‹ Cours de littérature française (volume 2)Chapitre 21 sur 21 · QUINZIÈME LEÇON · texte numérisé non relu

QUINZIÈME LEÇON

Suite des considérations sur {"Esprit des lois. — Premier pubhciste du xviii^ siècle. — Essai d'une Académie des sciences morales et politiques. — L'abbé de Sahu-Picrre; le marquis d'Argenson. — Divisions de VEsprit des lois. — Quelques objections à ce sujet.— Voltaire; M. de Tracy. — En quoi la théorie de Montesquieu est véritable et appuyée par des faits nouveaux. — De la monarchie de LouisXV et des Etats-Unis. — De l'opinion de Montesquieu sur l'influence des climats. — Passage d'Hippocrate. Exemples nouveaux. — Réponse à quelques autres critiques de Y Esprit rfesiois.— Caractère distinctif et utilité actuelle de cet ouvrage. — Résumé sur la personne, le génie et l'influence de Montesquieu.

Messieurs,

La fin du règne de Louis XIV, en affranchissant les esprits sur tant de points, les tourna vers la politique. Ces idées de réforme et de liberté que Fénelon avait proposées dans des mémoires confidentiels étaient devenues l'entretien de tous les esprits éclairés. Le régent trompa, détourna quelque temps cette disposition nouvelle : Fleury parut la ménager d'abord, mais pour l'endormir. Sous son ministère et de son aveu, il se forma deux sociétés des sciences morales et politiques, l'une, il est vrai, présidée par un jésuite, et siégeant à l'hôtel deRohan; mais l'autre, plus hardie, et connue sous le nom de club de l'entresol, comptait parmi ses membres l'abbé de Saint-Pierre, le marquis d'Argen-

«on, ce ministre patriote, perdu dans le règne de Louis XV, et Bolingbroke qui, bien que jacobite, était, par ses habitudes de liberté anglaise et de scepticisme, un grand révolutionnaire pour Versailles. Ces réunions, que le vieux cardinal-ministre finit par craindre et supprimer, attestent l'esprit nouveau et le goût d'études politiques que rencontra Montesquieu , et dont il anima son génie.

On peut placer parmi les précurseurs de VEsprit des lois cet abbé de Saint-Pierre, moqué par Voltaire, et traduit en beau français par Rousseau. Et d'abord il fut le martyr de la foi nouvelle, en fait de liberté. Vous savez que l'Académie française le raya solennellement de sa liste pour avoir, dans un discours à la louange des conseils d'administration établis par le régent, critiqué le gouvernement du feu roi. L'abbé de Saint- Pierre, qui était homme de qualité, n'en fut que plus hardi à professer ses idées de réforme politique. Louis XIV avait jugé Fénelon le plus bel esprit et l'esprit le plus chimérique de son royaume. Les gens de cour trouvaient l'abbé de Saint-Pierre rêveur, mais bon homme. On le laissa dire; et hormis sa disgrâce académique, la liberté de la presse exista pour ^ui seul. Il écrivit contre les faveurs de cour et l'aveugle distribution des emplois. Il proposa l'établissement d'une académie divisée en deux classes, dont la plus él'ivée fournirait une triple liste de candidats, sur laquelle le roi choisirait ses ministres. Cela n'était-il pas remarquable, douze ou quinze ans après Louis XIV ? e' n'était-ce pas un singulier prélude au régime constitut"onnel, et aux ministères de majorités?

L'abbé de Saint-Pierre allait frappant çà et là snr les abus de l'ancienne monarchie, et proposait des rê- I. 21

formes à tout. On riait des réformes souvent impraticables; mais l'abus était décrédité, et le profond changement de l'état social apparaissait sous les naïvetés impunies du bon abbé. Par exemple, dans le titre seul d'un de ses écrits, Projet pour rendre les ducs et pairs utiles, on pouvait reconnaître le vice d'une société qui gardait une aristocratie de cour et n'avait point d'aristocratie politique. L'abbé de Saint-Pierre prenait ainsi un à un tous les rouages du gouvernement d'alors ; lits de justice, lettres de cachet, impôts excessifs donnés à bail à des traitants, vénalité des charges; et sur toutes choses, il envoyait des mémoires aux ministres, sauf à n'être pas lu; il publiait même de tçjnps en temps quelque forte vérité entourée de rêveries qui la faisaient passer à la censure. La paix perpétuelle est le seul de ces plans dont on se souvienne aujourd'hui ; et l'on conçoit que ce plan n'ait pas choqué le cardinal de Fleury, ministre d'humeur fort pacifique, malgré la déplorable guerre dans laquelle, à quatre-vingt-neuf ans, il jeta la France. Mais l'abbé de Saint-Pierre touchait à bien d'autres questions politiques et religieuses. Il était de la race de ces hommes doux et opiniâtres qui suivent patiemment leurs idées jusqu'au bout, et n'en changent jamais. La collection de ses écrits, la plupart, il est vrai, publiés après sa mort, est un programme complet de révolution sociale, dont la hardiesse étonnait même Jean-Jacques Rousseau.

Dans la petite académie de Yentresol, comme à Versailles, l'abbé de Saint-Pierre avait toujours passé pour un rêveur plutôt que pour un politique: on y contredisait ses plans par des notions précises de droit public et d'histoire, et il donnait à rire à Bolingbroke. Il n'en était pas de même d'un autre membre de cette so-

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ciété qui devint ministre, et qui avait le portefeuille des affaires étrangères à l'époque de Fontenoy : le marquis d'Argenson. Voltaire, son ami, l'a renvoyé, je le sais, à être secrétaire d'État dans la république de Pla ton, mais Voltaire adressait ce jugement à Richelieu; et il flattait quelque peu le vieux maréchal, en se moquant d'un grand seigneur populaire et d'un ministre homme de bien. Sans doute, le marquis d'Argenson avait l'esprit réformateur ; mais ses vues n'étaient nullement chimériques.

Le marquis d'Argenson n'en était pas même encore à la théorie du gouvernement représentatif; il n'approuve pas la constitution d'Angleterre ; il lui reproche de rendre les rois nuls, et la juge peu durable. Ce qu'il conçoit pour la France, c'est la monarchie absolue s'appuyant sur des institutions municipales; c'est l'unité du pouvoir politique et la liberté des communes

Tout l'art du gouvernement, dit-il, ne consista jamais que dans la parfaite imitation de Dieu. Les politiques ont épuisé leurs réflexions à donner et à retrancher du pouvoir de celui qui gouverne, en faveur de ceux qui sont gouvernés. La puw- Sance tribunitiennc chez les Romains, le droit des parlements chez les Anglais, celui des états nationaux, provinciaux ou de remontrances chez nous : de tous ces remèdes mal appliqués, il ne résulte que des maux; ils partagent la puissance, tandis qu'elle doit être une et décidée.

Il aurait pu ajouter surtout qu'elle doit être éclairée ; mais, comme vous le voyez, le marquis d'Argenson, dans cet ouvrage plus cité que bien connu, était fort monarchique, et paraissait même peu goûter cette monarchie mixte dont l'unité se forme par transaction.

Il prend pour devise une foi, un roi, une loi. Mais si

Ton se reporte aux abus de l'ancienne monarchie, qu'il décrit en quelques pages de la manière la plus énergique et la moins déclamatoire, ce plan si simple n'en était pas moins une grande révolution ; car c'était l'introduction du droit commun dans la France hérissée de privilèges et d'inégalités.

Tel est le caractère d'une espèce de constitution que le marquis d'Argenson avait rédigée sous forme d'ordonnance royale, et que, dès 1739, il montrait confidentiellement à ses amis. Là, plus de privilèges féodaux, plus de redevances seigneuriales, plus de terres privilégiées et exemptes d'impositions envers l'Ëtat ; enfin, pour toute la France, égalité de charges et de droits, toutes les provinces devant être plus libres que ne l'étaient, par exception, quelques pays d'états. Les provinces étaient partagées en districts, qui se divisaient en villes, bourgs et arrondissements, dont les administrateurs, élus chaque année, devaient répartir l'impôt, assurer la police, et se réunir en session de quinze jours pour former l'assemblée du district. Chaque province avait de plus une assemblée des états, formée d'un certain nombre de députés des districts, et de quelques propriétaires qui siégeraient de plein droit, mais sans former une chambre à part, et sans votes prépondérants. Ces états provinciaux devaient entendre, chaque année, l'exposé des besoins du royaume, mais sans qu'il fût à leur option d'accordei ou de refuser, de restreindre ou de modifier la part des charges que leurs provinces auraient à supporter.

Avec les privilèges nobiliaires, le marquis d'Argenson supprimait cette foule de charges vénales et lucratives qui couvraient la France, et il mettait partout à leur place une administration gratuite et locale; t^aril

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est ennemi de la centralisation presque autant que du privilège. Il veut que les communes fassent beaucoup par elles-mêmes, et qu'il ne faille plus un arrêt du conseil pour réparer un mauvais pas, ou reboucher un trou. Vous voyez, Messieurs, que la révolution n'a pas renouvelé tout en France; l'égalité est venue, mais la centralisation n'a pas cessé. Le marquis d'Argenson, du reste, laissait au roi tout le pouvoir législatif, sauf une communication consultative aux cours souveraines ; mais point d'assemblées nationales , point de triple pouvoir, point de gouvernement de majorité : le roi, et des communes ; le roi et des conseils généraux électifs.

Pourquoi tous ces détails, 3Iessieurs? pour mieux comprendre YEsprit des lois. Nul grand écrivain n'est né de lui-même. Tout a préparé le livre de Montesquieu, son temps, comme ses études. Le gouvernement pouvait paraître encore absolu; il y avait lettres de cachet et censure ; mais le libre examen était entré dans la société. Les querelles de sectes et le doute philosophique, le jansénisme et la régence, la vertu et les mauvaises mœurs, l'avaient également favorisé.

Le cardinal de Fleury, doux, économe, absolu avec modestie , avait fait de son mieux pour assouvir la France. Il avait amorti la contradiction des parlements, triomphé des intrigues de cour ; mais il n'avait pu atteindre le libre penser, réfugié dans les lettres, d'où il devait tout regagner. Après Fleury, avait enfin régné un jeune prince, qui parut annoncer des qualités brillantes, et fut d'abord aimé du peuple. 3Iais faible, inappliqué, voluptueux, il n'était bon qu'à acheminer lentement la vieille monarchie vers sa ruine. Despotique comme Louis XIV, il arrêtait une humble

remontrance du parlement de Paris par les mots taîsez-vous. Mais il ne prenait ce poids immense du pouvoir absolu, que pour l'abandonner à des ministres et à des maîtresses. La gloire militaire cependant vint donner un éclat inattendu au règne de ce prince engagé dans des guerres impolitiques ; mais, enfin, c'étaient des guerres ; et cela charmait la France. Celle de 1733 nous avait acquis la Lorraine; celle de 1740 nous valut la glorieuse journée de Fontenoy, couronnée par la paix d'Aix-la-Chapelle, en 1748, l'année même où parut YEspi'it des lois.

Montesquieu, qui avait commencé cet ouvrage vingtannées auparavant, et l'avait poursuivi à travers un circuit d'immenses lectures, sentant la vie s'avancer, avait pressé le travail, et passé trois ans de suite à la Brède pour finir. Maintenant il fallait publier. Pour échapper à la censure, l'ouvrage fut imprimé à Genève, et rapidement répandu en France, en Angleterre, en Italie. On en fit vingt-deux éditions en dix-huit mois. Les questions du gouvernement civil, si longtemps cachées à tous les regards, étaient devenues le plus grand objet de la curiosité de l'Europe.

La publication de Y Esprit des lois, en 1748, coupe en deux le xviii® siècle par une date mémorable. Nul ouvrage neuf et de génie ne pouvait être écrit avec plus de modération et de réserve ; nul esprit indépendant ne fut moins novateur que Montesquieu. L'étendue même de ses études et de son esprit le disposait à l'impartialité; et, par caractère, il n'avait pas cette conviction ardente, intraitable, qui fait les réformateurs. Il a dit quelque part qu'il n'éprouva jamais de chagrin dont une demi-heure de lecture ne l'ait distrait.

Le marquis d'Argenson, qui, sans avoir son génie, sentait plus vivement, le juge de même :

M. de Montesquieu, dit-il, ne se tourmente pour personne; il n'a point pour lui-môme d'ambition; il lit, il voyage, il amasse des connaissances; il écrit enfin, et le tout uniquement pour son plaisir.

Aussi d'Argenson, tout en parlant avec admiration du grand travail de Montesquieu, prédit,

Que ce ne sera pas le livre qui nous manque, bien qu'on y doive trouver beaucoup d'idées profondes, de pensées neuves, d'images frappantes, de saillies d'esprit et de génie, et une multitude de faits curieux, dont l'application suppose encore plus de goût que d'étude.

Cette prédiction, Messieurs, ne serait-elle pas aujourd'hui même un assez bon jugement?

Autrefois, je l'avouerai, j'avais cru voir dans l'ouvrage de Montesquieu une composition savante, complète dans toutes ses parties; et j'en avais essayé l'analyse. Tout m'y paraissait méthodique et lumineux : en l'étudiant davantage, je l'ai moins compris. J'ai cru du moins y remarquer des contradictions, des lacunes, et plus d'un problème sans réponse.

Peu de livres, au reste, ont été plus contredits que YEsprit des lois, pour l'ensemble et pour les détails. On y a relevé des divisions arbitraires, de fausses conséquences, des faits inexacts. Il a subi les plus rudes atteintes de l'esprit et de la logique, depuis Voltaire jusqu'à M. de Tracy. La révolution française l'a tout d'abord dédaigné et outre-passé ; l'idéologie l'a mis en pièces ; la science politique l'a laissé en arrière, et s'est enrichie d'expériences qu'il ne connaissait pas. Et cependant, malgré ces attaques et ces progrès, le monu-

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mont n'a rien perdu de son prix, et subsiste tout entier. C'est qu'il a le mérite d'être surtout historique ; c'est que les vues générales en sont vives et justes, et qu'il n'y a guère que des erreurs partielles; ce qui, dans les ouvrages de génie, ne compte pas plus que les fractions dans un grand calcul, ftlontesquieu n'a pas fait une théorie pour guider le législateur, un système de réforme future, mais une étude comparée du passé; il a expliqué les lois comme des faits. Parla son livre est demeuré si instructif et si fécond. Des idées conjecturales auraient passé plus vite.

Deux philosophies, qui sont nées toujours dans le loisir des nations polies, le scepticisme et l'épicurisme, envahissaient le xviiF siècle. Elles y tenaient vingt écoles dans des salons célèbres ; elles y pénétraient les mœurs de la cour et de la ville, et formaient le caractère des écrits les plus agréables au public. De ces doctrines était partie, à la fin de l'âge précédent, la puissance de Bayle, ce précurseur de YEncyclopédie. C'était le premier prestige de Voltaire luimême ; c'était l'arme presque unique et la séduction de beaucoup d'écrivains médiocres, comptés pour de hardis penseurs.

Montesquieu jugea et dédaigna ces systèmes. Il avait pour ami le jeune Helvétius, épris avec candeur de tout le matérialisme du temps. Il lui confia son ouvrage près de paraître. Helvétius en fut mécontent, le trouva faible, arriéré, dénué de grandes vues, et, tremblant pour la gloire de son ami, le détournait de le publier. Mais où sont aujourd'hui les théories d'Helvétius, et les nouveautés hardies qu'il écrivait pour les salons à la mode ? elles sont rayées de la philosophie, et servent seulement d'appendice à l'histoire nio-

raie du xviii« siècle. Le livre de Montesquieu, au ccn- Iraire, en admettant ces expériences positives et cette étude physique de l'homme à laquelle tendait le xvuie siècle, est remonté à des principes plus élevés et plus durables. Malgré quelques expressions jetées çà et là , et, suivant nous, inexactes par leur matérialisme même, le caractère de son livre est une métaphysique généreuse. Succédant au scepticisme et àl'épicurisme léger, brillant, de la première moitié du xviip siècle, VEsprit des lois commence la réaction spiritualiste que continua Rousseau.

Montesquieu traite d'abord la question de la justice absolue, de cette justice qu'avaient niée Carnéade et les sophistes grecs, tant copiés par Bayle. Il reconnaît des rapports d'équité, antérieurs à toute loi positive, et même à toute existence humaine ; et il ajoute ces paroles :

Dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'on eût tracé le cercle, tous les rayons n'étaient pas égaux.

Voltaire ne voit là que l'ancienne querelle des réalistes et des nominaux, une subtilité métaphysique. Mais cette subtilité, qu'est-ce autre chose que l'idée même du devoir et de la vérité morale? Oui, il y a une justice antérieure, et c'est pour cela que les lois justes sont possibles; car l'homme ne crée rien, et il ne saurait créer la justice; il ne peut que la déduire d'un type éternel.

Ce principe agira sur l'ou-rage entier; il en est toute la morale, au milieu de cette infinie variété de lois artificielles, arbitraires, que Montesquieu parcourt comme autant de faits historiques, dont il cherche la

cause et les conséquences, mais qu'il n'approuve pas. Dans ce point de vue, beaucoup d'objections faites à YEsprit des lois disparaissent. Commençons par celle qui porte sur la division célèbre des gouvernements.

On a trouvé cette division tour à tour vulgaire ou fausse. Voltaire nifcî que le despotisme soit une forme de gouvernement distincte et durable. L'habile dialecticien qui de nos jours a commenté pied à pied YEsprit des lois, M. de Tracy, renverse d'abord cette division, et propose d'y substituer celle des gouvernements spéciaux et des gouvernements nationaux, les premiers, quelle que soit leur forme, qui sont fondés sur un autre droit que la volonté générale; les seconds, où cette volonté agit, soit par el'e-même, soit, en confiant ses pouvoirs à un seul homme, même à vie, même héréditairement, même d'une manière illimitée.

Mais, en bonne foi, cette division nouvelle n'a guère le droit de blâmer l'ancienne. N'est-ce pas, en effet, une dérision que de réunir sous le même titre, au nom d'une volonté nationale antérieure, et la république la plus libre, et le despotisme le plus illimité? N'est-ce pas se payer d'un mot, et méconnaître les faits et les principes, que de mettre, d'un côté, dans une même classe, le gouvernement impérial et les États-Unis d'Amérique, et, de l'autre, l'aristocratique Angleterre et l'apathique Espagne? Cela rappelle certaines classifications de Linné, où les êtres les plus disparates, l'homme et Yunau-aX, se trouvent réunis sous la même espèce, à cause de quelques conformités secrètes aperçues par la science, et perdues pour le vulgaire dans une profonde dissemblance.

Dans l'ordre moral, ce rapport sur un seul point, quand il y a opposition sur tous les autres, ne fait sou-

vent qu'accroître Tintervalle; et le gouvernement absolu d'un seul, qui se dit national, n'est qu'un despotisme plus fort et plus aveuglément obéi. C'était celui des empereurs romains, auxquels une loi avait, dit-on, transmis tous les pouvoirs du peuple, et qui étaient ainsi les successeurs uniques du forum, comme le /brum avait été l'impitoyable roi du monde.

Je croirais donc la vieille division adoptée par Montesquieu plus claire et plus vraie que celle des gouvernements spéciaux et des gouvernements nationaux, qui deviennent fort spéciaux quand ils sont tyranniques.

Les conséquences que Montesquieu attache à sa division en États monarchiques, républicains, despotiques, n'ont pas été moins contestées que cette division même. Qu'est-ce que l'honneur, a-t-on dit, dans ces monarchies dont vous avez peint avec tant de force les vices et la vénalité? Qu'est-ce que cette vertu dont vous faites l'apanage des républiques, si souvent factieuses et corrompues? Quant à la crainte, on ne discute pas, et on la laisse volontiers au despotisme.

Montesquieu avait fait comme 31. de Tracy; il ménageait dans sa théorie le pouvoir contemporain, et lui laissait une place honorable, ne rangeant pas, comme 3Iachiavel, la France dans le même ordre de gouvernement que la Turquie. Au fond, c'était justice : il fallait bien reconnaître cette monarchie pure, mais non despotique, où le souverain peut tout, mais ne veut pas tout ce qu'il peut; où l'obstacle n'est pas dans la loi, mais dans la conscience, le point d'honneur, l'usage. Comment concevoir autrement les belles années du règne de Louis XIV, et tant de génie sans liberté? C'est qu'il y avait, pour beaucoup d'esprits du moias, de l'honneur dans l'obéissance, et de l'éléva-

tion morale dans le dévouement. On servait un maître, mais on en était fier. A ce sentiment, reste épuré d'une monarchie militaire, Montesquieu voulait joindre une autre force morale, l'indépendance de la magistrature. Il la trouvait également dans l'histoire : c'était encore l'honneur sous une autre forme.

Quant à la vertu qu'il demande aux républiques, qu'est-ce autre chose sinon un principe de simplicité et d'égalité, un amour du pays, un attachement à ses lois? Cette condition est si essentielle qu'on la remarque aux époques les plus diverses de l'histoire. Montesquieu ne cède pas, comme l'a dit Voltaire, à des admirations de collège pour l'antiquité. Voyez, au xiiF siècle, dans les vers du Dante, la description de Florence : n'est-ce pas la même image de patriotisme et de simplicité, la même vertu que dans les meilleurs temps des républiques dépeintes par Plutarque ? Voyez au xvi<= siècle : à part la différence de la civilisation et du culte, Calvin est législateur dans le même esprit que Lycurgue. Voyez au xviF : à l'origine des institutions démocratiques qui fondèrent les États-Unis d'Amérique, on retrouve le même asservissement de la vie privée à la vie publique, le même esprit de renoncement et de privation, la même police morale que dans ces constitutions de l'antiquité dont M. de Tracy tourne en dérision la rigueur monacale. Les colons puritains du Connecticut et du Massachussets, ces premiers fondateurs de la république américaine, ressemblent à des Spartiates, sauf l'incomparable supériorité du christianisme. Leur vie entière était placée sous la sanction publique ; les lois réglaient minutieusement leurs actions, et frappaient le péché comme le crime. Il était interdit de voyager le dimanche; la paresse,

l'ivrognerie, le mensonge, étaient punis de l'amende et du fouet ; l'adultère était puni de mort. Et maintenant que ces mœurs rigides se sont adoucies, que les arts industriels, le commerce, l'amour du gain, dominent les États-Unis, leur démocratie subsiste, parce que l'esprit du christianisme, de cette religion pure et réprimante, est encore la vertu publique du pays.

Ce grand exemple s'est développé depuis YEsprit des lois, Montesquieu ne connaissait eacore des législateurs de l'Amérique que George Penn ; mais il remarquait déjà

Que l'Angleterre aimant à donner à ses colonies la forme d», son gouvernement propre, et ce gouvernement portant avec lui la prospérité, de grands peuples se formaient dans les forêts quelle envoyait habiter.

Après la définition des gouvernements, et de leurs principes , ce qu'on a le plus attaqué dans YEsprit des lois , c'est l'influence attribuée aux climats. Les hommes pieux s'effrayèrent de cette idée, et accusèrent l'auteur de tomber, sur ce point, dans le matérialisme du temps. Voltaire, par un autre motif, traitacette influence de chimère et y opposa l'exemple de la Grèce esclave, et des récollets chantant au Capitole. Plus tard, l'esprit de révolution la méconnut, en se flattant de ranger tous les peuples sous le niveau de la même démocratie. Voyons cependant si cette observation n'est pas, en général, aussi juste qu'elle est ancienne.

Nous lisons dans Hippocrate' un beau passage qu'on peut traduire ainsi :

Si les Asiatiques sont plus inhabiles à la guerre et de mœurs plus douces que les Européens, la cause en est surtout aux

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saisons qui, chez eux, ne sont point marquées par de grands

changements de chaleur ou de froid, mais offrent une température presque égale. 11 ny a pas alors ces vives secousses de Tàme, et ces fortes révolutions du corps, qui naturellement effarouchent l'humeur, et la rendent plus indocile et plus violente qu'elle ne le serait dans une situation uniforme : car ce sont les brusques passages d'un extrême à l'autre qui excitent le moral des hommes, et ne le laissent pas en repos. C'est par ces causes, ce me semble, que les Asiatiques sont pusillanimes; et de plus, par leurs lois, la plus grande partie de l'Asie est soumise à des rois ; et là où les hommes ne sont pas maîtres d'eux-mêmes et libres, mais régis despotiquement, ce n'est pas raison pour eux de s'exercer à la guerre, mais bien plutôt de cacher leur courage ; car le danger qu'on leur propose n'est pas également partagé ; on les contraint d'entrer en campagne, de souffrir et de mourir pour des maîtres, loin de leurs enfants, de leurs femmes et de leurs amis. Tout ce qu'ils feront de courageux et de viril élève et enracine leurs maîtres, et pour eux, ils ne moissonnent que le péril et la mort. De plus, il est inévitable que la terre de ces pauvres gens soit dévastée par les ennemis et par l'inaction. C'est pourquoi, s'il naît parmi eux quelqu'un de courageux et d'énergique, il e.^t détourné de son génie naturel par les lois. Voici une grande preuve de cette vérité : tous ceux qui dans l'Asie, Hellènes ou Barbares, ne sont pas soumis à des maîtres, mais libres sous leurs propres lois, et travaillant pour leur propre compte, tous ceux-là sont trèsbraves. Les périls qu'ils courent, ils les courent pour eux-mêmes; ils emportent eux-mêmes le prix de leur valeur, comme ils souffriraient eux-mêmes la peine de leur lâcheté.

On voit bien que ces paroles sont échappées de l'âme d'un Grec ; on y -sent l'orgueil de cette liberté qui avait vaincu le grand roi. Seulement Hippocrate, en donnant aux climats tant d'influence sur l'énergie des hommes, accorde aux lois une puissance plus grande encore ; et il néglige de rechercher si la nature même de ces lois

n*a pas été déterminée parcelle des climats, et si, par exemple, les peuples libres de l'Asie n'étaient point placés dans des régions montagneuses et froides.

Montesquieu va plus loin, et fait partout dominer l'influence du climat sur les lois mêmes. C'est à nous de juger si l'expérience ne confirme pas la théorie, et s'il est vraisemblable que la république se fonde à Naples et que le gouvernement représentatif s'affermisse au Mexique. Sans doute, la loi morale, le droit primitif n'est pas transformé par les climats ;'et cela même est une preuve de son absolue vérité. Un degré de méridien n'y change rien, quoi qu'en ait dit Pascal. Mais combien les mœurs, les coutumes, les usages civils, et partant les institutions politiques, ne sont-ils pas soumis à cette influence? Avec les neuf mois glacés de Saint-Pétersbourg, vous pouvez avoir des révolutions de palais, et quelques émeutes terribles ; mais un gouvernement libre, des comices populaires, jamais. Montesquieu, en portant fort loin l'influence du climat, Fa cependant soumise, sur quelques points, à la religion , et il nous montre le christianisme qui, dans l'îvthiopie, transforme les mœurs données par le climat. Mais combien, sans doute, ce christianisme d'Ethiopie nous semblerait étrange, s'il était vu de près? Le plus grand exemple de l'efficacité cosmopolite de l'Évangile, ce fut dans les premiers siècles, alors que Jérusalem, Antioche, Alexandrie, Carthage, étaient chrétiennes comme Rome et Constantinoplo. Mais cette première conquête d'une foi nouvelle fut successivement repoussée par l'influence naturelle des lieux; et le christianisme, perdant tour à tour ces terres brûlantes et barbares qu'il avait gagnées, fut rejeté en Europe^ Mais de là, par la science et les arts, il doit reprendre et do-

miner toutes les parties du monde. Déjà, sous ses formes les plus diverses, il possède l'Amérique Ce sont trois prêtres catholiques qui ont successivement soulevé l'Amérique méridionale; et, dans les libres États de l'Amérique du Nord, régnent toutes les communions chrétiennes. Du fond de l'Angleterre et de la Russie, la Bible, traduite dans toutes les langues, se répand incessamment chez tous les peuples de l'Asie, et jusque dans les steppes les plus barbares de la Tartarie et les îles les plus lointaines du grand Océan. Et, bien que ce ne soit pas la propagande religieuse, mais lo commerce, la civilisation, la conquête, qu'on se propose pour premier but, la loi chrétienne s'avance à la fois par toutes les routes de l'activité humaine, et envahit l'univers sur tous les points. C'est la révolution que verra l'avenir. Dans ces grandes usines de la civilisation, à Londres, à Paris, le christianisme a été souvent discuté, méconnu, renié ; mais au loin il s'étend avec la civilisation même ; et, qu'elle le veuille ou non, il est inséparable de son triomphe. Comme elle, il couvrira successivement le monde: et, lorsque le génie de nos arts viendra seconder la nature dans ces contrées barbares, au milieu de toutes les puissances de l'industrie humaine, s'établira de soi-même la religion de la race européenne.

Mais combien les esprits étaient loin de cette vue du christianisme, dans le xviii^ siècle, entre la première ferveur du scepticisme et les restes de l'oppression religieuse! Montesquieu, en aimant la religion, avait encore à combattre pour la tolérance. S'il n'eût fait que plaider cette grande cause, son œuvre se confondrait avec celle de son siècle, elle ne servirait plus à instruire le nôtre. Un service plus durable et toujours néccs-

saire, qu'il a rendu à l'espèce humaine, c'est d'avoir revendiqué sous toutes les formes, et développé sous la plus parfaite, les principes de la liberté politique et civile.

Voltaire lui-même, qui osa tant de choses, n'avait hasardé, dans ses fameuses Lettres sur les Anglais, qu'un assez froid éloge de la constitution britannique. Au fond, la liberté le touchait peu. Dans un pays tel que la France, où nulle puissance politique n'existait, hors de la cour, il était la première puissance spirituelle ; et ce rôle ne lui permettait pas d'en regretter un auti'e. Aussi le voit-on toujours beaucoup plus sceptique sur la religion que sur le pouvoir, s'accommodant assez bien des faveurs d'une monarchie absolue, goûtant assez la politique arbitraire de son vieil ami, le maréchal de Richelieu, aimant mieux les ministres et les favorites que les parlements, et même, à lafin, célébrant le coup d'Ëtat du chancelier Maupeou. Malgré la circonspection politique de Voltaire, ses lettres anglaises avaient été saisies, par défiance contre ce pays de révolutions et d'hérésies. Quinze ans plus tard, le sage Montesquieu fait de la constitution anglaise, admirablement expliquée, un modèle et un objet d'envie pour l'Europe. On dirait qu'il la comprend mieux que les Anglais eux-mêmes, et qu'il en révèle le bienfait à ceux qui le possèdent. La différence des points de vue a dû l'aider, il est vrai. Pour les Anglais, la constitution était une affaire et un combat de tous les jours. Le jeu même de cette constitution, en divisant le peuple anglais en hommes de parti, y avait laissé peu d'esprits assez désintéressés et assez calmes pour en bien étudier les effets et les ressorts. Les philosophes avaient subi cette loi comme les autres. Locke, par exemple.

disciple flegmatique des vengeurs armés de la liberté aux prises avec le roi, interprétait la constitution anglaise comme les puritains et Sidney l'avaient défendue. En traitant du gouvernement civil, au lieu de montrer les sages tempéraments des lois de son pays, il en exagérait le principe avec une rigueur à la fois technique et violente.

Après lui, et depuis la révolution légale de 1688, les querelles des partis, non plus sanglantes, mais assidues et tracassières, n'étaient nullement propres à favoriser lejugement éclairé d'un peuple sur sespropres lois. Le tory Swift s'appliquait bien plus à diffamer ses adversaires qu'à faire aimer la constitution de son pays, et il ne comptait guère pour une liberté précieuse que le droit de se moquer àesivhigs. Les ivhigs eux-mêmes, que le caractère de leurs opinions devait plus particulièrement attacher à l'étude et à la défense des droits du pays, en faisaient un sujet de controverse plutôt que deméditation.Leurmeilleur écrivain, Addison, formé par l'esprit français, académicien spirituellement démocrate, vantait Guillaume III et Milton, bafouait le prétendant, ridiculisait avec grâce la fureur des haines politiques, mais s'occupait fort peu de l'admirable mécanisme qui fonde à la fois la liberté et la puissance anglaises. Bolingbroke lui-même, cet homme qui avait le génie du monde, des affaires et de l'étude, n'a nulle part, dans ses écrits, indiqué les vrais caractères de la constitution britannique. Toujours les nuages de l'esprit de parti, de la colère, de l'ambition trompée, ont offusqué cette vive intelligence. Il n'est rien, dans les lois de son pays, qu'il n'ait attaqué, rien qu'il n'ait défendu, selon le temps, la passion, l'intérêt.

Parlerai-je des jurisconsultes anglais qui se soirf

plus spécialement occupés des tonnes mêmes et des procédés de la constitution ? Serez-vous fort avancés quand vous aurez étudié chez eux le développement de ces trois propositions : Potestas parlementaria esl secundumoriginemantiquisswm,secundumdignitatem reverendissima, secundum scientiam capacissima? La méthode pédantesque de cette théologie, qui avait ensanglanté les trois royaumes, semblait s'être transmis 'aux publicistes anglais. Et toutefois, dans le raisonnement étroit et judaïque de ces vieux docteurs, dans leur application littérale de la loi ou de la coutume, dans leur attachement opiniâtre à certaines formes, sans raisonnement théorique à l'appui de ces formes, l'éside la grande vertu de la constitution anglaise. La liberté y est partout armée ; elle a sa procédure et ses recours, qu'elle a gagnés successivement, et qu'elle ne perd jamais. Elle n'est pas le fruit d'une théorie, mais elle ne se modifie pas d'un jour à l'autre, au gré d'une théorie nouvelle. Le jury, pour toutes les causes, indépendant et unanime; la liberté de la presse; la garantie effective, et non pas simplement la déclaration do la liberté individuelle; le droit de plainte judiciaire, dans tous les cas et contre toute personne, ce sont là des choses acquises, invariables, dont les publicistes anglais constatent seulement les règles et l'usage, et qui valent mieux pour la liberté d'un pays que les grandes maximes de nos constitutions successives. Mais revenons : cette minutie légale, cet esprit traditionnel de liberté qui caractérise les jurisconsultes anglais, était bien loin cependant de s'élever à l'intelligence complète et au tableau politique et moral de l'Angleterre. Ce que Montesquieu a écrit sur ce sujet, il en est l'inventeur; il l'a fait d'après la vérité. Per-

sonne, avant lui, pas plus en Angleterre qu'ailleurs, ne s'était avisé de réunir tous les faits principaux de l'ordre politique, de les expliquer l'un par l'autre, et tous par les mœurs et la situation du peuple auquel ils s'appliquent. Cette utopie, composée d'après la réalité, est le plus bel hommage qu'ait reçu la monarchie anglaise, et lui survivra.

Rien de technique ni de conjectural dans l'analyse de Montesquieu : il pénètre aux sources de vie de la constitution anglaise ; il la fait voir et sentir en action. 11 n'a prononcé nulle part les mots àejury, de responsabilité des ministres, de liberté individuelle, de gouvernement représentatif, et tant d'autres qu'on répète. Mais il décompose admirablement les idées de ces mots; et tout le droit politique anglais se trouve expliqué en quelques pages par la seule force des conséquences. Il vous montre comment la liberté du peuple n'est pas le pouvoir du peuple : il cherche avec vous les causes et les effets de cette liberté; il les déduit comme des vérités nécessaires; et vous trouvez tout le droit public anglais, depuis la liberté sous caution jusqu'à l'inviolabilité du roi, sans laquelle il n'y aurait plus de liberté pour personne. Quelle intelligence dupasse, et quelle prévoyance! Les esprits ordinaires, les grands esprits même, pour peu qu'ils aient les passions de leur temps, n'attaquent et ne redoutent que l'abus ou le danger dont ils sont témoins. Montesquieu voit au delà : sous la royauté du xviii^ siècle, et en la blâmant, il conçoit la tyrannie des assemblées.

Tout serait perdu, dit-il \ si le même homme ou le même corps des principaux, des nobles, ou du peuple, exerçait les

* Esprit des lois, liv. vi, ch. 6.

AU DIX-HUITIÈMÉ SIÈCLE. 38l

trois pouvoirs : celui de faire des lois, celui d'exécuter les résolutions publiques, celui de juger les crimes.

Cette accumulation de pouvoirs ne fit-elle pas, en effet, le despotisme de la Convention? Et le génie de la constitution anglaise, n'est-ce pas de les avoir divisés de telle sorte que l'on craigne la magistrature, et non pas les magistrats; que les tribunaux ne soient pas fixes, et que les jugements le soient, comme un texte précis de loi; que la puissance exécutrice soit, dans les mains d'un monarque, le contrôle et Tinfluence dans les assemblées.

Je sais que, pour des esprits ardents, cette division semble une vieillerie. Quelques politiques n'y croient pas non plus , et pour eux la puissance législative n'est qu'une apparence, une forme à travers laquelle le pouvoir exécutif doit tout entraîner. D'autres enfin, en donnant beaucoup à la puissance législative, ne la conçoivent que par élection, et sans concours d'hérédité. L'avenir jugera ces opinions, que Montesquieu n'eût pas admises. A ceux qui, raillant la division des pouvoirs, ne conçoivent qu'une législature souveraine, sans le contre-poids d'un monarque inviolable, il répondrait qu'ils auront une république non libre; et notre révolution Ta prouvé. A ceux qui veulent une législature dépendante, ou un simulacre de législature, il rappellerait sa belle théorie des trois pouvoirs, qui, forcés d'aller par le mouvement des choses, sont forcés d'aller de concert. Mais à la vérité, pour la force même de cette législature, il voudrait une nature diverse, une double origine. A côté de l'élection il maintiendrait l'hérédité, convaincu que, sans ce principe, la législature sera, selon les temps, trop faible ou trop forte contre le pouvoir exécutif.

382 * ITTÊRATURE

Enfin, à toutes les opinions il rappellerait que le danger des gouvernements libres est dans les armées; qu'on ne corrige pas ce danger en voulant les faire dépendre immédiairement du pouvoir législatif, mais en réduisant leur nombre et leur force; et il ajouterait à son chapitre de l'Esprit des lois cette prédiction trouvée dans ses papiers : « L'Europe se perdra par les gens de guerre. «

Dans cet examen rapide d'une œuvre immense, ne pouvant tout apprécier, il faut choisir au moins quelques sujets d'études. Le droit politique, qui est la partie la plus élevée de l'histoire, a dû nous occuper. Le droit civil est une science à part; et nous ne pouvons disserter ici sur la législation qui régit les contrats ou les héritages, bien qu'une loi des successions, en particulier, puisse être toute une institution politique, ou tout un changement social. Mais il est une autre partie du droit, témoignage visible de l'état des mœurs, et l'objet de la spéculation des sages, qui peut doublement nous instruire , c'est la législation pénale.

Cherchons ce qu'elle doit à Montesquieu, quelles idées avaient précédé celles de ce grand homme, ce qu'il a reçu, et ce qu'il a donné.

J'ouvre Y Esprit des lois, et je lis une énumération de quatre sortes de crimes, « contre la religion, les mœurs, la tranquillité, la sûreté; » puis, cette interprétation du droit de punir :

C'est une espèce de talion qui fait que la société refuse la sûre té à un citoyen qui en a privé ou en a voulu priver un autre. Cette piîine est tirée de la nature de la chose, puisée dans la raison, et la source du bien et du mal. Cette peine est comme le remède de la société malade. Lorsqu'on viole la sûreté à Tégard def biens, il peut y avoir des raisons cour que la peine soit capitale.

Eh quoi! une espèce de talion, et, dans certains cas, la mort pour le vol était-ce là le principe le plus équitable où la justice humaine se fût élevée dans le XVIII* siècle? n'avait-elle pas une meilleure raison à donner d'elle-même que le talion, cet instinct de la force brutale, qui faisait dire aux peuples barbares . œil pour œil ; dent pour dent?

A ces tâtonnements d'un génie si ferme, à ces expressions indécises et contradictoires, il est évident que la question était neuve encore, et que Montesquieu n'avait pas cherché le principe de la pénalité; car le talion n'est pas un principe; et Montesquieu d'ailleurs ne s'y renfermait pas, puisqu'il admettait la mort pour le vol. C'est là, Messieurs, qu'on peut reconnaître le procédé de ce grand esprit qu'aucune théorie ne domine, et pour qui la philosophie des lois n'est qu'une expérience. Depuis un demi-siècle, on est allé beaucoup plus loin. Un scrupule inconnu s'est élevé dans le monde ; la légitimité de la peine de mort a été mise en doute; on s'est demandé quel était le droit de la société sur la vie du coupable présumé (car un jugement même n'est que la plus grande des présomptions), et s'il convenait à notre justice d'appliquer une peine irréparable. En admettant même que la peine de mort ait pu être légitimée par le besoin social, et l'impuissance d'obtenir autrement une répression suffisante, on s'est demandé encore si cette légitimité n'était pas conditionnelle et temporaire, et si elle ne devait pas cesser quand l'état des mœurs rendrait efficace une pénalité moins sévère.

Un regard jeté sur les siècles antérieurs nous fera comprendre commentées grandes questions sont nées si tard, et pourquoi le génie lui-même ne s'en avisait

pas. L'antiquité, dont Montesquieu admirait les vertus et les lois, avait partout consacré la plus grande des injustices, Tesclavage domestique. De cette première violence du droit naturel était sorti un cortège d'autres injustices, et d'abord des lois terribles contre les esclaves. Cet homme qu'on avait fait esclave, pour ne pas le tuer, pour le sauver, suivant l'étymologie du mot et le raisonnement do Grotius, on le tuait volontiers, parce qu'il était esclave, et que le malheur de sa condition lui inspirait souvent des sentiments que la mort seule pouvait réprimer. De là toutes ces tortures, et ce supplice de la croix dont il est parlé dans les comédies latines. Mais tandis que la nature humaine était si fort rabaissée par un culte sans morale, et par l'atrocité permanente de l'esclavage, le droit politique vint à son aide. Le sentiment de la liberté suppléa celui de l'humanité. Ainsi, dans Rome, la peine de mort, barbarement prodiguée contre l'homme simple, contre l'esclave, frappait rarement le citoyen. Et lorsque, après longues années, pendant lesquelles la tête d'aucun Romain n'était tombée sous la hache, les lois Porcia et Sempronia, protectrices de ce grand privilège, parurent impossibles à maintenir, on les éluda par une sorte de fiction, qui était un dernier hommage au nom de citoyen romain. Le meurtrier, l'incendiaire, avant de subir le supplice, était dépouillé de ce caractère, de ce sceau d'inviolabilité, que l'institution politique avait mis sur lui; on le déclarait sermis pœnœ, esclave de la loi pénale; alors on le tuait', il n'était plus rien; il n'était plus qu'un esclave; il n'était plus qu'un homme.

Le monde conserva ou regretta de telles lois, pendant plusieurs siècles. La philosophie d'un Cicéron,

d'un Tacite» raménité de mœurs d'un Pline le Jeune, n'imaginaient rien au delà ; et les supplices, devenus si fréquents sous l'empire, n'excitaient l'indignation que parce qu'ils frappaient sur des chevaliers et des sénateurs. Quant à la vie des esclaves, elle n'était pas comptée.

Il en fut autrement lorsque le christianisme parut dans le monde. Tout à coup ce privilège unique du citoyen, maintenant violé par l'empire, et cet abaissement uniforme où étaient tombés les Grecs, les Gaulois, les Africains, les Romains eux-mêmes, est remplacé par l'élévation générale du caractère humain, si je puis parler ainsi. Il n'y a plus, dans l'opinion religieuse, ni citoyen, ni étranger, ni maître, ni esclave, ni vainqueur, ni vaincu; les mystères mêmes du christianisme, indépendamment de ses maximes, ce salut de l'homme par le sang d'un Dieu, ce prix inestimable de la créature humaine, ces pensées, en apparence toutes Ihéologiques, devinrent des pensées de droit public; et cette religion si humble fut la première qui commença à rehausser le prix de la vie de l'homme, de l'homme non plus enveloppé dans la toge de citoyen, mais esclave dépouillé, coupable même. De là une grande révolution dans les idées. Cette peine de mort, dont l'homme n'avait été préservé quelque temps que par le caractère de citoyen, c'est-à-dire par la souveraineté même, et qui, depuis, sévissait indistinctement sur un monde d'esclaves, est diffamée tout ensemble, et bravée par les chrétiens. Ils la souffrent, ils l'acceptent avec ardeur pour eux-mêmes; mais ils la déclarent inique et sacrilège envers tous les hommes.

Entendez-vous les premiers apologistes, saint Justin, Alhénagoras, Théophile ? Quelle horreur ils ténioii:iu ut

3d6 LITTÉRATURE

pour ces supplices, dont le paganisme avait fait des jeux publics ! « Les chrétiens, disent-ils, n'assistent jamais à la punition des criminels, même condamnés selon les lois ; ils se croiraient souillés par la vue seule du sang humain. « Combien ce religieux scrupule ne dut-il pas s'accroître dans la société chrétienne, parla longue expérience du martyre! Ainsi, sous le règne de Constantin, on vit les mêmes doctrines marquer d'abord la victoire du christianisme. La première idée qui se présenta, c'est que la qualité de prêtre, ou même d'initié au sacerdoce, était incompatible avec l'exercice du droit de mort. L'ancienne fiction de la loi romaine était retournée, pour ainsi dire. La loi, pour frapper du glaive un citoyen, avait eu besoin d'abord de le déclarer esclave : la religion ne pouvait tuer aucun de ces hommes, qu'elle déclarait rachetés du sang d'un Dieu. Aussi voyez-vous, dans le m® siècle, comment saint Ambroise, que l'enthousiasme populaire veut nommer évêque, essaie d'échapper à cette grande dignité? Il vient, comme juge, prendre part à une procédure où la question est infligée à quelques accusés ; et, par cela seul, il semble qu'il se profane lui-même, et se rend inhabile à l'épiscopat. Bientôt, malheureusement, ces idées sublimes s'altérèrent. L'empire, avec cette habitude féroce de tyrannie, qui se déplaçait, mais ne se corrigeait pas, jeta sa hache dans la balance chrétienne, et décréta la peii^e de mort contre les idolâtres et les hérétiques. La pureté de la foi devint le seul privilège, comme l'avait été jadis le nom de citoyen romain; et le sang des idolâtres, des hérétiques, de ceux qui n'étaient que des hommes, fut impitoyablement prodigué.

Il est beau, cependant, d'étudier dans saint Augus-

tin la protestation de l'esprit évangélique contre l'emploi du glaive et la rigueur des supplices. Nous avons rappelé sa lettre au tribun Marcellin ; elle atteste que, si, dans quelaue autre occasion, le saint évêque a reconnu an pouvoir civil le droit de frapper de mort les hérétiques, c'était une contradiction dans sa doctrine: c'était l'empire qui corrompait l'Église. Il ne s'agit pas dans cette lettre de sectaires qui dogmatisent et qui prêchent, mais de sectaires qui ont tué ou blessé des prêtres catholiques ; et Augustin cependant repousse, à leur égard, la peine du talion, comme une loi injuste, qui ne console pas la victime, et qui rabaisse le juge. Il propose de condamner seulement les meurtriers à la prison, « pour les ramener d'une énergie malfaisante à quelque travail utile, et de l'égarement du crime au calme et au repentir. »

Mais tandis que la foi chrétienne proclamait ces idées sublimes au milieu du déclin de l'empire, toute civilisation périssait; et le monde, déchu de la douceur grecque et de l'urbanité romaine, voyait reparaître l'atrocité des supplices avec la tyrannie des empereurs et l'invasion des Barbares. Lorsque les Goths, les Vandales, les Huns, accourus du fond du Nord, renversèrent, noyèrent dans le sang l'ancienne société, brûlèrent à la fois les églises et les temples, les prétoires et les cirques, du milieu de cette société nouvelle où le christianisme, plus ou moins altéré, resta te\ qu'un levain précieux, sortirent des législations cruelles comme les peuples qu'elles régissaient.

Ne prenez pas, en effet, pour un signe d'humanité ces dispositions des lois bourguignonnes etripuaires, qui permettaient d'échanger contre de l'argent la peine de mort. Loin d'attester l'estime pour la vie de

l'homme, c'était une marque du mépris qu'on en faisait : elle paraissait si peu de chose qu'on la rachetait pour quelques sous d'or. Mais, en même temps, cette législation, qui transigeait si facilement sur l'homicide, prodiguait, dans d'autres cas, la peine de mort, sans permettre le rachat. Elle n'était indulgente que pour le meurtre, parce qu'elle le commettait sans cesse elle-même.

Quoi qu'il en soit, le rachat de la peine fut aboli, et la rigueur des supplices demeura seule. On sait combien elle a duré, à quels crimes imaginaires elle s'appliquait. A peine, de siècle en siècle, quelques voix réclamèrent-elles. Nous avons cité Thomas Morusdans son Utopie; il faut y joindre Montaigne. Mais, au commencement du xvii« siècle, quand tout s'élevait et se polissait, la législation pénale parut s'endurcir; c'ost que le despotisme croissant apportait plus de rigueur dans les lois que le progrès de la société n'introduisait d'humanité dans les mœurs. Voyez le code pénal écrit sous la dictée de Richelieu. Les dispositions sanguinaires y sont multipliées, non pas seulement contre les crimes politiques, mais contre toute espèce de délits. On sent que ce pouvoir a voulu être terrible, là même où il n'était pas inquiété. Nous avons dit comment le règne de Louis XIV atténua cette rigueur, et quels précieux travaux de législation furent achevés alors. Nous bénissons encore la mémoire de Lamoignon, qui ne voulut pas qu'une seule voix de majorité fût suffisante pour condamner. Mais, dans ces célèbres ordonnances de Louis XIV, combien la peine de mort est encore prodiguée .' Et voyez-vous,. dans les esprits les plus élevés et les plus délicats du même siècle, avec quelle indifférence on s'entretient défi exécutions

prévôlales, et « de ces paysans bretons qui ne se lassent pas de se faire pendre ? »

Que de temps, Messieurs, pour en revenir à cette philanthropie chrétienne de saint Augustin ! Lediraije? c'est dans récrit d'un de ses disciples, dans la fameuse lettre de Pascal sur Thomicide, qu'on voit paraître au plus haut degré, avant 3Iontesquieu, le respect de la vie de l'homme. C'est de ce point qu'il faut apprécier YEsprit des lois, et tant de vues si belles et si neuves alors sur la modération des peines, les ménagements dus à l'accusé, le droit de la défense.

Voltaire n'avait rien dit encore de ces graves sujets, et Beccaria n'écrivit qu'après Montesquieu, et sous son influence. Montesquieu seul a plus fait que tous ceux qui l'ont suivi. Selon l'allure de son génie prudeat et modéré, il n'a pas prétendu restreindre le pouvoir pénal de la société; mais il inspirait un esprit général de douceur et d'équité; et dans son siècle, la Toscane vit abolir la peine de mort.

De nos jours, et tout récemment, on a repris la même question, tour à tour par des arguments spéculatifs et par la précision des détails techniques. Nos philanthropes répètent l'évêque d'Hippone. Son idée de calmer une énergie malfaisante par la prison et le travail, et d'améliorer le coupable par la peine, est aujourd'hui le but de la législation des États-Unis. Et vous le savez, elle ne s'y réalise qu'à la faveur et par l'assidu dévouement du même zèle religieux qui la proclamait il y a quinze siècles. Sans ce zèle, la prison, le confinement solitaire devient une peine terrible comme la mort, et se terminerait par la folie. Nous ne discuterons pas ici. Messieurs, ce problème laissé .à la civilisation croissante de l'Europe. Qu'il nous suf-

fise de rappeler, sur une question si haute, le premier vœu du christianisme, à son entrée dans le monde social, puis la sanglante et longue interruption qu'y apporta la barbarie, puis la renaissance du même vœu sous une autre influence, quand le progrès des temps et des arts eut effacé les dernières traditions dumoyen âge ; puis alors le débordement d'une autre barbarie, d'une grande révolution politique avec ses crimes et sa puissance, qui, de même que la barbarie du v« siècle avait donné démenti aux charitables espérances du christianisme, vint donner démenti aux spéculations de la philosophie.

En effet, au sortir de ce rêve de philanthropie qui avait succédé à VEsprit des lois, après ces théories d'indulgence et d'humanité qui avaient occupé les Beccaria, les Filangieri, les Turgot, les Condorcet, et d'autres indignes d'être nommés, vous avez à traverser une mer épouvantable de sang, où cette vie de l'homme, qu'on déclarait inviolable, est impitoyablement sacrifiée. Puis vous revoyez des hommes généreux s'occuper encore à élever cet édifice qui a été deux fois, à quinze siècles de distance, si cruellement dispersé, tantôt par la tempête de la barbarie sauvage, tantôt parla tempête de la barbarie politique.

Cette œuvre sera lente encore; plus d'une fois peutêtre elle paraîtra s'arrêter : mais il y a, dans le droit pénal, des choses désormais acquises à l'humanité, et qu'elle ne perdra plus. Montesquieu est un de leurs gardiens. Le premier, surtout, il a posé cette idée féconde que la nature de la peine peut, et dès lors doit s'adoucir à mesure que la société devient plus paisible et plus éclairée.

Je m'arrête dans cette analyse qui pourrait être in-

finie, car c'est assurément le livre du xviii" siècle où il y a le plus d'idées, et malgré la réserve de l'auteur, le plus d'idées qui appartiennent à l'avenir. Souvent, il est vrai, sa pensée ne s'applique qu'à des choses passées et mortes, l'histoire des fiefs, par exemple, jetée on ne sait pourquoi à la fin de l'ouvrage, dont elle n'est ni la conclusion ni le résumé, quoiqu'elle soit un chef-d'œuvre d'érudition précise et de sagacité ; mais souvent aussi, cette pensée est toute vivante et contemporaine, tant elle a bien pénétré les lois éternelles des sociétés! et Washington a pu, comme il le disait, apprendre tout ce qu'il savait de politique dans ce livre fait pour l'ancienne Europe. Aussi VEsprit des lois, à sa première apparition, fut-il peu compris. Il dérangeait l'expérience, et il ne pouvait être complètement loué que par elle. Je ne parle pas de la foule des critiques, mais de Voltaire. Il fit sur cet ouvrage une phrase éloquemment ingénieuse, et beaucoup de notes critiques, la plupart fausses ou minutieuses. Mais il parut compter pour peu de chose les grandes vues de l'auteur, et prendre seulement pour de l'esprit de profondes vérités dites spirituellement.

Montesquieu portait ainsi la peine d'une qualité distinctivede son génie. Si nul écrivain n'a plus de trait et de saillie, nul publiciste n'a plus de sens et de justesse. Mais sa vive expression, son tour ingénieux, trompaient les lecteurs français sur le sérieux et la solidité de ses réflexions. Le lourd Grévier le trouvait frivole ; et madame du Deffant croyait avoir le droit de le juger par un bon mot.

Montesquieu était arrivé avec effort au terme de son ouvrage. « Je suis accablé de lassitude, écrivait-il. Je compte me reposer le reste de mes jours. » Sa vue, de

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tout temps faible, était presque entièrement épuisée par ses grandes lectures. Ce fut une joie pour lui d'apprendre que le mal qui s'était formé sur son bon œil était une cataracte, avec laquelle il fallait temporiserlien parlait gaiement. «Mon Fabius Maximus, écrivait il, M. Gendron me dit qu'elle est de bonne qualité, et qu'on ouvrira le volet de la fenêtre. » En attendant , Montesquieu jouissait du repos à la Brède, qu'il avait fort embellie. Il y soignait ses prés et son vin. Il le vendait lui-même, et recommandait fort de ne pas le mêler à d'autres vins. « Lord Elliban, écrivait-il, peut être sûr qu'il l'a immédiatement, commeje l'ai reçu de Dieu : il n'est pas passé par les mains des marchands. »

Dans les années qui sui\'irentla publication de YEsprit des lois, Montesqui^.u crut remarquer que les cowmandes de l'Angleterre sur ses vignobles devenaient plus considérables ; et il en était doublement flatté. « On me demande, écrivait-il en 1752, une commission pour quinze tonneaux. Le succès que mon livre a eu dans ce pays-là contribue, à ce qu'il paraît, au succès de mon vin. » L'Esprit des lois, en effet, fut très-goûté des Anglais. Mais on peut s'étonner que lord Chesterfield, ami de l'auteur, et qui avait lu trois fois cet ouvrage, y recommande surtout à son fils le chapitre sur la politesse et le bel usage du monde. C'était la marque du siècle dans toute l'Europe. La France avait plus d'influence par l'empire de ses modes, que l'Angleterre par l'exemple de ses lois.

Parmi les juges du génie de Montesquieu à l'étranger, il y avait l'ancien ami de Voltaire, le roi de Prusse. « Je sais qu'il est dans le monde un roi qui m'a lu, écrivait Montesquieu ; et M. de Maupertuis m'a mandé qu'il avait trouvé des choses où il n'était pas de mon

avis, je lui ai répondu que je parierais bien que je mettrais le doigt sur ces choses, » Je le crois bien, un despote, même philosophe, doit trouver beaucoup à dire à YEsprit des lois ; et Montesquieu n'était pas de ceux qui prenaient l'incrédulité du prince pour une liberté publique. D'autre part, la Sorbonne était encore plus mécontente que Frédéric, et songea plusieurs fois à une censure, que pourtant elle ne fit pas. L'ouvrage n'eut donc à subir, avec les critiques des philosophes, des financiers et des gens du monde, que les attaques du gazetier ecclésiastique, dernier et laible dépositaire de l'esprit janséniste. Montesquieu, pour lui répondre, secoua la fatigue et la langueur que lui avait laissées les dernières recherches de son ouvrage; et, à soixante-trois ans, il fut plus que jamais vif, moqueur, étincelant d'imagination et de malice. La défense de YEsprit des lois est un chef-d'œuvre de logique et de plaisanterie. Ce grand homme cependant touchait au terme de sa vie. Il mourut le 10 février 4755, au milieu du calme de la monarchie absolue, jouissant du respect public et de la familiarité des grands. Ses obsèques furent suivies par des philosophes qui, dans leurs vœux secrets, surpassaient déjà de bien loin ses sages idées de réforme; et Voltaire, survivant au seul homme qui opposait à sa gloire une renommée plus paisible et presque aussi éclatante, régna sans partage sur la société française, jusqu'à l'avènement tout démocratique du génie de Rousseau.

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