valeur d'ui> Iiéros, une suite de guerres et de victoires, des vertus brillantes et presque mondaines, frapperaient peut-être davantage nos esprits; mais je ne viens pas vous surprendre par des aclions extraordinaires, je viens vous édifier par des vertus qui^ toutes communes qu'elles paraissent, ne laissent pas d'être Iiéroïques. » Où était Théroïsme? 11 semble que Fléchier ail voulu nous en faire sentir la nature dans le seul passage de son oraison funèbre qui soit un peu précis, malgré le vague des expressions :
c'est là (dans le fond de son oratoire] qu'elle répandait ses larmes et sa tendresse, soit dans la perte de ses enfants, que le Ciel lui donna pour accomplir ses désirs, et lui ôta pour éprouver sa résignation ; soit dans l'absence «lu roi;... soit dans ces inquiétudes et dans ces peines secrètes que la Providence de Dieu, pour le salut de ses élus, môle souvent aux grandes fortunes. Mais ne sondons pas ce qui se passait entre Dieu et elle. Les gémissements do. la colombe doivent être laissés à la solitude et au silence à qui elle les a confiés. Il y a des croix dont le sort est de demeurer cacbées à l'ombre de celltr de Jésus-Christ, et il suffit de dire à la gloire de cette princesse que tout servit à son salut, et que le Père des miséricordes et le Dieu de toute consolation, qu'elle aima toujours également. In soutint et dans les douceurs etdanB les amertumes du la vie.
Qui ne sent pourtant que les mots brefs de Bossuet en disent plus, avec plus d'énergie à la fois et de véritable convenance? Fléchier s'est cru très habile parce qu'il est parvenu à faire entrer dans sa péroraison le mot de Louis XIV après la mort de la reine (« Je n'ai jamais reçu de chagrin d'elle que celui de l'avoir perdue »), et il lui semble voir le cœur de la reine, déposé dans l'église où il parle, se réveiller et s'attendrir à celte parole majestueusement décente. Bossuet n'a pas fait parler Louis XIV, et pourtant, s'il a lu les deux oraisons funèbres^ ce n'est pas celle de Fléchier que Louis XIV a dft préférer.
ORAISON FUNÈBRE D'ANNE DE GONZAGUE il
PRINCESSE PALATINE (9 août 1683.)
Caractère parliculier et aoalyse de cette oraison funèbre*
11 est des oraisons funèbres de Bossuet plus éclatantes que celle d'Anne de Gonzague de Glèves, princesse palatine (1616- 0 juillet 1684); il n'en est pas de plus étonnante au point de vue des difficultés surmontées. Celle dont Bossuet doit prononcer ici l'éloge est celle dont un critique contemporain* a pu tracer ainsi le portrait : « Pour faire contraste (avec Marie- Thérèse, « raoulonnière et tendre sous un empois héréditaire d'orgueil royal,... reine et brebis »), voici la princesse palatine, échappée de son couvent, mariée par ambition, toujours endettée, fine, intrigante, allant de Mazarin à Gondé et complotant avec Retz, manœuvrant à l'aise dans l'eau trouble de la Fronde, souverainement belle avec un sourire mystérieux, débauchée, libre penseuse, je ne sais quel air d'aventurière, de princesse ruinée, de grande dame bohème, de Slave énigmatique et perverse longtemps avant l'invention du type. » La seconde fille de Charles de Gonzague de Clèves, duc de Nevers, de Mantoue et de Montferrat, et de Catherine de Lorraine, était à bien des égards une étrangère 2. Elle épousa à vingt-neuf