On consultera
Faugère, 1842, avec guration de lastat
a aussi utilement les éloges de Pascal par Bordas- Demoulin et îc les discours prononcés par MM. Mézièreset Janet lors de Finaude de Pascal y. Clermont-Ferrand, le 4 septembre 1880.
JUGEMENTS
Je mets Pascal de moitié atout ce qui est beau... Il est vrai que c'est une belle chose d'écrire comme lui : rien n'est si divin.
Mmo deSévigné, Lettres du 23 septembre 1671 et du 24 avril 1689.
Je ne regrette point Pascal ; ses lumières étaient aussi étendues que sa société était triste : c'était de l'absinthe qu'il répandait dans ses communications, et je trouve que la religion et la vraie philosophie, qui apprécient tout, donnent, sinon de la gaieté, du moins de la sérénité.
Marquise de Créqui.
A peine a-t-il vécu : quel nom il a laissé!
Louis Racine
Il y avait un homme qui, à douze ans, avec des « barres » et des « ronds », avait créé les mathématiques; qui, à seize, avait fait le plus savant traité des coniques qu'on eût vu depuis l'antiquité; qui, a dix-neuf, réduisit en machine une science qui réside tout entière dans l'entendement; qui, à vingt-trois ans, démontra les phénomènes de la pesanteur de l'air et détruisit une des grandes erreurs de l'ancienne physique; qui, à cet âge où les autres hommes commencent à peine de naître, ayant achevé de parcourir le cercle des connaissances humaines, s'aperçut de leur néant, et tourna ses pensées vers la religion; qui, depuis ce moment jusqu'à sa mort, arrivée dans sa trenteneuvième année, toujours infirme et souffrant, fixa la langue
que parlèrent Bossuet et Racine, donna le modèle de la plus parfaite plaisanterie comme du raisonnement le plus fort; enfin qui, dans les courts intervalles de ses maux, résolut par abstraction un des plus hauts problèmes de géométrie, et jeta sur le papier des pensées qui tiennent autant de Dieu que de l'homme : cet effrayant génie se nommait Biaise Pascal1.
Chateaubriand, Génie du christianisme.
Pascal a le langage propre à la misanthropie chrétienne, misanthropie forte et douce. Comme .peu ont ce sentiment, peu aussi ont eu ce style... Derrière la pensée de Pascal, on voit l'attitude de cet esprit fermé et exempt de toute passion. C'est là surtout ce qui le rend très imposant.
Joubert.
Pascal est le premier homme de génie qui ait manié l'instrument créé par Descartes, et Pascal, c'est encore un philosophe et un géomètre. Loin donc de s'altérer entre ses mains, le caractère imprimé à la langue s'y fortifia. Cette régularité géométrique du Discours de la méthode, qui forme un si piquant contraste avec l'allure capricieuse de la phrase de Montaigne, devient en quelque sorte plus rigide sous le compas de PascaL Descartes, qui invente et produit sans cesse, tout en écrivant avec soin, laisse encore échapper bien des négligences. Pascal n'a pas cette fécondité inépuisable; mais tout ce qui sort de sa main est exquis et achevé... Pascal est venu à cette heureuse époque de la littérature et de la langue où l'art se joignait à la nature dans une juste mesure pour produire des œuvres accomplies. Avant lui, et après lui, cette parfaite harmonie, qui dure si peu dans la vie littéraire d'un peuple, ou n'est pas encore ou bientôt n'est plus. Avant Pascal, dans Descartes même, la nature est puissante, mais l'art manque un peu ; et quelque temps après Pascal, dès les premières années du xviii0 siècle, l'art paraît
1. Il est à peine besoin de mettre le lecteur en garde contre ce qu'il y a d'un peu Uléâlral dans ce morceau, et aussi de discutable dans le jugement qui suit, où Joubert montre Pascal « exempt de toute passion ».
déjà trop... C'est par Pâme que Pascal est grand, et comme homme et comme écrivain ; le style qui réfléchit cette Time en a toutes les qualités, la (inesse, lanT^èi^J^ronie, l'ardente imagination, la raison austère, le trouble à la fois et la chaste discrétion : ce style est, comme cette âme, d'une beauté incomparable... Il n'a mis dans le monde aucun principe nouveau, mais tout ce qu'il a touché, il l'a porté d'abord à la suprême perfection. Il a plus de profondeur dans le sentiment que dans la pensée, plus de force que d'étendue. Ce qui le caractérise, c'est la rigueur, cette rigueur inflexible qui aspire en toute chose à la dernière précision, à la dernière évidence. De là ce style net et lumineux, ce trait ferme et arrêté, sur lequel se répand ensuite ou la grâce de l'esprit le plus aimable, ou la mélancolie sublime de cette âme que le monde lassa bien vite, et que le doute poursuivit jusque dans les bras de la foi.
V. Cousin, "Rapport à l'Académie française sur la nécessité (Time nouvelle édition des Pensées tde Pascal; 1842.
Nulle part vous ne trouverez plus d'audace et de simplicité,, plus de grandeur et de naturel, plus d'enthousiasme et de familiarité. Un écrivain célèbre a remarqué qu'il est peut-être le seul génie original que le goût n'ait presque jamais le droit de reprendre; on le conçoit, mais on n'y songe pas en le lisant.
Villemain, Discours et mélanges. Didier.
Pascal, jusque dans les joies de l'extase, ne peut se défendre d'un reste de tristesse et de sombre mélancolie : c'est par là surtout qu'il n'a ressemblé à personne et qu'il se prête si mal à l'imitation. Bossuet, par un merveilleux accord du bon sens et de l'enthousiasme, garde, au milieu des aspirations les plus hardies de sa pensée, une inaltérable sérénité: c est qu'il a trouvé le calme avec la force dans le ferme attachement ,à la tradition qui le fait bientôt reconnaître par les contemporains eux-mêmes pour le continuateur naturel et le légitime héritier des Pères de l'Église. Pascal, plus sévère et plus pressant, pénètre au fond des cœurs pour y mettre et pour y laisser le
Irouble. Bossuet a le don de rassurer ceux qu'il entraîne comme -de gagner ceux qu'il maîtrise.
Gandar, De la Prose française au milieu du dix-septième siècle.
Ce qui caractérise Pascal, c'est la réunion, dans les proportions les plus justes, de l'esprit de géométrie et de l'esprit de finesse. Ils peuvent sans trop de peine se réunir dans une intelligence ordinaire ; mais ce qui est rare, c'est que l'un des deux, porté au degré le plus élevé, ne nuise pas à l'autre et lui permette même de s'élever à une hauteur égale. Un esprit éminemment géométrique, et aussi fin qu'il est géométrique, voilà une apparition devant laquelle il vaut la peine de s'incliner. Pascal nous offre en sa personne ce beau phénomène.
'Vinet, Études sur Biaise Pascal.
Pascal est à la fois plus violent que Bossuet et plus sympathique pour nous; il est plus notre contemporain par le sentiment. Le même jour où ou a lu Childe-Harold ou Hamlet, René -ou Werther, on lira Pascal, et il leur tiendra tête en nous, ou plutôt il nous fera comprendre et sentir un idéal moral et une beauté de cœur gui leur manque à tous, et qui, une fois entrevue, est un désespoir aussi.
Sainte-Beuve, Lundis, t. V ; Garnier.
Géométrie et passion, voilà tout l'esprit de Pascal, voilà aussi "toute son éloquence... Bossuet est comme un général qui déploie son armée dans la plaine pour une grande bataille : tout est mouvement, tout est bruit; Pascal livre un combat singulier, rapide et silencieux, mais furieux et terrible. Tous deux ont des attendrissements et des larmes, mais il semble que celles de ^Bossuet rafraîchissent le cœur, et que celles de Pascal le brûlent. La foule est plus aisément touchée par Bossuet, comme plus aisément convaincue; mais certaines âmes d'ane trempe plus dure sont moins pénétrées par ses discours : ceux de Pas-
cal mordent sur les plus âpres. Bossuet enfin est toujours le maître de son pathétique comme de son argumentation : ce sont des forces dont son éloquence s'aide librement ; celle de Pascal semble quelquefois emportée invinciblement comme par un poids, et n'en est que plus irrésistible. Dans ces Pensées, qu'il jette sur le papier pour lui seul, et où la passion qui le possède s'épanche sans obstacle, elle lui fait rencontrer de temps en temps un sublime où Bossuet lui-même n'atteint pas. Ces fragments épars, espèces d'oracles de l'esprit qui s'agite en lui, sont quelquefois d'une beauté et d'une originalité de style incomparables, et il faut dire avec M. Sainte-Beuve : « Pascal, admirable écrivain quand il achève, est peut-être encore supérieur là où il fut interrompu. »
Ernest Havet, Introduction des Pensées, édit. Delagrave.
Pascal, qui est à la fois un grand philosophe et un grand artiste, ^et aussi éloigné en philosophie du cartésianisme qu'en littérature du genre classique, a pensé tout le contraire (de ce qu'ont pensé Boileau et Descartes). Son génie si compréhensif, qui subissait l'attraction de l'inconnaissable, et qui aimait naturellement la sensation troublante de l'obscur, n'a pas pu accepter cette restriction du domaine de la philosophie et de l'art à celui de la raison clairvoyante. Il a voulu rendre une place au sentiment de l'inintelligible, à l'émotion devant l'obscur, qui sont de hautes situations morales, qu'on ne supprime pas à volonté de l'âme humaine, et avec lesquelles la philosophie et l'art doivent compter... Sans doute on pourrait dire qu'il a beaucoup emprunté à Descartes. Mais quelle révolte contre l'esprit général de la doctrine cartésienne ! Quel emploi \ tout contraire de la raison, quelle conception tout opposée des! rapports de la philosophie et de la foi ! Pascal aété disciple de Descartes comme il a été disciple de Montaigne, pour les épuiser tous deux par son assimilation dévorante,- arriver également au bout du scepticisme et du dogmatisme, ne se satisfaire ni de l'un ni de l'autre, en montrer le néant, et appeler la grâce. C'est donc contre Descartes qu'il a été cartésien, et il a tourné la doctrine du maître contre elle-même.
Krantz, Essai sur l 'esthétique de Descartes; Germer-Baillière.