BRUTUS
O vous, dieux ! rendez-moi digne de cette noble femme. Écoule, on frappe. Porcia , viens un moment, et ton sein va recevoir les secrets de mon cœur.
Ce n’est pas là , je crois, un amour qui rapetisse la grandeur historique du sujet.
La pièce de Shakspeare et celle de Voltaire sonl lmp connues, pour permettre un analyse suivie. Marquons seulement quelques différences.
Voltaire, qui n’a pas craint de porter jusqu'au parricide le dcvouemenlciviqucdc Brutus, respecte d’ailleurs le précepte de ne pas ensanglanter la scène; cl dérobant aux yeux tout ce qui se passe dans le sénat, il ne fait connaître le meurtre de César que par le cri lointain des conjurés, et le retour de Cassius, un poignard à la main; car il n'a pas osé sans doute ramener devant le spectateur , Brutus couvert du sang de son père. Mais cette précaution même accuse le faux calcul du poète d’avoir rendu évident et formel ce qui, dans l'histoire, est enveloppé d’un doute sinistre. Pour avoir exagéré l’horreur du drame, il est oblige d’en cacher le héros. Il n’y a plus ce beau contraste de Brutus et d’Antoine, enlevant tour à tour le cœur des Romains. Tout manque de motifs et de vraisemblance. On conçoit mal pourquoi Cassius, qui n’était pas l’ami de César, cède la parole à Antoine, dont il se défie, cl qu'il accuse devant le peuple romain.
Il vient justifier son maître et sot» empire;
Il vous méprise assez pour penser vous séduire. « Sans doute il pont ici faire entendre sa voix :
Telle est la loi de Rome, et j'obéis aux loi*.
Redoutez tout d'Antoine, et surtout l'artilice.
La magnanime confiance de Brutus, sa tendresse de cœur, comme dit Plutarque, sa faiblesse pour la mémoire de César, pouvaient seules expliquer la faute qu’il fit alors, en laissant parler Antoine, qu'il avait laissé vivre, contre l’avis des autres conjurés.
C’est en cola que Shakspeare a merveilleusement
conservé, parla véritéde l'histoire, celle du drame. Brutus a reçu les soumissions cl le message d'Antoine. Drulus après avoir frappé le grand homme qu'il aimait, veut que ses restes soient honorés. 11 s'adresse d'abord aux Romains, pour expliquer son douloureux devoir; mais il introduit lui-méroc Antoine, elle recommande pour ainsi dire, de ses dernières paroles. Voilà ce qui rend sublime la péripétie de ce drame oratoire. Kl puis, quelle vérité dans le langage , quelle intime communication avec le peuple! et comme le peuple parle naturellement à son tour!
■atrrri.
S’il est dans cette assemblée quelque ami cher de César, je lui dirai que l'amour de lirutus pour César n’était pas moindre (pic le sien. Si cet ami demande pourquoi Brutus s’est armé contre César, voici ma réponse : Ce n’était pas que j’aimasse peu César; mais j'aimais Rome davantage. Souhaiteriez-vous de voir César vivant, et vous tous esclaves, plutôt que César mort, et de vivre en hommes libres? César m’aimait ; je le pleure. Il était vaillant; je t'honore, il était heureux; j’applaudis à sa fortune. Mais il était ambitieux; je l'ai tué... Quelqu'un est-il assez bas pour souhaiter d'être esclave? S'il est ici, qu'il parle; car je l'ai offensé. Quelqu'un est-il assez stupide pour ne pas vouloir être Romain ? Quelqu’un est-il assez vil pour ne pas aimer son pays? S’il est ici, qu’il parle; car je l’ai offensé. Je m’arrête pour atlcudre la réponse.
TOCS.
Personne, Brutus, personne.
, brutus.
Ainsi , je n’ai offensé personne. Je n’ai pas fait plus à César que vous ne feriez i Brutus. Voici le corps de César dont le deuil est mené par Antoine, qui, bien qu'il n’ait pas mis la main dans cette mort, en recueillera ('inestimable prix de vivre dans uue république. Qui d'entre vous n’en profitera pas de même? Je termine par ces mots : j’ai tué mon meilleur ami pour le bien de Rome ; je garde le même poignard pour moi-même, quand il plaira à ma patrie de demander ma mort.
Voltaire a traduit presque entièrement ce discours, mais, en le plaçant avec moins de vérité dans la bouche de Cassius. Et que fait il répondre par le peuple?
Aux vengeurs de PÉtat nos cœurs sont assurés.
Cela vaut à peu près, pour le naturel, l'antithèse ndiniralivc que La Molle faisait répéter en chœur par l’armée grecque, après la réconciliation d’Achille et d'Agamemnon :
Tout le camp s’écriait, dans une joie extrême :
Que ne vaincra-t-il pas, il s’est vaincu lui-même!
Oh ! «e n'est pas ainsi que le poète anglais s'y prend pour donner une âme à la foule, et compléter le drame avec des personnages sans nom. Voici son peuple romain, après le discours de Brutus :